ARTICLE
La
chirurgie, seule ou associée à la radiothérapie (ou
à la radiochimiothérapie) postopératoire, reste le
traitement le plus efficace pour assurer le contrôle locorégional
des cancers des voies aérodigestives supérieures. Lorsque
les tumeurs sont de petite taille, le retentissement fonctionnel ou esthétique
est modéré et de nombreuses interventions partielles (ou fonctionnelles)
ont été décrites. En revanche, les exérèses
plus importantes peuvent compromettre les fonctions d'élocution,
de phonation, de déglutition ou avoir un retentissement esthétique
majeur.
La démarche actuelle est, d'une part, de strictement limiter
les indications de chirurgie mutilante aux patients chez qui les autres
modalités thérapeutiques sont peu efficaces, d'autre part,
d'étendre les indications des techniques conservatrices. Ces traitements
chirurgicaux conservateurs se sont orientés vers plusieurs axes
: développement du traitement par voie endoscopique au laser, affinement
des techniques de reconstruction buccopharyngées permettant de
préserver le larynx, enfin, plus que la préservation de
l'organe proprement dit, préservation de la fonction qui fait également
appel aux techniques de reconstruction. Ces dernières ont surtout
tiré parti de l'apport des lambeaux libres microanastomosés
sur les vaisseaux du cou. L'utilisation de ces lambeaux, en augmentant
les possibilités de choix des sites donneurs, permet d'envisager
des reconstructions complexes incluant la réparation muqueuse (lambeau
digestif, cutané ou fasciocutané), cutanée et osseuse
et favorise ainsi considérablement la préservation fonctionnelle.
Cette chirurgie conservatrice a également bénéficié
des progrès de la radiothérapie et de la rééducation
postopératoire.
Chirurgie du pharyngolarynx
La chirurgie partielle du pharyngolarynx est utilisée en France
depuis de nombreuses années. Elle permet de retirer une partie
du pharyngolarynx, sans compromettre les fonctions de phonation ou de
déglutition. Les tumeurs de la corde vocale peuvent être
traitées par cordectomie ou laryngectomie frontolatérale.
Les tumeurs situées au-dessus des cordes vocales peuvent bénéficier
de laryngectomies susglottiques qui emportent la partie supérieure
du cartilage thyroïde. Pour des tumeurs plus étendues, on
réalise également en routine des laryngectomies subtotales
avec cricohyoïdopexie qui emportent la totalité du cartilage
thyroïde [1]. Le type exact d'intervention est fonction de la localisation
de la tumeur et de ses extensions. Ces interventions permettent d'éviter
la mutilation majeure représentée par la laryngectomie ou
la pharyngolaryngectomie totale et de préserver la phonation et
la déglutition. La canule de trachéotomie, le plus souvent
nécessaire en postopératoire, est retirée après
quelques jours dès que l'dème du larynx restant a
diminué. La reprise de la déglutition est parfois difficile
et est fonction de l'importance de l'exérèse et du type
d'intervention. Elle nécessite une prise en charge orthophonique
postopératoire. La chirurgie partielle a l'avantage d'assurer un
excellent contrôle local de la tumeur [1], ce qui permet, en l'absence
d'envahissement ganglionnaire important et pour les tumeurs endolaryngées,
d'éviter une radiothérapie postopératoire chez des
patients dont le pronostic est bon mais qui ont un risque majeur de développer
des deuxièmes localisations liées au tabac. Pour les tumeurs
de la margelle laryngée ou du sinus piriforme traitées par
chirurgie partielle, il est possible d'irradier uniquement les aires ganglionnaires.
Les nouvelles techniques d'irradiation (radiothérapie avec modulation
d'intensité, radiothérapie conformationnelle) peuvent aider
à préserver les structures pharyngolaryngées restantes.
Cependant, cette chirurgie partielle du larynx est soumise à
certaines contraintes : l'abord de la tumeur se fait par voie externe,
ce qui impose une dissection des plans prélaryngés, une
section ou une exérèse du cartilage thyroïde. De ce
fait, même les interventions simples, comme les cordectomies par
thyrotomie, nécessitent plusieurs jours d'hospitalisation. Le volume
et l'infiltration tumorale doivent rester limités pour que ce type
de chirurgie puisse être proposé. La mobilité du larynx
ne doit pas être abolie, ce qui témoigne de l'absence d'infiltration
des muscles s'insérant sur le cricoïde ou d'atteinte de l'articulation
cricoaryténoïdienne. Dans le cas contraire, le traitement
chirurgical impose la résection du cartilage cricoïde, ce
qui ne permet pas la réalisation d'une chirurgie partielle, ce
cartilage assurant le calibrage de la filière aérienne.
Pour la même raison, il faut également que l'extension tumorale
ne dépasse pas vers le bas le bord supérieur du cricoïde.
En effet, lors de toutes les chirurgies partielles du pharyngolarynx,
il est possible d'emporter une partie ou la totalité du cartilage
thyroïde, mais il faut préserver le cartilage cricoïde
pour éviter la sténose du larynx restant. Enfin, il faut
que l'exérèse muqueuse pharyngée reste limitée,
surtout vers le bas à proximité de la bouche sophagienne,
pour éviter les sténoses du pharynx restant.
Les nouvelles techniques chirurgicales conservatrices du pharyngolarynx
permettent, pour les petites tumeurs, de remplacer certaines chirurgies
partielles par voie externe par une chirurgie au laser effectuée
par les voies naturelles. À l'opposé, pour les tumeurs étendues,
elles augmentent les possibilités de chirurgie préservant
la fonction laryngée grâce aux techniques de reconstruction
par lambeaux libres.
La chirurgie laser par voie endoscopique
Elle peut remplacer certaines chirurgies par thyrotomie : la cordectomie
par voie externe était réservée aux petites tumeurs
de la corde vocale ne débordant pas sur la commissure antérieure,
la laryngectomie frontolatérale aux petites tumeurs jouxtant la
commissure antérieure. Ces interventions nécessitaient une
incision cutanée puis une thyrotomie pour retirer la corde vocale.
Le plus souvent réalisée sans trachéotomie, elles
imposaient tout de même une hospitalisation de 4 à 8 jours
[2]. Elles sont maintenant souvent remplacées par des exérèses
au laser, par voie endoscopique et sous microscope opératoire,
sous réserve que la conformation du patient permette une exposition
correcte du larynx. La possibilité de focaliser de façon
très importante son rayon fait du laser un véritable «
bistouri à distance » et permet l'étude histologique
des limites d'exérèse. Cette technique réduit considérablement
le traumatisme chirurgical et les durées d'hospitalisation, qui
n'excèdent pas 24 à 48 heures. Les bons résultats
carcinologiques obtenus pour les tumeurs limitées au tiers moyen
de la corde vocale ont incité à étendre les indications
des exérèses au laser. Ainsi une extension superficielle
à la commissure antérieure ou au plancher du ventricule
laryngé n'est plus une contre-indication formelle, sous réserve
d'une technique rigoureuse [3]. Pour les petites tumeurs de la corde vocale,
on dispose donc actuellement de deux techniques non mutilantes et donnant
de bons résultats carcinologiques et fonctionnels, la radiothérapie
en petits champs et la cordectomie au laser. Par ailleurs, chez les sujets
âgés ou présentant une contre-indication à
une chirurgie lourde, la chirurgie au laser par voie endoscopique peut
permettre une résection carcinologique satisfaisante de petites
tumeurs de l'épiglotte ou de l'aryténoïde [3, 4]. Enfin,
la chirurgie au laser est également indiquée dans le traitement
des lésions laryngées précancéreuses.
La préservation de la fonction
laryngée grâce aux techniques de reconstruction par lambeaux
libres
* Cancers de la paroi pharyngée latérale
et postérieure
Le traitement de ces tumeurs reste essentiellement chirurgical car l'irradiation
exclusive donne des résultats médiocres en ce qui concerne
le contrôle local et la survie [5]. La proximité de la moelle
pose, par ailleurs, des problèmes techniques d'irradiation. Pour
les tumeurs de petite taille, strictement localisées à la
paroi postérieure, une chirurgie carcinologique satisfaisante est
le plus souvent possible. L'abord se fait par pharyngotomie latérale,
c'est-à-dire en ouvrant le pharynx tout en préservant le
larynx. La fermeture est réalisée par simple rapprochement
ou par des lambeaux de voisinage, comme le lambeau de peaucier. Pour les
tumeurs plus volumineuses, on était auparavant souvent obligé
de réaliser des pharyngolaryngectomies totales circulaires, c'est-à-dire
de retirer la totalité du larynx et du pharynx. En effet, les lambeaux
pédiculés de voisinage étaient trop épais
(lambeaux myocutanés) ou mal adaptés (lambeau deltopectoral),
ne permettant pas de réaliser de vastes reconstructions tout en
préservant le larynx. C'est l'utilisation des lambeaux libres,
notamment le lambeau antébrachial radial, dans ce type de reconstruction
qui a permis d'envisager la conservation du larynx tout en assurant une
reprise satisfaisante de la déglutition en limitant le risque de
fausses routes. Le lambeau antébrachial est un lambeau fasciocutané
prélevé sur la face antéroexterne de l'avant-bras,
pédiculé sur l'artère radiale et la veine céphalique.
C'est un des lambeaux les plus fiables qu'il est possible d'utiliser puisque
son taux de nécrose dans les séries importantes est inférieur
à 5 %. Sa finesse et sa plasticité font qu'il est parfaitement
adapté à la reconstruction de vastes pertes de substance
de la paroi postérieure tout en préservant le larynx [6].
La reconstruction peut être étendue aux parois externes des
sinus piriformes ou à l'oropharynx. De plus, l'anastomose nerveuse
entre le nerf sensitif du lambeau antébrachial et le nerf laryngé
supérieur permettrait de récupérer, au moins partiellement,
la sensibilité de la muqueuse pharyngée [7]. Les fausses
routes restent en effet la principale complication de cette chirurgie
conservatrice. La rééducation et une kinésithérapie
respiratoire active sont une aide essentielle pour la reprise de la déglutition.
Mais il est également possible que la récupération
progressive de la sensibilité contribue à diminuer le risque
de fausses routes.
* Cancers du larynx ou de l'hypopharynx justiciables
d'une laryngectomie ou d'une pharyngolaryngectomie totale
Les laryngectomies totales (LT) et pharyngolaryngectomies totales (PLT)
constituent une mutilation majeure dont les deux conséquences principales
sont la perte de la voix et le trachéostome définitif. Pour
éviter cette mutilation majeure, le protocole de référence
est celui de la « préservation laryngée ». Ce
protocole, qui comprend une chimiothérapie première, s'adresse
aux patients présentant une tumeur trop volumineuse ou infiltrante
pour être traitée par chirurgie partielle ou par radiothérapie
d'emblée. Il concerne notamment les tumeurs avec immobilité
de l'hémilarynx (T3) ou présentant une extension au-dessous
du cartilage cricoïde dont le traitement classique serait une LT
ou une PLT. Son but est de sélectionner les patients qui peuvent
éviter une chirurgie mutilante. La chimiothérapie est utilisée
pour évaluer le caractère potentiellement radiosensible
de la tumeur. Il y a en effet de nombreux arguments pour penser qu'une
tumeur chimiosensible sera aussi une tumeur radiosensible. En pratique,
on réalise trois cycles de chimiothérapie. La réponse
majeure à la chimiothérapie est définie par la remobilisation
de l'hémilarynx et une régression tumorale supérieure
à 80 % à l'examen clinique et au scanner. Dans ces cas,
il a été montré qu'on peut proposer une radiothérapie
ou une radiochimiothérapie sans modifier la survie (figure
1). Les patients qui récidivent après radiothérapie
peuvent en effet bénéficier d'une chirurgie de rattrapage
sous réserve d'un diagnostic précoce et donc d'une surveillance
étroite. Ce protocole de préservation laryngée par
chimiothérapie première a été validé
dans les années 1980 par une étude randomisée réalisée
aux États-Unis [8] et est maintenant utilisé dans de nombreux
centres [9, 10]. Le taux de préservation, c'est-à-dire le
pourcentage des patients qui peuvent être guéris sans chirurgie
mutilante, est compris entre 30 % et 60 % en fonction des caractéristiques
de la tumeur initiale.
Ce protocole n'est cependant pas toujours réalisable. C'est le
cas s'il existe une contre-indication à la chimiothérapie
ou pour les tumeurs classées T4 qui sont classiquement des indications
à une chirurgie totale d'emblée. Dans ces cas, de même
que pour les patients qui n'ont pas présenté de régression
suffisante sous chimiothérapie, d'autres types de chirurgie visant
à préserver la fonction laryngée peuvent éventuellement
être proposés. Il faut citer l'intervention décrite
par Pearson sous le terme de near total laryngectomy, même
si elle n'est pas de description récente (1971), ni réellement
qualifiable de chirurgie conservatrice par l'auteur lui-même [11].
Celui-ci précise que la voix produite est une voix de shunt
et qu'il existe un trachéostome définitif. Il n'en reste
pas moins que cette intervention, dont le principe est de maintenir une
structure laryngée mobile (un aryténoïde) et une connexion
naturelle entre la trachée et le pharynx, témoigne du souci
de conserver au maximum des structures fonctionnelles pour faciliter la
réhabilitation vocale. Dans une optique tout à fait différente
se situent les reconstructions à l'aide de lambeaux libres lors
du traitement des tumeurs justiciables d'une LT ou d'une PLT. Dans certains
cas très sélectionnés, il est en effet possible de
réaliser une chirurgie carcinologique emportant l'hémilarynx,
y compris l'hémicricoïde, et de reconstruire cet hémicricoïde
afin de restituer la filière laryngée, la voix étant
préservée par la conservation de l'hémilarynx controlatéral.
Cette technique, réalisée initialement aux États-Unis
[12], a été introduite tout récemment en France.
Elle ne peut s'appliquer qu'aux patients en bon état général
chez lesquels il est possible carcinologiquement de préserver au
moins un hémicricoïde et un hémicartilage thyroïde.
En pratique, elle s'adresse surtout aux tumeurs du sinus piriforme (T3
non répondeurs à la chimiothérapie, T4 avec lyse
cartilagineuse limitée). Le principe de la reconstruction est simple
(figure 2) : prélèvement
d'un cartilage costal qui est façonné pour s'appliquer entre
l'hémicricoïde en arrière et l'hémicartilage
thyroïde en avant, insertion du greffon cartilagineux entre la peau
et le tissu sous-cutané d'un lambeau antébrachial microanastomosé,
suture de ce lambeau qui va reconstituer d'une part la face interne de
l'hémilarynx et d'autre part la muqueuse hypopharyngée du
sinus piriforme réséqué. Cette technique permet à
la fois d'assurer la vitalité du greffon cartilagineux et d'apporter
suffisamment de matériel pour éviter la sténose pharyngée.
Si ses résultats à court terme paraissent favorables, ils
demandent encore à être évalués à long
terme. Grâce à cette technique, un protocole de préservation
encore plus conservateur peut être proposé pour les cancers
du sinus piriforme (figure
3).
Traitement chirurgical conservateur des tumeurs
de la cavité buccale et de l'oropharynx
Le traitement des tumeurs de la cavité buccale et de l'oropharynx
reste encore essentiellement chirurgical. Les stratégies de préservation
d'organe fondées sur la chimiothérapie d'induction se sont
peu développées dans ces localisations. Dans la plupart
des équipes, il est de règle, en cas de chimiothérapie
néoadjuvante, de toujours réaliser l'acte chirurgical qui
était indiqué initialement, quelle que soit la régression
après chimiothérapie.
Cancers de la langue mobile et du plancher buccal
sans envahissement osseux
La chirurgie reste le traitement de base des tumeurs de la cavité
buccale. La préservation de la fonction y est essentielle : fonction
vitale de mastication, déglutition, élocution. L'aspect
morphologique et esthétique est plus rarement altéré
lorsqu'il n'y a pas de résection interrompant la mandibule. Les
importants progrès de la chirurgie réparatrice dans le domaine
de la cancérologie cervicofaciale permettent d'envisager la conservation
de certains organes et fonctions.
* La conservation de la dentition
Le traitement chirurgical classique des tumeurs du plancher buccal et
de la langue mobile sans envahissement osseux est une pelviglossomandibulectomie
avec conservation d'une baguette basilaire mandibulaire. Il implique la
résection de la baguette mandibulaire sus-jacente où sont
implantées les dents alors même que l'os est indemne d'envahissement
tumoral. Cette attitude est motivée par la nécessité
carcinologique d'effectuer un décollement sous-périosté
de la table interne de la mandibule restante, ce qui facilite le passage
de la tumeur dans la région cervicale et son exérèse
à distance en monobloc. L'autre raison essentielle est l'impossibilité
de fermeture muqueuse directe après exérèse si l'on
a conservé l'arc dentaire. L'utilisation de plus en plus courante
de lambeaux comblant la perte de substance muqueuse peut permettre, dans
certains cas, la conservation de l'arc dentaire. Deux types de lambeaux
sont utilisés dans cette indication : les lambeaux musculomuqueux
de la face interne de joue pour les pertes de substance peu étendues,
le lambeau antébrachial radial en cas d'exérèse plus
importante. En effet, les lambeaux myocutanés thoraciques, couramment
utilisés en chirurgie cervicofaciale, sont dans cette indication
trop épais, peu plastiques et souvent responsables d'une traction
vers le bas qui nuit à la tenue des sutures endobuccales. Dans
les pelvimandibulectomies non interruptrices, les lambeaux musculomuqueux
ou le lambeau antébrachial, du fait de leur finesse et de leur
plasticité, sont parfaitement adaptés à la reconstruction
de la langue et du plancher buccal [13] ; ils permettent d'envisager la
conservation de l'arc dentaire car ils peuvent être appliqués
sur la table interne de la mandibule grâce à des sutures
interdentaires.
* La préservation de l'élocution
Outre la préservation de la mastication, ces lambeaux permettent
la préservation de la mobilité de la langue restante et
donc de l'élocution. En effet, du fait de leur souplesse et de
leur finesse, même si aucune réinnervation motrice n'est
possible, ils permettent aux muscles restant de la langue une liberté
de mouvement qui contribue à la restauration de cette fonction.
L'anastomose du nerf sensitif du lambeau antébrachial avec le nerf
dentaire inférieur ou le nerf lingual, en redonnant un caractère
sensible à la palette cutanée, pourrait encore améliorer
cette réhabilitation [14].
Conservation de la mandibule ou sa reconstruction
L'os mandibulaire est une structure fondamentale dans l'architecture,
l'esthétique et la personnalité du visage. Sur le plan fonctionnel,
il intervient dans le maintien de la sangle du plancher et l'antépulsion
de la langue (respiration). Le maintien de l'articulé dentaire
et des insertions des muscles masticateurs est essentiel pour la mastication.
C'est dire que la conservation de l'arc mandibulaire est une préoccupation
constante du chirurgien cervicofacial. Il faut cependant différencier
les conséquences d'une mandibulectomie interruptrice antérieure
(résection symphysaire) et celles d'une résection latérale
(hémimandibulectomie). Sur le plan fonctionnel, la résection
symphysaire a des conséquences majeures : rétropulsion de
la langue avec difficultés respiratoires et troubles de la déglutition,
difformité faciale avec absence de relief mentonnier. Les conséquences
d'une hémimandibulectomie, n'entraînant pas de rétropulsion
de la langue et du plancher buccal sont moindres : perte de la dentition
sans possibilité d'appareillage dentaire, asymétrie du visage
due à la perte du relief de l'angle mandibulaire, d'autant plus
visible que le patient est mince. La tendance à la latérodéviation
mandibulaire, qui accentue les difficultés de mastication et la
rançon esthétique, peut en règle être compensée
par une prothèse-guide provisoire sous réserve que le patient
ait des dents au maxillaire supérieur.
En cas d'envahissement osseux (T4), une résection mandibulaire
interruptrice est carcinologiquement indiquée. Cette résection
doit être large car sa qualité influe significativement sur
le contrôle tumoral. La préservation esthétique et
fonctionnelle n'est alors possible que grâce à la reconstruction
mandibulaire. Celle-ci a largement bénéficié, ces
vingt dernières années, du développement des techniques
utilisant les lambeaux libres. En effet, l'utilisation de greffons osseux
non vascularisés ou de lambeaux pédiculés avec contingent
osseux a été largement supplantée par celle des lambeaux
libres qui sont revascularisés. Ceux-ci sont beaucoup plus résistants
à l'infection secondaire à la contamination par le milieu
buccal et ne subissent pas de résorption au cours du temps. Enfin
l'éventail de choix des lambeaux est beaucoup plus large et permet
de réaliser des reconstructions complexes qui prennent en compte
les pertes de substance cutanée et muqueuse associées [15].
Les sites donneurs les plus utilisés pour la reconstruction mandibulaire
en carcinologie sont le péroné [16], la crête scapulaire
(bord externe de l'omoplate) [17] et la crête iliaque [18]. Chacun
de ces lambeaux peut être osseux pur ou composite comprenant, en
plus du contingent osseux, du muscle (comblement), du fascia ou de la
peau (réparation cutanée et muqueuse). L'apport des lambeaux
libres osseux dans la reconstruction de la symphyse mandibulaire en termes
fonctionnel et esthétique n'est plus à démontrer
[19] et ce type de reconstruction doit toujours être réalisé.
Tous les auteurs s'accordent pour réaliser la reconstruction dans
le même temps que l'exérèse, cette stratégie
étant la seule permettant une restitution ad integrum de
la morphologie et de la fonction. L'intérêt de la reconstruction
mandibulaire lors des résections latérales est beaucoup
plus controversé. Sur le plan esthétique, elle est d'un
apport certain, notamment chez les patients minces. En revanche, sur le
plan fonctionnel, hormis la possibilité d'appareillage dentaire,
elle ne semble pas apporter de bénéfice significatif en
ce qui concerne la déglutition et la phonation [20].
En l'absence d'envahissement osseux, le problème de la conservation
mandibulaire ne se pose que dans les tumeurs de l'oropharynx et de la
cavité buccale postérieure. Classiquement, ces tumeurs relevaient
d'une buccopharyngectomie transmandibulaire (BPTM) dite intervention «
commando » impliquant une exérèse de l'hémimandibule
en passant en avant du trou mentonnier. Cette intervention reste la règle
pour les tumeurs de la commissure intermaxillaire car ces lésions
infiltrent rapidement les ptérygoïdiens du fait de l'absence
de barrière anatomique (surtout ptérygoïdien médial
au contact de la table interne de la branche montante). En ce qui concerne
les tumeurs oropharyngées, la classique BPTM a vu ses indications
progressivement remplacées par l'abord par mandibulotomie. En effet,
l'atteinte osseuse dans ces tumeurs n'excède pas 10 % et un sacrifice
mandibulaire ne paraît pas justifié dans un but exclusif
d'abord chirurgical. La mandibulotomie médiane ou paramédiane
est suivie, après exérèse tumorale, d'une ostéosynthèse
qui permet de restaurer le contour mandibulaire et l'articulé dentaire.
Les progrès des techniques d'ostéosynthèse (plaques
en titane) ont fait diminuer les risques de pseudarthrose et d'ostéite,
complications classiques de ces ostéosynthèses réalisées
en milieu contaminé [21]. Cette intervention est actuellement acceptée
par tous pour les tumeurs du sillon glossoamygdalien et de la base de
langue latérale. Elle est en revanche plus discutée pour
les lésions de la loge amygdalienne, même s'il est techniquement
possible d'associer à la mandibulotomie une exérèse
de la corticale interne de l'angle ou de la branche montante de la mandibule.
En effet, les lésions de la loge peuvent présenter une extension
profonde aux muscles masticateurs avec infiltration en dedans de la branche
montante vers la partie haute des ptérygoïdiens. Cette extension
est d'autant plus probable qu'il existe un trismus qui impose de façon
absolue le sacrifice mandibulaire de façon à réaliser
un large évidement de la fosse infratemporale. Or l'atteinte ptérygoïdienne
peut rester indétectable cliniquement ou sous-estimée, même
par les nouvelles techniques d'imagerie comme l'IRM. Certains auteurs
retiennent comme critère de conservation mandibulaire la possibilité
peropératoire de désinsérer en sous-périosté
les ptérygoïdiens et de refouler la paroi oropharyngée
latérale [22]. Cependant, sur le plan fonctionnel, la section au
sein des muscles ptérygoïdiens expose en cas de conservation
mandibulaire à un risque de trismus, surtout en cas de radiothérapie
postopératoire [23]. Ce risque, même s'il peut être
diminué par des techniques comme la coronoïdectomie, peut
notablement diminuer l'avantage fonctionnel de la conservation mandibulaire.
Préservation du larynx dans les glossectomies
Cette question se pose dans les exérèses de la totalité
de la base de langue. En effet cette structure est particulièrement
impliquée dans la déglutition. La base de langue intervient
en projetant le bol alimentaire : celui-ci est écrasé sur
le palais osseux puis projeté vers l'arrière. La rétropulsion
de la langue associée à l'ascension du larynx diminue le
risque de fausse route au même titre que l'épiglotte et la
fermeture réflexe de la glotte. Les lésions de la base de
langue étendues à la langue mobile, et vice versa, relèvent
en règle d'une glossectomie totale. Se pose la question de la conservation
ou non du larynx sous-jacent qui est sain, mais dont la conservation risque
d'exposer à des fausses routes continuelles et aux pneumopathies
de déglutition. Classiquement, la glossectomie totale devait donc
être associée à une laryngectomie totale pour des
raisons exclusivement fonctionnelles. Ce sont là encore les progrès
de la chirurgie réparatrice qui ont permis d'envisager la conservation
du larynx dans ces indications. D'abord les lambeaux myocutanés
pédiculés tels que le grand pectoral [24] et le grand dorsal
[25] ont permis de proposer ce type de chirurgie à des patients
motivés, relativement jeunes. Puis l'utilisation des lambeaux libres
a permis de mettre en place des lambeaux sans tension, dont le volume
était plus facile à adapter. Le principe de cette réparation
est de restaurer le contact avec le palais osseux qui favorise le passage
passif du bol alimentaire vers l'oropharynx. Les premières techniques
utilisaient des prothèses d'augmentation du volume palatin, mais
il est plus logique de restaurer un volume lingual suffisant. Une suspension
laryngée permet de restituer artificiellement l'ascension du larynx,
capitale pour la déglutition. Le volume du lambeau, notamment vers
l'oropharynx, favorise également, mais à un moindre degré,
l'absence de fausse route. Cet excès de volume doit être
d'autant plus important qu'une radiothérapie postopératoire
est planifiée, celle-ci entraînant une atrophie du lambeau,
surtout de sa portion musculaire. Les lambeaux libres musculocutanés
sont de plus en plus utilisés dans cette indication car ils permettent,
sans la contrainte d'un pédicule qui limite le transfert in
situ, de restituer un volume. Les lambeaux musculocutanés libres
les plus utilisés dans cette indication sont le lambeau de grand
dorsal très plastique et assez épais car prélevé
dans sa partie proximale et le grand droit, à fort contingent graisseux,
s'atrophiant moins lors de la radiothérapie [26]. L'apport de la
réinnervation sensitive ou motrice de ces lambeaux n'est pas démontré.
Le lambeau libre gastroépiploïque exclusivement muqueux a
également été décrit dans cette indication,
mais plutôt en raison de ses qualités de lambeau muqueux
(souplesse, humidité) qui facilite le « glissement »
du bol alimentaire [27]. Ainsi les progrès de cette reconstruction,
fondée sur la physiologie de la déglutition, permettent
de proposer actuellement des glossectomies totales et subtotales sans
sacrifice laryngé avec des résultats satisfaisants sur la
phonation et la déglutition : environ 50 à 70 % des patients
reprennent une alimentation mixée sans fausse route [25, 27].
Traitements associés et rééducation
Les techniques nouvelles permettant d'augmenter le champ de la chirurgie
conservatrice ont largement bénéficié du développement
des lambeaux libres. Utilisés d'abord de nécessité
lors des chirurgies d'exérèse étendues, ces lambeaux
ont progressivement été employés pour des pertes
de substance moins importantes, afin de réaliser des reconstructions
plus adaptées, plus fonctionnelles et permettant de préserver
les organes de voisinage. Comme il s'agit souvent de tumeurs volumineuses
avec extension profonde, cette chirurgie doit le plus souvent être
complétée par une radiothérapie postopératoire.
Un progrès majeur est l'association de la radiothérapie
postopératoire à une chimiothérapie concomitante
: un essai randomisé européen a en effet montré un
bénéfice net en termes de contrôle locorégional
et de survie [28]. Le protocole de référence pour la radiothérapie
postopératoire des tumeurs « à risque » est donc
maintenant une association de radiothérapie et de cisplatine à
J1, J21 et J42. On ignore encore si ce bénéfice carcinologique
se fera aux dépens de la fonction. L'analyse des résultats
fonctionnels de la radio-chimiothérapie concomitante postopératoire
est en cours d'évaluation. Cependant, les patients opérés
par chirurgie partielle ou avec lambeaux libres peuvent bénéficier
de ce progrès thérapeutique. Une meilleure définition
des volumes et des doses d'irradiation (IMRT, radiothérapie conformationnelle)
peut par ailleurs permettre de mieux délimiter cette irradiation,
tout en préservant une partie des glandes salivaires.
Comme toutes les techniques préservant les fonctions, les associations
radio-chirurgicales doivent être associées à une rééducation
fonctionnelle active et intensive : rééducation de la déglutition
et orthophonie. Cette rééducation, mise en route précocement
au cours de l'hospitalisation, est poursuivie à domicile et peut
nécessiter des stages dans des centres spécialisés.
CONCLUSION Il
faut souligner l'importance du diagnostic précoce de ces tumeurs,
les traitements étant d'autant plus conservateurs qu'ils sont réalisés
précocement. La population à risque de cancer des voies aérodigestives
supérieures est connue, puisqu'il s'agit des patients présentant
une intoxication alcoolo-tabagique. Le problème est de sélectionner
la sous-population qui doit faire l'objet d'examens cliniques ou paracliniques
de dépistage. Les nouvelles technologies, centrées sur la
détection de cellules anormales chez les sujets tabagiques, pourraient
permettre de mieux cerner cette population dans les années à
venir. Chez les patients à risque, à côté des
programmes de chimioprévention qui visent à bloquer les étapes
précoces de la carcinogenèse, une chirurgie purement muqueuse
des lésions précancéreuses est en train de se développer.
Elle fait appel à des techniques multiples comme la mucosectomie
avec étude des limites d'exérèse, la cryothérapie
ou le laser à colorants. Ces techniques bénéficient
également des progrès de l'endoscopie chez les patients à
risque : progrès de l'instrumentation pour la chirurgie endoscopique,
meilleure détection des zones à risque par étude de
la fluorescence de la muqueuse.
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