ARTICLE
Avec près de 33 000 nouveaux cas en 1995, le cancer colorectal
constitue, en France, le cancer le plus fréquent, les deux sexes
confondus. On estime qu'un Français sur 25 sera atteint de cancer
colorectal au cours de son existence. Cette pathologie, qui touche essentiellement
les personnes âgées, demeure associée à un
pronostic relativement sombre, puisque 16 000 personnes en décèdent
chaque année en France.
Très peu d'études économiques ont été
consacrées à ce jour au coût du cancer colorectal.
Il ressort néanmoins de ces études que cette affection est
à l'origine de coûts de prise en charge élevés
(évalués par Schraub et al. [1] à 82 600 F
de 1992, soit 12 593 euros)1 par patient sur une durée
de suivi minimale de 3 ans, essentiellement imputables aux soins hospitaliers.
Ces coûts vont être amenés à croître au
cours des prochaines décennies en raison du vieillissement de la
population générale [2]. L'analyse temporelle des coûts
de prise en charge met par ailleurs en évidence deux pics correspondant
à l'année du diagnostic et à la phase terminale de
la maladie [2, 3].
A un niveau macroéconomique, Borella et al. [4] évaluent,
à partir des données issues du PMSI (programme de médicalisation
des systèmes d'information), le coût de prise en charge hospitalière
des cancers digestifs en 1996 à 6,9 milliards de francs français
(1,051 milliard d'euros). Ces résultats, obtenus sur un spectre
de pathologies beaucoup plus étendu que le seul cancer colorectal,
ne tiennent toutefois compte que d'une catégorie de coûts,
les coûts médicaux directs hospitaliers. Les coûts
médicaux directs ambulatoires, de même que les coûts
indirects (répercussions de la maladie sur l'activité productive),
ne sont donc pas considérés. Dans une communication récente,
Selke et al. [5, 6] estiment, pour leur part, à 3,2 milliards
de francs (488 millions d'euros) le coût, pour l'assurance maladie,
du cancer colorectal. Cette estimation, largement inférieure à
celle de Borella, concerne les seules tumeurs malignes du cïlon,
de la jonction recto-sigmoïdienne et du rectum. Elle intègre
en revanche, les indemnités journalières et pensions d'invalidité
versées par l'assurance maladie au titre de cette maladie.
Ces estimations, tant épidémiologiques qu'économiques,
font du cancer colorectal un véritable problème de santé
publique.
Avec l'avènement de nouvelles chimiothérapies, de plus
en plus coûteuses, utilisées sur un nombre de patients croissant,
il paraît tout à fait légitime d'évaluer, d'un
point de vue économique, le bien-fondé de ces prescriptions.
Aussi proposons-nous, dans cet article, une revue des évaluations
économiques consacrées aux stratégies de prise en
charge chimiothérapique du cancer colorectal. Cette synthèse
a été réalisée à partir d'une recherche
bibliographique multibase (Medline, OHE-Heed) sur les mots clés
suivants : cancer colorectal, coût, chimiothérapie. Une analyse
approfondie des résumés a permis de ne sélectionner
qu'une quarantaine de références.
L'évaluation économique peut rev'tir trois formes. L'analyse
coût/efficacité consiste à déterminer la stratégie
la moins coûteuse par unité d'efficacité clinique
obtenue (un cancer évité, une année de vie gagnée...).
Lorsque les stratégies comparées présentent une efficacité
clinique identique, l'approche coût/efficacité se limite
à une évaluation des coûts des différentes
stratégies (analyse de minimisation des coûts). L'analyse
coût/bénéfice compare, quant à elle, les coûts
des stratégies avec leurs résultats exprimés en unités
monétaires. Enfin, l'analyse coût/utilité permet la
prise en compte de la qualité de vie des patients, si importante
en cancérologie.
Evaluation médico-économique
des stratégies de prise en charge thérapeutique du cancer
colorectal
Chimiothérapie adjuvante du cancer colorectal
L'association de 5FU (5-fluoro-uracile) et du lévamisole constitue,
depuis la publication des résultats de l'essai de Moertel et
al. [7], le traitement adjuvant de référence aux Etats-Unis
pour tous les patients opérés d'un cancer colique de stade
III. En Europe, l'association 5FU + acide folinique est souvent préférée.
La comparaison indirecte de ces stratégies indique, pour les cancers
de stade III, un bénéfice similaire. Les études de
comparaison directe réalisées à ce jour démontrent,
quant à elles, soit une efficacité comparable, soit un avantage
en faveur de l'association 5FU + acide folinique.
La question cruciale est celle de l'ampleur du bénéfice
clinique (taux de survie) associé au traitement adjuvant. Tandis
qu'une méta-analyse ancienne [8] conclut à une augmentation
modeste de la survie, de l'ordre de 3 à 5 %, il semble, selon les
résultats de l'étude de Moertel et al. [9], que celle-ci
puisse atteindre 12 % à 5 ans. Une méta-analyse plus récente
[10] réalisée sur plus de 12 000 patients, montre pour sa
part une amélioration de 5 % de la survie à 5 ans chez les
patients atteints de cancer du cïlon et de 9 % chez ceux présentant
un cancer du rectum.
Au niveau des évaluations médico-économiques produites
à ce jour sur ce thème, on constate que celles-ci ont largement
été influencées par les résultats de l'essai
de Moertel et al. Ainsi, quatre études, parmi les cinq recensées,
traitent de l'intérêt d'une association 5FU-lévamisole
[11-14]. Ces travaux présentent toutefois des méthodologies
et des résultats fort différents. Seul Messori et al.
[15] recourent aux données d'un autre essai clinique, celui du
Swiss Group for Clinical Cancer Research, évaluant l'efficacité
d'une chimiothérapie adjuvante intraportale (5FU-mitomycine) [16].
De façon générale, les études soulignent
que la chimiothérapie adjuvante constitue une stratégie
coût/efficace pour les systèmes de santé, à
condition toutefois que l'effet sur la survie soit au moins de l'ordre
de 5 %. Pour Brown et al. [12], il s'agit même d'une option
coût/bénéfice pour le National Institutes of Health
américain, générant un retour sur investissement
de l'ordre de 1,66 milliards de dollars (1,84 milliards d'euros). Cette
approche se fonde sur une estimation de la valeur de la vie humaine (montant
des revenus futurs), ce qui demeure critiquable.
La qualité de vie des patients constitue une dimension fréquemment
explorée, en raison des conséquences physiques et psychologiques
que peut entraîner la chimiothérapie adjuvante (de longue
durée parfois, 12 mois dans l'essai de Moertel et al.).
Cela explique le recours aux analyses coût/utilité. Les auteurs
divergent cependant quant à l'impact réel du traitement
sur cette qualité de vie. Smith et al. [11] estiment entre
0,8 et 0,93 les utilités associées aux différents
états de santé (niveaux d'effets secondaires) par le biais
d'un arbitrage temporel sur un échantillon de taille réduite
(16 individus). Lorsque ces poids sont appliqués aux données
de survie (+ 2,4 ans dans le groupe bénéficiant de la chimiothérapie
adjuvante), le bénéfice, exprimé en termes de Qalys
supplémentaires, n'est plus que de 0,4. L'effet sur le ratio C/E
est alors immédiat : ce dernier passe de 2 916 $ australiens (1
746 euros) à 17 500 $ australiens (10 479 euros). Le Q-TwiST constitue
une autre méthode permettant d'évaluer l'impact de la qualité
de vie sur la quantité de vie. Cette technique distingue trois
périodes auxquelles s'appliquent des coefficients de qualité
de vie variables : la survie sans symptïme ni toxicité (TWiST),
la survie avec toxicité (TOX) et enfin, la survie après
récidive (REL). En appliquant cette technique aux données
de survie de l'étude de Moertel et al., Bonistalli et
al. [13] considèrent un gain, par patient traité, de
l'ordre de 2,69 Qalys (actualisés), fort proche du gain exprimé
en termes d'années de vie supplémentaires (2,84). Dans le
même ordre d'idées, Norum et al. [14] montrent que
l'impact du traitement (ou de la maladie) sur la qualité de vie
est identique, quelle que soit la stratégie adoptée (traitement
adjuvant ou non). Leur analyse, fondée sur les données convergentes
issues de trois questionnaires (EuroQol, EVA et EORTC QLQ-C30), se heurte
toutefois à une limitation de taille, puisque les patients n'ont
pas répondu aux questionnaires au même moment.
Messori et al. [15] suggèrent l'intérêt médico-économique
d'une chimiothérapie adjuvante par voie intraportale. Malgré
des ratios particulièrement prometteurs obtenus dans le cadre de
cette étude (de l'ordre de 1 500 $ ou 1 667 euros par année
de vie supplémentaire, pondérée ou non par la qualité
de cette dernière), il n'est pas prudent à ce jour de conclure
à la supériorité de cette voie d'administration,
en l'absence d'études comparant de façon directe la voie
intraportale et la voie systémique. Les résultats positifs
observés dans l'essai du Swiss Group servant de base à cette
évaluation économique n'ont par ailleurs pas toujours été
confirmés dans les autres essais évaluant la chimiothérapie
intraportale (le plus souvent à base de 5FU uniquement).
A l'exception de la modélisation de Brown et al. [12],
ces études se limitent aux coûts médicaux directement
imputables au traitement adjuvant : coûts d'acquisition et d'administration
de la chimiothérapie adjuvante, coûts de traitement des effets
secondaires, coûts de transport impliqués par le traitement
adjuvant... Elles supposent par conséquent de façon implicite
que les coûts liés au suivi, ceux liés au traitement
des récidives ou à la phase terminale ne sont pas modifiés
par la prise en charge médicale au stade postopératoire.
Cela n'est pas sans importance lorsqu'il s'agit d'actualiser les dépenses
ou les bénéfices futurs. Dans les études analysées,
les coûts (qui, du fait de leur définition restrictive, ont
lieu à court ou moyen terme) ne sont en général pas
actualisés, au contraire des bénéfices. Comme l'illustre
Norum et al. [14], le choix du taux d'actualisation des Qalys a
une grande influence sur le résultat de l'analyse coût/utilité.
Chimiothérapie palliative du cancer colorectal
Pour les patients présentant une forme localisée de cancer
colorectal, le traitement est de nature chirurgicale. Il s'accompagne
le plus souvent d'un traitement adjuvant. Dans près de 50 % des
cas toutefois, les patients ont une récidive ou présentent
une maladie métastatique dès le diagnostic. Pour ces patients,
le traitement proposé, destiné à contrïler la
progression de la maladie, induire une rémission et prolonger la
vie, tout en lui maintenant une certaine qualité, est de nature
palliative.
La chimiothérapie de référence en cas de cancer
colorectal avancé est le 5FU, modulé par l'acide folinique.
Glimelius et al. [17] montrent qu'une telle chimiothérapie
palliative peut s'avérer coût/efficace, par rapport aux soins
palliatifs traditionnels (support psychologique + soulagement des symptïmes).
Les auteurs aboutissent en effet, à partir d'une étude portant
sur un effectif restreint (61 patients avec cancer gastro-intestinal avancé,
dont 21 avec un cancer colorectal), à un coût par année
de vie sauvée de l'ordre de 11 000 $ (12 222 euros). Plus que le
résultat en soi, cette étude suggère que la chimiothérapie
palliative peut prolonger l'espérance de vie des patients atteints
de cancer colorectal au stade avancé (de 6 mois), et que cet impact
bénéfique ne génère pas forcément d'effet
délétère au niveau de la qualité de vie. Ferriols
Lisart et al. [18], pour leur part, confirment l'intérêt
d'une association de 5FU et d'acide folinique. Leur analyse coût/efficacité
"à vie" (c'est-à-dire dont les données
de survie issues d'essais cliniques ont été extrapolées
à l'aide d'une fonction de Gompertz) montre en effet que l'ajout
d'acide folinique à dose intermédiaire (200 mg/m2)
est à l'origine d'un coût supplémentaire de 6 150
$ (6 833 euros) par année de vie gagnée comparativement
à une chimiothérapie fondée exclusivement sur le
5FU.
Plusieurs nouveaux médicaments ont vu le jour ces dernières
années : irinotecan (Campto®, raltitrexed (Tomudex®),
oxaliplatine (Eloxatine®), capécitabine (Xéloda®),
UFT (Orzel®),... Ces nouvelles molécules tentent
de démontrer leur supériorité par rapport au 5FU
(+ acide folinique) dans une ou plusieurs des indications suivantes :
en seconde ligne métastatique, après échec du traitement
standard ;
en première ligne métastatique, en association avec le
traitement standard ;
en première ligne métastatique, en remplacement du traitement
standard ;
à la phase adjuvante, après une résection chirurgicale.
Nous synthétisons ci-après les principaux enseignements
des études médico-économiques produites dans ce cadre.
Le tableau 1 permet de
constater que 19 articles, publiés en langue anglaise depuis 1990,
ont été identifiés à partir d'une recherche
bibliographique réalisée sur les bases de données
Medline et OHE-Heed : 6 concernent le raltitrexed, 4 l'irinotecan, 4 les
analogues du 5FU (dont 1 sur la capécitabine)... En revanche, aucune
publication n'a été spécifiquement consacrée
à l'oxaliplatine.
Raltitrexed
Six articles ont été consacrés à ce jour
à l'évaluation économique du raltitrexed. Cinq d'entre
eux (réalisés tous dans le contexte du Royaume-Uni) sont
des études de coût comparant cette nouvelle molécule
par rapport au 5FU sur des postes de dépenses variés : coûts
de transport et coûts liés à la perte de temps en
raison du traitement [19], coûts des effets secondaires [20], coûts
de préparation et d'administration du produit [21]. Les études
de minimisation de coût de Kerr [22] et Ross [23] prennent pour
leur part en considération les principaux postes de dépenses,
sur la base respectivement de données recueillies dans le cadre
d'un essai clinique et d'une analyse de dossiers médicaux. Seul
Groener et al. [24] proposent une véritable évaluation
médico-économique, au sens d'une prise en considération
conjointe des coûts, mais aussi de l'efficacité des stratégies.
Ces études indiquent que le raltitrexed constitue, en première
ligne métastatique, une alternative intéressante par rapport
au 5FU. Les études de Kerr et Ross [22, 23] montrent, de façon
convergente, un coût total de traitement identique entre ces deux
stratégies. En fait, le coût d'acquisition, plus élevé,
du raltitrexed est compensé par de moindres dépenses en
termes d'administration du produit (nombre d'injections inférieur)
et de recours aux soins ambulatoires (visites de médecins généralistes).
Elliott [20] souligne par ailleurs que ce traitement permet une réduction
significative du coût associé à la prise en charge
des effets secondaires induits par la chimiothérapie (moins de
mucites et de leucopénies de stade 3 ou 4 avec le raltitrexed).
Enfin, Sculpher et al. [19] mettent également en évidence
l'intérêt du raltitrexed lorsque la perspective retenue pour
la valorisation des coûts est plus large et tient compte des coûts
encourus par le patient en raison du transport et de la perte de temps.
Groener et al. [24] évaluent le ratio coût/efficacité
du raltitrexed par rapport au 5FU (protocole de la Mayo Clinic) à
partir d'un essai clinique international de phase III [25]. Leur analyse
illustre la difficulté de mener à bien ce type d'évaluation
dans le traitement du cancer colorectal au stade avancé. En effet,
selon les résultats de cet essai, les deux stratégies évaluées
ne diffèrent ni en termes de réponse tumorale, ni en termes
de survie. Dès lors, l'analyse coût/efficacité indique
un coût à consentir par patient vivant supplémentaire
à 1 an de l'ordre de 154 000 $ (171 111 euros), ce qui paraît
élevé au regard du seuil habituel des 25 000 à 50
000 $ (27 778 à 55 555 euros). Se pose en fait la question de l'objectif
même du traitement palliatif (améliorer la survie et/ou stabiliser
la réponse tumorale et/ou maintenir un niveau correct de qualité
de vie ?) et de son adéquation avec la formulation traditionnelle
des ratios coût/efficacité (exprimés le plus souvent
en termes de coût/année de vie sauvée). Les auteurs
contournent quelque peu cette difficulté en proposant le calcul
d'un ratio coût/patient supplémentaire sans mucite, ni leucopénie,
ni anémie ni asthénie, plus proche des résultats
de l'essai clinique.
Irinotecan
Quatre publications à visée économique ont été
consacrées à l'irinotecan. Trois d'entre elles sont fondées
sur les données d'un essai clinique international de phase III
[26], comparant, en seconde ligne métastatique, l'irinotecan à
une perfusion de 5FU administrée selon trois modalités variables
en fonction de la localisation géographique du centre investigateur
[27, 29]. La quatrième étude (Trippoli 2000) concerne le
traitement de première ligne métastatique [30]. L'intérêt
clinique d'une adjonction d'irinotecan au 5FU est alors évalué
par rapport au traitement standard (5FU).
Schmitt et al. [27] décrivent les ressources mobilisées
par les patients participant à l'essai clinique. Les auteurs mettent
ainsi en évidence chez les patients sous irinotecan :
moins de perfusions par patient (malgré une durée moyenne
de traitement plus importante) ;
moins d'hospitalisations complètes, d'hospitalisations de jour
ou de consultations liées à son administration ;
moins de jours d'hospitalisations pour toxicité et/ou complications
de la maladie ;
plus de consultations de médecins généralistes
et de visites d'infirmières.
Iveson [28] et Lévy-Piedbois [29], pour leur part, mettent en
relation le différentiel de coûts générés
par ces utilisations de ressources médicales et paramédicales
avec le surcroît d'efficacité, exprimée en termes
d'années de vie gagnées. Leurs analyses convergent sur l'intérêt
médical, mais aussi économique de l'irinotecan, dans la
mesure où les ratios obtenus sont inférieurs aux limites
communément admises pour l'adoption d'une nouvelle stratégie.
Notons toutefois que, malgré une même base clinique, ces
deux études divergent quant à l'intérêt du
protocole AIO2. Dans le cadre de l'évaluation réalisée
au Royaume-Uni, cette dernière stratégie est en effet à
la fois plus coûteuse et moins efficace que l'irinotecan, tandis
que, selon l'étude de Lévy-Piedbois, elle présente
un coût inférieur à celui de l'irinotecan. Ces différences
de coût s'expliquent avant tout par un mode d'administration du
protocole AIO variable selon les pays : en hospitalisation de jour exclusivement
dans le cas français, en hospitalisation de jour ou en hospitalisation
complète au Royaume-Uni.
Enfin, Trippoli et al. [30] proposent une première analyse
économique de l'irinotecan, administré en première
ligne métastatique en association avec le 5FU [30]. Ils extrapolent
les données de survie issues d'un essai clinique de phase III [31]
et valorisent le coût du traitement à partir des prix actuels
de l'irinotecan en Italie et au Royaume-Uni. Malgré un gain de
survie de deux mois, l'analyse économique révèle
que l'ajout d'irinotecan au 5FU est associé à un ratio élevé,
de l'ordre de 50 000 par année de vie gagnée. Des études
complémentaires sont nécessaires pour confirmer ces premiers
résultats.
Analogues du 5FU
Les analogues du 5FU par voie orale permettent d'inhiber de façon
prolongée la synthèse du thymidylate. Plusieurs fluoropyrimidines
orales ont été développées dans ce but : capécitabine
(Xéloda®) [32], UFT (combinaison d'uracile et de
tégafur) [33, 34], ftorafur (initialement employé dans le
traitement des tumeurs gastro-intestinales) [35]. Ces traitements, à
condition de faire la preuve d'une efficacité au moins similaire
à celle du 5FU, sans dégradation du profil de tolérance,
présentent, du fait de leur nouvelle voie d'administration, un
avantage indéniable pour les patients. Ces derniers préfèrent
en effet la voie d'administration orale à la voie intraveineuse
[36].
Au niveau médico-économique, Twelves et al. [32]
montrent que la capécitabine permet, en première ligne métastatique,
de réduire les ressources médicales mobilisées par
rapport à l'association 5FU-acide folinique (protocole de la Mayo
Clinic). Cette économie de ressources tient, principalement, aux
visites hospitalières évitées pour l'administration
en intraveineuse du produit, ainsi qu'aux moindres coûts de traitement
des effets secondaires (en termes de traitements utilisés et d'hospitalisations
évitées). En revanche, on constate davantage de contacts
non programmés avec les professionnels de santé (spécialistes
et généralistes) chez les patients bénéficiant
de la capécitabine. Deux raisons sont évoquées pour
tenter d'expliciter ce recours plus important aux soins ambulatoires non
programmés : la fréquence moindre des visites (programmées)
liées à l'administration du produit dans le groupe capécitabine
et l'anxiété induite par la prise d'un traitement encore
au stade expérimental (l'essai clinique n'étant pas en aveugle).
Autres
Dans une publication récente, Launois et al. [37] présentent
une évaluation économique de plusieurs protocoles de chimiothérapie
employés, en France, au stade métastatique.
Quatre types de coûts sont considérés selon la perspective
retenue pour l'évaluation : les tarifs de remboursement (perspective
Sécurité sociale), les GHM (perspective Direction hospitalière),
les coûts d'usage (perspective Pharmacien hospitalier) et les coûts
sociétaux (perspective des Autorités de tutelle).
Les ressources mobilisées par les huit protocoles étudiés
ont été recueillies via un site internet dédié
à cet usage (http ://smbh7.smbh.univ-paris13.fr). Cette
procédure permet de minimiser la charge de travail, traditionnellement
importante, relative au recueil des données de coût dans
les CRF. Les données d'efficacité clinique (temps médian
jusqu'à la progression et survie médiane globale) sont quant
à elles issues des essais publiés.
A partir d'une modélisation de Markov, les auteurs apprécient
l'intérêt médico-économique d'une prise en
charge globale du patient métastatique, combinant ainsi les données
relatives aux première et seconde lignes de traitement. Les auteurs
évaluent en particulier les coûts et bénéfices
des deux stratégies suivantes :
CPT11 (irinotecan) + LV5FU2 (protocole de De Gramont), suivi de Folfox6
en cas de non-réponse ;
Folfox4 suivi de CPT11 en cas de non-réponse.
La stratégie de référence est celle en vigueur
en France, à savoir LV5FU2 en première ligne puis CPT11
ou Folfox6.
En termes de coûts sociétaux (il s'agit en fait de coûts
réels reconstitués à partir du PMSI), les deux stratégies
se révèlent plus coûteuses que le traitement standard
(entre 13 200 et 15 918 euros de plus par patient et par an).
Lorsque que l'efficacité est exprimée en termes de survie
sans progression, la stratégie associant irinotecan et chimiothérapie
standard est dominée (car plus coûteuse et aussi efficace)
par la stratégie Folfox4. En utilisant cette dernière, il
faut toutefois consentir un coût d'usage de 39 267 euros par année
de survie sans progression par rapport au traitement de référence
(protocole de De Gramont). Ce ratio atteint 80 794 euros lorsque les coûts
sociétaux sont considérés en lieu et place des coûts
d'usage.
La conclusion est différente lorsque l'efficacité est
exprimée sous la forme de la survie globale. Dans ce cas en effet
et quelle que soit la perspective retenue pour la valorisation, le Folfox4
est dominé par le traitement standard. L'ajout d'irinotecan au
traditionnel LV5FU2 permet d'améliorer quelque peu la survie globale,
mais au prix d'un surcroît de dépense important (de l'ordre
de 152 904 et de 286 351 euros par année de survie supplémentaire
selon que le point de vue adopté pour la valorisation est celui
du pharmacien hospitalier ou des autorités de tutelle).
Deux autres travaux économiques, plus marginaux, ont également
été publiés. Le premier (Lokich [38, 39]) montre
que le surcroît de coût induit par une perfusion continue
de chimiothérapie demeure modeste par rapport au traitement considéré
comme la référence (bolus). Durand-Zaleski et al.
[40], pour leur part, évaluent l'intérêt médico-économique
d'une chimiothérapie intra-artérielle hépatique chez
des patients présentant des métastases hépatiques
non résécables. Cette nouvelle technique d'administration
permet un gain d'espérance de vie de l'ordre de 3,2 mois, moyennant
une dépense supplémentaire par patient de 19 636 $ (21 818
euros). Le ratio coût/efficacité calculé sur ces bases,
de l'ordre de 73 635 $ (81 817 euros), est considéré, par
les auteurs, comme étant inclus dans les limites communément
admises.
Notes :
1 Pour faciliter la comparaison des résultats entre
les différentes études, nous présentons, pour chaque
étude, les coûts en devise nationale et en euros.
2 AIO : Arbeitsgemeinschaft Internistische Onkologie. Le protocole
AIO est le suivant : fluoro-uracile 2 600-3 000 mg/m2/j pendant
24 heures avec ou sans acide folinique 20-500 mg/m2/j i.v.
chaque semaine pendant six semaines avec deux semaines de repos entre
chaque cycle.
CONCLUSION
L'objectif du présent article est de synthétiser les évaluations
économiques publiées à ce jour dans la littérature
nationale et internationale (anglosaxonne) concernant les stratégies
de prise en charge chimiothérapique du cancer colorectal. Une attention
particulière a été portée aux choix méthodologiques
opérés dans ces publications.
En ce qui concerne la chimiothérapie adjuvante, on soulignera
les éléments suivants : les études cliniques (en
particulier celle de Moertel) montrent que cette stratégie apporte
un bénéfice clinique au patient présentant un cancer
rectocolique de stade 3. Ces études divergent toutefois quant à
l'ampleur de ce bénéfice. Au niveau médico-économique,
outre la prise en compte des coûts liés au traitement adjuvant,
il paraît important de tenir compte de l'impact de ce traitement
sur la qualité des vie des patients. Comme indiqué précédemment,
la méthodologie utilisée (Qaly ou Q-TwiST) pour évaluer
cette dernière peut générer des appréciations
fort divergentes. Lorsque efficacité clinique, coût et qualité
de vie sont pris en considération simultanément, les études
indiquent que le traitement adjuvant du cancer colorectal présente
un ratio coût/utilité favorable. L'impact du traitement adjuvant
sur la prise en charge ultérieure (suivi, traitement des récidives
ou de la maladie en phase terminale) est à ce jour méconnu
et par conséquent ignoré. La question de la transposabilité
internationale des résultats des études médico-économiques
est enfin bien présente. En effet, les stratégies évaluées
au stade adjuvant (5FU + lévamisole) ne sont pas celles utilisées
en Europe (5FU + acide folinique).
Différents types de travaux ont été publiés
dans le but de démontrer l'intérêt des nouvelles chimiothérapies
palliatives, par ailleurs plus coûteuses, comparativement au traitement
de référence à base de 5FU : études de description
des ressources consommées dans le cadre d'un essai clinique (sans
chiffrage économique, ce qui confère une plus grande validité
géographique aux résultats), études de minimisation
de coût (valides dans un système de soins donné),
études ciblées sur un poste de coût précis,
études coût/efficacité.
La réalisation de ce dernier type d'études se heurte toutefois
au problème de l'inadéquation entre l'objectif du traitement
palliatif et la mesure de l'efficacité dans le cadre des essais
cliniques, d'une part, et la formulation des ratios coût/efficacité
(sous la forme du coût par année de vie sauvée,
pondérée le cas échéant, par la qualité
de celle-ci). En d'autres termes, il n'est pas toujours possible
voire souhaitable de mener des études coût/efficacité,
puisque les essais cliniques ne concluent pas systématiquement
à une amélioration de la survie.
On notera par ailleurs de façon générale que les
études économiques, de plus en plus fréquentes en
raison du resserrement des contraintes budgétaires, portent exclusivement
sur le poste de dépenses "médicaments", alors
que ce dernier ne représente que 5 à 10 % du coût
de prise en charge du cancer colorectal. C'est en réalité
l'organisation générale des soins qu'il conviendrait de
remettre en question, mais cela est une autre histoire...
De par la prise en compte simultanée des première et deuxième
lignes métastatiques, l'étude de Launois et al. [37]
est celle qui, selon nous, possède la portée pratique la
plus grande. Cette étude française souligne également
l'importance de la perspective retenue pour l'évaluation des coûts
(société, assurance maladie, gestionnaire hospitalier, pharmacien
hospitalier), puisque les conclusions de l'analyse peuvent être
inversées selon le point de vue adopté. Cela ne facilite
pas l'acceptation de la démarche d'évaluation économique
à l'hôpital (caractérisée par une multiplicité
d'acteurs aux objectifs souvent divergents). Le financement, dans certains
pays, des soins hospitaliers en fonction du volume d'activité peut,
de plus, constituer une entrave à l'adoption de nouvelles thérapies,
dans la mesure où celles-ci, plus coûteuses à l'achat,
réduisent la charge de travail et la durée du séjour
hospitalier.
Pour le traitement palliatif se pose aussi la question de la difficile
transposabilité des résultats issus d'évaluations
menées dans un pays étranger, que ce soit en raison de variations
de pratiques médicales (protocoles de chimiothérapie différents,
recours à l'hospitalisation complète/de jour/à domicile
variable selon les pays) ou de variations des coûts unitaires des
ressources mobilisées par les traitements.
Les variations méthodologiques constatées lors de cette
revue de la littérature, souvent considérées par
les non spécialistes comme rédhibitoires, ne doivent toutefois
pas faire oublier l'objectif même de l'évaluation économique.
Cette dernière constitue un outil d'aide à la décision
basé sur une démarche rationnelle. L'économie ne
peut, à elle-seule, trancher les questions qui lui sont posées.
Elle ne fournit au décideur qu'un éclairage particulier.
La réalisation d'études économiques ne dispense donc
pas ce dernier de s'interroger sur les enjeux moraux et éthiques
des choix futurs.
Article reçu le 15 mai 2002, accepté le 30 octobre 2002.REFERENCES
1
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