ARTICLE
La chimiothérapie d'induction ou chimiothérapie première
présente plusieurs justificatifs : historiques, théoriques,
expérimentaux et cliniques (Fisher et Mamounas, 1995 ; Gardin et
al., 1994 ; Nissen-Meyer et al., 1984 ; Skipper, 1971 ; The
Ludwig Cancer Study Group, 1989). Dès 1943, Haagensen définissait
des critères d'inopérabilité : tumeurs s'accompagnant
d'érythème, de peau d'orange, d'infiltration cutanée.
Fisher et al. (1989) ont montré que l'administration chez
l'animal d'une chimiothérapie avant l'exérèse d'une
tumeur primitive inhibait la synthèse d'un facteur de croissance
tumoral. Goldie et Coldman (1979) ont émis l'hypothèse que
le nombre de cellules chimiorésistantes par mutation spontanée
est proportionnel à la masse tumorale, d'où l'intérêt
théorique d'un traitement systémique précoce afin
de minimiser l'apparition de clones résistants. Dès 1974,
des études cliniques pilotes ont montré que l'on pouvait
obtenir des régressions de tumeurs du sein après chimiothérapie
d'induction (Perloff et Lesnick, 1982 ; Sauter et al., 1993 ; Swain
et al., 1987) avec même, parfois, des rémissions histopathologiques
complètes.
Les résultats des études randomisées (Fisher et
al., 1985 ; Veronesi et al., 1986) montraient en outre que
l'association tumorectomie-radiothérapie était équivalente
en termes de survie sans récidive et de survie globale à
la mastectomie radicale. Il était licite, dès lors, de penser
que la réduction tumorale par chimiothérapie première
pour des tumeurs de plus de 3 cm pourrait permettre un taux de chirurgie
partielle plus important. Dès lors, plusieurs équipes ont
étudié l'influence d'une chimiothérapie première
sur le taux de conservation mammaire de tumeurs du sein qui auraient nécessité
une mastectomie totale. Le taux de rémission objective suivant
les études variait entre 50 et 86 % (Anderson et al., 1991
; Belembaogo et al., 1992 ; Hortobagyi et al., 1988 ; Jacquillat
et al., 1990 ; Kantarjian et al., 1984) et le taux de chirurgie
conservatrice atteignait parfois 90 % (Fisher et al., 1994 ; Mauriac
et al., 1991).
Le choix des drogues, en matière de chimiothérapie première,
est capital puisqu'il conditionne le taux de réponse et, donc,
le pourcentage de patientes qui pourront bénéficier d'une
chirurgie conservatrice. C'est pourquoi, entre 1977 et 1994, nous avons
utilisé successivement 4 protocoles de chimiothérapie première
différents chez des patientes porteuses d'un cancer du sein localement
avancé. Le but de cette étude rétrospective était
de comparer en termes d'efficacité, mais également de survie
sans récidive et de survie globale, ces 4 protocoles de chimothérapie
première.
Résultats (tableau
I)
Sur les 242 patientes traitées selon les 4 protocoles de chimiothérapie,
4 n'étaient pas évaluables parce que perdues de vue après
1 cycle.
Au total, sur les 238 patientes évaluables, 125 patientes (52,5
%) ont présenté une régression objective de la lésion
initiale dont 35 une réponse complète (RC) et 90 une réponse
partielle (RP). Cent treize patientes ont présenté une stabilisation
de la lésion initiale. Il est à noter qu'aucune patiente
n'a vu sa tumeur progresser sous chimiothérapie. Dix-sept patientes
ont présenté une réponse complète histologique.
Parmi les 68 patientes traitées selon le protocole AVCF, 20 ont
présenté une réponse objective (RO) (29,4 %) dont
5 RC et 15 RP. Quarante-huit patientes ont présenté une
stabilisation.
Parmi les 47 patientes traitées selon le protocole AECF, 25 ont
présenté une réponse objective (53,2 %) dont 6 RC
et 19 RP.
Cinquante patientes (64,9 %) parmi les 77 traitées par le protocole
CAFP ont répondu dont 17 RC et 33 RP.
Enfin, parmi les 46 patientes traitées selon le protocole AN,
30 ont présenté une réponse objective (65,2 %) dont
7 RC et 23 RP.
Le taux de réponse du protocole AVCF est significativement inférieur
aux 3 autres protocoles (p = 0,0005).
Le taux de réponse n'était pas significativement différent
en fonction de la taille tumorale. Une différence significative
apparaît si l'on compare le taux de réponse des T1-3 (99/169
= 59 %) à celui du T4 (24/65 = 38 %). De même, il n'était
pas non plus différent en fonction du grade histologique de Scarff-Bloom
et Richardson (SBR). Les taux de réponse ont été
comparés en fonction de la positivité des récepteurs
hormonaux aux strogènes (RE) et à la progestérone
(RP) pour les patientes chez lesquelles ces données ont pu être
obtenues. Aucune différence n'a été retrouvée
en termes de taux de réponse entre les populations RE+
et RE d'une part et les groupes RP+ et RP
d'autre part. De même, la comparaison des taux de réponse
en fonction de la positivité des récepteurs hormonaux après
la chimiothérapie première n'a pas montré de différence
significative.
Le nombre médian de cycles effectué était de 3.
Neuf patientes ont reçu 5 et 6 cycles de chimiothérapie
avec un taux de réponse de 77 %.
Sur l'ensemble de la population, 217 patientes ont été
opérées. Trente et une (14 %) ont eu une mastectomie partielle
et 186 (86 %) une mastectomie totale. Il est à noter que cette
proportion était significativement différente pour la population
traitée par le protocole AN où 19 patientes ont eu une chirurgie
partielle (41%) et 27 (59 %) une chirurgie radicale. Après chirurgie,
67 patientes ne présentaient pas d'envahissement ganglionnaire
(31 %), 73 présentaient entre 1 et 3 ganglions envahis (N+)
(33 %), 44 présentaient 4 à 9 N+ (20 %) et 34
patientes (16 %) avaient 10, ou plus, ganglions atteints. Vingt et une
patientes sur les 35 ayant présenté une réponse complète
ont été traitées par radiothérapie exclusive.
Le suivi médian du protocole AVCF était de 150 mois, celui
du protocole AECF de 115 mois, celui du protocole CAFP de 111 mois et
il était de 42 mois pour le protocole AN. La survie sans récidive
(SSR) et la survie globale (SG) étaient significativement supérieures
pour les protocoles AECF, CAFP et AN par rapport au protocole AVCF (SSR
p < 0,04, SG p < 0,02) (figures
1 et 2).
De même, tout protocole confondu, la survie globale était
significativement différente (p = 0,002) entre le groupe des patientes
répondeuses et non répondeuses (figure
3). On retrouvait également une différence significative
de survie en fonction de l'envahissement ganglionnaire retrouvé
après chirurgie (p = 0,00001).
Trente-trois patientes n'ont pas reçu de chimiothérapie
adjuvante : 4 patientes parce qu'elles avaient reçu 6 cycles en
préopératoire et 29 ont refusé de poursuivre la chimiothérapie
après l'intervention chirurgicale. Cent huit patientes ont reçu
une hormonothérapie par tamoxifène, 21 patientes préménopausées
ont bénéficié d'une castration dont 13 par radiothérapie,
6 par analogues de la LH-RH et 2 par chirurgie.
Dix-neuf patientes (7,9 %) ont présenté une récidive
loco-régionale (7 dans le protocole AVCF, 3 dans le protocole AECF,
8 dans le protocole CAFP et 1 dans le protocole AN). Quatre-vingt-seize
patientes ont présenté une évolution métastatique
(40 %) dont 39 (57 %) pour le protocole AVCF, 20 (43 %) dans le protocole
AECF, 30 (37 %) dans le protocole CAFP et 7 (15 %) dans le protocole AN.
L'intensité de dose de doxorubicine a été calculée
pour chaque protocole. Elle était de 10 mg/m2/semaine
pour les protocoles AVCF et AECF, de 15 mg/m2/semaine pour
le protocole CAFP et de 16,6 mg/m2/semaine pour le protocole
AN.
Toxicité
Les effets secondaires observés au cours de ces 4 protocoles
successifs étaient représentés essentiellement par
un taux de neutropénie grades 3 et 4 inférieur à
10 % et une toxicité digestive à type de nausées
et vomissements grades 2 et 3 de 35 %. Une alopécie grade 2 ou
3 était retrouvée chez 64 % des patientes.
La chimiothérapie première a dû être interrompue
prématurément pour neutropénie chez 14 patientes,
2 après le premier cycle, 7 après le deuxième cycle
et 5 après le troisième cycle. Douze patientes ont dû
être hospitalisées pour aplasie fébrile.
Aucun décès toxique n'a été enregistré.
Au moment de l'analyse des données, 34 patientes parmi celles
encore vivantes ont été perdues de vue. Aucune tumeur secondaire
n'a été observée parmi les patientes suivies.
Discussion
Les chimiothérapies premières ont été utilisées
dans les années 70 dans le traitement des formes inflammatoires.
Les résultats montraient une amélioration de la survie sans
récidive et de la survie globale des patientes. Par la suite, l'indication
de la chimiothérapie première a été étendue
aux tumeurs du sein dont la taille imposait une mastectomie radicale ou
lorsqu'il existait un envahissement ganglionnaire clinique. Le but était
alors de diminuer la masse tumorale pour pouvoir réaliser un geste
chirurgical conservateur. Plusieurs équipes avaient montré,
en effet, qu'une tumorectomie suivie de radiothérapie était
équivalente à une mastectomie (Skipper, 1971 ; Veronesi
et al., 1986). Récemment, l'équipe du NCI (Jacobson
et al., 1995) a montré qu'à 10 ans la survie globale
était de 75 % pour les patientes ayant eu une tumorectomie et une
radiothérapie (p = 0,89). Le taux de récidive locale était
de 10 % après mastectomie et de 5 % après tumorectomie et
radiothérapie (p = 0,17). Plusieurs équipes ont entrepris
dès lors de traiter par chimiothérapie première toutes
les tumeurs relevant, a priori, d'une mastectomie (T3 ou T2 dont
le diamètre est supérieur à 3 cm).
Le choix du protocole de chimiothérapie première est fondamental.
En phase métastatique le taux de réponse est important mais
c'est la survie globale des patientes qui doit rester le but. En revanche,
en matière de chimiothérapie première, le taux de
rémission objective conditionne le geste chirurgical ultérieur.
Il est donc essentiel de disposer d'une association de drogues qui entraîne
un taux de rémission objective maximal en accord, bien entendu,
avec une toxicité acceptable. C'est pourquoi, entre 1977 et 1994,
nous avons utilisé 4 protocoles de chimiothérapie différents
dans l'optique d'augmenter le nombre de réponse objective et donc
le taux de chirurgie conservatrice. Le taux de réponse objective
global, dans notre étude, était de 51,7 %, ce qui se situe
dans la fourchette des résultats retrouvés dans la littérature.
En effet, celui-ci varie, selon les protocoles, entre 51 et 93 % (Heys
et al., 1994).
Cependant, dans notre étude, le taux de réponse du protocole
AVCF (29,4 %) était significativement inférieur à
celui des autres protocoles (p = 0,0005). Si l'on compare les protocoles
AVCF et AECF, la vincristine du protocole AVCF est remplacée par
la vindésine dans le protocole AECF. Les taux de réponse
respectifs en monothérapie chez des patientes porteuses d'un cancer
du sein avancé sont de 12 % pour la vincristine et de 39 % pour
la vindésine (Henderson, 1991). Yap et al. (1981) ont montré,
dans un essai randomisé à 3 bras comparant vindésine,
vinblastine et vincristine, une nette supériorité de la
vindésine et de la vinblastine par rapport à la vincristine.
Par ailleurs, il est à noter un pourcentage plus important de tumeurs
T4 dans le groupe AVCF par rapport aux 3 autres groupes (35 contre 24,
20 et 23 %). Ces 2 éléments peuvent apporter une explication
à la différence entre les taux de réponse.
Les protocoles CAFP et AN avec 62,5 % de réponse objective se
situaient au même niveau que les protocoles rapportés dans
la littérature (Bonnadonna et al., 1990 ; Heys et al.,
1994). Scholl et al. (1994) rapportaient un taux de RO de 65 %
avec un protocole associant doxorubicine, cyclophosphamide et 5 fluoro-uracile.
Il était intéressant de noter que le protocole associant
adriamycine et vinorelbine donnait, dans notre étude, 65,2 % de
rémission objective en néo-adjuvant alors que ce même
protocole en phase métastatique donnait 74 % de RO (Spielman et
al., 1994).
Neuf patientes ont reçu 5 ou 6 cycles de chimiothérapie
première. Il semble que le taux de réponse soit nettement
supérieur à celui observé après 3 cycles.
L'effectif est trop faible pour pouvoir tirer des conclusions définitives
; cependant, ces résultats nous incitent actuellement à
poursuivre la chimiothérapie systématiquement jusqu'à
6 cycles sauf en cas de progression tumorale sous traitement. Il est,
en effet, possible qu'un certain nombre de réponses objectives
n'apparaissent que de façon tardive entre le 4e et le
6e cycle.
Parmi les 238 patientes évaluables, 217 ont été
opérées et 21 patientes ont été traitées
par radiothérapie exclusive. Sur 217 patientes opérées,
seulement 31 (14 %) ont eu une chirurgie partielle et 186 (86 %) ont eu
une mastectomie totale. Ce chiffre peut paraître faible au regard
des différentes séries publiées qui retrouvent un
taux de conservation mammaire entre 60 et 82 % (Scholl et al.,
1994 ; Smith et al., 1993). Cependant, il est à noter que
ce taux de conservation mammaire a considérablement augmenté
entre les 4 protocoles (1,9 % 4,3 % 12,7 % 41,3 %).
Cette modification est due à une meilleure acceptation par les
chirurgiens d'un geste partiel après réponse à une
chimiothérapie première. Sur le plan de la taille tumorale,
seul le groupe AVCF comportait une plus grande proportion de tumeurs T4
qui pourrait expliquer, en partie, cette différence dans le taux
de conservation mammaire. Les 3 autres groupes sont équilibrés
au niveau de la répartition des volumes tumoraux traités.
De même, il semble exister une augmentation significative du taux
de réponse en fonction du nombre de cycles. Les patientes ayant
reçu 5 et 6 cycles de chimiothérapie première présentaient
un taux de réponse de 77 %. Cela nous incite actuellement à
poursuivre la chimiothérapie première jusqu'à 6 cycles
lorsque c'est possible.
L'étude des récepteurs hormonaux effectuée par
méthode biochimique ne montrait pas de différence significative
avant et après chimiothérapie première. Cela confirmait
les données de la littérature (Morris et al., 1991).
Plusieurs auteurs (Gardin et al., 1994 ; Remvikos et al.,
1993) ont mis en évidence la valeur du pourcentage de cellules
en phase S ou de l'index de marquage à la thymidine tritiée
comme facteur pronostique de réponse à la chimiothérapie.
Il semble que les tumeurs ayant un fort pourcentage de cellules en division
soient plus sensibles à la chimiothérapie ; néanmoins,
ces études demandent à être confirmées et surtout
il est nécessaire d'homogénéiser les résultats.
Sur le plan thérapeutique, l'adjonction d'une hormonothérapie
par tamoxifène à la chimiothérapie a montré
une amélioration du taux de rémission en phase métastatique
sans augmenter la survie globale. Récemment, Powles et al.
(1995) ont publié les résultats d'une association mitoxantrone,
méthotrexate, mitomycine C et tamoxifène en néo-adjuvant.
Le taux de réponse objective était de 85 %. Cocconi et
al. (1990), dans un essai randomisé portant sur 49 cancers
du sein localement avancés, n'ont pas retrouvé de bénéfice
à l'adjonction de tamoxifène au CMF en néo-adjuvant
: 64 % de réponse avec tamoxifène, 71 % sans tamoxifène.
La survie globale à 42 mois de notre population d'étude
était de 73,5 %. Elle était significativement différente
pour les patientes du groupe AVCF (54,4 %) par rapport aux groupes AECF
(78,7 %), CAFP (76,5 %) et AN (91,3 %). Il n'existait pas de différence
significative entre les groupes AECF, CAFP et AN.
Plusieurs essais randomisés ont étudié l'impact
sur la survie d'une chimiothérapie première par rapport
à la même chimiothérapie effectuée après
l'acte chirurgical. L'étude de Mauriac et al. (1991) effectuée
avec 6 cycles de chimiothérapie avant et après chirurgie
n'a montré aucune différence en termes de survie sans récidive
et de survie globale. Scholl et al. (1994), avec 4 cycles de FAC,
montraient une différence significative (p = 0,039) sur la survie
globale en faveur du groupe traité par chimiothérapie première.
Un essai du NSABP, actuellement en cours (Fisher et al., 1994),
compare 4 cycles d'une association doxorubicine-cyclophosphamide avant
et après chirurgie. Les résultats de cet essai préciseront
probablement l'intérêt sur la survie de la chimiothérapie
première dans le cancer du sein. Pour l'heure, l'indication de
chimiothérapie première doit être réservée
à des tumeurs qui ne peuvent d'emblée faire l'objet d'une
chirurgie conservatrice ou aux tumeurs inflammatoires.
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