ARTICLE
L'activité antitumorale du cisplatine a été
découverte en 1969 par Rosenberg. Dans les essais cliniques, le
cisplatine s'est révélé être actif dans un
grand nombre de tumeurs et particulièrement dans les tumeurs ovariennes,
testiculaires, pulmonaires à petites cellules et de la tête
et du cou. Cependant, le cisplatine présente une toxicité
limitante neurologique, rénale ainsi que des troubles digestifs
actuellement le plus souvent atténués par l'administration
de sétrons. Un large programme de recherche a été
établi pour trouver la deuxième génération
de sels de platine. Le carboplatine est l'un de ses dérivés
et présente la même activité antitumorale que le cisplatine
dans le cancer de l'ovaire et du poumon à petites cellules [1,
2]. Il est également actif dans les tumeurs de la tête et
du cou, le cancer de la vessie et le cancer pulmonaire non à petites
cellules. Le carboplatine diffère principalement du cisplatine
par deux points : ses caractéristiques pharmacologiques et sa toxicité.
Le principal effet secondaire du carboplatine est la thrombopénie,
cependant celle-ci peut être atténuée par une prescription
individualisée du carboplatine. Les sels de platine sont classés
dans le groupe des alkylants et il existe une résistance croisée
entre cisplatine et carboplatine.
Le carboplatine
Le carboplatine agit sur les cellules tumorales en formant des pontages
inter- et intracaténaires et se lie aux groupements thiols des
protéines. Une corrélation entre formation des complexes
ADN-carboplatine (appelés encore adduits) et réponse tumorale
au carboplatine a été démontrée [3].
Sur le plan pharmacocinétique, le carboplatine est moins lié
aux protéines (25 %) que le cisplatine (95 %). La liaison des sels
de platine sur les protéines est irréversible et la fraction
liée ne possède pas de propriétés cytotoxiques.
En raison d'une meilleure stabilité du carboplatine par rapport
au cisplatine, sa demi-vie est prolongée (48 h) par rapport à
celle du cisplatine (1,7 h).
Le carboplatine ne présente pas de toxicité rénale
mais la fonction rénale influence la pharmacocinétique du
carboplatine. L'élimination du carboplatine est principalement
rénale (65 %) et s'effectue par filtration glomérulaire.
Individualisation de la dose du carboplatine
Le but d'une chimiothérapie, pour un patient donné atteint
d'une tumeur cancéreuse, est d'obtenir une réponse objective
et en définitive une survie prolongée. Cette prescription
de chimiothérapie doit toujours tenir compte de l'âge et
des tares du patient de façon à éviter au maximum
les toxicités hématologiques et extra-hématologiques.
Ainsi, en dehors des prescriptions de chimiothérapies intensives,
il existe toujours un rapport à trouver entre efficacité
maximale et toxicité minimale. En utilisant la surface corporelle
pour calculer la dose de carboplatine, la prédiction d'efficacité
et de tolérance est mauvaise.
L'individualisation de la dose de carboplatine est possible et simple
en sachant que la majeure partie de l'agent anticancéreux est éliminée
par voie rénale. De nombreuses études cliniques ont montré
que la thrombopénie induite par le carboplatine était corrélée
à la fonction rénale du patient [4, 5].
À partir de ces observations, Egorin et al. [5], ont proposé
d'ajuster la dose de carboplatine à l'aide de la clairance de la
créatinine sur 24 h (Ccr), mesurée à 2 reprises durant
la semaine précédant le traitement. Une troisième
mesure était nécessaire si les 2 premières valeurs
étaient trop contradictoires. Cependant, la mesure de la Ccr basée
sur le recueil des urines n'est jamais très fiable car le volume
total des urines est rarement récupéré totalement.
De plus, cette Ccr est un mauvais reflet du débit de filtration
glomérulaire, particulièrement chez les patients prétraités
avec du cisplatine [6].
Hilary Calvert a ainsi développé une formule du calcul
de la dose de carboplatine basée sur la détermination du
débit de filtration glomérulaire par injection d'acide éthylène
diamino tétra-acétique marqué au chrome 51
(51Cr-EDTA) [4]. Cependant cette détermination est compliquée
car le patient, après l'injection intraveineuse du radioélément,
doit subir une série de prélèvements pendant les
4 h qui suivent l'injection du 51Cr-EDTA.
La formule de Calvert fait intervenir l'AUC (aire sous la courbe) et
la filtration glomérulaire (FGR).
Dose (mg) = AUC (mg/ml x min) x [FGR (ml/min) + 25]
Dans cette formule, le chiffre 25 correspond à la clairance extrarénale
et la FGR est calculée à partir de la clairance au 51Cr-EDTA.
Ainsi, parmi les différentes méthodes de calcul du débit
de filtration glomérulaire, la mesure de la FGR par EDTA est considérée
comme la plus fiable. Cette technique n'est pas applicable en pratique
clinique et la formule de Calvert a été utilisée
en déterminant la FGR à l'aide des formules de Jelliffe
et/ou Cockcroft. Cependant, ces méthodes ne sont pas extrêmement
précises d'où l'utilisation actuelle d'une formule permettant
de prédire directement la clairance du carboplatine.
La formule de Chatelut et al. [7] intègre plusieurs caractéristiques
du patient comme l'âge, le sexe, le poids et la créatinine
plasmatique ( mu M). À partir de la formule générale
permettant de calculer la dose à administrer au patient,
Dose (mg) = AUC (mg/ml x min) x clairance (ml/min)
la clairance du carboplatine se définit comme suit :
Clairance du carboplatine =
Pour l'homme :
Pour la femme :
Cette formule apparaît aussi précise que celle basée
sur la mesure du débit de filtration glomérulaire après
injection d'EDTA marqué au chrome 51.
Prédiction d'efficacité
antitumorale et individualisation de la dose du carboplatine
L'efficacité thérapeutique du carboplatine semble également
corrélée à son AUC. Horwich et al. [8], ont
traité 78 patients atteints de tumeurs germinales testiculaires
par l'association bléomycine, carboplatine, étoposide. Les
doses de carboplatine variaient de 300 à 450 mg/m2.
Une étude rétrospective du calcul du carboplatine en fonction
de la filtration glomérulaire montrait que tous les patients qui
rechutaient avaient une AUC inférieure à 4 mg/ml x min alors
qu'aucune rechute n'était intervenue chez les patients traités
avec une AUC supérieure à 4 mg/ml x min. De même,
une étude rétrospective sur 1 028 patientes traitées
pour un cancer de l'ovaire par le carboplatine en monothérapie
a montré que la probabilité d'obtenir une réponse
thérapeutique augmentait de 20 à 40 % quand l'AUC passait
de 2 à 5 mg/ml x min [9]. Par contre, au-dessus d'une AUC à
5 mg/ml x min, il n'existait pas d'augmentation du taux de réponse.
Une étude d'escalade de dose du carboplatine menée par Lind
et al. [10], recommande de ne pas dépasser une AUC à
7 mg/ml x min tous les 14 jours avec support de facteurs de croissance
en raison d'une toxicité limitante plaquettaire. L'étude
de Jakobsen et al. [11], sur une population de 222 patientes atteints
de cancer de l'ovaire évalue l'impact d'un doublement de la dose
de carboplatine (AUC4 contre AUC8) associée à une dose fixe
d'endoxan de 500 mg/m2. La dose intensité d'un facteur
2 du carboplatine ne s'accompagne pas d'une augmentation du taux de réponse
et de la survie.
Actuellement, un essai randomisé français dans le cadre
du groupe GINECO est en cours pour évaluer la tolérance
et l'efficacité de l'association carboplatine-taxol où les
doses de carboplatine sont calculées soit selon l'AUC, soit selon
la surface corporelle.
CONCLUSION Le
développement du carboplatine a grandement bénéficié
des études de pharmacocinétique pour améliorer son
profil de tolérance et d'efficacité. L'utilisation de la formule
de Chatelut permet une avancée dans l'individualisation de la dose
du carboplatine.REFERENCES
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