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Proposals for a better organization of surgical oncology in France


Bulletin du Cancer. Volume 89, 33-40, Numéro spécial, Février 2002, Le Livre blanc de la chirurgie cancérologique


Résumé  

Author(s) : Jacques Dauplat, François Guillemin, Gérard Depadt, Laurent Borella, Centre Jean-Perrin, 58, rue de Montalembert, 63011 Clermont-Ferrand.

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ARTICLE

Les quatre premiers chapitres de ce Livre blanc ont été consacrés aux généralités sur le cancer en France, au rôle de la chirurgie dans le traitement du cancer, à ses caractéristiques et spécificités et à l'importance d'une bonne pratique chirurgicale sur les résultats. Cette dernière s'est révélée capitale pour donner le maximum de chances aux malades puisque la chirurgie est encore très souvent le traitement initial des tumeurs solides.

Dans le chapitre précédent, une évaluation de la situation actuelle de la chirurgie cancérologique en France a été faite. Cette analyse, qui a été la plus objective possible, a permis de montrer les forces mais aussi les faiblesses de services de chirurgie se consacrant uniquement au traitement des tumeurs et non intégrés dans des hôpitaux universitaires ou privés développant une activité chirurgicale importante. Sa conclusion a été positive, tant sur le plan de la qualité et de la sécurité des soins que sur le plan de l'économie de santé.

Nous nous sommes donc servis de ces analyses pour formuler des propositions pour une organisation optimale de la chirurgie du cancer en France. Elles peuvent bien sûr être discutées en fonction des situations très diverses dues à la structure des établissements et à leur mode de fonctionnement, mais en réaffirmant la nécessité de la pluridisciplinarité qui peut s'exercer soit directement à l'intérieur d'un même centre de traitement, soit par l'intermédiaire de réseaux.

En ce qui concerne la formation spécifique en chirurgie cancérologique, une discussion doit également s'ouvrir au niveau national avec les responsables de l'enseignement universitaire et avec ceux des autres spécialités chirurgicales en cancérologie.

Il s'agit ici non d'opposer spécialistes d'organes et chirurgie cancérologique mais de trouver entre ces deux modes d'exercice les points de convergence qui peuvent concourir à une meilleure prise en charge des personnes atteintes de cancer, fondée sur les bonnes pratiques et la pluridisciplinarité ; et il ne fait pas de doute que le développement des réseaux de cancérologie devrait favoriser cette inter-pénétration.

Quel modèle pour un plateau technique complet de chirurgie cancérologique ?

Le constat

Le recrutement des patients repose sur une mission de proximité et une mission de site hautement spécialisé au sein d'un réseau. Parallèlement, la mission d'enseignement auprès des internes des hôpitaux doit assurer la prise en charge de cas courants au même titre que les situations difficiles et très spécifiques. Dans cette catégorie de patients, on va trouver les tumeurs peu fréquentes, les tumeurs multiples synchrones, les rattrapages, les récidives, les métastases, les gestes palliatifs et les protocoles complexes expérimentaux. On n'oubliera pas les activités connexes telles que les endoscopies, la pose de sites d'accès vasculaires, etc. En conséquence, cette chirurgie associe deux concepts de compétence : la chirurgie pluri-organes et une chirurgie très spécifique associant des gestes d'exérèse plus ou moins complexes et des gestes de reconstruction.

L'information anatomopathologique peropératoire va parfois modifier le geste opératoire.

L'anesthésiste-réanimateur est le partenaire du chirurgien car il participe à la prise de décision, prépare les patients fragilisés par la maladie et les traitements antérieurs et gère des anesthésies longues, parfois hémorragiques et une réanimation lourde au décours de gestes agressifs.

Les conséquences organisationnelles

Elles sont logiques. On reconnaît le caractère arbitraire d'une taille critique. Les recommandations doivent être mises en adéquation avec la taille de l'établissement, son contexte environnemental et son recrutement mais elles doivent permettre d'assurer la mission du chirurgien cancérologue exerçant dans un site pluridisciplinaire hautement spécialisé.

Équipes médicales

* Équipe chirurgicale

Les compétences principales correspondant au domaine de la chirurgie cancérologique sont :

- viscérale et digestive ;

- gynécologique ;

- urologique ;

- mammaire ;

- endocrienne ;

- cervico-faciale ;

- thoracique ;

- reconstructrice.

La chirurgie osseuse et la neurochirurgie ne peuvent se concevoir qu'en association avec des équipes spécialisées compte tenu d'une nécessaire spécificité technique et du matériel. Il en est de même de la chirurgie des cancers de l'enfant.

Un centre ou un service important pourra tenter de réunir toutes ces compétences mais un centre ou un service plus petit devra choisir des options en se fondant, si possible, sur trois ou quatre compétences qui doivent être représentées dans l'équipe. En général, un effectif minimum de
quatre chirurgiens seniors paraît donc souhaitable, mais ce chiffre peut être adapté aux conditions particulières de l'établissement. Pour illustrer ce propos, deux exemples peuvent être donnés (encadré 1).

Bien entendu d'autres combinaisons ou équipes peuvent être imaginées en fonction des conditions locales mais, dans tous les cas, l'équipe devrait se forger une compétence pour la prise en charge des tumeurs des parties molles et du mélanome dont le traitement chirurgical est très spécifique.

Il ne s'agit pas d'une spécialisation d'organes mais d'une spécialisation de pathologies et de techniques.

Dans le cadre de l'option d'orientation choisie par l'équipe chirurgicale, l'activité réalisée doit permettre de traiter un nombre suffisant de cas par an pour garantir une efficacité et une qualité optimales des gestes. Les actes plus rares doivent être pris en charge dans le cadre des réseaux de soins en cancérologie qui permettent de mutualiser ce type d'activité. Les conventions d'organisation des réseaux devraient donc prévoir l'organisation pratique des équipes autour des interventions « rares », dans le respect mutuel des structures, des hommes et de leur compétence.

L'organisation via un réseau cancérologique pluridisciplinaire est préférable dans le principe à la mise en place de conventions rigides de partage d'activité entre structures, qui peuvent être remises en cause quand les hommes changent au détriment de l'une ou l'autre structure.

Le centre, département ou service spécialisé en chirurgie cancérologique devra devenir le centre de référence et de recours pour les cas difficiles, les rechutes, les métastases qui peuvent être « rattrapées » chirurgicalement, y compris après chimiothérapie et radiothérapie. Il devra également être un centre pilote pour les techniques innovantes qui devront y être mises en œuvre et évaluées dans le cadre de la recherche clinique. C'est le cas notamment des techniques spécifiques intégrées : détection isotopique peropératoire, radiothérapie peropératoire, chimiothérapies locorégionales, etc.

Enfin, il est évident que l'activité en chirurgie cancérologique ne s'entend qu'intégrée dans le cadre d'une stricte pluridisciplinarité. Pour les structures et les chirurgiens qui désirent orienter leur activité cancérologique, il est de leur devoir et de leur responsabilité d'organiser la concertation pluridisciplinaire.

* Équipe d'anesthésie-réanimation

À côté de l'équipe chirurgicale, une attention particulière doit être portée à l'équipe d'anesthésie-réanimation dont la composition doit être en adéquation avec le nombre de salles d'opération, le nombre de chirurgiens et le type de chirurgie réalisé dans l'unité chirurgicale.

La composition de cette équipe doit aussi tenir compte de la spécificité de l'anesthésie-réanimation en cancérologie que nous avons déjà soulignée et qui se caractérise par la spécificité de l'activité chirurgicale et par la prise en charge de nombreuses autres missions :

- participation à l'information et au soutien psychologique des patients en relais et en coordination avec ce qui est fait par l'équipe chirurgicale ;

- surveillance des suites opératoires d'une chirurgie souvent majeure sur terrain irradié et ou immunodéprimé ;

- prise en charge de la douleur ;

- prise en charge des problèmes nutritionnels ;

- mise en place des voies d'abord et sites implantables pour chimiothérapie ;

- prise en charge des activités parachirurgicales : biopsies percutanées, radiologie interventionnelle, prélèvements de moelle osseuse, etc. ;

- lutte contre les infections nosocomiales, hémovigilance, matériovigilance, etc.

Enfin, compte tenu de la complexité de la pathologie cancéreuse et des cas pris en charge, il est important qu'il y ait une excellente coordination entre l'équipe chirurgicale et l'équipe d'anesthésie-réanimation. Celle-ci doit se manifester non seulement pour l'élaboration du programme opératoire, ce qui est réglementaire, mais aussi pour la discussion commune des dossiers médicaux, d'autant plus qu'ils sont complexes. En effet, la motivation commune du chirurgien et de l'anesthésiste est nécessaire pour mener à bien les interventions souvent longues et difficiles qui caractérisent la chirurgie cancérologique.

L'équipe chirurgien-anesthésiste-réanimateur se doit d'assurer une cohérence dans les choix et une optimisation de la prise en charge conjointe. De ce point de vue, il y a un apprentissage pour concevoir ensemble une stratégie compatible avec les ambitions thérapeutiques et l'état du patient cancéreux.

La chirurgie lourde du cancer impose la disponibilité de ces professionnels, essentiellement pour assurer des suites opératoires parfois difficiles.

Structures

Plusieurs solutions sont possibles en fonction de l'établissement et de l'activité. Mais un plateau de base pour la chirurgie du cancer doit être défini.

* Salles d'opération

La taille critique du plateau qui permet l'exercice de la chirurgie cancérologique dans des conditions optimales et humaines pourrait être de 4 salles d'opération polyvalentes non dédiées à une spécialité. Dans les salles polyvalentes seront disposés les différents appareils nécessaires à certains gestes opératoires : pose des abords vasculaires (amplificateur de brillance), chirurgie dentaire, microchirurgie (microscope opératoire), échographie peropératoire, laser, chirurgie endoscopique (colonne vidéo), radiologie interventionnelle. Il faut insister sur la nécessité de développer la chirurgie ambulatoire à partir de ces salles ou, éventuellement, sur la base d'une salle dédiée. La radiothérapie peropératoire peut être réalisée dans un bloc particulier comprenant une salle de radiothérapie et une salle d'opération. À défaut, l'opéré sera transporté endormi entre le bloc opératoire et la salle habituelle.

* Salle de surveillance post-interventionnelle (SSPI)

Cette salle doit être en adéquation avec la réglementation et dimensionnée pour accueillir le flux de patients opérés selon l'activité du bloc opératoire.

* Service de réanimation

Au mieux, il comprendra un service de réanimation agréé et, à défaut, un service de soins intensifs ou une unité de surveillance continue permettant l'accueil de 8 à 12 malades, nombre compatible avec la taille proposée du bloc opératoire et l'accueil de patients médicaux. Dans le cas où la structure ne dispose pas d'un service de réanimation agréé, une convention sera établie avec un établissement de soins disposant d'une telle structure.

À proximité de ce plateau de base, des satellites sont indispensables :

- laboratoire d'anatomie pathologique permettant les examens extemporanés proche du bloc ou lui étant relié par un système audio-visuel ;

- salle de radiothérapie pour radiothérapie peropératoire ;

- salle de radiologie ;

- unité de médecine nucléaire ;

- salle d'endoscopie ;

- unité de reconstitution des cytostatiques.

* Service d'hospitalisation

Il n'est pas nécessaire de définir une organisation type pour l'hospitalisation des malades de chirurgie cancérologique. On peut estimer qu'un département chirurgical de 45 à 60 lits représente une taille adéquate. Une sectorisation est possible selon le nombre de patients par pathologie (tête et cou, digestif, sein, gynécologie...). Dans tous les cas, il est indispensable que les opérés soient hospitalisés dans des services où les lits sont identifiés en cancérologie et où les professions médicales et paramédicales suivantes sont présentes : diététicienne, stomatothérapeute, kinésithérapeute, psycho-oncologue.

Par ailleurs, étant donné le développement de la chirurgie ambulatoire en cancérologie, un secteur d'hospitalisation de jour doit être individualisé avec regroupement des lits. En effet, ce type de chirurgie requiert une organisation rigoureuse et bien définie par les textes réglementaires.

Activité de recherche

* Recherche clinique

Il y a peu de recherche clinique en chirurgie ou, plus précisément, en indications et techniques chirurgicales. Les techniques sont appliquées sans preuve réelle d'efficacité. Le rôle des chirurgiens est de participer à des essais cliniques et non d'appliquer des techniques n'ayant pas fait leurs preuves [35].

* Recherche appliquée, recherche fondamentale

Les chirurgiens doivent aussi orienter leurs activités vers une recherche appliquée (revalorisation des laboratoires de chirurgie expérimentale pour mise au point de techniques) et vers une recherche fondamentale (participation à des travaux de recherche : biologie cellulaire, biologie moléculaire, recherche génétique).

Il est donc indispensable que les chirurgiens des centres universitaires et spécialisés aient une activité de recherche. Pour cela, il faut leur aménager des plages horaires réservées à cette activité, ce qui suppose avant tout que les équipes soient suffisamment étoffées.

Formation continue

* Dans le service lui-même

Un service de chirurgie cancérologique doit être une « école » de la chirurgie du cancer. Il faut enseigner que la chirurgie du cancer est « une » malgré sa diversification quant aux localisations et aux techniques. En particulier, il faut enseigner l'esprit de l'acte chirurgical cancérologique :

- en premier, la décision prise en concertation pluridisciplinaire ;

- l'acte chirurgical lui-même :

- la manière d'aborder une tumeur,

- les types d'exérèse (marginale, large, radicale),

- les limites d'une indication : jusqu'où faut-il aller, ne pas mutiler un malade, voire lui faire courir un risque vital pour un résultat peu convaincant, savoir « pousser » une indication avec l'accord du malade si l'on peut espérer lui apporter un bénéfice ;

- l'évaluation des décisions, des actes opératoires et des résultats :

- revue critique a posteriori des dossiers,

- exposé des cas particuliers et présentation de synthèses.

* Enseignement en dehors du service et formation continue

- Dans le cadre d'un réseau de soins en cancérologie, participation à la rédaction des référentiels pour le diagnostic et le traitement des cancers et suivi par la mesure des écarts à ces référentiels.

- Formation post-universitaire par un DIU de pratiques chirurgicales en cancérologie. Ce diplôme associe sept universités, bientôt plus d'une dizaine, et est ouvert aux universités européennes francophones. Les chirurgiens, quelle que soit leur spécialité, peuvent s'inscrire au DIU. Ce diplôme propose un enseignement des bases de la cancérologie fondamentale, appliquées à l'exercice de la chirurgie, des techniques et indications chirurgicales en cancérologie dans le contexte de la médecine fondée sur des preuves scientifiques et dans le cadre d'un exercice pluridisciplinaire et en réseau. Il ne délivre aucune compétence ou qualification particulière. L'intérêt porté par les chefs de clinique montre que ce diplôme correspond à un besoin non satisfait dans l'enseignement de leur spécialité.

- Formation post-universitaire par d'autres DU de cancérologie de spécialités, éventuellement spécifiquement chirurgicaux. Ces formations ne sont pas inventoriées. Par définition, elles se limitent à la spécialité et sont très axées sur les techniques opératoires.

- Participation aux sociétés savantes de cancérologie, par exemple à la section française de l'ESSO (European Society of Surgical Oncology).

- Stages courts dans des services de chirurgie cancérologique.

Cet enseignement doit montrer l'originalité de l'acte chirurgical cancérologique et doit aussi permettre la diffusion des indications et des techniques validées.

Site référent en chirurgie cancérologique

Au terme de cette analyse des équipes et des structures, on peut estimer qu'il n'y a pas un seul modèle de site référent mais qu'il existe trois possibilités :

- site unique de taille cohérente dans une structure dédiée à la cancérologie (exemple : Centre de lutte contre le cancer) ;

- site unique mais avec un plateau technique chirurgical commun à plusieurs structures ou services (exemple : CHR, CHG) ;

- sites multiples (deux en général) mis en commun dans le cadre d'un réseau (exemple : pôle de référence cancérologique CHU-CLCC).

Cette distinction en trois sites apporte un début de solution à la mise en place d'une organisation optimale de la chirurgie du cancer en France. Ainsi, cette chirurgie n'est pas réservée à un seul type de structure mais peut être réalisée dans les hôpitaux publics ou dans les établissements privés (hôpitaux ou cliniques) tout en restant cohérente grâce à la création de réseaux.

Synthèse

Une structure hospitalière qui a vocation à prendre en charge globalement des personnes atteintes de cancer doit comporter un plateau technique chirurgical dédié.

- Les chirurgiens cancérologues participent à la pluridisciplinarité stricte par leurs possibilités de relation immédiate avec les autres médecins de l'établissement : radiothérapeutes, oncologues médicaux, biologistes, etc. Ils sont des cancérologues à part entière.

- La chirurgie du cancer a elle-même une originalité. Elle a ses principes. Il y a un « esprit » de l'acte chirurgical cancérologique. Elle doit être enseignée aux futurs chirurgiens et rappelée aux chirurgiens confirmés.

Les chirurgiens des structures hautement spécialisées en cancérologie doivent travailler en réseau, en collaboration avec les autres chirurgiens de la région, afin de donner des indications thérapeutiques et de diffuser les techniques chirurgicales ayant fait la preuve de leur efficacité.

Mais à plusieurs conditions

- Les services de chirurgie cancérologique doivent être développés sous peine de régression. Les chirurgiens doivent rappeler la primauté de la chirurgie dans le traitement des tumeurs solides, mais aussi leur participation aux traitements pluridisciplinaires nouveaux et cela en fonction des « avancées » des traitements, en particulier médicaux, du cancer.

- Les services de chirurgie cancérologique doivent être d'une taille suffisante s'ils veulent assumer la majorité de la chirurgie du cancer. C'est ici qu'intervient la notion de « taille critique ».

- Il est indispensable, dans le type de chirurgie considérée, d'être « à la pointe » et de faire ce que l'on ne fait pas ailleurs, cela dans un esprit de recherche scientifique.

- Enfin, il faut arriver dans les services de chirurgie cancérologique à une certaine sub-spécialisation. Cela signifie non « chirurgie d'organe » mais « chirurgie d'une pathologie » parfaitement intégrée dans le cadre de la pluridisciplinarité. Cette « spécialisation » dans la pluridisciplinarité est une sécurité pour les malades.

Formation initiale : nécessité de créer une option chirurgicale au sein du DESC de cancérologie

Le cancer va constituer un tel enjeu de santé publique qu'il faut repenser la formation des chirurgiens qui devront inévitablement consacrer une bonne partie de leur activité à la prise en charge des patients atteints de cancer. En effet, outre le fait que la fréquence de la pathologie cancéreuse augmente régulièrement, ne serait-ce qu'à cause du vieillissement de la population, on sait aussi que la démographie des chirurgiens va diminuer jusqu'en 2020 [36]. On peut donc prévoir que, dans l'avenir, un chirurgien aura de plus en plus de patients cancéreux à opérer et qu'il devra probablement prendre en charge des localisations cancéreuses pour lesquelles il n'aura pas forcément été formé dans sa spécialité.

État des lieux en France et en Europe

En France, la formation universitaire passe par des diplômes d'études spécialisées (DES) et par des diplômes d'études spécialisés complémentaires (DESC).

- Le DES de chirurgie générale est le tronc commun de 8 DESC chirurgicaux (viscérale, urologie, infantile, vasculaire, thoracique, cardio-vasculaire, maxillo-faciale, orthopédie, plastique et reconstructrice). La formation chirurgicale est donc très orientée sur les spécialités d'organe. Les DESC de chirurgie sont des diplômes qualifiants de groupe II. Parallèlement, il existe un DES d'ophtalmologie, de neurochirurgie, d'ORL et de gynécologie et obstétrique.

- le DESC de cancérologie, qui est ouvert aux autres spécialités, est un diplôme de groupe I donnant une compétence. Il n'y a donc pas de spécialité ou de compétence en chirurgie cancérologique.

En Europe, une dizaine de pays ont un enseignement spécifique en chirurgie cancérologique et presque autant ont des programmes de spécialisation en chirurgie cancérologique. Cependant, dans deux pays seulement, il existe une spécialité de chirurgie cancérologique (la Pologne et l'Ukraine). Au Portugal, il existe une sous-spécialité de chirurgie gynécologique cancérologique qui est souhaitée en France par les gynécologues obstétriciens [37, 38]. Il n'y a donc pas de standard européen mais le European Board of Surgery (EBS), section de l'Union européenne des médecins spécialistes (UEMS), a un projet de European Board of Surgical Qualification (EBSQ) en chirurgie oncologique [39], qui comprendrait :

- un tronc commun chirurgical de 2 à 5 ans qui peut être constitué par une formation en chirurgie « d'organe » ;

- une formation en cancérologie pluridisciplinaire d'au moins 6 mois (radiothérapie-chimiothérapie, etc.) ;

- une formation en chirurgie cancérologique d'au moins 6 mois.

À côté de cela, une véritable spécialisation en chirurgie cancérologique nécessiterait 4 à 5 ans.

La chirurgie oncologique est aussi représentée par des sociétés scientifiques : la World Federation of Surgical Oncology Society (WFSOS) et la European Society of Surgical Oncology (ESSO) dont il existe une section française régulièrement présente au congrès annuel de l'Association française de chirurgie (AFC). Il existe aussi des revues spécialisées en chirurgie cancérologique : Seminars in Surgical Oncology, European Journal of Surgical Oncology, etc.

La réflexion sur la chirurgie cancérologique a donc bien une dimension européenne.

En pratique, chirurgie et DESC de cancérologie

Il est aujourd'hui possible de s'inscrire à la fois à un DESC de spécialité chirurgicale qualifiant de groupe II et au DESC de cancérologie de groupe I conférant une compétence. Il s'agit cependant d'un exercice particulièrement difficile. Les internes s'engageant dans cette voie doivent être particulièrement motivés pour la cancérologie. La compétence est acquise sur la base d'une formation théorique et pratique. Le stage hétéro-disciplinaire (oncologie médicale ou radiothérapie) devrait être réalisé en début d'internat ou en attente d'un poste de chef de clinique pour ne pas trop empiéter sur la formation chirurgicale.

Ce DESC de cancérologie a comme avantages de donner une excellente formation cancérologique en permettant une ouverture théorique à la cancérologie fondamentale et générale et à plusieurs spécialités d'organes avec un enseignement modulaire conséquent (9 modules obligatoires), une formation à la pluridisciplinarité, une origine très variée des participants et en nombre suffisant pour assurer la qualité de l'enseignement et mobiliser les enseignants.

Il a aussi des défauts qui paraissent aujourd'hui rédhibitoires. Pour un chirurgien, l'enseignement est davantage fondé sur l'oncologie médicale et la radiothérapie. Le stage hétéro-disciplinaire est interprété comme venant au détriment de la formation chirurgicale pratique. Les stages validant le DESC de cancérologie sont rares compte tenu des critères du Collège des enseignants de cancérologie et du trop faible nombre de chirurgiens PUPH de cancérologie. Enfin, il ne confère aucune compétence chirurgicale particulière.

Aujourd'hui, il est clair que les futurs chirurgiens se tournent davantage vers les spécialités d'organes qu'ils considèrent comme mieux adaptées et plus porteuses pour leur avenir professionnel. Or, malheureusement, cette formation exclusive ne prend pas suffisamment en compte la pluridisciplinarité nécessaire en cancérologie pour le bénéfice du malade.

Proposition pour la création d'une « option chirurgicale » dans le DESC de cancérologie

Une bonne solution doit faciliter l'accès des chirurgiens à une formation spécifique à la cancérologie transversale et pluridisciplinaire, aux spécificités de la chirurgie cancérologique et à l'exercice dans le cadre d'un réseau de cancérologie.

Cette formation doit s'envisager avec les responsables de l'enseignement de la chirurgie et de la cancérologie. Dans ce but, l'individualisation d'une véritable filière de chirurgie cancérologique soulève peut-être davantage de problèmes qu'une modification du DESC de cancérologie. Il est d'ores et déjà possible de préparer à la fois un DESC chirurgical de groupe II qualifiant et le DESC de cancérologie de groupe I procurant une compétence. Le plus réaliste est donc de stimuler et de faciliter l'accès au DESC de cancérologie pour les spécialités chirurgicales en identifiant clairement une option chirurgicale de ce DESC. Cela devrait correspondre à un simple aménagement de l'enseignement théorique et de la maquette du DESC de cancérologie.

Il ne n'agit donc ni de créer une nouvelle spécialité, ni d'opposer chirurgie d'organe et chirurgie cancérologique. Il s'agit de proposer aux chirurgiens la possibilité d'acquérir plus facilement une valeur ajoutée pour une meilleure prise en charge des patients atteints de cancer.

Pour cela, il faut :

- identifier clairement l'option chirurgicale en inscrivant dans les textes : DESC de cancérologie, « Option chirurgie » ;

- aménager l'enseignement théorique tout en respectant le programme général du DESC de cancérologie et en utilisant des enseignements communs avec les DESC de spécialité (encadré 2).

- aménager la maquette en maintenant la nécessité d'un stage hétéro-disciplinaire :

2 ans => 4 stages validant la cancérologie dont 1 stage hétéro-disciplinaire (radiothérapie ou oncologie médicale) ;

3 stages dans des services validant la cancérologie.

L'agrément des services de chirurgie pour l'option chirurgicale du DESC de cancérologie sera donné par le coordonnateur du DESC de cancérologie en tenant compte de l'activité en chirurgie cancérologique (au moins 100 cancers opérés par an), de l'existence d'une concertation pluridisciplinaire organisée et de l'individualisation éventuelle d'une unité fonctionnelle de cancérologie avec le concours d'un oncologue médical.

Cette filière serait donc ouverte aux spécialités chirurgicales, aux gynécologues et aux ORL à qui elle conférerait une compétence en chirurgie cancérologique dans la spécialité d'origine (figure 7). En revanche, elle ne conférerait pas automatiquement d'autorisation pour la pratique de la chimiothérapie.

Cette filière devra être promue auprès des chefs de services et des intéressés pour qu'ils en soient informés dès le début de leur cursus.

Cette évolution aurait le mérite de concilier les objectifs des cancérologues et des spécialistes d'organes et elle fournirait une formation de qualité en cancérologie.

Quel modèle d'organisation sanitaire ?

Préliminaires

Une offre régionale structurée de chirurgie cancérologique doit comporter des plateaux lourds à la fois de chirurgie d'organe et de chirurgie cancérologique, assurant les missions d'innovation et de recours. Cette offre doit également comporter des unités chirurgicales plus diversifiées et réparties, nécessaires à la couverture du besoin qui est et restera très important.

La chirurgie cancérologique est peu souvent réalisée dans des conditions d'urgence : une offre « 24 heures sur 24 » n'est pas ici la priorité.

Il est nécessaire d'organiser un développement de la chirurgie ambulatoire qui est encore très limitée.

Il existe un besoin en actes de petite chirurgie (pose de voies vasculaires en particulier).

Une offre chirurgicale nécessairement multiple

Compte tenu de la fréquence du cancer et de l'importance de la prise en charge chirurgicale dans cette maladie (respectivement deuxième cause de mortalité et premier poste de dépenses de l'Assurance Maladie), il apparaît évident que l'on doit favoriser une offre diversifiée et répartie. Il ne s'agit pas de limiter la prise en charge dans un lieu unique bien que cela soit parfois nécessaire pour quelques maladies rares.

Au sein de ce type d'organisation, des offres de proximité et des offres de recours doivent cohabiter au niveau régional. En effet, il ne serait pas raisonnable de souhaiter la concentration de la chirurgie cancérologique sur les seuls sites de référence : des sites de proximité polyvalents sont nécessaires. Ces sites, de taille moyenne, facilitent de plus l'efficience économique de la prise en charge. Ces offres diversifiées doivent bien entendu être coordonnées dans le cadre d'un réseau de cancérologie.

Il ne peut être question d'opposer chirurgie d'organe et chirurgie cancérologique transversale, les deux approches étant complémentaires et devant coexister. Si la chirurgie d'organe est notamment porteuse des évolutions techniques chirurgicales spécifiques à l'organe, la chirurgie cancérologique spécialisée, réalisée dans un contexte multidisciplinaire, est nécessaire à l'amélioration des stratégies thérapeutiques anticancéreuses.

Une offre graduée

Au sein de chaque région, il devrait être possible de mettre en œuvre différents plateaux.

* Des plateaux lourds de chirurgie universitaire

Un ou plusieurs plateaux lourds de chirurgie d'organe, dans le cadre des centres hospitaliers universitaires. Missions :

- recherche (cancer d'organe) ;

- enseignement ;

- recours, dans le cadre de la chirurgie d'organe.

Au moins un plateau lourd de chirurgie cancérologique générale, situé au sein du CRLCC, ou, pour des régions ne possédant pas de CRLCC, au sein de la structure assurant la mission de référence en cancérologie (en général, CHU). Missions :

- recherche (chirurgie cancérologique inter-organe et approches poly-thérapeutiques) ;

- enseignement ;

- recours, chirurgie cancérologique lourde (multi-organe, avec reconstruction, etc.) ;

- aide au développement de l'approche multidisciplinaire.

Les CHU et CRLCC doivent nécessairement coordonner leur offre du point de vue de l'activité médicale et universitaire. Ils développent conjointement le modèle de cancérologie multidisciplinaire, en particulier pour la chirurgie.

* D'autres plateaux lourds chirurgicaux

Il peut exister, au sein de la région, d'autres offres chirurgicales très performantes et pouvant être considérées comme des offres de « référence » : elles peuvent être supportées par des cliniques privées, des centres hospitaliers ou des établissements PSPH. Dans certains cas, elles hébergent également des services universitaires.

Ces structures peuvent offrir à la fois des compétences d'organes et/ou de chirurgie cancérologique transversale. Elles peuvent compléter le dispositif de prise en charge de recours présenté plus haut, mais en aucun cas ne doivent s'y substituer, compte tenu de leur réponse nécessairement plus difficile sur les missions de recherche et d'enseignement. Ces structures, qui doivent se coordonner avec les CHU et les CRLCC, peuvent développer des relations partenariales ou des micro-réseaux avec des établissements plus modestes, pour lesquels elles jouent le rôle de recours. Seules des structures ayant appliqué l'approche multidisciplinaire autour de la chirurgie sont ici concernées.

* Des offres chirurgicales de proximité

Ces offres, le plus souvent situées en cliniques privées ou petits centres hospitaliers, peuvent prendre part à la prise en charge chirurgicale du cancer. Cette prise en charge doit nécessairement être organisée dans le cadre d'un réseau qui garantira à la fois le bénéfice de l'examen multidisciplinaire pour le patient et la possibilité de recours dans les cas difficiles.

Il est cependant nécessaire de limiter l'accès de la chirurgie cancérologique aux structures dont les chirurgiens sont, dans le cadre du réseau de cancérologie, formés aux protocoles et aux techniques chirurgicales cancérologiques (bonnes pratiques, et se conforment à la pratique multidisciplinaire autour des patients.

Des plateaux techniques coordonnés, dans le cadre de réseaux de soins multidisciplinaires en cancérologie

La réflexion relative au positionnement et à l'organisation d'une chirurgie cancérologique efficace et performante au sein du tissu sanitaire français doit s'appuyer sur les considérations propres au cancer, déjà énoncées plus haut et reprises par plusieurs rapports officiels [40, 41]. La chirurgie du cancer, en général point d'entrée dans le processus thérapeutique de la maladie, doit être organisée pour l'approche multidisciplinaire de la prise en charge médicale. Concrètement, le chirurgien, avant l'acte opératoire, échange avec ses collègues oncologues, radiothérapeutes, anatomopathologistes et propose la meilleure stratégie pour le patient.

En termes d'organisation de l'offre, c'est la mise en place de réseaux coordonnés inter-établissements, dans le cadre de l'ordonnance DGS n° 188 du 24 mars 1998 [42], qui apparaît être la meilleure réponse au besoin d'approche multidisciplinaire ; de tels réseaux permettent de bien répondre à la nécessaire coordination des soins autour du patient, sans pour autant supprimer une certaine forme de concurrence entre les structures et sans rigidifier l'offre.

Les réseaux de soins en cancérologie sont, par nature, multidisciplinaires et recouvrent les différentes techniques thérapeutiques de prise en charge des cancers.

Dans le cas particulier de l'organisation de l'offre chirurgicale au sein d'une région ou d'un bassin de population donnée, on peut identifier quelques recommandations importantes.

- Au travers de la mise en place de un ou, éventuellement, de plusieurs réseaux de cancérologie au niveau régional ou du bassin de population, l'égalité des chances de guérison doit être garantie aux patients, quelles que soient les structures auxquelles ils s'adressent.

- L'ensemble des structures prétendant traiter des cancers devrait donc être partie prenante d'un réseau de soins en cancérologie. C'est en particulier le cas de toutes les structures réalisant de la chirurgie cancérologique, depuis les plateaux lourds de référence jusqu'aux sites de proximité.

- Dans le cadre de ces réseaux, ces structures doivent s'engager à aborder la pathologie cancer de façon multidisciplinaire, et mettre en place un schéma thérapeutique complet médico-chirurgical avant la première intervention, cela de façon concertée avec les structures réalisant la chimiothérapie et la radiothérapie.

- De même, tous les plateaux chirurgicaux du réseau doivent mettre en œuvre les bonnes pratiques cliniques générales en cancérologie (type SOR [43]) et spécifiques au réseau, lorsqu'elles existent (thésaurus).

- Dans le cadre du réseau, chaque équipe chirurgicale aura identifié son domaine de compétence et conclu des accords avec d'autres équipes pour les domaines non couverts. De cette façon, il doit être garanti au patient d'être opéré par un chirurgien possédant la pratique attendue et dans un plateau technique adapté.

Dans le cadre d'un réseau, la mutualisation d'équipements techniques est envisageable (par exemple, bloc commun à deux structures), de même que l'ouverture d'un plateau technique à des chirurgiens d'une autre structure. Tous les éléments de souplesse liés aux réseaux et aux partenariats doivent permettre de répondre aux recommandations citées plus haut ainsi qu'à un objectif de maximisation de la qualité rendue au patient et de minimisation du coût global de prise en charge, dans un contexte où doivent subsister des équipes de référence et des équipes de proximité.

Conditions de réussite

La mise en place d'une offre à la fois efficace, répondant aux besoins de santé et efficiente doit pouvoir s'appuyer sur quelques conditions favorables simples :

- assurer, dans le cadre du réseau, un maillage effectif entre les différentes spécialités (chirurgie, oncologie, radiothérapie, anatomopathologie, etc.) des différentes structures qui permette de rendre l'approche multidisciplinaire praticable ;

- limiter autant que possible les organisations fondées sur les personnes (chirurgiens), même si en chirurgie cela est difficile ;

- bénéficier d'une attitude objective de l'Université : des PUPH chirurgiens de cancérologie sont nécessaires au sein des CHU de même qu'au sein des CRLCC, conformément aux missions respectives ;

- assurer le respect (rôle de la tutelle) des engagements pris dans le cadre des partenariats inter-établissements ou de réseaux ;

- penser d'abord à l'intérêt du patient et à ses chances de survivre avec une bonne qualité de vie.


 

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