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Sur le plan scientifique et épidémiologique, on peut parler
de guérison du cancer du sein quand une
femme traitée n'a pas eu de rechute à plus de 20 ans après
le traitement du cancer. De nombreuses patientes traitées pour
un cancer du sein doivent être considérées comme guéries
à cause de plusieurs facteurs [1] :
- Une modification épidémiologique du cancer du sein par
le dépistage qui favorise le diagnostic des petites tumeurs invasives
avec un risque d'invasion ganglionnaire faible [2-5] et celui de carcinome
in situ. Ce dépistage est bien accepté par la majorité
des femmes qui savent se prendre en charge face au cancer du sein.
- Une meilleure connaissance de l'histoire naturelle de ce cancer qui
conduit à des stratégies thérapeutiques locorégionales
adaptées [6-8].
- Une homogénéisation et un perfectionnement des techniques
de radiologie, d'études histologiques et biologiques et systémiques
appliquées sur la tumeur primitive, des traitements de chirurgie,
de radiothérapie et adjuvants [9-12].
- L'introduction de nouvelles thérapeutiques adjuvantes cytotoxiques
et/ou hormonales validées grâce à des essais randomisés
et des méta-analyses [13, 14].
Au cours des 25 dernières années, malgré une augmentation
de l'incidence du cancer du sein de plus de 60 % entre 1975 et 1995, le
taux de mortalité n'a augmenté que de 8 %.
Depuis une quinzaine d'années, de nombreux travaux mesurent la
qualité de la vie après traitements et rémission
du cancer du sein [15, 16]. On doit souligner que, dans la littérature,
le mot « guérison » n'est pratiquement jamais prononcé.
On parle de survivants, d'individus en rémission complète.
A-t-on le droit d'annoncer à une patiente qu'elle est guérie
du cancer du sein ? Ce mot magique est pourtant celui qui est recherché
par tous les malades, car il est synonyme de vie, de projets et d'espoir.
Les études objectives (tests standardisés) sur la qualité
de la vie après cancer du sein démontrent qu'à longs
termes les troubles psychologiques (anxiété, dépression)
ne sont pas différents de ceux présentés par une
population féminine en bonne santé. Ces études globales
ont de nombreuses limites, car la qualité de la vie est évidemment
très subjective et varie beaucoup d'une femme à l'autre
[19, 20] selon son âge, son environnement culturel, sa situation
familiale et socio-économique, ses projets familiaux et professionnels.
Le mot « guérison » n'est pas pour elle synonyme. La
littérature nord-américaine écrite par les patientes
guéries de cancer du sein (The survivor) est particulièrement
abondante [21, 22]. Ces livres très complets, mais pas très
adaptés à notre culture latine, expriment l'expérience
personnelle des femmes ayant eu un cancer du sein, qui veulent expliquer
aux femmes traitées et ayant été traitées
que leur vie doit reprendre son cours normal, progressivement et le plus
naturellement possible après cette parenthèse douloureuse
du diagnostic et du traitement du cancer. « Votre vie ne doit
pas se résumer à votre sein » [22]. Elles doivent
se considérer comme des femmes à part entière ayant
survécu à un cataclysme physique et psychique. Cette réintégration
passe par des conseils et des explications claires du pourquoi de tel
ou tel traitement s'accompagnant de telles ou telles séquelles
que l'on peut traiter par de nombreux petits moyens.
Effets médicaux et physiques tardifs des
traitements du cancer du sein et qualité
de la vie des femmes guéries
Effets des traitements locorégionaux
Ils sont très variables d'une femme à l'autre mais, à
long terme, la majeure partie des femmes s'adapte au changement de leur
image corporelle. Il est évident que plus les cicatrices sont longues,
visibles et douloureuses, plus les femmes ont des problèmes pour
cacher leur mutilation, pour l'intégrer dans le schéma corporel,
pour s'habiller, faire du sport...
Il est donc capital que les chirurgiens pensent à l'après-cancer
sans compromettre le contrôle locorégional. Ils doivent être
le moins mutilants possible.
La reconstruction immédiate après mastectomie a longtemps
été considérée comme une technique qui permet
d'éviter le choc physique et moral de la mutilation, le deuil du
sein en recréant immédiatement l'image corporelle [23, 24].
Ces résultats psychologiques sont très controversés
car le sein reconstruit ne peut pas remplacer le sein enlevé. Ce
n'est qu'un volume insensible sans mamelon au début, avec de longues
cicatrices, dans 70 % des cas asymétrique par rapport à
l'autre sein. Dans 30 % des cas, une sensation de corps étranger
froid est vécu par la femme après reconstruction par prothèse
rétro-pectorale [25-29]. La technique de mastectomie avec conservation
du sac cutané (skin sparing mastectomy), actuellement en
évaluation sur le plan carcinologique, permet des reconstructions
immédiates d'excellente qualité avec le sillon sous-mammaire
bien situé et bien marqué et des cicatrices pré-thoraciques
courtes qui peuvent être masquées lors de la reconstruction
de la plaque aréolomamelonnaire [30-34].
La reconstruction immédiate risque d'apparaître comme un
« paquet cadeau » pour faire accepter la mutilation à
une femme envahie par l'angoisse du diagnostic de cancer dont elle veut
se débarrasser le plus vite possible. Elle ne peut pas se concentrer
sur les explications données par le chirurgien ; elle ne les assimile
pas ce qui explique les échecs psychologiques à long terme
de certaines de ces reconstructions. À l'opposé, la reconstruction
secondaire est vécue dans un contexte psychologique bien différent,
très positif : c'est la femme seule qui décide sa reconstruction
après des explications claires et comprises. Elle a fait le deuil
de son sein. Elle veut retrouver une intégrité physique
et psychologique pour oublier le cancer. Cette reconstruction ne doit
jamais être faite dans « l'urgence psychologique », mais
après mûre réflexion de la femme. Elle seule sait
à quoi sert son sein. Elle seule fait la démarche vers la
reconstruction. C'est une demande égoïste. Elle la fait avant
tout pour elle. À l'inverse de la reconstruction immédiate,
plus de 80 % des femmes ayant subi une reconstruction sont heureuses du
résultat avec une bonne intégration dans le schéma
corporel [25-27, 31, 35-37].
Il faut souligner que de nombreuses femmes qui demandent la reconstruction
du sein à leur cancérologue attendent une réponse
positive uniquement comme témoin de leur guérison alors
qu'elles n'envisagent pas réellement cette reconstruction.
Les résultats de l'étude de Nissen et al. de Minneapolis
[38] montrent que les femmes qui ont eu une reconstruction du sein sont
satisfaites des résultats de leur décision. Cependant, elles
ne sont pas plus satisfaites que les femmes qui ont choisi la mastectomie
seule [27, 33]. Des études récentes sur les résultats
psycho-sociaux de la reconstruction mammaire démontrent que ceux-ci
ne sont pas uniformément bons. Les motivations de la femme et l'état
psychique au moment de la décision de reconstruction doivent être
pris sérieusement en considération si on ne veut pas aboutir
à un échec psychologique parfois grave, même si le
résultat esthétique est bon [35, 36, 38, 39].
Rowland et al. [40], sur une série rétrospective,
étudient le devenir psychosocial d'un grand nombre de patientes
survivantes d'un cancer du sein selon trois groupes : mastectomie seule,
mastectomie + reconstruction et traitement conservateur. La reconstruction
du sein aboutit bien au but de la reconstruction de l'image corporelle.
Les femmes qui ont eu une reconstruction sont évidemment celles
qui rapportent l'expérience la plus négative du diagnostic
de cancer sur leur qualité de vie, en particulier sexuelle. C'est
d'ailleurs pour essayer de sauver celle-ci qu'elles ont demandé
la reconstruction de leur sein.
Pour Nissen et al. [38], les femmes dont le sein a été
reconstruit sont significativement plus jeunes que celles qui ont eu un
traitement conservateur (p < 0,001) et plus jeunes que celles
qui ont eu une mastectomie seule (p = 0,002).
Après ajustement selon l'âge et la taille des tumeurs,
de façon globale, il n'y a pas de différence sur la sensation
d'incertitude sur l'avenir, les troubles de l'humeur entre les trois groupes
de femmes [38]. Toutefois, dans une analyse plus fine, les femmes qui
ont eu une reconstruction du sein ont un score de qualité de vie
(sensation de bien-être) significativement inférieur à
celles qui ont eu un traitement conservateur (p = 0,03), alors
qu'il n'y a pas de différence entre mastectomie et conservation
du sein. Les troubles de l'humeur sont plus fréquents chez les
femmes ayant eu une reconstruction du sein ou un traitement conservateur
par rapport à celles qui n'ont eu qu'une mastectomie (p
= 0,002 et p = 0,006 respectivement).
Sur l'étude globale, les sentiments d'incertitude sur l'avenir
ne sont pas significativement différents dans les trois groupes
de patientes selon l'âge et les traitements : radiothérapie,
hormonothérapie, chimiothérapie.
Enfin, les patientes qui ont eu une reconstruction ont des plus mauvais
scores pour l'anxiété et les sensations de tension (p
< 0,001), l'activité et le dynamisme (p < 0,001),
la fatigue et l'inertie (p = 0,015), l'état dépressif
(p = 0,004) et l'agressivité (p = 0,038) que les
patientes ayant eu une mastectomie.
Bien que l'ensemble des troubles a tendance à diminuer avec les
années après le traitement du cancer, il faut souligner
que les scores défavorables chez les femmes reconstruites restent
moins bons dans le temps par rapport au groupe mastectomie seule. À
l'opposé, en ce qui concerne les troubles de l'humeur, qui avaient
donné à 12 mois un score défavorable au groupe traitement
conservateur par rapport au groupe mastectomie, à 24 mois, il n'y
a plus de différence significative.
Les scores appréciant la qualité de la vie de ces trois
groupes de patientes témoignent des différences psychosociales
préexistantes à la chirurgie, différences qui sont
très difficiles à analyser a posteriori [40]. La
reconstruction ne neutralise pas la peur de la rechute [38, 39].
Toutes les patientes qui souhaitent une reconstruction du sein après
mastectomie pour cancer doivent avoir une longue préparation psychologique
après qu'elles se sont rétablies du choc du diagnostic de
cancer et de la mastectomie.
De nombreux travaux ont étudié la qualité de la
vie après mastectomie et traitement conservateur [41-47, 62].
La littérature souligne l'effet bénéfique psychologique
global de la conservation du sein par rapport à la mastectomie,
mais sur des études fines, les résultats à long terme
des deux traitements ne sont pas différents. Les premières
années, la crainte de rechute locale est plus importante après
traitement conservateur, ce qui peut générer plus d'angoisse
qu'après une mastectomie. Cette crainte de rechute disparaît
avec le temps [38, 42, 47].
Les résultats psychologiques dépendent beaucoup de la
sensibilité de chaque femme avant les traitements. La majorité
des femmes qui ont eu une mastectomie n'ont pas eu réellement de
choix car leur lésion imposait le geste radical alors que celles
qui ont eu un traitement conservateur auraient pu opter pour une mastectomie.
Le choix de la patiente dans le traitement locorégional chirurgical
est certainement capital pour sa qualité de vie future. Mais, pendant
toutes ces années passées, recevaient-elles les informations
claires susceptibles de leur permettre un choix ? [48, 49]. Certaines
patientes, rares cependant, peuvent demander la mastectomie pour être
« débarrassées » du sein à risque générant
l'angoisse de la maladie résiduelle et de la rechute. Entre 1 et
5 ans après le diagnostic du cancer, la peur de la rechute locale
est présente dans 20 % des cas [50, 57]. Cette angoisse est plus
fréquente chez les femmes jeunes qui ont pourtant une qualité
de vie meilleure sur le plan physique que les femmes plus âgées.
Quant aux états dépressifs à long terme, ils sont
de façon globale équivalents à ceux de la population
féminine sans cancer [57-62].
Dans les travaux de Stanton et al. [50] et de Krishnan et
al. [51], les femmes qui ont eu un traitement conservateur, considérées
comme guéries, ont la même qualité de vie que les
femmes n'ayant pas de cancer du sein [17]. Toutefois, ce but ne peut être
obtenu que si le traitement conservateur (forme du sein, souplesse, sensibilité,
symétrie...) donne un sein normal [50, 52-56]. Il faut remarquer
que, dans l'étude de Stanton et al. [50], 48 % des femmes
reconnaissent avoir des problèmes après traitement conservateur
(25 % avec des douleurs dans le bras et/ou un dème, 13 %
avec des douleurs dans un sein ou une sensibilité désagréable),
alors qu'elles reconnaissent que, dans 80 % des cas, le résultat
esthétique est bon ou excellent.
Les troubles fonctionnels comme la diminution de la mobilité
du bras, la diminution de la force musculaire, les arthropathies de l'épaule
ont moins d'influence sur la qualité de la vie que les douleurs
dans le sein conservé [50]. Elles sont présentes selon Stanton
et al. [50] chez 18 % des femmes traitées. L'influence négative
de la douleur chronique intra- mammaire sur la qualité de la vie
augmente paradoxalement avec le temps, ce qui est en opposition avec l'amélioration
progressive de la qualité de vie sur le plan mental [50, 51] chez
les femmes guéries. Cet état douloureux peut entraîner
des syndromes dépressifs tardifs, car il est ressenti par les femmes
comme un échec des traitements alors qu'elles pensaient avoir un
sein normal. Il leur rappelle le cancer dans la vie courante (ceinture
de sécurité, difficulté à dormir à
plat ventre, douleurs au toucher...) [63].
Krishnan et al. [51] étudient les relations entre l'aspect
esthétique du sein après traitement conservateur et l'dème
du membre supérieur et la qualité de la vie après
un suivi moyen de 6 ans : 82 % des patientes ont un dème
du bras inférieur ou égal à 2 cm et 70 % un résultat
esthétique bon ou excellent. Cet dème modéré
du bras a un impact objectif et subjectif plus important sur la qualité
de la vie que le résultat esthétique. Même très
modéré, il fait craindre la rechute, car les femmes pensent
que cette séquelle est due à un traitement plus important
à cause d'une tumeur agressive. Il rappelle à la femme qu'elle
a été traitée pour un cancer du sein grave. Il entraîne
un inconfort physique peu important, mais il donne surtout des contraintes
dans la vie journalière (éviter les efforts physiques prolongés
avec ce bras, protection du soleil, peur des lymphangites, etc.) [64,
65].
Ainsi, le risque de gros bras, même modéré, doit
être pris sérieusement en considération pour l'avenir
des patientes guéries. Les longues listes d'interdits données
dans certaines institutions aux femmes traitées pour cancer du
sein pour prévenir d'éventuels lymphdèmes sont
ressenties par beaucoup comme une infirmité importante. Dans notre
expérience, mieux que de donner de façon autoritaire des
interdictions à vie, il vaut mieux expliquer que les patientes
peuvent reprendre une vie normale, en particulier sportive, avec quelques
mesures préventives simples à respecter.
On ne peut pas transformer une femme guérie en une femme «
infirme » par des interdits préventifs alors que le risque
de gros bras gênant est inférieur à 5 %. La technique
de marquage lymphatique et la biopsie du ganglion sentinelle axillaire
est certainement une technique de chirurgie mini-invasive qui permettra
une excellente stadification de l'aisselle en évitant la morbidité
du curage axillaire. Seules les femmes ayant un ganglion sentinelle envahi
auront un curage axillaire fonctionnel non mutilant [66-72].
Effets à long terme des traitements systémiques
chez les femmes guéries
Les syndromes cardiorespiratoires dus aux chimiothérapies (anthracyclines,
5-fluoro-uracile) et à la radiothérapie peuvent se manifester
après de nombreuses années. Ces troubles (insuffisance cardiaque,
insuffisance pulmonaire) altèrent gravement la qualité de
la vie. Il est donc particulièrement important d'étudier
le devenir des femmes jeunes ayant eu un traitement adjuvant. Si, chez
les femmes âgées, la relation entre morbidité cardiovasculaire
et traitements anticancéreux n'est pas évidente (co-morbidité
associée au cancer du sein), chez les femmes jeunes, elle peut
être évidente. Cela explique le développement de nouvelles
techniques de radiothérapie et les thérapeutiques avec des
cardioprotecteurs [73-79].
La fatigabilité n'est pas en relation directe avec les différents
types de traitement du cancer, mais elle est due à un état
dépressif chronique après le diagnostic de cancer [55, 57].
Elle peut durer de nombreuses années, avec une sensation de baisse
de la force musculaire, une lassitude permanente qui ne permet plus d'avoir
une activité physique et psychologique soutenue normale. Cette
lassitude exclut ces femmes de la vie sportive et de l'activité
professionnelle. Elle les isole. Dans de rares cas, il a été
évoqué des troubles de la fonction immunitaire et/ou endocrinienne
(insuffisance thyroïdienne) [57, 80-82].
L'infertilité [83-89] est une morbidité importante qui
frappe la femme jeune traitée pour cancer du sein. Elle aggrave
son sentiment de perte de l'identité de la féminité.
Elle peut être temporaire, due à l'hormonothérapie,
ou définitive due à la chimiothérapie. Si elles restent
fertiles, les patientes peuvent demander la possibilité d'une grossesse
avec deux objectifs : réellement avoir un enfant ou tout simplement
attendre une réponse positive du cancérologue, ce qui est
synonyme pour elles de guérison. C'est un véritable test
vis-à-vis du corps médical. Les demandes d'adoption chez
les femmes stériles sont rares.
Chez les femmes jeunes, la ménopause prématurée
crée un inconfort souvent important. Les troubles (bouffées
de chaleur, sécheresse des muqueuses et de la peau, troubles de
la libido, prise de poids) sont aggravés par les anti-strogènes
[90-93]. La ménopause précoce peut être responsable
d'une accélération de la perte osseuse et de douleurs d'ostéoporose
sévères. Les traitements de ces troubles sont difficiles
car, chez ces femmes, les traitements hormonaux substitutifs de la ménopause
ne sont pas indiqués [94-97], sauf dans des cas exceptionnels où
ces troubles deviennent intolérables pour la femme et la vie du
couple malgré les autres thérapeutiques (anxiolytiques,
homéopathie, acupuncture, soja, psychothérapie) [100]. Le
meilleur traitement préventif de l'ostéoporose est l'activité
physique. Si celle-ci est débutante, l'association vitamine D et
calcium est l'indication de choix. Pour l'ostéoporose importante,
les diphosphonates et la calcitonine sont prescrits [101]. Dans de rares
cas où il y a, malgré les traitements, des risques importants
de fractures, de tassements vertébraux, un traitement strogénique
est prescrit [21, 22, 57, 97-99].
Les dysfonctions sexuelles sont dues à un facteur hormonal (la
ménopause pour les femmes jeunes) et au diagnostic du cancer [93,
96]. Elles sont fréquentes après traitement pour cancer
du sein. Elles augmentent avec l'âge. Après la ménopause,
il est difficile de différencier les dysfonctions dues au traitement
du cancer et celles dues à l'état ménopausique. La
sécheresse vaginale peut être importante avec une atrophie
de la muqueuse. Elle empêche alors toute activité sexuelle.
La prescription de lubrifiants et d'strogénothérapie
locale peut aider ces patientes. Le rôle du partenaire est très
important : cela dépend de son âge, de son état de
santé, de la « santé du couple », de ses craintes
et blocages vis-à-vis du cancer, de la cicatrice de mastectomie...
[57, 103]. L'insuffisance hormonale [104] peut entraîner des degrés
variables d'incontinence urinaire, ce qui aggrave encore la sensation
d'être devenue une vieille femme (ménopause sociale), de
dépersonnalisation, de perte de séduction [93, 102, 105].
La mastectomie comme le traitement conservateur (surtout si le résultat
fonctionnel et cosmétique est médiocre) peuvent être
source de dysfonctions sexuelles, car c'est le diagnostic de cancer qui
bloque les relations dans le couple [102]. Le conjoint refuse de voir
le sein traité, de le toucher (contagion ?) : peur du cancer, peur
des cicatrices sur un organe sensible et tabou. La patiente refuse de
se montrer nue devant son conjoint. La reconstruction mammaire n'améliore
que rarement les blocages psychologiques. Ces dysfonctions sexuelles aboutiraient
dans près de 20 % des cas à la séparation du couple
[102, 105].
Chez certaines patientes guéries, ayant eu une chimiothérapie
adjuvante, les altérations et les dysfonctions de la fonction cognitive
sont certaines mais mal connues [107]. Olin et al. [106] proposent
des études prospectives sur ces séquelles qui peuvent altérer
la qualité de la vie des patientes. Actuellement, il n'existe que
des rapports anecdotiques sur les troubles de la mémoire, sur la
faculté de se concentrer, sur les niveaux d'attention, sur la rapidité
dans l'expression verbale [108-111]. Cela s'explique par la complexité
que nécessitent les études neuropsychologiques dues à
l'absence de tests standardisés pour l'analyse de la fonction cognitive,
fonction très variable d'un individu à l'autre. Dans les
six dernières années, quatre études seulement permettent
de suspecter ces altérations après traitement adjuvant pour
cancer du sein :
- Une étude nord-américaine de Wieneke et Dienster [108]
porte sur 28 patientes âgées de 28 à 54 ans : 75 %
ont une altération de la fonction cognitive à des niveaux
variés. L'étude allemande de Van Dam et al. porte
sur 83 patientes de moins de 55 ans ayant reçu soit une chimiothérapie
standard, soit à haute dose avec greffe de moelle pour des tumeurs
de stade II. Le groupe témoin comprend les patientes traitées
pour des stades I par un traitement uniquement locorégional (50
cas). Une importante batterie de tests standardisés dans le domaine
de la fonction cognitive est utilisée. Les patientes guéries
qui ont eu une chimiothérapie intensive ont 8,2 fois plus de dysfonction
cognitive que le groupe témoin et 3,5 fois plus que le groupe chimiothérapie
standard. Il y a un fort taux de dépression dans le groupe chimiothérapie
à haute dose alors que, pour l'anxiété, il n'y a
pas de différence significative avec les autres groupes.
- Dans leur seconde étude sur 50 cas de stades II traités
par CMF (50 % environ associé à du tamoxifène), ce
groupe allemand [113] remarque que, chez 28 %, il y a une altération
de la fonction cognitive alors que, dans le groupe témoin, avec
traitement locorégional seul, cette altération est de 12
%. Les troubles sont essentiellement des difficultés de concentration,
et de maintien d'une attention soutenue. Ils s'accompagnent d'une perte
de mémoire pour les éléments présents et anciens,
d'une diminution de la fluidité de l'expression verbale. Le rôle
de l'hormonothérapie dans ces troubles semble nul.
- L'étude canadienne de Brezden et al. [114] souligne
que les troubles de la dysfonction cognitive sont significativement plus
importants quand les chimiothérapies sont prescrites sur de longues
périodes (CMF). Ahles et al. [115] parlent de «
chemo brain » 5 ans après la fin des traitements chez
70 femmes traitées pour cancer du sein. Cette étude confirme
le résultat des études allemandes d'altération neuropsychique
dues aux chimiothérapies adjuvantes [113, 114].
Cette altération de la fonction cognitive est indépendante
du degré de dépression et de fatigue. Il est très
difficile de déterminer son évolutivité dans le temps.
Quatre questions doivent être posées [106] puisqu'il est
probable que près d'un tiers des femmes guéries ont des
troubles de la fonction cognitive :
1. Quel est le réel impact de ces modifications sur le vécu
journalier de chaque femme ? Les désagréments provoqués
vont varier selon le travail de l'individu, les aides possibles à
domicile ou au travail. Ils peuvent être importants pour certaines
catégories socioprofessionnelles pouvant aboutir à l'abandon
de projets, des modifications de carrières.
2. Pourquoi les patientes ont-elles des atteintes variées et
différentes ? Il est probable que le niveau d'éducation,
le type d'éducation, le degré d'intelligence, d'anxiété,
de dépression, de fatigue soient des facteurs importants. Il pourrait
s'y ajouter des facteurs génétiques et hormonaux [109, 110].
3. Quel est le rôle des hormones sexuelles ? Les effets neuro-psychologiques
des strogènes et des androgènes ont été
étudiés dans la littérature avec des résultats
contradictoires [104, 116-118]. La chimiothérapie pouvant créer
une ménopause précoce, par ce biais, pourrait peut-être
altérer la fonction cognitive. Cela n'est pas prouvé.
4. Les différents traitements adjuvants ont-ils des mécanismes
d'altération des fonctions neuro-psychologiques différents
? Les séquelles semblent dépendantes de la chimiothérapie.
Comment se crée cette « chemo brain » ? Actuellement,
il n'y a que des hypothèses : action directe des drogues sur le
parenchyme cérébral ? action indirecte par des mécanismes
immunitaires ? par des altérations vasculaires ? [106, 115].
En conclusion, le problème des altérations de la fonction
cognitive dues au traitement adjuvant cytotoxique, chez les femmes guéries
du cancer du sein est réel pour près de 30 % des patientes.
Cela est d'autant plus d'actualité que, même pour des petites
tumeurs sans ganglion envahi, on propose des traitements adjuvants alors
que le bénéfice individuel pour chaque femme est faible
[119].
Enfin, un réel problème reste à résoudre
: comment prévenir et/ou traiter la « chemo brain »
puisqu'on ne connaît pas sa physiopathologie.
Fin du traitement et sentiment de guérison
L'arrêt des traitements est ressenti de façon très
différente d'un individu à l'autre. Certaines femmes ressentent
un profond soulagement à l'arrêt des thérapeutiques.
Elles sont libérées « nettoyées » de toutes
les cellules cancéreuses : « je suis enfin guérie
». À l'opposé, d'autres sont angoissées
car elles ont un sentiment d'abandon à la fin des chimiothérapies
et/ou de la radiothérapie, à l'arrêt du tamoxifène
5 ans après le traitement du cancer. La peur de la rechute reste
latente. Cette ambivalence doit être prise en compte par le cancérologue
et le médecin traitant qui suivent la patiente. Par des explications
claires et simples, on doit savoir la rassurer et la réintégrer
progressivement dans une vie familiale et socio-professionnelle normale.
À l'arrêt des traitements, certaines ne souhaitent plus être
suivies comme cancéreuses. Elles se considèrent comme guéries
: « Docteur, pourquoi dois-je venir à votre consultation
puisque je suis guérie ? puisque tout a été fait
pour me guérir ? » À l'opposé, la majorité
des patientes veulent venir à des consultations afin de se rassurer
auprès du spécialiste [120, 121].
Cette consultation est elle-même sujette à des réactions
psychologiques complexes. Même de nombreuses années après
le diagnostic de cancer, elle réveille l'angoisse du risque de
rechute ou d'un autre cancer. Certaines perdent le sommeil plusieurs jours
avant sa date. Après, le soulagement est total à l'annonce
de la bonne nouvelle [122, 123].
À l'arrêt des traitements, même quand ceux-ci sont
très loin du diagnostic de cancer (arrêt du tamoxifène
au bout de 5 ans) [92], certaines femmes demandent la multiplication des
examens de surveillance dans l'angoisse de laisser évoluer une
rechute cachée, d'avoir un cancer du sein controlatéral
ou un cancer gynécologique.
Cette réaction cancérophobique est parfois provoquée
par la découverte d'un cancer du sein chez une femme dans la même
famille, chez une amie, ou le décès par cancer d'un proche,
d'une collègue de travail qui se disait guérie.
Par ailleurs, les femmes qui ont eu un cancer du sein se sont senties
trahies par leur corps qui portait une menace mortelle sans les avertir
(« mon corps m'a laissée tomber ») et par leur
médecin (« j'avais une vie saine, je voyais mon médecin
régulièrement et je suivais ses conseils et j'ai eu un cancer
du sein avec des ganglions positifs. Je ne veux pas que cela se reproduise,
je veux une surveillance complète, je refuse votre surveillance
superficielle, je ne veux pas qu'on fasse des économies pour la
sécurité sociale sur mon dos ! » [92, 123, 124].
Cette attitude peut conduire des femmes guéries à des consultations
chez de multiples médecins. La seule solution dans ces cas est
la parole : « il faut savoir les écouter exprimer leur
angoisse, manifestation d'une crise existentielle chez une femme qui prend
conscience de la réalité de sa mort et d'un sentiment d'exclusion
de la vie normale » [125-127]. « Je ne veux plus être
comme les autres, comme avant, insouciante. »
Le vécu de la vulnérabilité du corps après
cancer est très variable d'une femme à l'autre. Cette incertitude
pour le futur diminue avec le temps mais, pour certaines, elle conduit
à une hyper-vigilance au moindre symptôme (tout particulièrement
pour les douleurs osseuses et la fatigabilité) et à une
surconsommation médicale. Elles mettent en doute les compétences
de leur médecin.
La majorité des femmes guéries apprécie la vie
de façon très positive : « j'ai vu la mort en face,
j'ai gagné ! » ; « je vais profiter de tous les
moments présents ».
Relations familiales et rapports sociaux chez les
femmes guéries
Comme le souligne Lanzarotti [126], la femme classe les membres de sa
famille et ses amis en deux catégories : ceux qui ont su supporter
sa maladie avec elle et ceux qui n'ont pas trouvé la bonne attitude.
Cela peut amener la rupture dans certaines cellules familiales (divorce
en particulier) [93, 102, 124, 126]. Le mari peut ne pas supporter la
maladie de son épouse et les séquelles laissées par
les traitements. La femme souhaite avoir de nouvelles relations, un autre
mode de vie non accepté par le conjoint. En règle générale,
pour la famille et les amis, le mot cancer est très choquant, synonyme
de guérison très hypothétique [125]. Ces réactions
pessimistes de l'entourage peuvent avoir un effet négatif sur la
réinsertion de la femme dans la vie journalière [125-127]
et dans ses projets. Certaines ne parlent jamais de leur cancer, changent
d'activités, de loisirs pour ne pas s'exposer aux regards des autres.
Lanzarotti [126] expose bien le problème par les questions suivantes
que se posent certaines femmes : « Est-ce qu'ils sont au courant
? Faut-il en parler et comment ? » La femme craint les réactions
: surprise, fuite, apitoiement. Elle s'isole et se replie sur elle-même.
À l'opposé, d'autres ramènent tout à leur
cancer passé. Cela peut conduire à des reproches vis-à-vis
de l'entourage, aboutir là encore à l'incompréhension
et à l'isolement [102].
Les réactions des femmes guéries dans leur mode de vie
sont variables. Certaines adoptent un mode de vie le plus sain possible,
d'autres sont prêtes à prendre des risques qu'elles n'auraient
jamais pris auparavant. Une augmentation de l'estime de soi est fréquemment
rencontrée [57-59]. Avoir vécu l'épreuve du cancer
du sein est une expérience de la vie qui donne un sentiment d'accomplissement.
Elles peuvent se sentir plus responsables en général. Certaines
changent de relations sociales, de carrière. Le cancer n'est pas
une simple parenthèse dans leur vie.
Les effets sociaux sont souvent importants chez les femmes guéries
du cancer du sein. Ganz et al. [57, 58, 91] montrent que leur sens
de l'altruisme est augmenté. Il s'exprime par la sympathie pour
les femmes qui sont traitées pour cancer. Elles veulent les aider,
les assister, leur démontrer que la vie après est riche,
nouvelle avec de nouveaux projets. Ces réactions positives sont
bénéfiques pour la réinsertion dans la vie active.
En aidant les autres, en écrivant des livres [21, 22], en militant
dans des associations d'anciennes malades (Vivre comme avant, Europa Donna,
Vivre avec...), en participant à la recherche contre le cancer
(Ligue contre le cancer...), à une équipe Accueil cancer
dans un hôpital, elles ressentent un devoir d'informer les autres
pour lutter contre leur isolement familial, social et professionnel. Elles
ont fait le parcours initiatique et elles en sont sorties guéries.
D'anciennes malades médiatiques (actrices, sportives, politiques,
intellectuelles) par leurs actions démontrent de façon efficace
que la guérison est possible, que leur parcours a un rôle
positif sur leur vie actuelle.
Ces patientes guéries, actives, sont particulièrement
motivées pour aider celles en proie à des difficultés
économiques, pour lutter contre l'isolement des anciennes cancéreuses
vis-à-vis des assurances, du monde du travail (« je ne
peux plus emprunter car j'ai eu un cancer, je ne peux plus être
titularisée, je suis marquée à l'encre rouge... »).
En tant que médecin, peut-on faire un certificat de guérison
à une patiente qui a eu un cancer du sein ? [92, 98, 125]. Nous
devons souligner que la reprise de l'activité professionnelle le
plus tôt possible après la fin des traitements est certainement
un des moyens les plus efficaces pour une réintégration
rapide dans la vie sociale normale. Les femmes guéries du cancer
du sein veulent se prendre en charge. Elles sont adultes. Elles ne veulent
pas inspirer la pitié. Elles veulent être considérées
comme des individus à part entière et elles ne supportent
pas d'être en marge de la société des biens portants.
Trop d'attention des autres leur rappelle leur cancer ; pas assez les
irrite et entraîne l'angoisse.
Certaines patientes essaient de résoudre cette crise intérieure
en recherchant la cause de leur cancer [125]. Elles se replient alors
sur leur vécu pour retrouver l'élément qui a créé
cette situation imprévisible. Elles veulent par cette recherche
donner un sens à leur maladie. Les causes invoquées sont
multiples. Elles accusent un choc psychologique (un décès,
un divorce, un licenciement). Elles recherchent une faute qu'elles auraient
commise. Elles n'acceptent pas le cancer comme une fatalité. Dans
ces situations, il faut savoir rester à l'écoute.
CONCLUSION
La guérison du cancer du sein est ressentie de façon très
différente par la patiente, qui veut que le mot guérison
soit prononcé, par la famille et les amis qui évoquent essentiellement
la survie comme d'ailleurs les médecins et le personnel soignant.
Le cancer du sein n'est pas vécu comme une parenthèse dans
la vie d'une femme. Il a des conséquences à très
long terme chez les femmes guéries. Le vécu de cette guérison
est très varié selon le niveau socio-économique et
intellectuel, le contexte familial, l'éducation et la société.
La guérison du cancer du sein est une réalité. Les
médecins doivent avoir une écoute non médicale des
patientes, donner les mots justes qui apaisent en disant la vérité,
mélangeant l'objectivité et la subjectivité pour
parler de guérison. Affirmer la guérison à une patiente
et à sa famille est toujours difficile pour le corps médical
car, en cas de rechute, le médecin sait qu'il perd la face, la
confiance de la patiente et de son entourage. Il faut savoir ménager
« une porte de sortie » en cas d'échec. Il est nécessaire
qu'une bonne et efficace relation de confiance s'établisse entre
l'équipe soignante et la patiente afin qu'après les traitements,
le long processus qui conduit à la guérison soit entamé
le plus rapidement possible.
Parler de survie, de rémission signifie simple sursis. Inéluctablement,
la maladie va rattraper l'individu : « on ne s'en sort jamais
vraiment ». Ces mots sont désespérants. Savoir
qu'on peut guérir rend plus heureux.
Dans l'étude Ensemble parlons autrement du cancer (Epac) [125],
les patientes disent ne pas retenir le mot guérison au moment du
diagnostic de cancer du sein alors que plus de 75 % pensent qu'après
les traitements elles sont guéries. Pour qu'il y ait guérison,
il faut savoir le dire. Cela donne un sens à la vie après
le cancer [128].
Article reçu le 27 septembre 2001, accepté le 26 mars
2002.
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