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Réflexions à propos des Standards, Options et Recommandations (SOR) sur l'hormonothérapie dans les cancers du sein non métastatiques


Bulletin du Cancer. Volume 87, Number 12, 948-50, Décembre 2000, Tribune libre


Résumé  

Author(s) : Philippe Vennin, Centre Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, BP 307, 59020 Lille Cedex.

ARTICLE

Sur les faits

Dans les années 1970, la castration par radiothérapie était dans notre centre, comme dans beaucoup d'autres, le traitement adjuvant de référence chez la femme jeune. Les études dont nous disposions étaient cependant anciennes, critiquables et souvent ne prenaient pas en compte les récepteurs des hormones stéroïdes. Au cours des années 1980, les informations tirées de la première méta-analyse des traitements systémiques adjuvants ont commencé à nous sortir de la confusion issue d'un grand nombre de résultats partiels et contradictoires. Nos indications de castration ont pratiquement disparu avec la diffusion de la chimiothérapie adjuvante dans l'ignorance où nous étions du bénéfice de leur association. Les publications des méta-analyses nous ont rappelé en 1992 [2] et en 1996 [3] que la castration avait sans doute un réel impact sur la survie et qu'elle pouvait éventuellement remplacer la chimiothérapie adjuvante chez des patientes en activité génitale, le bénéfice de l'association demeurant à peu près inconnu.

Nous avions cru comprendre, en regardant les résultats sur la mortalité de la méta-analyse publiée en 1992 [2], que le tamoxifène était actif uniquement après 50 ans et l'avons dès lors prescrit largement, d'ailleurs indépendamment des récepteurs. Les résultats de la méta-analyse de 1995 ont été publiés en deux parties distinctes en 1998. Les résultats du traitement par tamoxifène ne concernent que les patientes dont la tumeur contient des récepteurs de l'œstradiol [4]. L'augmentation de l'effet avec la durée du traitement était déjà acquise. Ce qui l'était beaucoup moins c'est que « ces bénéfices [du tamoxifène] se révèlent largement indépendants de l'âge, du statut ménopausique [...] de l'administration ou non d'une chimiothérapie dans les deux groupes » [4]. Considérant l'absence d'interaction visible entre, d'une part, l'effet du tamoxifène et l'association à une chimiothérapie, et, d'autre part, entre l'effet du tamoxifène et l'âge, on pouvait en déduire un effet du produit chez la femme avant 50 ans, même en association avec la chimiothérapie. Dans la méta-analyse des résultats du tamoxifène [4], on observe effectivement un bénéfice dans le sous-groupe avant 50 ans. La réduction du risque de récidive avec 5 ans de tamoxifène est de 47 % (DS 8) sans chimiothérapie et de 40 % (DS 19) avec chimiothérapie. Pour la mortalité, la réduction du risque est de 30 % (DS 12) sans chimiothérapie et de 39 % (DS 22) avec chimiothérapie [4].

Évidemment, ces résultats sont très ténus et nous attendons d'autres informations qui ne sauraient tarder, et particulièrement les résultats des associations avec les analogues de la LH-RH. Nous avions quand même l'idée d'un effet additif possible, au moins partiel, de la chimiothérapie et du tamoxifène avant 50 ans. Bien sûr, on ne peut pas dissocier les bénéfices des inconvénients et, en même temps que le bénéfice du tamoxifène était revu en quelque sorte à la hausse, les effets secondaires étaient revus à la baisse chez la femme jeune. Pour le tamoxifène, n'est-ce pas dans les études de prévention qu'il faut chercher l'information, puisque ces femmes, qui n'avaient contre elles que leur risque de cancer du sein, ont été spécialement surveillées ? Dans l'étude de prévention nord-américaine, la plus importante, l'augmentation du risque de cancer de l'endomètre survient essentiellement après 50 ans [5]. Il en est de même pour le taux d'accidents vasculaires, d'embolies pulmonaires et de phlébites profondes. Sauf à considérer que les patientes qui ont un cancer du sein se comportent différemment que les femmes à risque par rapport aux inconvénients du tamoxifène, on peut estimer que les risques sérieux sont minimes avant 50 ans, (parmi les 13 388 femmes du NSABP P.1, on a observé : avant 50 ans, 1 embolie pulmonaire sous placebo, 2 sous tamoxifène, 8 phlébites sous placebo, 11 sous tamoxifène ; après 50 ans, 5 embolies pulmonaires sous placebo, 16 sous tamoxifène, 14 phlébites sous placebo et 24 sous tamoxifène). Pour le cancer de l'endomètre, il y a 8 cas sous placebo et 9 sous tamoxifène avant 50 ans, 7 cas sous placebo et 27 sous tamoxifène après 50 ans [5]. Il y a des effets secondaires moins sérieux mais fréquents et potentiellement gênants, comme les sueurs, les bouffées de chaleur, les troubles des règles et les troubles sexuels [6] ; ils ont l'avantage d'être réversibles à l'arrêt du produit et, de ce fait, rien n'empêche de reconsidérer le rapport avantages/inconvénients en cours de traitement. Enfin, on sait bien que le risque de kyste de l'ovaire ou d'hyperœstradiolémie ne devient concret qu'après une échographie ou un dosage sanguin. Si les bénéfices du tamoxifène ne sont pas différents avant et après 50 ans et que les effets secondaires sont moindres avant 50 ans, on en vient forcément à l'idée que le rapport avantages/inconvénients est plus favorable avant qu'après 50 ans. Dans un sens, les publications de 1998 nous ont incités à considérer les deux traitements (avantages/inconvénients) indépendamment l'un de l'autre, d'une part la chimiothérapie et d'autre part le tamoxifène.

Sur le fond

La grande question est de savoir s'il est réaliste de tirer des conclusions fortes à partir de la littérature sans tenir compte de l'avis des patientes. On dira évidemment qu'il faut ensuite adapter le traitement à la patiente, mais quelle est sa marge de manœuvre dans la décision si le médecin a déjà un a priori quasi définitif ? Comment faire complètement abstraction de l'avis de la patiente, surtout dans une situation adjuvante dans laquelle nul ne saura jamais mesurer le bénéfice (ou l'absence de bénéfice) réellement apporté pour une patiente isolée ? Entreprendre un traitement contraignant (la chimiothérapie) ou prolongé (le tamoxifène) pour un bénéfice abstrait, hypothétique et lointain ne relève-t-il pas d'une décision très personnelle ? Le praticien de terrain est-il là pour décider à la place de la patiente en fonction de l'avis des médecins experts, ou pour présenter le plus honnêtement possible ce que l'on peut attendre des traitements en avantages et en inconvénients afin d'éclairer la malade et de l'aider dans son choix ?

Le cancérologue de terrain sait bien qu'il ne peut pas ne pas tenir compte de l'avis de la patiente. Certaines patientes, et elles le diront si on le leur demande, préféreront mettre « toutes les chances de leur côté » et accepter des contraintes que nous jugerons lourdes pour des bénéfices que nous jugerons faibles, d'autres préféreront moins de contraintes immédiates même en perdant un bénéfice statistique futur. En plus des chiffres, il faudra aussi prendre en considération la perception qu'a la patiente du bénéfice comme de l'effet secondaire.

En pratique

Sans doute devrions-nous faire preuve de grande modestie dans la présentation des traitements adjuvants. Les patientes que nous voyons ont des tumeurs de plus en plus petites, donc des risques plus faibles, donc des bénéfices plus petits. Une explication honnête et actualisée des bénéfices attendus et des inconvénients possibles n'est-elle pas le plus sûr garant de l'adhésion ou de la non-adhésion consentie par une patiente à un traitement prolongé. L'explication peut être reconsidérée en cours de traitement en fonction de la survenue de connaissances ou d'éléments nouveaux. N'est-ce pas une façon de se prémunir contre les drames vécus par les femmes à qui l'on recommande d'interrompre leur prise de tamoxifène à cause de la survenue d'un événement indésirable (par exemple une phlébite) après leur avoir aussi chaudement expliqué que ce traitement était indispensable dans leur cas. Nous risquons de plus en plus de voir arriver des patientes qui se sont entendu dire une chose et son contraire avec autant de ferveur par des médecins différents (et nous savons bien que les patientes qui ont un cancer du sein verront plusieurs spécialistes).

Notre usage depuis quelque temps est de nous servir de tables que l'on commence à trouver dans la littérature [7] et qui permettent d'estimer, pour une patiente donnée, d'après les caractéristiques de sa tumeur, ses risques, puis les bénéfices attendus par les traitements. Tout d'abord estimer le risque, puis estimer le bénéfice des traitements, enfin, en discuter avec la patiente. Nous ne disons pas que toutes les patientes que nous voyons aujourd'hui sont prêtes à entendre des estimations de gains et d'inconvénients en pourcentage, mais nous pensons qu'il y a déjà un vrai progrès lorsque le médecin a ces estimations chiffrées dans la tête quand il parle des traitements. Qu'on le veuille ou non, il est possible que le nombre de patientes intéressées par ces informations augmente plus vite qu'on ne le pense, autant être prêts à leur répondre.

Réponse de L. Mauriac

La réaction du docteur Philippe Vennin à l'article publié dans le Bulletin du Cancer, Standards, Options, Recommandations (SOR) : hormonothérapie dans les cancers du sein non métastatiques, est longuement argumentée et relève d'un souci respectable, de la part de cet oncologue praticien, de prendre en considération la personne malade qui se confie à lui, sans se laisser imposer une conduite, si tant est qu'elle s'appuie sur des bases scientifiques irréprochables.

C'est l'objectif des SOR, « d'améliorer la qualité et l'efficience des soins aux patients atteints de cancers en fournissant au praticien une aide à la décision facilement utilisable à partir d'une revue et d'un analyse critique des données actuelles de la science par un groupe de travail multidisciplinaire ».

Le texte publié dans le Bulletin du Cancer a donc été analysé de façon critique par une revue interne (praticiens, spécialistes des centres de lutte contre le cancer) et externe (praticiens spécialistes d'hôpitaux publics ou privés).

Les arguments sur le fond présentés par le docteur Philippe Vennin soulignent bien la difficulté de la prise en charge médicale. La prescription d'un traitement médical adjuvant, quel qu'il soit, repose bien sur la connaissance de base scientifique (particulièrement bien analysées dans les SOR) ; elle doit comporter, de la part du praticien, des explications compréhensibles, simples, adaptées à la maladie et à la personne, sur les risques, la toxicité des différents traitements et les bénéfices attendus (la détermination et la compréhension du risque par le praticien et par la patiente peuvent d'ailleurs être souvent différentes). La décision finale du traitement doit être prise par le médecin praticien spécialiste qui aura auparavant pris en compte les désirs de la patiente qu'il aura dû percevoir au cours de la ou des consultations préalables.

Cette décision thérapeutique est toujours difficile à prendre et la publication des SOR, comme d'ailleurs leur mise à jour régulière, n'est là que pour aider le praticien.

REFERENCES

1. Mauriac L, Blanc-Vincent MP, Luporsi E, Cutuli B, Fourquet A, Garbay JR, et al. Standards, Options et Recommandations (SOR) : hormonothérapie dans les cancers du sein non métastatiques. Bull Cancer 2000 ; 87 : 469-90.

2. Early Breast Cancer Trialists' Collaborative Group. Systemic treatment of early breast cancer by hormonal, cytotoxic, or immune therapy. Lancet 1992 ; 339 : 1-15 et 71-85.

3. Early Breast Cancer Trialists' Collaborative Group. Ovarian ablation in early breast cancer : overview of the randomised trials. Lancet 1996 ; 348 : 1189-96.

4. Early Breast Cancer Trialists' Collaborative Group. Tamoxifen for early breast cancer : an overview of the randomised trials. Lancet 1998 ; 351 : 1451-67.

5. Fisher B, Costantino JP, Wickerman DL, Redmond CK, Kavanah M, Cronin W, et al. Tamoxifen for prevention of breast cancer : report of the National Surgical Adjuvant Breast and Bowel Project P-1 Study. J Natl Cancer Inst 1998 ; 90 : 1371-88.

6. Day R, Ganz P, Costantino JP, Cronin WM, Wickerman DL, Fisher B. Health-related quality of life and tamoxifen in breast cancer prevention : a report from the National Surgical Adjuvant Breast and Bowel Project P-1 Study. J Clin Oncol 1999 ; 17 : 2659-69.

7. Stotter A. A prognostic table to guide practitioners advising patients on adjuvant systemic therapy in early breast cancer. Eur J Surg Oncol 1999 ; 25 : 341-3.


 

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