ARTICLE
L'avenir m'intéresse beaucoup : c'est là
que je compte passer mes prochaines années.
Woody Allen
Cette année, les lecteurs « non spécialistes
» de la grande presse et intéressés par la cancérologie
auront vu leur vocabulaire s'enrichir de deux mots nouveaux : apoptose
et angiogenèse. On n'en finit pas de recenser les articles «
médiatiques » consacrés à ces deux sujets, avec
malheureusement, pour les malades et leurs proches, tout un cortège
de fausses informations, d'inexactitudes et d'espoirs prématurés.
Les « spécialistes » auront pu faire le point sur la
situation de l'oncologie médicale lors de plusieurs grands congrès
tenus en 1998. Après avoir débusqué de vieilles connaissances
se cachant parfois derrière de nouvelles appellations, on peut
affirmer qu'il s'est passé des choses importantes en 1998. Cet
article n'est pas un catalogue exhaustif des nouveautés 1998 mais
se veut une brève mise au point critique des produits et approches
que nous considérons innovateurs et potentiellement porteurs d'avenir
thérapeutique.
Signalisation intracellulaire
Les inhibiteurs de la farnésyl transférase
(figure 1)
Un des messages forts retenus par les participants de
la réunion de l'American Association for Cancer Research tenue
à La Nouvelle-Orléans en avril dernier a été
que la recherche sur les inhibiteurs de la farnésyl transférase
est devenue maintenant une réalité pharmaceutique et médicale
avec deux produits en étude clinique de phase I : le R 115777 du
laboratoire Janssen [1-3] et le SCH 66336 du laboratoire Schering Plough
[4, 5] ; plusieurs autres sont « prêts à partir »
[6, 7].
- Le R 115777 inhibe la farnésyl transférase
avec une efficacité dépendante de la nature de la protéine
acceptrice : CI50 = 0,86 nM (lamine B), 2,0 nM (protéine H-Ras)
et 7,9 nM (protéine K-Ras). Ce résultat suggère que
l'inhibition est de type compétitif vis-à-vis de la protéine
substrat. L'inhibition est spécifique puisque aucun effet n'est
observé sur une enzyme apparentée comme la géranyl-géranyl
transférase (CI50 >> 50 µM). Le R 115777 inhibe la croissance
in vitro de lignées de cellules cancéreuses ; comme
cela a été observé dans les modèles biochimiques,
son effet dépend, là encore, de la nature des protéines
cellulaires Ras oncogéniques avec une sensibilité plus forte
sur les lignées Ha que sur les lignées Ki (tableau
I). Une activité antitumorale in vivo a été
mise en évidence sur deux modèles de xénogreffes
tumorales chez la souris nude : fibroblastes murins NIH3T3 transfectés
par l'oncogène Ha humain et adénocarcinome colique humain
LoVo. Le produit était administré par voie orale deux fois
par jour pendant quinze jours consécutifs dès le lendemain
de la greffe (tableau II).
Les études cliniques de phase I, actuellement en cours, explorent
différents schémas d'administration du produit par voie
orale : 5 jours consécutifs suivis d'une période de repos
de 9 jours, administration pendant 21 jours consécutifs, traitement
journalier continu. Lors de la présentation des résultats
en avril dernier, il avait été mentionné que l'escalade
des doses se poursuivait (> 800 mg/malade/j). Seules de faibles toxicités
(nausées et vomissements) avaient été observées
alors. Les caractéristiques pharmacocinétiques du produit
chez les malades (pic plasmatique, aire sous la courbe) sont proches de
celles où l'activité avait été observée
dans les modèles expérimentaux cellulaires et animaux.
- Le second produit, introduit en clinique un peu plus
tardivement, est le SCH 66336. L'escalade de doses (1 200 mg/malade 2
fois par jour par voie orale) se poursuit. Une myélosuppression
modérée et réversible a pour le moment été
notée. Le SCH 66336 est un inhibiteur puissant et spécifique
de la farnésyl transférase : CI50 = 1,9 nM (H-Ras), 5,2
nM (K-Ras), 2,8 nM (N-Ras). Il est également un inhibiteur compétitif
de la protéine Ras acceptrice.
Le SCH 66336 inhibe la clonogénicité de
cellules tumorales humaines présentant différents types
de mutation sur les proto-oncogènes Ras (tableau
III). Il exerce des effets cellulaires additifs en association
avec la vincristine, le 5-fluoro-uracile et le cyclophosphamide, mais
synergiques avec le paclitaxel. Administré par voie orale (40 mg/kg/j
pendant 3 à 4 semaines), il est actif in vivo sur des xénogreffes
de tumeurs humaines mettant en jeu l'oncogène K-Ras activé
: tumeurs coliques DLD-1 et HCT-116, pulmonaire HTB 177 et pancréatique
MIAPaCa. Les modèles mettant en jeu l'oncogène H-Ras activé
sont plus sensibles. Enfin, une activité antitumorale expérimentale
avait aussi été mise en évidence sur un modèle
de souris transgéniques développant des tumeurs mammaires
Ha-Ras.
Il est prévisible que d'autres inhibiteurs de farnésyl transférase
entreront prochainement en clinique, peut-être des inhibiteurs compétitifs
cette fois vis-à-vis du farnésyl pyrophosphate FPP, comme
le PD 169451 de Parke Davis [6] et le RPR 130401 de Rhône-Poulenc
[7]. À noter que ces deux produits exercent des activités
cytostatiques dans des modèles de xénogreffes avancées
sur la souris nude.
Les inhibiteurs de protéines kinases (figure
2)
Nous avions mentionné l'année dernière
le début des études cliniques des deux premiers inhibiteurs
de l'activité tyrosine protéine kinase (TPK) du récepteur
à l'EGF (epidermal growth factor) : les ZD 1839 de Zeneca
et CP-358774 de Pfizer [8]. Les voilà rejoints cette année
par plusieurs congénères, mis au point notamment chez Warner
Lambert et Novartis.
Warner Lambert s'est focalisé sur la sélection de dérivés
anilino-4-quinazolines substitués avec des groupements réactifs
en positions 6 et 7, comme les PD 168393 et PD 169414 [9, 10]. Ces dérivés
sont des inhibiteurs très puissants et sélectifs de l'activité
TK du récepteur à l'EGF, conséquence de la présence
de groupements réactifs en positions 6 et 7 leur conférant
des propriétés d'inhibition irréversible (inhibiteurs
« suicide »). Des activités antitumorales expérimentales
in vivo très nettes (stabilisations et régressions
de tumeurs avancées greffées chez la souris) ont été
obtenues. Là encore, des traitements répétés
et prolongés sont nécessaires pour observer une activité
optimale (administration orale ou continue par une pompe à infusion
implantée par voie sous-cutanée).
La palette d'inhibiteurs de protéine kinase s'est maintenant diversifiée
avec les travaux de Novartis. Le groupe pharmaceutique suisse a sélectionné
toute une série d'inhibiteurs de structures chimiques et de cibles
biologiques diverses : CGP 41251, dérivé de staurosporine
inhibant la protéine kinase C, actuellement en étude clinique
de phase I, CGP 59326 inhibant l'activité TK du récepteur
à l'EGF, CGP 57148, inhibiteur de l'activité kinase de la
protéine chimérique bcr-abl et, enfin, CGP 60474, inhibiteur
mixte cycline-dépendante kinases CDK-1/CDK-2 [11, 12].
Les résultats des études cliniques précoces du flavopiridol,
inhibiteur mixte et non spécifique de CDK, commencent à
être disponibles et indiquent une toxicité digestive limitante
(diarrhées) avec une activité antitumorale obtenue sur une
tumeur gastrique [13].
Défi expérimental et clinique
Plusieurs familles de modulateurs de la transduction
cellulaire (inhibiteurs de la farnésyl transférase, inhibiteurs
de tyrosine kinase) sont aujourd'hui en études cliniques. Ainsi,
avant la fin de ce millénaire, pouvons-nous espérer avoir
un « début de commencement » de réponse aux interrogations
souvent plus « épidermiques » que scientifiques sur les
mérites comparés des thérapies cytotoxiques d'hier
et d'aujourd'hui et des thérapies non cytotoxiques promises pour
demain. Les propriétés antitumorales expérimentales
de ces modulateurs de première génération sont vraiment
très différentes de celles auxquelles nous sommes habitués
avec les médicaments cytotoxiques : l'activité le plus souvent
observée dans les modèles cellulaires et animaux est de
type cytostatique (stabilisation de la croissance tumorale) et requiert
la présence constante du produit (nécessité d'administration
quotidienne et répétée du produit).
La tolérance des produits est excellente, ce qui permet les indispensables
administrations répétées du produit, notamment par
la voie orale. Si une activité clinique significative est au rendez-vous,
alors expérimentateurs, toxicologues et cliniciens devront radicalement
changer leurs habitudes (tableau
IV).
Angiogenèse tumorale
Tout le monde attend avec impatience un retour clinique
significatif avec la dizaine d'inhibiteurs d'angiogenèse de première
génération. Certains de ces inhibiteurs sont en études
cliniques précoces depuis plusieurs années. Ce délai
reflète les difficultés rencontrées dans la nécessaire
mise en place de nouveaux critères d'évaluation, ainsi que
nous venons juste de l'évoquer pour les modulateurs de la transduction
intracellulaire (tableau IV).
Les premières informations sérieuses viendront probablement
des études cliniques en cours avec les inhibiteurs de métalloprotéinases
(sous-groupe d'inhibiteurs d'angiogenèse) comme le marimastat [14]
et le BAY12-9566 [15].
Les lecteurs bien informés que vous êtes n'ignorent pas qu'«
endostatin et angiostatin » ont des activités antitumorales
expérimentales aussi « spectaculaires » que celles de
certains médicaments cytotoxiques ! Le problème est maintenant
de produire ces protéines en quantité suffisante et avec
la qualité pharmaceutique requise pour effectuer les études
cliniques. Il s'agit là d'un problème difficile que certains
essayent de résoudre en isolant à partir de ces deux protéines
des fragments peptidiques biologiquement actifs et hydrosolubles [16,
17].
Très nombreux sont aujourd'hui les laboratoires travaillant sur
l'angiogenèse, notamment sur les inhibiteurs de l'activité
tyrosine kinase du récepteur au VEGF (vascular endothelial growth
factor). Plusieurs inhibiteurs sont maintenant connus comme le SU
5416 de Sugen en études cliniques de phase I-II [18, 19] (figure
3). Le SU 5416 inhibe, de manière compétitive vis-à-vis
de l'ATP, l'activité TPK du récepteur Flk-1 avec une CI50
de 1 µM. Comme cela est attendu dans le cas d'un véritable
inhibiteur d'angiogenèse, il n'inhibe pas directement la croissance
de lignées tumorales in vitro. En revanche, il inhibe bien
la prolifération de cultures primaires de cellules endothéliales
humaines cultivées en présence de VEGF, mais non de aFGF.
Le SU 5416 (25 mg/kg/j i.p.) est actif in vivo sur la tumeur humaine
A 375 implantée par voie sous-cutanée chez la souris nude
; l'activité obtenue est optimale quand on allonge la durée
des administrations. La première étude clinique de phase
I a été faite en utilisant un schéma d'administration
répétée (2 traitements IV hebdomadaires pendant 4
semaines, puis reprise d'un nouveau cycle après 2 semaines d'arrêt).
La tolérance est bonne et la progression de doses se poursuit au-delà
de la dose unitaire de 65 mg/m2. À noter que les concentrations
plasmatiques de SU 5416 chez les malades traités à cette
dose correspondent à celles où une activité préclinique
avait été observée [20].
Oligonucléotides
antisens et anticorps monoclonaux
Beaucoup considéraient les oligonucléotides
antisens au mieux comme des outils de recherche utiles pour la validation
biologique de cibles thérapeutiques mais étaient très
sceptiques quant aux perspectives de les voir devenir un jour des entités
administrables à des malades. Ce défi, à la fois
industriel et biomédical, a été relevé par
les laboratoires Isis et Novartis. Une assistance nombreuse et attentive
a assisté à la présentation d'études cliniques
de phase I portant sur l'oligonucléotide anti-Raf Isis 5132 [21,
22] et l'oligonucléotide anti-PKC Isis 3521 [23] : 1) La tolérance
de ces oligonucléotides (phosphorothioates de vingt bases) est
bonne. Fatigue, asthénie, thrombocytopénie ont été
notées au décours de l'escalade de doses (actuellement 6
mg/kg par traitement). Aux doses les plus élevées et dans
les protocoles d'administration prolongée, un risque d'interférence
avec les facteurs de coagulation (activation du complément) existe
comme cela avait été vu lors des études toxicologiques
chez l'animal. 2) La validité du concept a été démontrée
en clinique puisque des malades traités par Isis 5132 voient leur
taux d'ARN messager Raf significativement diminué dans leurs globules
blancs. 3) Enfin, des évidences d'activité clinique ont
été obtenues avec, en particulier, deux réponses
complètes chez des malades atteints de lymphomes dans l'étude
anti-PKC Isis 3521.
À un degré moindre, le scepticisme était aussi de
mise autour des anticorps monoclonaux. Des résultats importants
viennent d'être obtenus avec l'herceptin, anticorps monoclonal humanisé
dirigé contre le récepteur HER2 amplifié le plus
souvent chez les malades atteintes de cancer du sein réfractaire/résistant
à la chimiothérapie [24, 25]. Les anticorps sont administrés
par voie IV à raison de trois traitements hebdomadaires pendant
6 semaines consécutives. La tolérance est bonne mis à
part quelques épisodes de fièvre et frissons notés
lors du premier traitement. Le taux de réponse s'établit
à 16 % : 8 réponses complètes, 26 réponses
partielles sur 213 malades. L'anticorps s'associe favorablement avec la
doxorubicine (taux de réponse passant de 43 à 52 % mais
avec un risque de potentialisation de la toxicité cardiaque) et
avec le paclitaxel (taux de réponse passant de 16 à 42 %).
Genentech étend actuellement cette technologie des anticorps monoclonaux
humanisés à d'autres cibles comme le récepteur du
VEGF : un anticorps est actuellement en début d'étude clinique
de phase I [26].
Divers
Il convient de mentionner la recherche sur cet autre
sujet très médiatique que sont les télomérases.
Les chercheurs de l'université du Texas à Austin s'efforcent
de découvrir des substances interférant avec la formation
des quatuors de guanine (G quartets) présents sur les télomères
[27]. Des inhibiteurs potentiels de télomérase, comme le
produit FJ 5002 (CI50 = 2,5 µM), ont été
repérés en utilisant le logiciel Compare mis au point par
le National Cancer Institute des États-Unis [28].
Les études cliniques de phase I d'un nouveau taxoïde, le RPR
109881A, ont été présentées. Ce dérivé
a été sélectionné en raison de sa reconnaissance
minimale par les gènes MDR (multi-drug-resistance), contrairement
au paclitaxel et au docétaxel ; sa toxicité limitante est
là encore hématologique [29]. La famille des inhibiteurs
de la dépolymérisation des microtubules s'est enrichie de
deux nouveaux membres avec le laulimide [30] et l'eleutherobin [31] (figure
4). Peu de données d'activité antitumorale existent
pour le moment.
CONCLUSION
Après avoir lu cet article, peut-être
me rejoindrez-vous pour considérer qu'il s'est effectivement passé
des choses importantes en 1998 : poursuite de l'entrée en clinique
de nouveaux modulateurs de la signalisation intracellulaire (inhibiteurs
de la farnésyl transférase) et également intercellulaires
(inhibiteurs de l'angiogenèse tumorale), nouvelles perspectives
ouvertes par les anticorps monoclonaux humanisés et les oligonucléotides
antisens.
Nous avons effleuré le problème des approches expérimentales
et cliniques qui doivent impérativement se mettre en place afin
de sélectionner/étudier correctement ces produits si différents
des agents chimiothérapeutiques classiques. Il convient aussi de
souligner la nécessité d'associer ces nouvelles molécules
aux modalités thérapeutiques existantes et, en premier lieu,
à la chimiothérapie. A priori, le futur d'une thérapie
à visée cytostatique semble se positionner principalement
dans des perspectives adjuvantes.
La recherche fondamentale avance à grands pas et propose chaque
jour à la sagacité des découvreurs de médicaments
des nouvelles cibles d'intervention thérapeutique. C'est une très
bonne nouvelle mais comment choisir entre telle ou telle cible au sein
de ce puzzle infiniment complexe qu'est une cellule vivante ? Ne perdons
pas de vue que l'objectif n'est pas d'interférer avec un mécanisme
d'action mais d'enrayer une machinerie cellulaire beaucoup plus globale.
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