ARTICLE
La chimiorésistance, intrinsèque ou acquise,
est l'obstacle majeur qui reste à vaincre dans le traitement des
tumeurs solides et des leucémies. Elle doit actuellement être
perçue comme la résultante de multiples facteurs génétiques
et épigénétiques.
Chaque tumeur possède un capital génétique variable
en raison de l'instabilité chromosomique et génétique
inhérente au phénomène de cancérisation. Les
mécanismes de cette instabilité commencent à être
mieux compris ; l'altération des systèmes de correction
entraîne une perte de la fidélité du recopiage de
l'ADN et permet l'accumulation des mutations ; la protéine p53
oriente normalement les cellules à l'ADN modifié vers l'apoptose
; de multiples mutations de cette protéine l'empêchent de
jouer son rôle de gardien du génome et autorisent la survie
des clones mutés. L'hypermutabilité des cellules cancéreuses
favorise à son tour l'émergence de cellules résistantes
qui s'adaptent aux médicaments et à l'irradiation par des
phénomènes d'amplification ou d'inhibition génique
aboutissant à la surexpression ou la sous-expression de protéines
cibles ou encore par des modifications de structure de ces protéines.
L'influence du milieu environnant sur la sensibilité des cellules
cancéreuses (facteurs épigénétiques) commence
à être mieux appréhendée. La physiologie d'une
cellule cancéreuse est très différente selon qu'elle
est au sein d'une tumeur solide ou dans un flacon de culture [1]. La vascularisation
tumorale conditionne l'accès des médicaments, de façon
plus ou moins homogène, aux cellules cancéreuses ; les médicaments
doivent franchir de multiples barrières de diffusion anatomiques
ou physiologiques : l'endothélium, les couches cohérentes
de cellules cancéreuses qui expriment elles-mêmes des transporteurs
ou non et la pression interstitielle élevée [2]. Dans une
tumeur solide, les cellules influent les unes sur les autres par des médiateurs
diffusibles (TGFß) ou directement par contact. On sait maintenant
comment la confluence cellulaire entraîne l'arrêt du cycle
cellulaire (inhibition de contact). Les molécules d'attachement
intercellulaires, comme la E-cadhérine, et les molécules
qui font le lien entre cellules et matrice (intégrines) se comportent
comme des récepteurs membranaires et provoquent la surexpression
de la protéine p27KIP1, un inhibiteur des kinases dépendant
des cyclines [3]. Or la position dans le cycle conditionne l'expression
de multiples protéines cibles des médicaments anticancéreux
(topo-isomérases, tubuline, thymidylate synthase...) et influe
sur la régulation des mécanismes d'apoptose et de réparation
cellulaire [4]. De plus, la confluence cellulaire induit la production
de protéines de stress qui réduisent la sensibilité
des cellules à l'apoptose [5]. L'hypoxie et l'acidose des régions
centro-tumorales hypovascularisées provoquent l'arrêt du
cycle cellulaire et favorisent l'émergence de cellules résistantes
par le biais d'une activité réduite de la p53 [6].
Cette nouvelle manière de penser la chimiorésistance à
l'échelon de la tumeur, et non plus seulement à celui de
la cellule en culture ou du gène isolés permettra probablement
de mieux combiner la chimiothérapie avec les nouveaux médicaments
du cancer que sont les inhibiteurs de l'angiogenèse, les inhibiteurs
de l'invasion ou les agents différenciants. Dans cette revue, nous
cherchons à dégager les découvertes marquantes publiées
en 1997 et 1998 dans le domaine de la chimiorésistance, en insistant
sur celles qui permettent d'entrevoir de nouvelles stratégies de
modulation.
De la résistance
multidrogue classique aux résistances multidrogues
La MDR classique
Ce mécanisme de résistance multidrogue
(MDR : multidrug resistance) a été mis en évidence
à la fin des années soixante-dix sur différentes
lignées de cellules cancéreuses rendues résistantes
in vitro à des médicaments antinéoplasiques
d'origine naturelle comme les alcaloïdes de la pervenche ou les anthracyclines.
La résistance croisée entre ces familles d'antimitotiques
de structures chimiques différentes s'expliquait par un efflux
actif des médicaments dépendant de la consommation d'ATP.
Très rapidement, un gène (MDR1) était mis
en évidence et le transporteur membranaire codé par ce gène,
la P-glycoprotéine (Pgp), était caractérisé
sur le plan moléculaire ; le premier inhibiteur de la Pgp, le vérapamil,
était découvert par Tsuruo.
Les travaux sur la Pgp et sur la régulation du gène MDR1
s'affinent progressivement. Le gène, porté par le chromosome
7 chez l'homme, est exprimé en permanence à un haut niveau
dans les tissus qui assurent des fonctions de détoxification (tubule
rénal, canalicules hépatiques) ou de protection vis-à-vis
du monde extérieur (intestin, macrophages, cellules natural
killer). La Pgp est également exprimée par les cellules
souches médullaires CD34+, ce qui permet la régénération
sanguine après une chimiothérapie intensive [7]. Dans les
autres cellules, normales ou cancéreuses, l'expression de MDR1
est inductible en condition de stress (chaleur, irradiation, toxiques,
carcinogènes). L'activation pourrait résulter d'un réarrangement
génique faisant passer MDR1 sous le contrôle de nouveaux
promoteurs transcriptionnels [8]. L'expression de MDR1 est contrôlée
par la protéine p53 [9] ou par une protéine régulatrice
YB-1 qui se fixe sur un site promoteur d'amont après un traitement
par les UV ou les médicaments génotoxiques [10]. L'hyperexpression
du gène MDR1 est également associée à
la stabilité de l'ARN messager dans les tumeurs du foie chimio-induites
du rat [11].
La structure et la fonction de la Pgp sont mieux connues grâce aux
techniques de mutagenèse dirigée. La protéine est
formée de deux parties homologues, constituées chacune de
six domaines transmembranaires et reliées par un peptide de connexion
d'environ 60 acides aminés entre les deux domaines de fixation
de l'ATP. La phosphorylation de ce peptide par la protéine kinase
C contrôle l'activité ATPasique [12]. Des mutations provoquées
dans le peptide de liaison ou dans les domaines transmembranaires peuvent
provoquer l'inactivation de la pompe ou son insensibilité aux inhibiteurs
classiques comme le vérapamil ou la ciclosporine.
Applications cliniques
À la fin des années quatre-vingt, l'espoir
était grand d'augmenter rapidement l'efficacité de la chimiothérapie
en combinant des anthracyclines, des alcaloïdes de la pervenche ou
des taxanes avec des inhibiteurs spécifiques de MDR plus puissants
et mieux tolérés que le vérapamil. Cependant, les
essais cliniques réalisés dans les années quatre-vingt-dix
se sont avérés globalement décevants malgré
le gros effort de synthèse fait par l'industrie. Cet échec
a conduit à une meilleure définition des conditions d'efficacité
des inhibiteurs de MDR : il faut que la résistance dépendant
de la Pgp soit prédominante dans le type de tumeur ciblé,
que le modulateur soit peu toxique par lui-même et qu'il atteigne,
sous forme peu liée aux protéines, une concentration plasmatique
et tissulaire suffisante pour inhiber l'efflux. La quinine est un inhibiteur
de MDR classique qui atteint partiellement cet objectif ; un essai randomisé
a montré que la quinine permettait d'augmenter le taux de réponses
complètes à l'association mitoxantrone-aracytine et la survie
des patients porteurs de myélodysplasies exprimant la P-glycoprotéine
[13]. De nouveaux modulateurs sont en essais de phase I ou II ; ce sont
des analogues de modulateurs classiques comme le R-vérapamil (un
dérivé du vérapamil avec moins d'effets cardiaques)
ou le PSC 833 (un dérivé de la ciclosporine sans effet immunosuppresseur),
ou enfin des nouvelles molécules modélisées par le
génie informatique moléculaire pour inhiber très
fortement la P-glycoprotéine comme le GF 120918 ou le VX 710. Les
essais de phase III devront être conçus avec soin pour préciser
l'apport éventuel de cette nouvelle classe thérapeutique
; il semble que les hémopathies malignes (myélomes, leucémies
aiguës myéloïdes, lymphomes) soient une bonne cible potentielle
pour de telles études compte tenu de la fréquence d'expression
du gène MDR1 et de leur sensibilité initiale aux
anthracyclines et aux vinca-alcaloïdes. Il faudra envisager d'utiliser
très précocement les inhibiteurs de MDR, en première
ligne thérapeutique, avant le développement de mécanismes
de résistance annexes non sensibles à la modulation.
Idéalement, les anti-MDR ne devraient être utilisés
que pour les tumeurs qui expriment fortement la Pgp. La sélection
de ces patients paraît désormais possible grâce à
la scintigraphie au sestamibi marqué au technétium. Cette
molécule est un bon substrat de la Pgp ; sa clairance élevée
dans les tumeurs mammaires est associée à une mauvaise réponse
au traitement néoadjuvant par les anthracyclines [14]. L'aptitude
de cette technique à prévoir la chimiorésistance
dépendant de la Pgp chez des patients porteurs d'autres tumeurs,
notamment hématologiques, est en cours d'évaluation [15].
Les autres protéines responsables d'une résistance
multidrogue
* MRP. Le gène MDR1 ou la Pgp ne
sont pas toujours détectés dans des lignées cellulaires
qui présentent pourtant un phénotype MDR évident
caractérisé par un efflux actif des anthracyclines et des
vinca-alcaloïdes. Cette MDR atypique a été attribuée
à une famille de protéines membranaires, les MRP (MRP1,
MRP2, MRP3, MRP4 et MRP5 : multidrug related proteins) qui appartiennent,
comme la Pgp, à la super-famille ABC des transporteurs membranaires
consommatrice d'ATP (ABC : ATP binding cassette). L'efflux des
anticancéreux dû aux protéines MRP n'est pas inhibé
par le vérapamil ou la ciclosporine mais par le probénécide
[16]. Les MRP se localisent dans la membrane plasmique mais aussi dans
celle du réticulum ou de l'appareil de Golgi ; elles seraient ainsi
responsables de la séquestration délétère
des médicaments anticancéreux dans ces organites [17]. En
physiologie, la MRP intervient dans l'excrétion cellulaire de molécules
liées au glutathion et de la bilirubine conjuguée [18].
Un déficit génétique en MRP2 (cMOAT : canalicular
multispecific organic anion transporter) au niveau des canalicules
hépatiques est responsable de la maladie ictérogène
de Dubin-Johnson [19].
* LRP (lung resistance related protein). Cette
protéine de 110 kd a été mise en évidence
dans les lignées de cellules cancéreuses pulmonaires [20],
mais elle est également détectée dans des leucémies
et des tumeurs solides (mélanome). Elle expliquerait une partie
de la résistance multidrogue atypique non liée à
MDR ou à MRP. Elle se localise dans des complexes ribonucléoprotéiques
(protéines vault) qui siègent dans les pores nucléaires
; elle protégerait ainsi le noyau des xénobiotiques qui
ont pénétré dans le cytoplasme. Aucun inhibiteur
spécifique n'a encore été décrit.
Les dérivés
du platine
Ces médicaments agissent directement sur l'ADN
en se liant par des liaisons covalentes à des bases puriques adjacentes
(adduits) et en créant ainsi des ponts intra- ou interbrins. Ces
modifications provoquent des distorsions de l'ADN qui perturbent la machinerie
de réplication, ralentissent ou arrêtent le cycle cellulaire
et induisent l'apoptose, favorisée ou non par la protéine
p53. La résistance au cisplatine ou à ses dérivés
est consécutive soit à une diminution de la formation des
adduits (diminution de la pénétration cellulaire, efflux
augmenté, détoxification par des protéines ou des
molécules à fonctions thiols), soit à la minimisation
de leur impact (réparation de l'ADN, tolérance accrue aux
adduits).
Réduction de l'accumulation cellulaire
Les mécanismes de transport transmembranaires
de ces médicaments sont mal connus, car la physicochimie de la
membrane cellulaire est elle-même mal connue. Le cisplatine pénètre
lentement dans la cellule, probablement par diffusion passive. Dans certains
modèles de cellules résistantes, la pénétration
est encore plus lente ; la faible expression de protéines facilitatrices
de la diffusion expliquerait une résistance croisée entre
le cisplatine, le méthotrexate et l'arsenic [21].
Réparation accrue de l'ADN ou tolérance
aux lésions
Le système NER (nucleotide excision repair)
semble être le mécanisme prédominant qui excise les
adduits cisplatine-ADN [22]. Les modifications de conformation de l'ADN
provoquées par les adduits sont reconnues avant leur réparation
par le complexe protéique XPA-RPA qui contient un doigt à
zinc et qui a une forte affinité pour l'ADN endommagé (les
protéines XP sont déficientes dans le xeroderma pigmentosum,
RPA est la replication protein A). L'ADN est déroulé
par deux hélicases (XPB et XPD) agissant en sens inverse puis coupé
par XPG et le complexe XPG-ERCC1 (excision repair cross complementing)
: un tronçon de 27-29 nucléotides est ainsi excisé.
La zone d'ADN transitoirement monocaténaire est protégée
de l'action des nucléases par des protéines, dont PCNA (proliferation
cell nuclear antigen), avant d'être réparée par
les ADN polymérases delta ou epsilon et reliée par une ligase.
Une résistance au cisplatine a été attribuée
à la surexpression de certaines des protéines du système
NER (XPA, XPE, ERCC1) et à une réparation accrue des adduits,
notamment au niveau des gènes transcrits [22]. Dans les cancers
gastriques traités par l'association cisplatine-5-fluoro-uracile,
la réponse clinique et la survie observées sont corrélées
à une faible expression de ERCC1 et de la thymidylate synthase
[23].
À côté du système NER « classique »,
le déficit de réparation des mésappariements de l'ADN
(MMR : mismatch repair) a été mis plus récemment
en cause dans la résistance au cisplatine et aux alkylants [24-26].
Ce système de réparation postréplicatif s'effectue
en plusieurs étapes (figure 1).
Lors de la synthèse normale de l'ADN, il peut se produire de mauvais
appariements des bases nucléiques ne répondant pas aux classiques
liaisons AT et GC. Ces mésappariements provoquent une distorsion
de la structure locale de l'ADN reconnue par les protéines MMR
qui se lient à ce niveau, puis le brin anormal est clivé
et dégradé avant que l'espace soit rempli par une ADN polymérase
et lié par une ligase [27]. Un défaut des gènes codant
pour certaines des protéines MMR (MLH1, MSH2, PMS1, PMS2) est impliqué
dans les cancers coliques héréditaires non associés
à une polypose familiale, et dans des cancers sporadiques d'origines
diverses [28]. Chez ces patients, il y a une perte de fidélité
de la réplication de l'ADN qui se traduit par l'instabilité
de séquences répétées non codantes d'ADN,
les microsatellites [29, 30]. Les protéines MMR reconnaissent aussi
les distorsions locales provoquées par les adduits de cisplatine
[31], mais l'étape d'excision et de réparation ne se fait
pas ; la cellule s'arrête en G2 et enclenche un processus d'apoptose
dépendant de la p53 [32]. Si les protéines MMR sont absentes
ou non fonctionnelles, la réplication de l'ADN se poursuit ; on
parle alors d'une résistance par tolérance accrue aux adduits
[33]. Cette hypothèse semble confirmée par le fait qu'il
y a un enrichissement en cellules déficientes en protéine
MLH1 après un traitement par le cisplatine [34, 35]. Un fait intéressant
est que l'oxaliplatine, un dérivé du platine récemment
introduit en clinique, serait moins dépendant de l'intégrité
du système MMR pour sa cytotoxicité [36].
Parmi les gènes de réparation de l'ADN, on retient un nouveau
venu, BRCA1. La mutation de ce gène est responsable de cancers
du sein héréditaires. Le produit du gène est une
protéine à doigt de zinc qui s'associe à la protéine
de réparation Rad51 et se lie à l'ADN. Ce complexe interviendrait
dans la réparation au moment de la transcription en ARN. Les cellules
déficitaires en BRCA1 sont incapables de réparer
l'ADN endommagé par un stress oxydatif ou une irradiation [37].
Les cellules résistantes au cisplatine surexpriment BRCA1
et on peut diminuer le niveau de résistance par la transfection
d'une séquence antisens [38].
Perspectives de modulation
La vitesse de pénétration du cisplatine
dans la cellule peut être accélérée en utilisant
l'hyperthermie ou des pharmacophores, comme l'amphotéricine ou
la gramicidine [résultats personnels non publiés], qui ménagent
des pores dans la membrane plasmique. Un moyen simple d'augmenter la pénétration
du cisplatine est de placer les cellules en milieu modérément
hypotonique, le cisplatine suit alors la pénétration de
l'eau. Cette découverte, faite par des auteurs japonais il y a
plus de dix ans [39], est passée inaperçue mais elle pourrait
trouver une application dans le traitement des épanchements néoplasiques.
Une nouvelle possibilité de modulation de la résistance,
plus facilement applicable en clinique, pourrait naître de la meilleure
compréhension du mécanisme de cotransport eau-dérivés
du cisplatine.
Un autre moyen d'augmenter la cytotoxicité du cisplatine est d'inhiber
la réparation des adduits. Cette réparation s'effectue préférentiellement
pendant la phase G2 du cycle cellulaire et la cellule ne franchit le point
de contrôle G2/M que lorsque l'ADN est suffisamment réparé
; si la réparation est insuffisante, la cellule entame un programme
d'apoptose. La caféine, la staurosporine (un inhibiteur de la protéine
kinase C) et son dérivé la 7-hydroxystaurosporine sont capables
d'abroger l'arrêt en G2 et facilitent l'entrée des cellules
en apoptose in vitro [40-42]. La caféine (1,5 g/m2/j x 3
j) a été utilisée chez des patients porteurs d'ostéosarcomes
traités en préopératoire par le cisplatine par voie
intra-artérielle (120 mg/m2/j x 1 j) et la doxorubicine
par voie intraveineuse (30 mg/m2/j x 2 j) [43] ; la nécrose
tumorale était complète chez 19 patients sur 22 et le taux
de survie à 5 ans était de 90 %. Ces résultats impressionnants
mériteraient d'être confirmés par une étude
plus large. Le 5-fluoro-uracile inhibe l'excision des adduits et augmente
la sensibilité des cellules au cisplatine ; l'association de ces
deux médicaments a d'ailleurs fait depuis longtemps la preuve de
son efficacité en clinique sur une base empirique ; l'administration
du 5-fluoro-uracile avant le cisplatine pourrait être bien plus
efficace selon une étude in vitro [44]. La gemcitabine et
la fludarabine inhibent aussi la réparation des adduits formés
par les dérivés du platine in vitro, mais il est
encore difficile de mettre en évidence cette potentialisation dans
les modèles animaux et en clinique [45, 46].
Les alkylants
La résistance aux alkylants était classiquement
attribuée au glutathion et à l'expression des enzymes qui
interviennent dans la synthèse de ce métabolite soufré.
La littérature récente n'évoque pratiquement plus
ce mécanisme, d'autant que toutes les tentatives faites en clinique
pour agir sur cette résistance en inhibant la synthèse du
glutathion par la buthionine sulfoxymide ont été des échecs.
En revanche, quand ils sont liés au glutathion, les alkylants sont
soumis à l'efflux dû à la MRP qui joue un rôle
partiel dans la résistance de cellules CHO au chlorambucil et au
melphalan [47] ou dans celle de cellules gliomateuses à une nitroso-urée
[48].
La résistance aux alkylants paraît très liée
à l'hyperexpression de la O6alkyl-DNA alkyltransférase
(AGAT), une protéine qui répare les adduits en position
O6 de la guanine. Le gène de l'AGAT est sous la dépendance
de la protéine kinase C (PKC) qui contrôle également
l'expression du gène MDR [49]. La PKC semble donc être un
carrefour essentiel sur les voies de signalisation régulant l'expression
des gènes de résistance. La O6-benzylguanine
(O6-BG) est un inhibiteur de l'AGAT qui est actif chez l'homme.
Dans un essai de phase I, l'utilisation de l'inhibiteur oblige à
réduire la dose de carmustine, car il en accroît la toxicité
hématologique [50]. L'administration de la O6-BG par
voie intracarotidienne permet d'augmenter l'efficacité antitumorale
du BCNU contre un gliome humain greffé chez le rat athymique, tout
en évitant la réduction de la dose de la nitroso-urée
[51]. Cependant, l'utilisation potentielle de la O6-BG en clinique
se heurte au fait que des mutants de l'AGAT résistants à
l'inhibiteur sont déjà décrits [52].
La DNA-dependent protein kinase (DNA-PK) intervient dans la réparation
des cassures double brin de l'ADN. La wortmannine, un inhibiteur peu toxique
de la DNA-PK, sensibilise in vitro à faible concentration
(0,1-0,25 µM) les cellules de leucémies lymphoïdes chroniques
humaines au chlorambucil [53].
Comme pour les dérivés du platine, des mutations dans les
gènes de réparation des mésappariements semblent
jouer un rôle majeur dans l'émergence de la résistance
aux alkylants [54, 55].
Le 5-fluoro-uracile
Le 5-fluoro-uracile (5FU) reste, depuis près
de quarante ans, un antimétabolite très utilisé pour
le traitement des carcinomes glandulaires ou malpighiens. Un paradoxe
encore mal compris est que ce médicament spécifique de la
phase S soit actif dans les tumeurs solides à croissance lente
comme les cancers du côlon ou du sein. Son activité cytotoxique
est principalement liée à l'inhibition de la thymydilate
synthase (TS), l'enzyme clé qui produit les nucléotides
thymidilés nécessaires à la synthèse de l'ADN.
L'activité de la TS dépend du niveau cellulaire de son cofacteur,
l'acide folinique. Ce fait biochimique est exploité dans l'association
5FU-acide folinique qui a bien montré son efficacité dans
les cancers colorectaux ; l'acide folinique stabilise la liaison entre
le 5-FdUMP, métabolite actif du 5FU, et la TS, accroissant ainsi
l'inhibition de l'enzyme. Une concentration intratumorale élevée
en folates réduits est associée à une bonne réponse
chez des patients porteurs de cancers ORL, traités par l'association
5FU-cisplatine [56].
Les mécanismes de résistance au 5FU sont encore imparfaitement
compris. L'amplification du gène de la thymydilate synthase et
la surexpression de l'enzyme sont fréquemment mises en évidence
dans les lignées rendues résistantes au 5FU in vitro
[57]. Des mutations de la thymidylate synthase diminuant la stabilité
du complexe ternaire FdUMP-acide folinique-TS seraient en cause dans la
résistance des cellules coliques HCT8 à l'association 5FU-acide
folinique [58].
La recherche sur le 5FU et ses dérivés reste active ; elle
s'oriente vers des inhibiteurs de TS qui pourraient être plus actifs
que le 5FU comme le Tomudex®, déjà commercialisé,
et les LY231514, BW1843U89, AG337..., vers des molécules comme
la benzyl-cyclo-uridine qui augmente la formation de 5-FdUMP par l'uridine-phosphorylase
à partir du 5FU [59] ou vers des inhibiteurs du catabolisme du
5FU ou du 5-FdUMP par la dihydropyrimidine déhydrogénase
(5-éthyniluracil) [60]. Sont également explorées
les associations du 5FU avec des nouvelles molécules comme l'oxaliplatine
[61] ou le CPT11 [62], et les prodrogues comme la capécitabine,
active par voie orale, et la doxifluridine qui seraient plus sélectivement
métabolisées en 5FU par les tissus tumoraux [63, 64]. À
plus long terme, l'uracil-phosphoribosyltransférase ou la thymidine
phosphorylase, enzymes activant le 5FU, pourraient être transfectées
par thérapie génique dans le tissu tumoral, ce qui permettrait
la guérison des tumeurs avec de faibles doses de médicament
[65, 66].
Les taxanes
Les taxanes se lient aux sous-unités ß
de la tubuline et empêchent sa dépolymérisation. Les
modes de résistance sont pluriels. Le taxol est un substrat de
la Pgp, alors que le taxotère ne le serait pas [67]. Dans des lignées
de cancer du poumon et de l'ovaire, la résistance au taxol est
associée à la surexpression du gène de la ß-tubuline
de classe III qui serait moins sensible au médicament [68, 69].
Des mutations de la ß-tubuline rendraient la polymérisation
plus lente en présence de taxol [70].
Les nouveaux mécanismes
Les nouvelles techniques de biologie moléculaire,
comme l'hybridation soustractive ou le differential display permettent
de mettre à jour de nouvelles protéines de résistance.
Une session complète du congrès de l'AACR 1998 a été
consacrée à ces nouvelles techniques [71]. Le principe de
ces méthodes est de comparer l'expression de milliers de gènes
dans les variants sensibles et résistants d'une lignée cellulaire.
L'ARN messager des deux variants est traduit en ADN complémentaire
; la technique PCR permet d'amplifier ces ADNc et de comparer les milliers
de séquences obtenues. Quand une bande est surexprimée ou
manquante dans le variant résistant, elle est analysée par
séquençage et il est possible d'en déduire la structure
de la protéine candidate. L'immense champ d'exploration qui s'ouvre
devra faire appel à toutes les techniques d'études du protéome
pour comprendre le rôle de ces nouvelles protéines.
CONCLUSION
Il est maintenant clair que la chimiorésistance
est un processus multifactoriel au sein même d'une lignée
cellulaire. Ainsi, dans la lignée de leucémie promyélocytaire
humaine HL60 rendue résistante à la doxorubicine [72], la
protéine MRP est augmentée de 20 fois, mais il y a aussi
augmentation à un niveau plus faible (2-3 fois) de protéines
intervenant dans la synthèse du glutathion (glutathion-S-transférase
¼, gamma-glutamylcystéine synthétase) et une forte
augmentation de l'expression (x 20) et de l'activité (x 3) de la
DNA-dependent protein kinase qui participe à la réparation
des cassures double brin de l'ADN. Par ailleurs, l'expression des protéines
cibles de la doxorubicine, les topo-isomérases II alpha et ß,
est diminuée d'un facteur 2.
Les mécanismes de la chimiorésistance des cellules cancéreuses
ne sont pas le fruit d'un quelconque déterminisme dont le but serait
de gêner les médecins dans leur effort thérapeutique.
Ils sont l'expression de multiples processus de défense cellulaire,
acquis sur des milliards d'années d'évolution et capables
de maintenir la chaîne de la vie au travers des générations
malgré l'hostilité du milieu ambiant. La chimiothérapie
est une agression grave pour les cellules normales ou cancéreuses
; l'inhibition ou la modification d'une molécule cible (ADN, enzymes,
protéines du cytosquelette...) déclenchent des mécanismes
moléculaires subtils qui aboutissent à la mort ou à
la survie des cellules (cf. Apoptose et chimiothérapie, de Bettaieb
et al., pp. 41-6). L'ADN est l'objet de mécanismes de protection
et de réparation très élaborés et il n'est
pas étonnant que les médicaments qui visent à le
détruire ou à le perturber dans son fonctionnement se heurtent
à des barrières qui se renforcent au cours des sélections
multiples que sont les traitements. Il faut remarquer combien il est relativement
simple à l'expérimentateur de générer in
vitro en quelques mois des clones de cellules cancéreuses résistants
aux médicaments anticancéreux, même les plus récents
: il suffit de débuter la sélection en exposant les cellules
à une faible concentration de médicament, souvent proche
de la concentration plasmatique maximale atteinte chez les patients, puis
d'attendre que les cellules les plus fragiles soient éliminées
par apoptose ; les clones fils sont exposés à une concentration
un peu plus élevée ; en quelques générations,
la population est résistante de manière stable, même
en l'absence de réexposition au médicament inducteur. Ces
observations, faites in vitro par le biologiste, sont en parfait
accord avec celles des médecins qui décrivent des réponses
plus ou moins complètes aux traitements suivies de l'émergence
en quelques mois de tumeurs résistantes à toutes les «
lignes » de chimiothérapie, y compris les plus récentes.
L'étude de la chimiorésistance est devenue un instrument
puissant pour l'exploration de la physiologie cellulaire [73] la
glycoprotéine P, impliquée dans la MDR, a été
mise en évidence dans les cellules cancéreuses avant d'être
détectée dans les cellules normales ; on a ainsi découvert
des ensembles complets de transporteurs membranaires, impliqués
dans la défense ou le métabolisme cellulaire, dont l'existence
était restée insoupçonnée ; la connaissance
des mécanismes de réparation de l'ADN, initialement abordée
par le biais des maladies génétiques (xeroderma pigmentosum,
ataxie-télangiectasie...), s'affine maintenant grâce à
l'étude de la résistance aux médicaments ou aux radiations.
Bien que nos connaissances sur les mécanismes de la chimiorésistance
soient de plus en plus étendues, les retombées cliniques
de ces découvertes sont modestes. Il faut maintenant mieux utiliser
ces connaissances, les valider dans plusieurs systèmes cellulaires
et dans des modèles animaux bien adaptés avant de passer
aux nouvelles études cliniques. Celles-ci seraient nécessairement
décevantes si elles restaient trop rapidement mises en place en
raison des fortes pressions académiques et commerciales.
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