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Medical management of women with inherited predisposition to breast cancer: indications and procedures for mammographic screening


Bulletin du Cancer. Volume 88, Number 7, 677-86, Juillet 2001, Synthèses


Résumé   Summary  

Author(s) : Christine Lassetn, Valérie Bonadona, Unité de prévention et épidémiologie génétique, Centre Léon-Bérard, 28, rue Laennec, 69373 Lyon Cedex 08.

Summary : Women identified or suspected as carriers of mutations in BRCA1 or BRCA2 susceptibility genes have a high risk to develop an early breast cancer and thus, require appropriate management. Some consensus guidelines were provided for women at hereditary risk and two possible strategies of prevention are suggested: breast cancer screening and prophylactic surgery. We present the French recommendations for breast cancer surveillance and discuss the justification, indications and modalities of mammographic screening. Screening by annual mammography is recommended from age 30 years in experienced centers, in association with semi-annual clinical breast examination from age 20 years. These recommendations apply to women who were identified as carriers of a cancer-predisposing mutation of BRCA1 or BRCA2 genes. In families for whom any mutation of the two genes could be identified, the same modalities apply also to women with a higher probability than 25% of being a carrier. We present here an illustration of the calculation of such probabilities from two example-pedigrees.

Keywords : mammographic screening, breast cancer, inherited predisposition, BRCA1, BRCA2.

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ARTICLE

La prise en charge des femmes reconnues à haut risque de cancer du sein et/ou de l'ovaire en raison d'une mutation d'un gène de prédisposition identifiée ou d'une histoire familiale évocatrice d'une prédisposition héréditaire pour ce cancer fait l'objet depuis deux ans de recommandations précises, issues d'un consensus d'experts après analyse approfondie de la littérature [1, 2].

La prévention du risque de cancer du sein a été longuement discutée et deux stratégies préventives retenues : le dépistage par mammographie et la chirurgie prophylactique. En France, les femmes à risque ont largement recours au dépistage alors que les modalités de réalisation des examens ne sont pas toujours conformes aux recommandations des experts.

Le dépistage par mammographie chez les femmes à risque comporte certaines spécificités, et en particulier un âge de début beaucoup plus précoce que le dépistage dit « de masse » recommandé à partir de 50 ans. Les indications du dépistage et ses modalités doivent être connues pour améliorer et uniformiser la prise en charge des femmes à risque.

Après un rappel sur les prédispositions héréditaires au cancer du sein, nous nous sommes attachés à définir la population cible du dépistage puis à présenter et à discuter les justifications, indications et modalités du dépistage par mammographie chez les femmes à risque héréditaire de cancer du sein.

Les prédispositions héréditaires au cancer du sein

Les gènes responsables

Au total, 7 à 10 % des cancers du sein et de l'ovaire surviennent chez des personnes présentant un risque héréditaire lié à la transmission autosomique dominante d'un gène majeur de prédisposition. Selon les populations, une personne sur 100 à 2 500 serait porteuse d'un de ces gènes muté avec une probabilité de transmission de 50 % à chaque enfant [3].

Deux gènes sont le plus souvent impliqués : BRCA1 situé sur le chromosome 17 [4] et BRCA2 situé sur le chromosome 13 [5]. Un troisième gène (déjà appelé BRCA3) est activement recherché.

Ces gènes BRCA1 et 2 pourraient intervenir dans certains mécanismes de réparation de l'ADN, mais leur fonction exacte reste à préciser. Ils agissent cependant comme des gènes suppresseurs de tumeur. L'un de leurs deux allèles est inactivé de façon constitutionnelle. L'inactivation somatique du second allèle au niveau tumoral entraîne une perte de fonction du gène.

Les deux gènes BRCA1 et 2 identifiés sont de très grande taille et plusieurs centaines de mutations germinales sont actuellement décrites pour chacun d'eux, dont la grande majorité sont uniques. Cependant, des effets fondateurs ont été retrouvés dans la population juive ashkénaze, en particulier où la prévalence de trois mutations récurrentes (185delAG et 5382insC sur BRCA1 et 6174delT sur BRCA2) est estimée à 2,5 % [3].

D'autres gènes de prédisposition responsables de syndromes plus rares comportant des cancers du sein ont été identifiés. Ces différents syndromes sont présentés dans le tableau I [6-8].

Les risques de cancer associés

Un homme, comme une femme, peut hériter d'un gène BRCA1 ou 2 muté. En revanche, le risque ultérieur de cancer est très différent : majeur chez la femme et globalement peu augmenté chez l'homme [9-13].

Chez la femme, le risque de développer un cancer du sein, appelé pénétrance, est estimé selon les séries (publiées), entre 60 % et 85 % avant 70 ans pour BRCA1 et BRCA2 contre 10 % environ dans la population générale. Avant 50 ans, ce risque serait moindre pour BRCA2, autour de 30 % contre près de 50 % pour BRCA1 (contre un risque général de 2 % au plus).

Le risque de cancer du sein controlatéral est également majoré à près de 60 % avant 70 ans.

Le risque de développer un cancer de l'ovaire (de type épithélial) avant 70 ans est plus élevé pour BRCA1 que pour BRCA2 : respectivement 40 à 60 % contre 10 à 30 % et 1 % dans la population générale.

Il est important de comprendre que ces niveaux élevés de risque sont ceux d'une femme âgée de 30 ans et reconnue porteuse d'une mutation d'un gène BRCA1 ou 2. Estimés pour une femme plus âgée et indemne de tumeur, ils sont moindres. En effet, la probabilité de ne jamais être atteinte de cancer du sein au cours de sa vie bien que porteuse d'un gène BRCA1 ou 2 muté est estimée à environ 20 % à 30 ans. Cette probabilité augmente avec l'âge : à 60 ans, elle atteint 80 %.

L'incidence de plusieurs autres cancers est modérément augmentée : le risque cumulé avant 70 ans est de 6 % pour le cancer du côlon et de 8 % pour le cancer de la prostate. Pour le gène BRCA2, le risque de cancer du sein chez l'homme atteindrait 6 %, avec une augmentation possible du risque de cancer du pancréas, voire de mélanome malin, des voies biliaires ou de l'estomac [13].

L'identification des familles concernées

Devant un contexte familial de cancers du sein, plusieurs critères permettent, à l'analyse de l'arbre généalogique, d'évaluer la probabilité d'une prédisposition héréditaire :

- le nombre de cas de cancers du sein chez des parents de premier ou deuxième degré dans la même branche parentale ;

- la précocité de survenue du cancer du sein (40 ans ou moins) ;

- la bilatéralité de l'atteinte mammaire (notamment avant 65 ans) ;

- la présence de cancer de l'ovaire ;

- l'observation de cancer du sein chez l'homme.

Ces critères permettent de définir les familles qui peuvent être adressées à une consultation d'oncologie génétique (tableau II). On distingue classiquement les familles présentant des cancers du sein sans cancer de l'ovaire, appelées « syndromes sein spécifique » des familles où sont observés des cancers du sein et de l'ovaire, appelées « syndromes sein-ovaire ».

La preuve de l'existence d'une prédisposition héréditaire au cancer du sein dans une famille repose sur la mise en évidence d'une mutation germinale dans l'un des deux gènes BRCA1 ou 2 connus, chez une ou plusieurs personnes atteintes de cancer du sein et/ou de l'ovaire, ayant accepté une prise de sang dans cet objectif. Une exploration complète de toutes les zones codantes du gène (exons et jonctions exons-introns) est alors réalisée, combinant le plus souvent plusieurs techniques de biologie moléculaire (denaturing gradient gel electrophoresis ou DGGE, single strand conformational polymorphism ou SSCP, hétéroduplex, protein truncation test ou PTT, séquençage direct, techniques ARN...). Plusieurs mois sont à ce jour nécessaires pour rendre un résultat. Les techniques standard actuelles ont une sensibilité (taux de détection d'une mutation) de l'ordre de 70 à 80 %, mais la recherche de mutations complexes (comme des grandes délétions) pourrait permettre d'atteindre des taux supérieurs [14].

Selon les estimations de Ford et al. [12], les gènes BRCA1 et BRCA2 sont impliqués dans 65 % des syndromes « sein spécifique » avec au moins 4 cas de cancer du sein. En tenant compte d'un taux de détection de mutation de 70 %, une prédisposition liée à l'un des deux gènes est identifiée dans environ une famille sur deux.

En revanche, l'implication de BRCA1 et BRCA2 augmente avec le nombre total de cancers du sein, l'âge moyen décroissant des cas et certaines caractéristiques de la famille [12] :

- dans les syndromes « sein-ovaire », BRCA1 est impliqué dans 81 % des cas et BRCA2 dans 14 % des cas ; la probabilité de détection d'une mutation de l'un des deux gènes est alors proche de 70 % ;

- dans les syndromes « sein spécifique » avec cancer du sein chez l'homme, BRCA1 est impliqué dans 16 % des cas et BRCA2 dans 76 % ;

- dans les syndromes « sein spécifique » sans homme atteint, BRCA1 et BRCA2 sont responsables dans 80 % des cas lorsque 6 femmes ou plus sont atteintes, mais seulement dans un tiers des cas en présence de 5 cancers du sein ou moins. Dans ces familles en particulier, d'autres gènes de prédisposition sont très probablement impliqués et activement recherchés.

Le tableau III présente les situations familiales pouvant être considérées comme prioritaires pour l'analyse de BRCA1 et BRCA2. Cette liste a été établie par le Comité d'oncologie génétique du centre Léon-Bérard.

L'identification des femmes à haut risque de cancer du sein

L'identification moléculaire

* En quoi consiste-t-elle ?

Elle consiste en la réalisation d'un test prédictif chez une femme indemne de tumeur, appartenant à une famille où une mutation d'un gène BRCA1 ou BRCA2 a été identifiée. Ce test prédictif vise à rechercher chez la femme concernée la mutation identifiée dans la famille.

Si cette mutation est détectée, la femme est formellement identifiée porteuse de la prédisposition héréditaire. Son risque de cancer du sein atteint les niveaux de risque précédemment exposés qui doivent tenir compte de son âge. En revanche, si la mutation n'est pas présente, la personne porte deux copies normales du gène. Son risque de cancer du sein est donc celui d'une femme de même âge de la population générale et la prise en charge de ce risque doit suivre les recommandations habituelles.

* Qui concerne-t-elle ?

Seules les femmes appartenant à une famille pour laquelle la mutation responsable de la prédisposition est connue ont accès au test prédictif.

Il s'agit d'une démarche particulière nécessitant un conseil génétique approprié, dispensé par une équipe pluridisciplinaire et destiné à l'information de chaque femme sur les avantages, inconvénients et limites du test.

La figure 1 présente le protocole proposé depuis 1997 au centre Léon-Bérard aux femmes souhaitant un test prédictif. Il tient compte des recommandations de l'expertise collective FNCLCC-Inserm [1, 2] présentées en encadré, et est conforme au récent décret n° 2000-570 du 23 juin 2000 fixant les conditions de prescription et de réalisation des examens des caractéristiques génétiques.

L'identification « épidémiologique »

* En quoi consiste-t-elle ?

Elle consiste pour une femme donnée en la quantification de son risque de cancer du sein par un calcul qui, schématiquement, tient compte, en fonction de son âge et des données familiales :

- de la probabilité qu'elle ait hérité du gène BRCA1 ou 2 muté suspecté dans la famille ;

- du risque de cancer du sein correspondant, en cas de prédisposition héréditaire.

* Qui concerne-t-elle ?

L'estimation probabiliste du risque de cancer du sein va concerner toute femme pressentie porteuse d'une prédisposition héréditaire au cancer du sein et pour laquelle la mutation responsable n'a pu être identifiée dans sa famille. Dans l'état actuel des connaissances, ce problème peut se rencontrer dans deux situations :

- l'impossibilité de faire la recherche en l'absence de prélèvements sanguins disponibles : c'est le cas si toutes les personnes atteintes de cancer sont décédées ou refusent la prise de sang ;

- la non-détection d'une mutation de BRCA1 et BRCA2 à l'issue des analyses moléculaires : elle peut être en relation avec le manque de sensibilité des méthodes employées ou à l'implication d'un autre gène non encore découvert.

Dans ces familles, les tests prédictifs ne sont pas réalisables et l'identification des femmes à haut risque de cancer ne peut s'appuyer que sur une estimation du risque d'avoir hérité de la mutation suspectée dans la famille. Certains logiciels permettent le calcul précis de cette probabilité, calcul qui nécessite d'établir un arbre généalogique décrivant en détail la famille, et notamment les âges au diagnostic des personnes atteintes et les âges courants des autres membres [15].

Une illustration du calcul de ces probabilités est présentée dans les figures 2 et 3. Les calculs ont été effectués à partir du programme Mendel [16], inclus dans la version 3 du logiciel Cyrillic© (Cherwell Scientific Ltd), assumant une fréquence génique de 0,003 et utilisant les vecteurs de pénétrance estimés par Claus et al. [17].

La figure 2 présente une histoire familiale très évocatrice d'une prédisposition héréditaire (un cas de cancer de l'ovaire et 2 cas de cancer du sein précoces chez des apparentées au premier degré).

Schématiquement, pour une femme âgée entre 20 et 30 ans, deux situations correspondent à un risque élevé de cancer du sein :

- elle est apparentée au premier degré (fille ou sœur) à une personne atteinte de cancer du sein (ou de l'ovaire) dans la branche d'hérédité concernée : la probabilité théorique d'avoir hérité du gène muté est proche de 50 % (cf. femme n° 1) ;

- elle est apparentée au second degré, par l'intermédiaire d'un homme indemne, à une femme atteinte de cancer du sein ou de l'ovaire : par exemple la fille d'un frère. Le risque d'avoir hérité d'un gène muté est de ou voisin de 25 % (cf. femme n° 6).

Pour une femme plus âgée, la probabilité d'avoir hérité du gène muté dans les deux situations décrites diminue avec l'âge pour atteindre une valeur faible après 60 ans
(cf. femme n° 8).

En revanche, un homme aura, quel que soit son âge, une probabilité de porter le gène muté identique à celle d'une femme de 30 ans (cf. hommes n° 4 et n° 5).

En conséquence, une femme de 30 ans apparentée au second degré à un cas de cancer, par une femme indemne de tumeur, a une probabilité d'avoir hérité du gène muté toujours inférieure à 25 %. De plus, ce risque diminue encore avec l'âge croissant de la femme. Dans cette situation, la femme n'est pas reconnue à risque majeur de cancer du sein (cf. femme n° 9).

La figure 3 présente une situation familiale intermédiaire (2 cas de cancer du sein avant 50 ans) où la probabilité d'une prédisposition héréditaire est moindre, proche de 50 %.

Les femmes indemnes, apparentées au premier degré à une personne atteinte, ont une probabilité différente d'avoir hérité du gène muté qui est fonction de leur âge : la femme n° 1 âgée de 34 ans a une probabilité de 26 % alors que la femme n° 8 âgée de 60 ans a un risque qui devient égal à 14 %.

Prise en charge des femmes reconnues à risque héréditaire de cancer du sein

L'expertise collective FNCLCC-Inserm a proposé deux stratégies de prévention possibles pour les femmes identifiées à risque héréditaire de cancer du sein [1, 2] :

- le dépistage précoce par mammographie associé à la surveillance clinique a pour objectif de détecter plus tôt un cancer afin d'améliorer le pronostic de la patiente ;

- la chirurgie prophylactique permet de réduire le risque de survenue de cancer.

Les autres options de prévention étudiées n'ont pas été retenues par les experts, et en particulier la chimioprévention par tamoxifène. La nécessité d'attendre les résultats de l'ensemble des études internationales en cours a été rappelée pour connaître plus précisément les effets bénéfiques et iatrogènes de cette approche [18]. Cependant, les experts ont surtout motivé leur décision par le risque d'hypersécrétion œstrogénique secondaire à la prise de tamoxifène chez les femmes non ménopausées. Son utilisation après la ménopause est d'intérêt moindre puisqu'un nombre important de femmes auront déjà développé un cancer du sein avant 50 ans.

Concernant les deux options retenues, le dépistage et la chirurgie, le rapport bénéfice/risque de chacune d'entre elles reste à établir précisément. En effet, on peut attendre de la chirurgie prophylactique un bénéfice supérieur au dépistage mammographique, surtout si l'acte est réalisé avant 40 ans [19, 20]. En revanche, les conséquences physiques et psychologiques sont plus importantes puisque l'intervention recommandée est la mammectomie totale bilatérale qui permet une résection suffisante de la glande mammaire (à la différence de la mammectomie sous-cutanée). Une reconstruction immédiate doit être néanmoins associée.

Ainsi, deux stratégies de prévention aux modalités et conséquences très différentes sont proposées aux femmes. Le choix pour l'une ou l'autre est de ce fait difficile, la prise en charge des femmes est délicate et les experts ont souhaité en définir les grands principes.

Les conditions de réalisation de la chirurgie prophylactique font l'objet de dispositions particulières et ses indications restent limitées. Selon les experts, la chirurgie prophylactique est envisageable pour toute femme dont le risque de développer un cancer du sein lié à une mutation de BRCA1 ou BRCA2 est de plus de 60 %, ce qui restreint l'indication aux femmes jeunes identifiées porteuses d'une mutation germinale de BRCA1 ou BRCA2. De plus, elle ne doit pas être réalisée avant l'âge de 30 ans. Il est également précisé que l'intervention doit être précédée d'une information complète de la femme, en particulier sur la rançon cicatricielle et le risque tumoral résiduel, suivie d'un délai de réflexion d'au moins 6 mois.

Par ailleurs, le choix de la chirurgie ou du dépistage doit être éclairé par la transmission d'informations précises sur l'efficacité et les inconvénients attendus de chaque procédure et guidé par la discussion avec l'onco-généticien et les médecins traitants dans un cadre pluridisciplinaire dont l'importance a été rappelé. Les experts ont surtout précisé que la prise en charge devait être individualisée et que la personne elle-même devait jouer le rôle le plus important dans le choix des différentes stratégies de prise en charge. En dernier lieu, la décision doit rester un choix personnel permettant à chaque femme d'intégrer sa propre perception du risque de cancer et de sa gravité, liée notamment à son expérience familiale de la maladie.

Encore peu de données sont disponibles sur la proportion de femmes qui optent pour la chirurgie mammaire préventive. Une étude récente réalisée en Hollande rapporte un taux de 51 % chez des femmes identifiées porteuses d'une mutation du gène BRCA1 ou BRCA2 [21]. En France, les taux d'acceptabilité de la mastectomie préventive sont estimés à 33 % globalement et à moins de 10 % si l'âge auquel elle est proposée est de 35 ans ou moins [22]. Dans notre pays, la chirurgie est d'abord vécue comme une mutilation avant d'être perçue comme un moyen de prévention, d'où les réticences des femmes et des médecins pour cette stratégie [23].

Actuellement, en France, le dépistage par mammographie est largement utilisé puisque les femmes concernées par un risque héréditaire de cancer du sein semblent s'orienter majoritairement vers ce moyen de prévention. Une étude préliminaire réalisée au sein du groupe Génétique et Cancer (GGC) de la FNCLCC a montré que 90 % des femmes issues de familles reconnues à risque héréditaire de cancer du sein étaient suivies par mammographie avec, pour 80 % d'entre elles, des modalités de dépistage (âge de début et/ou rythme des examens) non conformes aux recommandations [24].

Dans ce contexte, il est essentiel de diffuser et d'expliquer les recommandations de l'expertise Inserm-FNCLCC pour le dépistage par mammographie chez les femmes à haut risque.

Le dépistage du cancer du sein par mammographie chez les femmes à haut risque

Principe chez les femmes jeunes

L'efficacité du dépistage de masse par mammographie est prouvée chez les femmes de plus de 50 ans réalisant un cliché unique, oblique externe, tous les 2 à 3 ans, la réduction de mortalité atteignant 30 % ou plus [25, 26].

Pour les femmes entre 40 et 50 ans, les résultats sont encore discordants, phénomène en partie lié à l'hétérogénéité des protocoles, pour le type et le rythme des clichés notamment [27]. Cependant, les programmes randomisés étudiés par méta-analyses ont montré une réduction significative de la mortalité proche de 20 % au bout de 10 ans : de 18 % [28] à 24 % [29]. Pourtant, le dépistage de masse par mammographie dans cette tranche d'âge reste encore controversé [30, 31] et les recommandations nationales non unanimes. Les opposants au dépistage mettent en avant un équilibre risque/bénéfice moins favorable dans cette tranche d'âge [32, 33].

Il faut admettre la sensibilité en théorie moindre du dépistage chez les femmes non ménopausées [34, 35] en raison de :

- la plus forte proportion de femmes ayant des seins denses (près de 60 %) gênant la lecture des clichés [36] ;

- le taux plus élevé de tumeurs radiotransparentes, non visibles à la mammographie [37] ;

- l'évolution souvent plus rapide des cancers survenant avant la ménopause [38].

Les problèmes liés à un manque de spécificité avec un nombre majoré de faux positifs sont également soulignés. Le taux de cancers in situ est plus élevé pouvant refléter la détection de cancers très précoces, mais aussi celle de tumeurs qui n'auraient pas évolué vers un cancer invasif (surdiagnostic) [39, 40].

Pour améliorer la sensibilité, la plupart des équipes recommandent la pratique de mammographies annuelles de type « diagnostic », couplée à un examen clinique des seins et à une échographie en cas de densité mammaire importante [27, 41].

Chez les femmes de moins de 40 ans, aucun programme de dépistage de masse n'a été évalué en raison du faible risque de cancer du sein dans cette tranche d'âge. Certaines études ciblées sur des femmes ayant des antécédents familiaux de cancer du sein ont pu montrer la capacité de la mammographie à détecter des cancers non palpables de petite taille et/ou in situ [42-45]. Aucune ne fait pour l'instant la preuve de l'efficacité de cette procédure en termes de réduction de mortalité par cancer du sein.

Les femmes à risque de cancer du sein en raison d'une prédisposition héréditaire peuvent être atteintes jeunes puisque un cancer sur deux va survenir avant 50 ans dans cette population. Toute procédure de surveillance les concernant doit donc débuter tôt, entre 20 et 30 ans, à un âge où la proportion de seins denses est la plus élevée [36].

De plus, beaucoup de travaux étudiant la biologie des tumeurs du sein « héréditaires » tendent à démontrer leur agressivité plus importante (grade histologique plus élevé, notamment quand BRCA1 est impliqué [46]). Peu d'études cependant rapportent un pronostic plus péjoratif de ces cancers [47]. Le rythme de dépistage doit donc être adapté aux particularités de leur histoire naturelle (temps de séjour dans la phase préclinique théoriquement plus court).

Ainsi, la surveillance des femmes à risque héréditaire de cancer du sein par mammographie doit respecter des conditions techniques particulières de façon à rendre optimale la qualité de la procédure et permettre d'obtenir une réduction de mortalité au moins équivalente à celle observée en dépistage de masse chez les femmes entre 40 et 49 ans [31].

Les premières recommandations pour le dépistage dans cette population à haut risque ont été publiées par le consortium américain [48] et, en 1998, par l'expertise collective FNCLCC-Inserm [1, 2].

Recommandations de l'expertise collective FNCLCC-Inserm 1998 [1, 2]

Les experts français ont proposé en 1998 une stratégie de dépistage par mammographie, mais ils ont cependant souligné l'absence de données prouvant l'efficacité de ce type de dépistage dans une population à haut risque, et en particulier avant l'âge de 40 ans.

Pour cette raison, la pratique du dépistage doit respecter certaines conditions :

- le dépistage va concerner les femmes reconnues formellement ou pressenties porteuses d'une prédisposition héréditaire, définies comme ayant un risque de plus de 25 % d'avoir un gène de prédisposition muté. Dans cette population à haut risque, l'âge de début du dépistage est de 30 ans, voire plus tôt selon l'histoire familiale (5 ans avant l'âge du cancer du sein le plus précoce dans la famille) ;

- les modalités de réalisation du dépistage visent à garantir une sensibilité et une spécificité suffisantes de la procédure : mammographies bilatérales annuelles associées à un examen clinique, deux incidences par sein (face et oblique externe), première lecture immédiate permettant de décider d'une incidence supplémentaire ou d'une échographie, comparaison systématique avec les clichés antérieurs, échographie systématique si la mammographie est jugée insuffisante ou pour évaluer une anomalie clinique, deuxième lecture systématique, pratique d'une mammographie avant une grossesse si possible et dans les 6 mois du post partum, en cas d'anomalie douteuse (catégorie 3 à 5 de l'American College of Radiology) : décision d'effectuer une biopsie ou de surveiller prise de manière collégiale, poursuite de la surveillance tant que le gain espéré n'est pas compromis par l'espérance de vie limitée des femmes suivies (pathologie ou vieillissement). En pratique, les examens doivent être pratiqués dans des centres ayant une expérience et une pratique suffisantes des examens sénologiques et ayant adhéré à un centre assurant le contrôle de qualité. De plus, entre deux mammographies de dépistage, la pratique d'un ou deux examens cliniques des seins est recommandée de façon à détecter précocement une éventuelle tumeur de l'intervalle.

- Enfin, les femmes auxquelles cette stratégie est proposée doivent recevoir une information complète et connaître les limites de la méthode. En particulier, les femmes qui débutent tôt, vers 30 ans, le dépistage doivent savoir que malgré l'absence de certitude concernant son efficacité, cette procédure est jugée capable de réduire le risque de décès lié au cancer du sein, que pour être efficace le dépistage doit être régulier, qu'une anomalie clinique perçue même peu de temps après un examen de dépistage normal doit conduire à consulter son médecin qui jugera de la nécessité de réaliser de nouveaux examens d'imagerie, que certaines équipes, s'appuyant sur l'étude de modèles cellulaires, craignent une augmentation de cancers radio-induits [49, 50].

Synthèse et perspectives

Les recommandations des experts français concernant le dépistage par mammographie chez les femmes reconnues à risque héréditaire de cancer du sein diffèrent peu de celles du groupe d'experts américains et sont similaires à celles de la plupart des autres pays européens [51, 52]. La mammographie bilatérale annuelle est l'examen de référence auquel un examen clinique doit être associé. L'échographie mammaire apporte un complément utile.

Si les conditions de réalisation des mammographies sont respectées, le dépistage annuel débuté à l'âge de 30 ans peut réduire le risque de décès par cancer du sein d'au moins 20 % avec un ratio risque/bénéfice favorable [53]. Cependant, les programmes de dépistage par mammographie ciblées sur les femmes à haut risque doivent être évalués pour connaître leur efficacité réelle en termes de sensibilité, de spécificité mais aussi de mortalité (l'absence d'études randomisées posant pour ce critère un problème).

Les résultats préliminaires d'un programme de dépistage annuel réalisé en Hollande ont été récemment publiés [54] et révèlent l'existence de cancers de l'intervalle dans une cohorte de 128 femmes porteuses d'une mutation d'un gène BRCA1 ou 2 (sensibilité globale de 56 %, 9 cancers au total). Il convient d'attendre des résultats à plus long terme ou ceux d'autres programmes en cours pour conclure de façon plus définitive sur un manque de sensibilité de la mammographie. Cependant, les causes des « faux négatifs » observés doivent être étudiées pour savoir s'ils sont liés à un manque de sensibilité de la mammographie (en raison d'une densité mammaire importante ou de tumeurs peu radio-opaques) ou correspondent à des cancers à développement rapide (index de prolifération élevé).

Dans la première hypothèse, on peut espérer que d'autres techniques d'imagerie encore considérées comme expérimentales dans le dépistage mammaire mais potentiellement plus sensibles telles que l'IRM [55, 56] apporteront un bénéfice supplémentaire.

Dans le second cas, il conviendrait d'augmenter la fréquence des examens. Il faudrait alors s'interroger sur la pertinence d'une telle stratégie et vérifier son impact réel sur la mortalité pour différencier un impact réel sur le pronostic ou une simple avance au diagnostic sans modification de l'histoire naturelle du cancer. Dans une telle situation, la discussion sur l'alternative dépistage-chirurgie pourrait conduire à une prise de décision différente chez certaines femmes.

Parmi les autres techniques de dépistage en développement, certaines pourraient améliorer la spécificité : l'IRM serait capable de réduire le nombre de biopsies et de faciliter la recherche de cancers multifocaux et l'échographie doppler couleur sous produit de contraste pourrait faciliter les prélèvements écho-guidés. D'autres sont susceptibles de limiter les risques du dépistage : le diagnostic électrophysiologique qui n'utilise pas les radiations ionisantes ouvre des perspectives intéressantes dans cette voie.

Il convient enfin de souligner que les recherches doivent concerner aussi la chimioprévention qui est une approche très séduisante puisque susceptible de réduire le risque de survenue du cancer sans les conséquences connues de la chirurgie. Dans la perspective d'un traitement qui doit être utilisé chez des femmes jeunes et en théorie sur une longue période, le tamoxifène, malgré les résultats favorables rapportés dans l'essai américain du NSAPB [57], ne semble pas un bon candidat en raison du risque d'hyperœstrogénie en période préménopausique. De plus, dans cet essai, l'effet préventif ne concerne que des cancers hormonodépendants qui semblent peu fréquents chez les femmes porteuses d'une mutation d'un gène BRCA1 ou 2 [58]. Une étude récente rapporte pourtant une réduction du risque de cancer du sein controlatéral chez des patientes porteuses d'une mutation d'un gène BRCA1 ou 2 et ayant été traitées par tamoxifène [59]. Cette étude a pu sélectionner préférentiellement des femmes ayant eu un cancer du sein hormonodépendant, donc non représentatives des cas observés chez les femmes porteuses d'une mutation BRCA1 ou 2. Dans l'attente de données complémentaires et/ou confirmatives, la prudence doit rester de rigueur quant à l'utilisation du tamoxifène en prévention chez les femmes à risque héréditaire de cancer du sein. D'autres agents de chimioprévention, en cours de développement, pourraient s'avérer prometteurs [60].

L'expertise collective FNCLCC-Inserm : risques héréditaires du cancer du sein et de l'ovaire : quelle prise en charge ?

À la demande et en partenariat avec la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer (FNCLCC), l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a réuni un groupe d'experts français afin d'établir des recommandations concernant la prise en charge des femmes ayant un risque héréditaire de cancer du sein et de l'ovaire.

Pendant 18 mois, entre 1995 et 1997, 14 experts ont analysé plus de 3 500 articles de la littérature internationale au cours de 11 réunions de travail. Des experts supplémentaires ont été consultés ou auditionnés sur des points spécifiques et 5 autres experts ont critiqué la version initiale du rapport de synthèse. La version finale du rapport complet a été publiée aux Éditions Inserm [1] et a fait également l'objet d'une publication dans le Bulletin du Cancer [2].

L'expertise collective est destinée essentiellement à la communauté médicale amenée à prendre en charge les personnes présentant un risque accru, d'origine génétique, de développer un cancer du sein et/ou de l'ovaire. Elle analyse et présente une synthèse des points suivants :

- la situation sur les plans épidémiologique, clinique et génétique,

- la consultation d'oncologie génétique,

- la prise en charge de deux situations radicalement différentes : celle des femmes déjà atteintes de cancer et celle des femmes indemnes (notamment, stratégies de chirurgie prophylactique et de dépistage).

Les membres permanents de l'expertise collective étaient :

- Nicole Alby, psychologue, Ligue nationale contre le cancer, Paris

- Alain Brémond, chirurgien et organisateur des campagnes de dépistage, professeur des Universités, centre Léon-Bérard, Lyon

- Jacques Dauplat, chirurgien, professeur des Universités, centre Jean-Perrin, Clermont-Ferrand

- François Eisinger, rapporteur du groupe d'expertise, interniste, praticien hospitalier, Inserm CRI 9703, Institut Paoli-Calmettes, Marseille

- Marc Espié, oncologue médical, maître de conférences des Universités, hôpital Saint-Louis, Paris

- Josué Feingold, président du groupe d'expertise, pédiatre et généticien, directeur de recherche Inserm, Unité 155, Paris

- Paul Janiaud, directeur du SC15, Inserm, Créteil

- Frédérique Kutten, endocrinologue, professeur des Universités, hôpital Necker, Paris

- Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste, psychiatre, professeur des Universités, Louvain, Belgique

- Jean-Pierre Lefranc, chirurgien, professeur des Universités, hôpital de La Salpêtrière, Paris

- Jeanine Pierret, sociologue, directeur de recherche CNRS, CNRS-Inserm Unité 304, Paris

- Hagay Sobol, généticien, praticien hospitalier, Inserm CRI 9703, Institut Paoli-Calmettes, Marseille

- Dominique Stoppa-Lyonnet, généticienne, praticien hospitalier, Institut Curie, Paris

- Dominique Thouvenin, juriste, professeur des Universités, directeur du Centre d'étude du vivant, Université Paris VII, Paris

- Henri Tristant, radiologue, Paris

REFERENCES

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2. Eisinger F, Alby N, Bremond A, Dauplat J, Espie M, Janiaud P, et al. Expertise collective Inserm-FNCLCC : recommandations portant sur la prise en charge des femmes ayant un risque d'origine génétique de développer un cancer du sein et/ou de l'ovaire. Bull Cancer 1999 ; 86 : 307-13.

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