ARTICLE
Relation protéine ATM-cancer du sein
Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme
en Occident. Le sein est composé de tissu épithélial
glandulaire, élément fonctionnel, et de tissu conjonctif
plus ou moins fibreux. Ses affections bénignes ou malignes touchent
le plus souvent le tissu épithélial, composé de lobules
mammaires et du système canalaire collecteur. Parmi les tumeurs
épithéliales mammaires, on distingue les carcinomes canalaires
et lobulaires in situ ou invasifs. Il semblerait que 30 à
50 % des femmes avec un diagnostic de carcinome canalaire in situ
développent ultérieurement un cancer du sein invasif [1].
Environ 5 à 10 % des cancers du sein correspondent à des
formes familiales, impliquant des gènes comme BRCA1, BRCA2
ou TP53. Les 90 à 95 % restant pourraient être associés
à des gènes de plus faible pénétrance, mais
fréquemment mutés dans la population générale.
Le gène ATM, muté dans l'ataxie télangiectasie
(AT), est un gène candidat à la susceptibilité de
développer un cancer du sein. L'AT est une maladie rare autosomale
et récessive qui affecte une naissance sur 40 000 à 100
000. Elle est caractérisée par une dégénérescence
cérébelleuse progressive, des télangiectasies oculaires,
un déficit immunitaire, un vieillissement prématuré,
une prédisposition aux cancers et une hypersensibilité aux
rayonnements ionisants. La relation ATM-cancer du sein a été
établie par plusieurs études épidémiologiques,
menées dans des familles de sujets atteints d'AT, qui ont montré
que les femmes atteintes d'AT hétérozygotes avaient un risque
3 à 4 fois plus élevé de développer un cancer
du sein que les femmes de la population générale [2-4].
Considérant que les sujets atteints d'AT hétérozygotes
pourraient représenter 1 % de la population, des mutations du gène
ATM pourraient être retrouvées dans environ 5 à
10 % de tous les cas de cancers du sein.
Chez les enfants atteints d'AT, 70 % des mutations détectées
sont tronquantes. Cependant, l'utilisation de techniques de détection
de mutations variées, autres que le test de protéines tronquées
qui est souvent utilisé pour étudier le gène ATM
et qui ne détecte que les mutations tronquantes, a révélé
la présence de nombreux polymorphismes ou variants rares pouvant
entraîner un changement d'acide aminé dans la protéine
ATM. Il apparaît maintenant clairement deux classes de mutations
ATM : les mutations tronquantes associées au phénotype
AT classique à l'état homozygote, et les mutations faux-sens
qui, à l'état hétérozygote et homozygote,
pourraient prédisposer au cancer [5]. Par exemple, il a été
montré dans deux familles anglaises de sujets atteints d'AT que
la mutation faux sens 7271T => G, à l'état hétérozygote
et homozygote, était associée à un risque plus élevé
de développer un cancer du sein (RR = 12,7 ; p = 0,0025) et à
l'apparition d'une dégénérescence cérébelleuse
moins sévère que celle normalement observée dans
le phénotype AT classique [6].
De nombreux polymorphismes ou variants rares du gène ATM
ont été mis en évidence dans des cas de cancer du
sein (pour revue [7]). Cependant, à ce jour, la fréquence
de ces altérations nucléotidiques dans la population générale
n'est pas connue et leurs conséquences sur la fonction de la protéine
ATM restent à établir. En effet, il est possible que des
variants peu fonctionnels soient exprimés à un taux normal,
contrairement aux protéines tronquantes qui sont instables. Ces
variants pourraient alors entrer en compétition avec la protéine
sauvage pour exprimer leur fonction, et ainsi entraîner un phénotype
cellulaire dominant négatif. Ce phénotype pourrait être
associé à un risque plus élevé de développer
un cancer du sein et peut-être aussi à une radiosensibilité
accrue. En effet, 10 à 15 % des patientes atteintes d'un cancer
du sein et soumises à une radiothérapie développent
des réactions tissulaires anormales précoces ou tardives.
La protéine ATM
La protéine ATM est une protéine kinase de 370 kDa impliquée
dans la détection et la signalisation des cassures double-brin
de l'ADN. Ces cassures peuvent apparaître de manière endogène
au cours de la méiose ou de la recombinaison V(D)J des gènes
codant pour les récepteurs des immunoglobulines, ou après
une exposition à des rayonnements ionisants. En réponse
aux dommages de l'ADN, l'activité kinase de la protéine
ATM augmente, ATM est capable de s'autophosphoryler et de phosphoryler
de multiples protéines comme p53, c-Abl, RPA, MDM2, Chk2 et p95/nibrine,
jouant un rôle dans le contrôle du cycle cellulaire, la réparation
de l'ADN ou l'apoptose [8-10]. Récemment, des études ont
aussi révélé une interaction fonctionnelle entre
les deux protéines ATM et BRCA1. En réponse à l'irradiation,
ATM phosphoryle BRCA1 en plusieurs sites permettant ainsi sa régulation
directe [11], mais ATM peut également phosphoryler la protéine
CtIP, régulant ainsi indirectement l'activité de BRCA1 [12].
En effet, le complexe CtIP-CtBP interagit normalement avec la protéine
BRCA1 inhibant son activité transactivatrice au niveau de certains
gènes. Après irradiation, la phosphorylation de CtIP par
ATM libère la protéine BRCA1 qui peut alors transactiver
des gènes comme GADD45 et WAF1/CIP1 impliqués
notamment dans la régulation du cycle cellulaire [12]. Cette interaction
fonctionnelle ATM-BRCA1 est encore en faveur d'une implication du gène
ATM dans le développement du cancer du sein (figure
1).
Expression de la protéine ATM dans le
tissu mammaire normal
Trois études [13-15] portant sur l'expression de la protéine
ATM dans le tissu mammaire normal ont été réalisées
à l'aide d'anticorps dirigés contre différents épitopes
de la protéine référencés dans le tableau
I.
La spécificité de ces quatre anticorps a été
validée par western-blot en utilisant des extraits protéiques
issus de cellules AT exprimant une protéine tronquée instable,
comme témoin négatif [14, 16]. Par ailleurs, l'utilisation
des anticorps ATM1 et ATM2 en immunohistochimie a révélé
l'absence de marquage des lymphocytes de rates de patients atteints d'AT,
alors qu'on observait un marquage très positif chez des patients
témoins [15]. Ces trois études décrivent un profil
d'expression de la protéine ATM similaire dans le sein normal :
les cellules épithéliales internes des canaux mammaires
expriment la protéine ATM contrairement aux cellules myoépithéliales
[13-15]. Cela suggère que la protéine ATM ne serait pas
synthétisée de façon constitutive dans tous les types
cellulaires. Cependant, des différences ont été observées
quant à la localisation de la protéine ATM dans les cellules
épithéliales. En effet, Kairouz et al. [14] ont montré,
à l'aide des anticorps ATM4-BA, que sur 36 tissus mammaires non
néoplasiques éloignés de la tumeur initiale, 29 présentaient
un marquage cytoplasmique et 7 un marquage nucléaire. De même,
ces auteurs ont décrit un marquage essentiellement cytoplasmique
en utilisant l'anticorps CT-1, dirigé contre un autre épitope
de la protéine ATM. Notre équipe, en utilisant les anticorps
ATM1 et ATM2 sur 6 échantillons de tissu de sein témoin
issus de réductions mammaires, n'a révélé
qu'un marquage nucléaire des cellules épithéliales
et des lymphocytes avoisinants servant de témoin positif interne
[15]. Le même profil d'expression a été obtenu pour
ces deux anticorps.
Les anticorps ATM4-BA et ATM2 étant dirigés contre des
épitopes localisés dans la même région de la
protéine ATM (tableau I),
le même type de marquage était attendu avec les deux anticorps.
L'explication de cette divergence de résultats n'est pas connue,
mais cela suggère que les deux anticorps pourraient reconnaître
des épitopes différents plus ou moins exposés dans
le noyau ou le cytoplasme. Il est possible également que la zone
entourant l'épitope reconnu par ATM2 subisse des modifications
post-traductionnelles permettant une translocation de la protéine
ATM du noyau vers le cytoplasme, même si, à notre connaissance,
de telles modifications n'ont pas encore été décrites.
De par sa fonction, la protéine ATM est essentiellement localisée
dans le noyau, mais elle a également été mise en
évidence dans le cytoplasme de fibroblastes primaires et de cellules
lymphoblastoïdes [17]. Elle est présente au niveau de vésicules
cytoplasmiques, en association avec la beta-adaptine, où elle jouerait
un rôle dans les mécanismes de transport protéique
[18]. Par ailleurs, elle a été localisée avec la
catalase au niveau des peroxisomes et participerait à la détoxification
des dérivés réactifs de l'oxygène [19].
Expression de la protéine ATM dans les
affections du sein
Dans l'adénose sclérosante, affection bénigne du
sein caractérisée par une prolifération des cellules
épithéliales et myoépithéliales, Clarke et
al. [13] ont montré, à l'aide de l'anticorps CT-1, que
la protéine ATM était exprimée dans les cellules
épithéliales et myoépithéliales. La prolifération
des cellules myoépithéliales est donc associée à
une néosynthèse de la protéine ATM au niveau nucléaire
et cytoplasmique dans ces cellules. Cela suggère que son expression
peut être régulée au niveau transcriptionnel ou traductionnel
dans les cellules myoépithéliales mammaires en prolifération.
Par ailleurs, l'expression de la protéine ATM a été
étudiée dans les carcinomes mammaires par Kairouz et
al. [14] et par notre équipe. En utilisant trois anticorps
différents (ATM4-BA, ATM1 et ATM2), il a été montré
que l'expression de la protéine ATM était plus faible dans
les cellules épithéliales tumorales que dans les cellules
épithéliales du sein normal. En effet, le niveau d'expression
d'ATM varie selon le stade d'agressivité de la tumeur. Il a été
montré que celle-ci était faiblement ou pas du tout exprimée
au niveau nucléaire ou cytoplasmique, dans 23 % (4/17) des carcinomes
canalaires in situ, 33 % (14/42) des carcinomes invasifs et 71
% (10/14) des nodules métastatiques, suggérant ainsi l'implication
de la protéine ATM dans l'évolution des tumeurs mammaires
[14]. De même, notre équipe a montré que la protéine
ATM était peu ou pas exprimée dans 14 sur 27 (52 %) cas
de carcinomes invasifs. Deux cas de carcinomes canalaires in situ
présentaient également une immunoréactivité
faible ou modérée pour la protéine ATM ([15] et résultats
non publiés en collaboration avec A.-L. Børresen-Dale, Norvège).
Parmi ces 29 tumeurs examinées, 8 présentaient un marquage
cytoplasmique mais la réalisation d'un témoin négatif
pour chacune de ces tumeurs (coupe non exposée à l'anticorps
ATM1 ou ATM2) a permis de constater la persistance de ce marquage cytoplasmique
dans les 7 tumeurs et donc de conclure à sa non-spécificité
dans la majorité des cas. Ces deux études suggèrent
donc que la perte d'expression de la protéine ATM est impliquée
dans le développement des cancers du sein sporadiques.
Deux études réalisées par RT-PCR compétitives
ont analysé le taux d'ARN messagers (ARNm) du gène ATM
dans du tissu mammaire normal et tumoral. En corrélation avec les
résultats d'immunohistochimie, Waha et al. [20] ont détecté
un taux d'ARNm du gène ATM significativement plus faible
dans des lésions bénignes et dans des carcinomes mammaires
que dans du sein normal. Au contraire, des résultats différents
ont été obtenus par Kovalev et al. [21] qui n'ont
pas montré de perte d'expression d'ATM dans des cancers du sein,
décrivant même une légère augmentation du taux
d'ARNm du gène ATM dans 7 tumeurs sur 11 par rapport au
tissu non tumoral adjacent. La non-concordance des résultats obtenus
par ces deux groupes ne semble pas être due à un artefact
technique, mais pourrait être imputée au nombre différent
de témoins étudiés, à savoir 4 sur 53 cas
dans la première étude et 29 sur 89 cas, dans la seconde.
La diminution ou la perte d'expression de la protéine ATM, observée
en immunohistochimie dans les tumeurs mammaires, pourrait impliquer plusieurs
mécanismes comme par exemple, la perte d'un allèle du gène
ATM. En effet, des études ont montré une perte d'hétérozygotie
dans environ 40 % des tumeurs du sein au niveau du chromosome 11, et notamment
dans la région 11q22-23 où est situé le gène
ATM. Néanmoins, à ce jour, aucune corrélation
évidente entre une perte d'expression de la protéine ATM
et la délétion d'une copie du gène ATM n'a
été établie [15, 20, 21]. Deux études ont
mis en évidence la perte de l'allèle sauvage ATM
dans des tumeurs mammaires issues de patientes porteuses germinales d'une
mutation tronquante ou d'un variant rare à l'état hétérozygote,
suggérant, là encore, l'implication d'ATM, peut-être
comme gène suppresseur de tumeur, dans le développement
des cancers du sein sporadiques [22, 23].
D'autres mécanismes de régulation transcriptionnelle et
traductionnelle pourraient jouer un rôle potentiel dans la réduction
de l'expression de la protéine ATM. En effet, par analogie avec
ce qui est observé pour ATM, l'expression de l'ARNm et de la protéine
BRCA1 est significativement réduite dans des cas de cancers du
sein sporadiques indépendamment de la présence d'une délétion
au niveau du gène BRCA1 [24, 25]. Dans certains cas, il
a été montré que la diminution de l'expression du
gène BRCA1 était associée à un profil
anormal de méthylation de la région promotrice du gène
ou à une expression allélique préférentielle
[26, 27]. Il serait donc intéressant d'analyser la méthylation
du promoteur du gène ATM dans les tumeurs sporadiques du
sein afin de rechercher une éventuelle corrélation entre
une hyperméthylation du promoteur et la réduction de l'expression
de la protéine ATM.
Expression de la protéine ATM et statut
p53 dans les tumeurs mammaires
Le gène TP53 muté est associé à des formes
familiales de cancer du sein dans le syndrome de Li-Fraumeni. D'autre
part, dans la voie de signalisation des altérations de l'ADN induites
après irradiation, la protéine p53 est située juste
en aval d'ATM ; il nous a donc paru intéressant d'étudier
le statut de ces deux protéines dans la même tumeur. Dans
29 des carcinomes mammaires que nous avons étudiés pour
l'expression de la protéine ATM (voir paragraphe précédent),
la présence d'une p53 mutée a été recherchée
par immunohistochimie (la plupart des protéines mutées sont
stables et peuvent être détectées à l'aide
d'un anticorps anti-p53). Douze tumeurs mammaires sur 29 (41 %) ont présenté
une immunoréactivité p53 et l'analyse par TTGE (temporal
temperature gradient gel electrophoresis) du gène TP53 dans
les 29 tumeurs a révélé que 11 tumeurs sur 12 contenaient
une mutation ([15] et résultats non publiés en collaboration
avec A.-L. Børresen-Dale, Norvège). Le grade avancé
des tumeurs étudiées pourrait expliquer la fréquence
importante de mutations de TP53. En effet, dans la littérature,
15 à 46 % des cas de cancers du sein sporadiques contiendraient
un gène TP53 muté [28]. En étudiant l'expression
respective des deux protéines ATM et p53 dans ces 29 tumeurs mammaires,
il est apparu que 15 tumeurs exprimaient faiblement ATM et 11 contenaient
une p53 mutée avec 4 tumeurs combinant une p53 mutée et
un faible taux de protéine ATM (tableau
II). En résumé, cette étude suggère
que 22 tumeurs sur 29 (76 %) présentent une voie de transduction
du signal ATM/p53 altérée, soit par la présence d'une
p53 mutée, soit par la moindre expression de la protéine
ATM.
En réponse aux rayons ionisants, l'activité kinase de
la protéine ATM augmente permettant la phosphorylation de la protéine
p53 au niveau de la sérine 15 [29], mais également la phosphorylation
d'autres protéines comme Chk2 qui pourra, elle aussi, phosphoryler
p53, au niveau de la sérine 20 [30]. Ces phosphorylations permettent
à p53 d'être stable et active, en tant que facteur de transcription
de gènes comme WAF1/CIP1, GADD45, MDM2, BAX, impliqués
dans le contrôle du cycle cellulaire et l'apoptose. ATM contrôle
également l'activité et la stabilité de p53 en phosphorylant
la protéine MDM2 qui agit comme un répresseur de p53 en
favorisant sa dégradation par les protéasomes, alors que
p53 transactive le gène MDM2 [9, 31, 32]. Ainsi,
ATM est capable de réguler p53 directement ou par l'intermédiaire
de protéines comme Chk2 et MDM2 (figure
1). Dans les cellules AT exposées aux rayonnements ionisants,
l'induction de p53 est réduite et très retardée,
ce qui a pour conséquence un défaut d'arrêt du cycle
cellulaire en G1/S [33] et une accumulation des cellules en phase G2/M
[34]. D'autre part, ATM est aussi impliquée dans la régulation
du cycle cellulaire et la réparation de l'ADN par des voies indépendantes
de p53 faisant intervenir c-Abl, RPA ou p95/nibrine. Donc, en présence
d'une très faible quantité de protéine ATM et/ou
d'une protéine p53 mutée, l'activité de ces deux
protéines multifonctionnelles est dérégulée,
entraînant une défaillance des mécanismes de réponse
cellulaire aux altérations de l'ADN et une instabilité génomique
qui pourrait participer au développement tumoral mammaire.
Le rôle de la protéine ATM dans le maintien de l'intégrité
du génome en tant que « caretaker » semble donc
être un facteur important dans le développement des cancers
sporadiques du sein. L'expression d'autres protéines impliquées
dans la réparation de l'ADN (BRCA1, hRAD51) est également
diminuée dans les cancers du sein sporadiques [35]. Il serait donc
intéressant d'étudier, en parallèle, l'expression
d'ATM et de ces protéines dans un grand nombre de cas de cancers
du sein afin de déterminer s'il existe une corrélation avec
le phénotype de radiosensibilité observé chez un
nombre non négligeable de patientes atteintes d'un cancer du sein.
CONCLUSION Remerciements.
Nous remercions l'Association pour la recherche sur le cancer et le
Comité départemental de la Drôme de la Ligue nationale
contre le cancer pour leur soutien financier, ainsi que les docteurs Olga
Sinilnikova, Pierre Hainaut et Jacques-Olivier Bay pour la relecture du
manuscrit. REFERENCES
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