ARTICLE
Les événements cellulaires majeurs, croissance, différenciation
ou apoptose, sont médiés par un ensemble de signaux acheminés
vers le noyau selon différentes voies de transduction mettant en
jeu une machinerie enzymatique complexe. La compréhension de ces
mécanismes et de leur dysfonctionnement au sein de certaines maladies
a permis de nouvelles approches thérapeutiques.
Ainsi, des inhibiteurs de plus en plus sélectifs d'une activité
enzymatique donnée ont été développés
par l'industrie pharmaceutique. Dérivé des 2-phénylamino-pyrimidines,
l'inhibiteur de tyrosine kinase CGP57148 (signal transduction inhibiteur
571 ou STI571) fait l'objet d'études cliniques de phases I-III
dans la leucémie myéloïde chronique (LMC).
Syndrome myéloprolifératif rare, la LMC évolue,
après une phase chronique de 3 à 4 ans et une phase accélérée
de transition d'une durée variable, vers une leucémie aiguë
rapidement mortelle [1].
La prolifération myéloïde est monoclonale, issue
d'une cellule souche hématopoïétique pluripotente,
et caractérisée par un marqueur chromosomique spécifique
des cellules leucémiques : le chromosome Philadelphie (Ph). Il
résulte d'une translocation réciproque entre les bras longs
des chromosomes 9(q34) et 22(q11) dont l'équivalent moléculaire
est le réarrangement de deux gènes cellulaires ubiquitaires
BCR et ABL en un gène de fusion fonctionnel BCR-ABL,
traduit en une protéine à activité tyrosine kinase,
acteur central de la transformation maligne.
Réarrangement
BCR-ABL
Découvert en 1960 par Nowell et Hungerford [2], le chromosome
Ph est présent dans près de 95 % des LMC et 15 % des leucémies
aiguës lymphoblastiques. Les circonstances de survenue d'un tel accident
moléculaire restent inconnues. L'exposition à des radiations
ionisantes a été retrouvée comme facteur de risque
à part entière de LMC. La proximité des deux gènes
dans les cellules CD34+ est probablement un facteur favorisant
[3]. Cependant, ce réarrangement moléculaire acquis et spécifique
ne paraît pas seul en cause dans la genèse de la maladie,
la détection de transcrits de BCR-ABL chez des sujets sains
n'étant pas exceptionnelle.
Identifié dans les années 1980, sa responsabilité
directe dans la LMC n'a été démontrée qu'en
1990 dans des modèles murins [4]. Deux gènes sont impliqués
(figure 1) :
- Le gène ABL, homologue de l'oncogène v-abl
présent dans le génome du rétrovirus leucémogène
murin (virus d'Abelson), c-abl, situé sur le bras long du
chromosome 9, s'étend sur 230 kb et comprend, de l'extrémité
5' centromérique vers l'extrémité 3', deux exons
alternatifs (Ia et Ib) séparés par un intron de 200 kb où
se produisent la grande majorité des points de cassure, et dix
exons numérotés de 2 à 11. Deux transcrits sont retrouvés
(intégrant Ia ou Ib) et traduits en deux protéines voisines
d'environ 145 kDa à activité tyrosine kinase, qui comprennent,
de l'extrémité N-Ter vers C-Ter, un domaine SH3 (impliqué
dans les interactions protéine-protéine), un domaine SH2
(de liaison à des résidus tyrosine phosphorylés),
un domaine SH1 (support de l'activité catalytique), trois séquences
riches en proline susceptibles d'interagir avec d'autres domaines SH3,
une séquence de localisation nucléaire et des domaines de
liaison à l'ADN et à l'actine. De distribution ubiquitaire,
ABL interviendrait comme régulateur négatif du cycle
cellulaire.
- Le gène BCR, identifié à partir du chromosome
Ph et situé sur le bras long du chromosome 22, s'étend sur
135 kb et comprend 23 exons. Il est transcrit en deux ARNm (de 4,5 et
6,7 kb) et traduit en une protéine de 160 kDa présentant,
de l'extrémité C-Ter vers N-Ter : un domaine d'oligomérisation,
une séquence interagissant peut-être avec des domaines SH2
par le biais d'un résidu tyrosine (Tyr 177), une région
à activité sérine-thréonine kinase, une région
d'homologie avec Rho-GEF d'échange GDP/GTP, une région impliquée
dans les liaisons lipidiques calcium-dépendantes et un domaine
à activité GTPase susceptible d'interagir avec Rac. De distribution
ubiquitaire, sa localisation cytoplasmique, puis périchromosomique
lors de la mitose, suggère un rôle non élucidé
au cours du cycle cellulaire (figure
2).
Plusieurs réarrangements ont été décrits,
dépendants de la localisation des points de cassure respectifs
de BCR et d'ABL, à l'origine du gène chimérique
BCR-ABL. Les points de cassure se situent le plus souvent :
- pour BCR, dans la région M-BCR entre les exons b2 et
b3 ou b3 et b4 (correspondant aux exons 13, 14, 15),
- pour ABL, entre les deux exons alternatifs Ia et Ib.
Deux transcrits correspondant (b3a2 et b2a2) sont traduits en deux protéines
de 210 kDa voisines, différant de seulement 25 acides aminés.
Soixante pour cent des LMC présentent un transcrit b3a2, 30 % un
transcrit b2a2, et dans 5 à 10 % des cas un double transcrit b3a2/b2a2.
D'autres réarrangements plus rares ont été mis
en évidence avec des points de cassure situés soit en amont
de M-BCR dans la région m-BCR (transcrit e1a2 traduit
en une protéine de 190 kDa retrouvée dans 10 à 20
% des leucémies aiguës lymphoblastiques), soit en aval dans
la région µ-BCR (transcrit e19a2 traduit en une protéine
de 230 kDa retrouvé dans certaines LMC où il témoigne
d'une moindre évolutivité).
Des travaux de mutagenèse dirigée ont permis d'identifier
au sein de l'oncoprotéine BCR-ABL les principaux domaines impliqués
dans la transformation cellulaire :
- le domaine SH1, support de l'activité tyrosine kinase d'ABL,
responsable de la phosphorylation sur des résidus tyrosine de substrats
multiples tels que CRKL, CBL, STAT5..., joue un rôle central dans
les processus de prolifération et d'apoptose ;
- le domaine d'oligomérisation permettant l'activation constitutive
de la kinase d'ABL par le biais de réactions de phosphorylation
croisées ;
- le domaine de liaison à l'actine responsable de la localisation
cytoplasmique de BCR-ABL ;
- le résidu tyrosine en position 177 permettant l'interaction
de BCR-ABL avec différentes protéines adaptatrices via
leur domaine SH2 ;
- le rôle d'autres domaines, tels que SH3 (régulateur potentiel
de l'activité kinase par le biais de protéines inhibitrices)
ou SH2, reste à préciser.
Conséquences cellulaires
de BCR-ABL
L'étude des substrats de BCR-ABL a permis d'identifier les voies
de transduction du signal activé par l'oncoprotéine. Bien
que difficilement individualisables de par leur caractère souvent
redondant et l'existence de complexes multiprotéiques associant
diverses protéines adaptatrices communes, leur désorganisation
par BCR-ABL est à la base des principaux effets cellulaires observés
(figure 3)
Croissance et prolifération
L'indépendance de lignées cellulaires transfectées
par BCR-ABL vis-à-vis de certains facteurs de croissance
tels que l'IL3 ou le GM-CSF est un phénomène central [5].
Néanmoins, la persistance au sein de cellules primaires Ph+
d'une régulation de l'hématopoïèse suggère
que la capacité mitogénique de BCR-ABL résulte en
grande partie de l'activation dérégulée de voies
de transduction du signal normalement « empruntées »
par les cytokines. Plusieurs voies de transduction sont impliquées
:
- La voie Ras, appartenant à la famille des petites protéines
G. Ras est dans sa forme active recrutée à la membrane et
liée au GTP. Son activation par BCR-ABL peut être directe
(séquence : phosphorylation de Tyr177, liaison à GRB2, puis
complexe GRB2-SOS activateur) ou indirecte par l'intermédiaire
de protéines adaptatrices substrats de BCR-ABL (Shc ou CRKL par
exemple). La transcription de gènes cibles fait ensuite intervenir
deux voies effectrices possibles : la cascade enzymatique des MAP kinases
et/ou les SAP kinases.
- La voie JAK-STAT, indépendante de la voie Ras, est impliquée
dans la signalisation de nombreuses cytokines hématopoïétiques.
Elle repose sur l'activation de tyrosine kinase, les Janus kinases, activant
à leur tour par phosphorylation les protéines STAT (signal
transducer and activator of transcription). Cette voie est activée
par la phosphorylation directe de STAT5 par BCR-ABL.
- D'autres voies de signalisation (PI3kinase, c-Myc) participent à
l'effet prolifératif de BCR-ABL.
Effet anti-apoptotique
L'accumulation de cellules matures Ph+ au cours de la phase
chronique de la LMC et l'inhibition de l'apoptose induite par des lésions
expérimentales de l'ADN ou des agents chimiothérapeutiques
dans les cellules BCR-ABL+ témoignent de cet effet anti-apoptotique.
Les mécanismes d'inhibition de l'apoptose par l'oncogène
sont multiples et imparfaitement compris.
BCR-ABL bloquerait le relargage du cytochrome C de la mitochondrie vers
le cytosol, empêchant ainsi l'activation des caspases [6]. Cet effet
serait médié par les protéines de la famille BCL2
(BAD, BCL2, BCLXL). BCR-ABL, via des protéines adaptatrices
(GRB2, SHC, CRKL) et par l'intermédiaire de Ras et/ou de la PI3kinase,
activerait une sérine-thréonine kinase (Akt), maintenant
ainsi BAD phosphorylé et donc inactif, ce qui régulerait
positivement BCL2.
Altérations des propriétés
d'adhésion
Les molécules d'adhésion jouent un rôle essentiel
dans la régulation de l'hématopoïèse par le
micro-environnement médullaire. Gordon et al. [7] ont montré
que les progéniteurs Ph+ de LMC présentaient
un défaut d'adhésion au stroma médullaire, échappant
ainsi en grande partie à cette régulation.
Leur étude phénotypique retrouve principalement un défaut
d'expression de LFA3 ainsi qu'un dysfonctionnement dans la signalisation
induite par les intégrines (intégrine ß1 notamment).
D'autres molécules, telles que la L-sélectine, le CD44 ou
le CD56 (N-CAM), pourraient être anormalement exprimées par
les cellules Ph+.
La responsabilité de BCR-ABL dans l'altération de ces
propriétés est probablement directe. En effet, de nombreuses
protéines impliquées dans la signalisation induite par ces
molécules, qu'elles soient adaptatrices comme CRKL ou appartenant
au cytosquelette comme la paxilline, la talline ou la kinase d'adhésion
focale (FAK), sont constitutivement activées par la kinase de BCR-ABL
[8].
BCR-ABL désorganise donc de multiples voies de signalisation.
La pérennisation d'un tel dysfonctionnement à l'échelle
cellulaire est également liée à la dégradation
de protéines inhibitrices induites, par l'oncoprotéine.
Dai et al. [9] ont ainsi montré que BCR-ABL activait la
dégradation, apparemment sélective et dépendante
de l'activité kinase, de protéines interagissant avec ABL
(ABI1 et 2) par la voie ubiquitaire du protéasome. Ces protéines
sont des substrats de la kinase d'ABL et antagonisent in vitro
le potentiel oncogène d'ABL.
Instabilité génomique
BCR-ABL est la seule anomalie cytogénétique détectable
au cours de la phase chronique de la maladie. La progression vers les
phases accélérée puis blastique s'accompagne d'anomalies
génétiques additionnelles marqueurs d'une instabilité
génomique croissante (duplication du chromosome Ph, trisomie 8
ou isochromosome 17 par exemple lors de l'accélération).
De nombreux travaux, réalisés principalement chez des
patients en phase blastique de LMC, ont montré l'activation fréquente
d'oncogènes tels que c-Myc ainsi qu'une augmentation croissante
de l'activité télomérase dans les cellules Ph+.
Largement impliquées dans le développement de tumeurs solides,
des mutations de Ras n'ont été qu'exceptionnellement rapportées.
Des altérations (délétions, réarrangements)
de gènes suppresseurs de tumeur tels que P53 et P16 ont été
mises en évidence [10].
La responsabilité de BCR-ABL dans la genèse de cette instabilité
génomique (préexistante ?) est fortement suspectée.
Un des mécanismes possibles récemment mis en évidence
est une régulation négative d'enzymes de réparation
de l'ADN (DNA-PKcs) induite par BCR-ABL via la voie du protéasome
[11].
Traitements de la LMC
Options thérapeutiques actuelles
Deux options thérapeutiques dominent actuellement la prise en
charge des patients atteints de LMC :
- L'allogreffe de moelle, seul traitement curatif, permet, grâce
au conditionnement et à l'effet GVL (greffon versus leucémie),
l'élimination des cellules tumorales. Sa réalisation précoce,
en phase chronique de la maladie, chez des patients de moins de 50 ans
et pour lesquels il existe un donneur HLA identique intra-familial, sont
les principaux facteurs conditionnant sa réussite, avec une survie
sans récidive à 10 ans de plus d'un patient sur deux [12].
Seuls 20 % des patients réunissent ces critères.
- L'interféron * (INF*), susceptible d'induire des réponses
cytogénétiques complètes (5 à 10 % des cas)
et durables, prolonge, comparativement à la chimiothérapie
conventionnelle, la survie des patients de manière significative
(6 à 7 ans en moyenne suivant les différentes études).
Son association à d'autres traitements, tel que la cytosine arabinoside,
a par ailleurs démontré son intérêt [13]. De
nombreux effets secondaires, le plus souvent dose-dépendants, ont
été décrits, imposant l'interruption du traitement
dans près de 20 % des cas. Son mécanisme d'action reste
mal compris mais il possède des propriétés anti-prolifératives
(par allongement de l'ensemble des phases du cycle cellulaire) et restaure
certaines propriétés adhésives.
L'autogreffe de moelle a été proposée comme alternative
thérapeutique à des patients résistants à
l'INF* et non candidats à l'allogreffe.
Basée sur l'existence de progéniteurs Ph- susceptibles
de reconstituer une hématopoïèse normale, elle présente
cependant deux facteurs limitants : l'absence d'effet GVL et la présence
de cellules Ph+ au sein du greffon, à l'origine des
rechutes [14]. Sa réalisation en phase chronique de la maladie,
bien qu'effectuée selon des modalités variables, n'a pas
fait sa preuve, en l'absence de protocoles randomisés (dont certains
sont en cours), comparativement à l'INF*. De nombreux protocoles
testent actuellement l'intérêt de purge in vivo prégreffe,
in vitro du greffon, et d'un traitement optimal post-greffe.
Options thérapeutiques futures
En 1990, Daley et al. [4] induisent une maladie proche de la
LMC chez la souris après greffe syngénique de cellules de
moelle osseuse transfectées par BCR-ABL, démontrant
de ce fait la responsabilité directe de l'oncogène dans
la transformation maligne. Trois approches différentes font depuis
l'objet de nombreuses études :
- La stratégie anti-sens. Constitués d'une courte
séquence d'ADN (12 à 15 paires de bases), les oligonucléotides
anti-sens peuvent se lier spécifiquement à un ARNm donné,
bloquant ainsi l'accès du complexe formé au ribosome, amenant
à sa dégradation par une ribonucléase H cellulaire.
Cette approche prometteuse se heurte à de nombreux obstacles [15].
Les modifications de structure apportées aux oligonucléotides,
afin d'augmenter leur demi-vie cellulaire, entraînent le plus souvent
une perte de spécificité ou un défaut de solubilité.
De plus, le transport, la pénétration et l'adressage intracellulaire
d'oligonucléotides intacts jusqu'à leur cible posent de
multiples problèmes techniques, rendant compte de la variabilité
des résultats obtenus in vitro comme in vivo.
- La stratégie vaccinale. Plusieurs constatations cliniques
plaident en faveur du rôle essentiel du système immunitaire
dans la LMC. La déplétion en lymphocytes T (LT) du donneur
lors d'une allogreffe de moelle diminue la fréquence des réactions
du greffon contre l'hôte, mais s'accompagne d'une augmentation notable
des rechutes pour lesquelles la perfusion des LT du donneur constitue
le traitement le plus efficace. Cet effet antitumoral ou GVL est en grande
partie supporté par les LT CD4+ oligoclonaux reconnaissant
des antigènes tumoraux multiples dans le cadre du HLA de classe
I. De nombreux peptides synthétiques, principalement dérivés
de la zone de jonction de Bcr-Abl, ont été évalués.
Capables pour certains d'induire une prolifération clonale T spécifique,
celle-ci est cependant dépourvue d'activité anti-leucémique.
La présentation d'antigènes tumoraux par des cellules dendritiques
issues de cellules leucémiques est également à l'étude.
Leur efficacité in vitro comme in vivo reste incertaine
[16].
- La stratégie d'inhibition enzymatique. En 1990, Lugo
et al. [17] mettent en évidence le rôle essentiel
de l'activité tyrosine kinase (TK) dans le pouvoir transformant
de la protéine BCR-ABL. Les premiers inhibiteurs d'origine naturelle
(herbimycine A, génistéine) ou synthétiques (tyrphostines)
testés in vitro ont montré une efficacité
et une sélectivité variables sur les lignées cellulaires
BCR-ABL+.
Premiers composés dont l'activité anti-TK a été
reportée, les 2-phénylamino-pyrimidines ont servi de base
à la synthèse de dérivés, fondée sur
la connaissance du site de fixation de l'ATP des protéines kinases.
Leur criblage pharmacologique sur différentes activités
TK a permis de sélectionner les plus performants. Parmi eux, le
CGP57148B, futur STI571, inhibe à des concentrations micromolaires
l'activité TK de l'oncogène v-Abl et du récepteur
PDGF [18] (figure 4, A).
Signal transduction inhibiteur ou STI571
Testé dans des modèles de LMC par Druker et al.
[19], le STI571 :
- inhibe in vitro l'activité kinase de v-Abl, BCR-ABL,
ainsi que du récepteur tyrosine kinase PDGF à des IC50
(concentrations entraînant une réduction de 50 % des tyrosines
phosphorylées spécifiques) inférieures à 1
µM ; il n'exerce par ailleurs aucune inhibition sur d'autres protéines
kinases (PKA, PKC...) ou récepteurs à activité kinase
(IGF1-R, EGF-R...) ;
- inhibe la prolifération de lignées cellulaires murines
et humaines transfectées par BCR-ABL et reste sans effet
sur les lignées parentales BCR-ABL négatives ;
- inhibe, à une concentration de 1 µM, plus de 90 % des
colonies issues de progéniteurs Ph+ de patients atteints
de LMC.
L'inhibition d'un autre récepteur TK, c-kit, ainsi que d'autres
protéines de fusion impliquant ABL (P185 BCR-ABL, TEL-ABL) ou le
PDGF (TEL-PDGF) seront mis en évidence secondairement [20].
Le STI571 agit par inhibition compétitive de l'ATP au niveau
du site catalytique de la protéine kinase. L'analyse structurale
a permis d'expliquer sa spécificité. L'étude en cristallographie
du complexe ABL-inhibiteur a en effet montré qu'il existait, au
sein du domaine catalytique d'ABL, une poche constituée d'acides
aminés, dont certains, relativement conservés, sont impliqués
dans les interactions avec l'ATP, tandis que d'autres, non conservés
mais variant peu au sein d'un même sous-groupe de kinases, se lient
à l'inhibiteur. La formation du complexe kinase-inhibiteur n'est
possible que dans une conformation active de celle-ci, dépendante
de la phosphorylation d'un résidu tyrosine situé au sein
d'une boucle d'activation [21] (figure
4, B).
De nombreux modèles précliniques ont depuis confirmé
l'effet sélectif du STI571, en termes tant d'inhibition de la prolifération
cellulaire que d'induction de l'apoptose des cellules leucémiques.
Vigneri et Wang [22] ont récemment décrit un effet particulièrement
intéressant du STI571. Sous l'effet de l'inhibiteur, BCR-ABL, cytoplasmique,
transite alors par le noyau. En bloquant par la leptomycine le récepteur
nucléaire exportant BCR-ABL vers le cytoplasme, BCR-ABL en partie
nucléaire devient pro-apoptotique lorsque l'on retire le STI571.
* Essais cliniques
Les données pharmacologiques issues de l'étude chez le
cobaye ont précisé plusieurs points :
- le maintien d'une concentration plasmatique efficace par une exposition
continue est indispensable au succès thérapeutique ;
- la biodisponibilité du STI571 par voie orale est excellente
;
- les effets secondaires observés, principalement d'ordre digestif
ou hématologique, apparaissent peu invalidants et dose-dépendants.
Les premiers essais cliniques de phase I-II ont débuté
en 1998. Seuls les résultats de Druker et al. [23, 24] ont
été publiés dans leur intégralité.
Deux essais ont été menés en parallèle.
Le premier concernait des patients présentant une LMC Ph+
en phase chronique, résistants à l'INF* (non répondeurs
ou échappant secondairement), traités par STI571 avec escalade
de dose : 83 patients ont été inclus, 54 d'entre eux ont
reçu une dose quotidienne supérieure ou égale à
300 mg/j ; 98 % de ces patients ont présenté une réponse
hématologique complète dès le premier mois de traitement
et durable pour 92 % d'entre eux (suivi moyen de 265 jours), 31 % une
réponse cytogénétique majeure. La plupart des effets
secondaires recensés (troubles digestifs, myalgies, anémie,
thrombopénie, leuco-neutropénie) ont été modérés,
dose-dépendants et réversibles spontanément ou après
réduction temporaire de posologie.
Le second essai a inclus 58 patients présentant soit une LMC
en phase blastique (38 de phénotype myéloïde, 10 de
phénotype lymphoïde), soit une leucémie aiguë
lymphoblastique avec chromosome Ph+ (10 patients). Si le taux
de réponse initiale (hématologique ou médullaire)
est de près de 70 %, seuls 12 % d'entre eux, de phénotype
myéloïde, restent en rémission (durée de traitement
de 3 à 12 mois), l'échappement survenant le plus souvent
au cours des trois premiers mois de traitement.
Sous réserve d'un recul encore insuffisant, de possibles effets
secondaires inédits lors d'un traitement prolongé, le STI571
apparaît donc comme une option thérapeutique majeure en phase
chronique de la maladie. Son évaluation comme traitement de première
intention est en cours. Son association à d'autres traitements
(INF*, daunorubicine, cytosine arabinoside) montre in vitro un
effet additif potentiellement intéressant [25, 26].
Cependant, la proportion de patients initialement non répondeurs
ou échappant secondairement au traitement suggère l'existence
de mécanismes de résistance. Leur compréhension est
essentielle dans la prise en charge future de ces malades.
* Résistances
Les principaux mécanismes de résistance identifiés
à ce jour sont issus de constatations expérimentales [27].
Des lignées cellulaires Ph+, résistantes au STI571,
ont été générées à partir de
lignées initialement sensibles cultivées sur plusieurs mois
en présence de concentrations croissantes de STI571.
Plusieurs facteurs de résistance, parfois associés, ont
été mis en évidence :
- l'hyperexpression de la protéine BCR-ABL, à la fois
génique, transcriptionnelle et traductionnelle, apparaît
modulable par l'inhibiteur lui-même ; les éléments
régulateurs de cette amplification sont inconnus ;
- l'hyperexpression de la protéine Pgp, produit du gène
MDR1 dont le STI571, constitue un substrat potentiel.
Pour certaines lignées, aucun de ces mécanismes n'a été
retrouvé.
L'étude in vivo de modèles murins suggère
un mécanisme possible de résistance par modification de
la biodisponibilité du STI571 [28]. L'*1-acide glycoprotéine
(orosomucoïde), protéine plasmatique, lie le STI571, diminuant
ainsi sa distribution tissulaire. L'adjonction d'un inhibiteur compétitif
tel que l'érythromycine restaure l'effet antitumoral du STI571
dans ce modèle murin.
Actuellement, seule l'hyperexpression de la protéine Bcr-Abl
par amplification génique a été retrouvée
chez quelques patients en phase blastique de la maladie. Le rôle
d'éventuels traitements antérieurs ainsi que la part des
anomalies chromosomiques surajoutées au cours des phases tardives
de la maladie, ne sont pas clairement établis.
* Perspectives
Le STI571 fait l'objet d'études in vitro dans plusieurs
modèles néoplasiques impliquant une boucle d'activation
autocrine par coexpression d'un récepteur tyrosine kinase et de
son ligand par les cellules tumorales [29, 30] (c-kit et le stem cell
factor dans les carcinomes bronchiques à petites cellules,
PDGF-R et son ligand dans les glioblastomes cérébraux).
Les effets observés en termes de prolifération et d'apoptose
restent variables et dépendent de nombreux facteurs (concentration
du ligand, niveau d'expression et implication dans la signalisation tumorale
du récepteur).
L'efficacité du STI571 a par ailleurs été mise
en évidence dans les tumeurs stromales gastro-intestinales, où
l'activation constitutive de c-kit secondaire à diverses mutations
du domaine juxtamembranaire joue un rôle central. Joensuu et
al. [31] ont récemment rapporté l'observation d'une
patiente de 50 ans présentant une tumeur du stroma gastro-intestinal
métastatique marquée par une réduction spectaculaire
de la masse tumorale sous STI571. Les premiers résultats des essais
cliniques de phase II dans cette indication apparaissent tout aussi prometteurs
[32].
CONCLUSION
Les progrès majeurs réalisés au cours des dix dernières
années dans l'exploration des voies de signalisation cellulaires
et de leur dysfonctionnement observé dans de nombreuses pathologies
tumorales et non tumorales ont offert de nouvelles cibles thérapeutiques
permettant ainsi, à travers des approches complémentaires
structurales et pharmacologiques, la synthèse d'inhibiteurs de
plus en plus sélectifs.
Les résultats encourageants, en termes tant d'efficacité
que de tolérance, des premiers essais cliniques réalisés
avec le STI571 chez des patients atteints de leucémie, démontrent
qu'une stratégie thérapeutique d'inhibition enzymatique
cellulaire ciblée est une approche viable, aux multiples champs
d'application.
REFERENCES
1. Sawyers CL. Chronic myeloid leukemia. N Engl J Med 1999
: 340 : 1330-40.
2. Nowell PC, Hungerford DA. A minute chromosome in human chronic
granulocytic leukemia. Science 1960 ; 132 : 1497.
3. Neves H, Ramos C, Gomes da Silva M, Parreira A, Parreira L.
The nuclear topography of ABL, BCR, PML, and RAR* genes : evidence for
gene proximity in specific phases of the cell cycle and stages of hematopoietic
differentiation. Blood 1999 ; 93 : 1197-207.
4. Daley GQ, Van Etten RA, Baltimore D. Induction of chronic
myelogenous leukemia in mice by the P210 BCR/ABL gene of the Philadelphia
chromosome. Science 1990 ; 247 : 824-30.
5. Daley GQ, Baltimore D. Transformation of an interleukin 3-dependent
hematopoietic cell line by the chronic myelogenous leukemia-specific P210
BCR-ABL protein. Proc Natl Acad Sci USA 1988 ; 85 : 9312-6.
6. Amarante-Mendes GP, Naekyung Kim C, Liu L, Huang Y, Perkins
CL, Green DR, et al. BCR-ABL exerts its antiapoptotic effect against
diverse apoptotic stimuli through blockage of mitochondrial release of
cytochrome C and activation of caspase-3. Blood 1998 ; 91 : 1700-5.
7. Gordon MY, Dowding CR, Riley GP, Goldman JM, Greaves MF. Altered
adhesive interactions with marrow stroma of haematopoietic progenitor
cells in chronic myeloid leukemia. Nature 1987 ; 328 : 342-4.
8. Bhatia R, Munthe HA, Verfaillie CM. Role of abnormal integrin-cytoskeletal
interactions in impaired beta-1 integrin function in chronic myelogenous
leukemia hematopoietic progenitors. Exp Hematol 1999 ; 27 : 1384-96.
9. Dai Z, Quackenbush RC, Courtney KD, Grove M, Cortez D, Reuther
GW, et al. Oncogenic Abl and Src tyrosine kinases elicit the ubiquitin-dependent
degradation of target proteins through a Ras-independent pathway. Genes
Develop 1998 ; 12 : 1415-24.
10. Ahuja H, Bar-Eli M, Advani SH, Benchimol S, Cline MJ. Alterations
in the p53 gene and the clonal evolution of the blast crisis of chronic
myelocytic leukemia. Proc Natl Acad Sci USA 1989 ; 86 : 6783-7.
11. Deutsch E, Dugray A, Abdulkarim B, Marangoni E, Maggiorella
L, Vaganay S, et al. BCR-ABL down-regulates the DNA repair protein
DNA-PKcs. Blood 2001 ; 97 : 2084-90.
12. Horowitz MM, Rowlings PA, Passweg JR. Allogeneic bone marrow
transplantation for CML : a report from the International Bone Marrow
Transplant Registry. Bone Marrow Transplant 1996 ; 17 (suppl. 3)
: S5-6.
13. Guilhot F, Chastang C, Michallet M, Guerci A, Harrousseau
JL, Maloisel F, et al. Interferon-alfa-2b combined with cytarabine
versus interferon alone in chronic myelogenous leukemia. French
Chronic Myeloid Leukemia Study Group. N Engl J Med 1997 ; 337 :
223-9.
14. Deisseroth AB, Zu Z, Claxton D, Hanania EG, Fu S, Ellerson
D, et al. Genetic marking shows that Ph+ cells present
in autologous transplants of myelogenous leukemia (CML) contribute to
relapse after autologous bone marrow in CML. Blood 1994 ; 83 :
3068-76.
15. Clark RE. Antisense therapeutics in chronic myeloid leukaemia
: the promise, the progress and the problems. Leukemia 2000 ; 14
: 347-55.
16. Pinilla-Ibarz J, Cathcart K, Korontsvit T, Soignet S, Bocchia
M, Caggiano J, et al. Vaccination of patients with chronic myelogenous
leukemia with bcr-abl oncogene breakpoint fusion peptides generates specific
immune responses. Blood 2000 ; 95 : 1781-7.
17. Lugo TG, Pendergast AM, Muller AJ, Witte ON. Tyrosine kinase
activity and transformation potency of bcr-abl oncogene products. Science
1990 ; 247 : 1079-82.
18. Buchdunger E, Zimmermann J, Mett H, Meyer T, Müller
T, Druker BJ, et al. Inhibition of the Abl protein-tyrosine kinase
in vitro by a 2-phenylaminopyrimidine derivative. Cancer Res
1996 ; 56 : 100-4.
19. Druker BJ, Tamura S, Buchdunger E, Ohno S, Segal GM, Fanning
S, et al. Effects of a selective inhibitor of the Abl tyrosine
kinase on the growth of Bcr-Abl positive cells. Nature Med 1996
; 2 : 561-6.
20. Carroll M, Ohno-Jones S, Tamura S, Buchdunger E, Zimmermann
J, Lydon NB, et al. CGP 57148, a tyrosine kinase inhibitor, inhibits
the growth of cells expressing BCR-ABL, TEL-ABL, and TEL-PDGFR fusion
proteins. Blood 1997 ; 90 : 4947-52.
21. Schindler T, Bornmann W, Pellicena P, Miller WT, Clarkson
B, Kuriyan J. Stuctural mechanism for STI-571 inhibition of Abelson tyrosine
kinase. Science 2000 ; 289 : 1938-42.
22. Vigneri P, Wang JYJ. Induction of apoptosis in chronic myelogenous
leukemia cells through nuclear entrapment of BCR-ABL tyrosine kinase.
Nature Med 2001 ; 7 : 228-33.
23. Druker BJ, Talpaz M, Resta DJ, Peng B, Buchdunger E, Ford
JM, et al. Efficacy and safety of a specific inhibitor of the BCR-ABL
tyrosine kinase in chronic myeloid leukemia. N Engl J Med 2001
; 344 : 1031-7.
24. Druker BJ, Sawyers CL, Kantarjian H, Resta DJ, Reese SF,
Ford JM, et al. Activity of a specific inhibitor of the BCR-ABL
tyrosine kinase in the blast crisis of chronic myeloid leukemia and acute
lymphoblastic leukemia with the Philadelphia chromosome. N Engl J Med
2001 ; 344 : 1038-42.
25. Thiesing JT, Ohno-Jones S, Kolibaba KS, Druker BJ. Efficacy
of STI571, an Abl tyrosine kinase inhibitor, in conjonction with other
antileukemic agents against Bcr-Abl-positive cells. Blood 2000
; 96 : 3195-9.
26. Tabrizi R, Mahon FX, Cony Makhoul P, Lacombe F, Berthaud
P, Reiffers J, et al. STI571 induced apoptosis in Philadelphia
chromosome-positive chronic myeloid leukemia blasts is increased by daunorubicin.
ASCO 2001. J Clin Oncol 2001 ; 19 (suppl. 1, abstr. 323).
27. Mahon FX, Deininger MWN, Schultheis B, Chabrol J, Reiffers
J, Goldman JM, et al. Selection and characterization of BCR-ABL
positive cell lines with differential sensitivity to the tyrosine kinase
inhibitor STI571 : diverse mechanisms of resistance. Blood 2000
; 96 : 1070-9.
28. Gambacorti-Passerini C, Barni R, Le Coutre P, Zuccheti M,
Cabrita G, Cleris L, et al. Role of *1 acid glycoprotein in the
in vivo resistance of human BCR-ABL+ leukemic cells
to the Abl inhibitor STI571. J Natl Cancer I 2000 ; 92 :
1641-50.
29. Wang WL, Healy ME, Sattler M, Verma S, Lin J, Maulik G, et
al. Growth inhibition and modulation of kinase pathways of small cell
lung cancer cell lines by the novel tyrosine kinase inhibitor STI571.
Oncogene 2000 ; 19 : 3521-8.
30. Kilic T, Alberta JA, Zdunek PR, Acar M, Iannarelli P, O'Reilly
T, et al. Intracranial inhibition of platelet-derived growth factor-mediated
glioblastoma cell growth by an orally active kinase inhibitor of the 2-phenylaminopyrimidine
class. Cancer Res 2000 ; 60 : 5143-50.
31. Joensuu H, Roberts PJ, Sarlomo-Rikala M, Andersson LC, Tervahartiala
P, Tuveson D, et al. Effect of the tyrosine kinase inhibitor STI571
in a patient with a metastatic gastrointestinal stromal tumor. N Engl
J Med 2001 ; 344 : 1052-6.
32. Blanke CD, von Mehren M, Joensuu H, Roberts PJ, Eisenberg
B, Heinrich M, et al. Evaluation of the safety and efficacy of
an oral moleculary-targeted therapy, STI571, in patients with unresectable
or metastatic gastrointestinal stromal tumors expressing c-kit. ASCO 2001.
J Clin Oncol 2001 ; 19 (suppl. 1, abstr. 1).
|