ARTICLE
La conception cellulaire et anatomique du cancer
toujours d'actualité
Vingt ans après la révolution de la biologie moléculaire
et la découverte des oncogènes, l'histoire naturelle du
cancer repose toujours sur une conception cellulaire et anatomique. Au
début, sous les effets conjugués dans le temps de facteurs
étiologiques multiples, une cellule puis un clone cellulaire acquièrent
un phénotype « cancéreux ». Ce clone se transforme
progressivement en tumeur primitive. Fait caractéristique du cancer,
les cellules malignes vont pouvoir migrer à distance pour donner
des métastases. En l'absence de traitement, la mort surviendra
causée, soit par la croissance locale de la tumeur primitive, soit
par l'extension à distance dans un organe vital comme le poumon,
le foie ou le cerveau.
Éradiquer toutes les cellules malignes
pour espérer guérir
L'espoir de guérison du cancer repose sur l'hypothèse
qu'il faut, pour faire disparaître définitivement la maladie,
éradiquer la totalité du clone tumoral jusqu'à la
dernière cellule. La disparition de la tumeur visible ou détectable
est une étape indispensable mais souvent insuffisante. La réponse
clinique complète laisse très souvent persister derrière
elle une maladie résiduelle infraclinique qui sera source de poursuite
évolutive ou de récidive. La plupart des récidives
en cancérologie conduisent malheureusement au décès.
Le modèle de la leucémie aiguë lymphoblastique (LAL)
de l'enfant est un bon exemple de la nécessité d'une éradication
totale des cellules malignes pour atteindre la guérison. Après
le traitement initial par chimiothérapie d'une LAL, on sait actuellement
rechercher la maladie résiduelle après rémission
clinique totale. La cytométrie en flux et les anticorps monoclonaux
permettent de rechercher dans la moelle de ces enfants les cellules leucémiques
résiduelles. Si, à la 32e semaine après
la fin de la chimiothérapie, on ne détecte plus de cellules
leucémiques dans la moelle, il n'y a que 7 % de rechutes (soit
93 % de guérisons). À l'inverse, si l'on trouve de 1 à
103 cellules, le taux de rechutes est de 75 % [1]. Cet exemple
souligne l'importance de détruire la totalité des cellules
cancéreuses pour obtenir une guérison.
La guérison, une réalité
et des progrès récents
La guérison d'un cancer qui semble une notion de simple bon sens
est en fait assez complexe à mettre en évidence en cancérologie.
Face à un patient en rémission complète depuis 10
ou 15 ans, on hésite parfois à parler de guérison
en raison du risque possible de rechute très tardive. Sur un plan
épidémiologique, les estimateurs de survie permettent une
approche de plus en plus rigoureuse. On admet qu'un patient qui a eu un
cancer est guéri quand il présente après traitement
le même risque de mourir que l'ensemble de la population ayant le
même âge et le même sexe et indemne de cancer. Cette
définition conduit à la notion de survie relative et permet
de parler de guérison [2].
Le registre Eurocare qui, regroupe l'ensemble des registres du cancer
européen, permet d'évaluer la survie relative de l'ensemble
des patients cancéreux en France à 40 % à 10 ans
[3]. Si, pendant de nombreuses années, les progrès globaux
en termes de guérison ont paru inexistants [4], depuis le tournant
des années 1990, les registres américains [5] et européens
[6] démontrent pour la première fois un léger recul
de la mortalité générale par cancer.
La mort cancéreuse par évolution
locale ou générale
On peut schématiquement distinguer deux grandes causes de décès
par cancer. La mort peut être entraînée par l'évolution
locale de la tumeur primitive en l'absence de toute dissémination
à distance. C'est le cas notamment des tumeurs intracrâniennes
ou de la sphère tête et cou. L'importance du contrôle
local est ici évidente et ne sera pas abordé dans cet article.
À l'opposé, le décès peut être causé
exclusivement par des métastases à distance en l'absence
de toute évolution locale de la tumeur primitive (cancer du sein,
mélanome cutané, sarcome des membres). Souvent au niveau
du tronc (thorax, abdomen, pelvis), la cause du décès peut
être liée à une évolution locale ou à
des métastases. Enfin, il ne faut pas négliger les décès
iatrogènes, soit précoces (postopératoires, toxicité
immédiate de la chimiothérapie ou de la radiochimiothérapie),
soit tardifs (toxicité tardive de la radiothérapie, cancers
chimio ou radio-induits). Avec l'intensification des thérapeutiques,
ce risque a tendance à s'élever et justifie sans doute que
le principe de précaution, qui n'est autre que le très ancien
« primum non nocere » de la médecine, soit utilisé
à bon escient.
Notion de contrôle
local
Le contrôle local peut se définir comme l'éradication
totale et définitive du clone tumoral au niveau de son territoire
d'origine. En fait, ce critère de jugement n'est pas toujours simple
à mettre en évidence et à quantifier. La disparition
de toute « trace clinique » du cancer (réponse complète)
laisse planer le doute d'une maladie résiduelle infraclinique qui
peut donner lieu à une rechute locale parfois très tardive.
Même des biopsies négatives, voire une pièce opératoire
dite stérilisée, ne sont pas une garantie absolue d'un contrôle
local. On peut également s'interroger sur le « sens clinique
» de quelques cellules cancéreuses résiduelles retrouvées
après radiothérapie ou chimiothérapie dans un organe
traité à dose curative. Des cellules qui, au microscope,
conservent un phénotype malin peuvent avoir perdu les critères
chromosomiques, génomiques ou fonctionnels de malignité.
La notion floue de cellule dormante est parfois utilisée pour décrire
une telle situation. Les cancers de la prostate après radiothérapie
ou les leucémies après chimiothérapie sont de bons
exemples de ce problème. Le facteur temps et les méthodes
d'examen et d'observation sont des éléments importants de
la mesure du contrôle local [7, 8].
La rechute locale n'est pas un phénomène biologiquement
et statistiquement indépendant de la survenue d'une métastase.
Rechute locale et métastase peuvent entraîner la mort. Ils
entrent ainsi dans la catégorie des « risques compétitifs
» dont l'expression mathématique n'est pas simple. En toute
rigueur, les estimateurs de type Kaplan-Meier ou calcul actuariel ne sont
pas parfaitement adaptés à l'expression du contrôle
local en fonction du temps [9]. En pratique, si la totalité des
échecs locaux qui surviennent avant ou après un échec
à distance sont enregistrés de façon exhaustive,
on peut, avec des méthodes de type Kaplan-Meier, avoir une estimation
relativement précise de leur risque de survenue [9, 10]. Des indicateurs
instantanés du risque, de manipulation plus complexe, sont une
voie de recherche intéressante pour une expression plus rigoureuse
du risque de rechute locale [11]. Il est vrai que, dans beaucoup d'études,
on connaît mal la chronologie exacte et respective des événements
(métastases, rechutes locales). Notamment, on ignore souvent si,
après une métastase, apparaissent des échecs locaux.
Contrôle local et cancers pelviens
Cancer du rectum : importance de la chirurgie
La chirurgie représente le traitement principal du cancer du
rectum. Le problème des rechutes locales après la chirurgie,
dont le taux variait de 20 à 40 %, a pendant longtemps été
une cause majeure de décès par cancer. L'essai randomisé
suédois [12] sur une série de 1 918 patients a été
le premier à montrer qu'une radiothérapie préopératoire,
non seulement faisait passer les taux d'échecs locaux de 27 à
14 %, mais également améliorait la survie globale à
5 ans de 48 à 58 %. Les autres essais antérieurs n'avaient
pu mettre en évidence ce gain de 10 % de survie pour des raisons
d'effectifs de patients insuffisants. Avec la mise au point de la dissection
fine du mésorectum, le taux de rechutes locales a beaucoup diminué
pour atteindre avec la chirurgie seule en moyenne 10 à 15 %. La
radiothérapie préopératoire, dans ce nouveau contexte,
semble encore diminuer le taux de rechutes locales de moitié (3
à 5 % en moyenne), mais le gain en termes de survie devient désormais
plus modeste et plus difficile à mettre en évidence [13].
L'essai hollandais, qui compare une chirurgie seule avec l'exérèse
complète du mésorectum à la même chirurgie
précédée d'une irradiation, confirme ces résultats.
Avec un recul de 2 ans sur 1 680 malades randomisés, la radiothérapie
peropératoire (25 Gy/5 F/5 jours) fait passer le taux de rechutes
locales de 8,5 à 2,9 % sans influence sur la survie globale à
2 ans.
Cancer de l'endomètre : le rôle
des échecs locaux rattrapables et de la toxicité radique
Deux essais randomisés anciens [14, 15] ont montré que,
pour les cancers de l'endomètre aux stades IB et IIB, la radiothérapie
postopératoire améliorait le contrôle local, mais
sans bénéfice en termes de survie globale. L'essai hollandais
récent [16], comportant 715 patients traités par hystérectomie
totale et ovariectomie bilatérale sans lymphadénectomie,
retrouve les mêmes données. La radiothérapie postopératoire
fait passer le taux de rechutes locales à 5 ans de 14 à
4 % (p < 0,001). La survie globale à 5 ans n'est pas modifiée.
Les décès par cancer dans les groupes avec et sans irradiation
passent de 6 à 9 % respectivement. Ce gain modeste semble contre-balancé
par des complications graves de grades 3-4 plus élevées
dans le groupe irradié (7 patients versus seulement une
patiente dans le groupe avec chirurgie seule). De plus, les rechutes vaginales,
plus fréquentes dans le groupe sans irradiation, sont plus facilement
rattrapables que les rechutes centro-pelviennes.
Cancer de la prostate : le rôle de la dose
d'irradiation
La radiothérapie seule est capable de stériliser localement
un adénocarcinome de prostate. Avec l'avènement de la radiothérapie
conformationnelle en trois dimensions, il est possible, grâce à
une meilleure protection des organes à risque, notamment du rectum,
d'augmenter la dose d'irradiation dans la prostate. L'expérience
de Pérez et al. [17] aux États-Unis sur deux séries
de patients identiques (277 malades au total) montre qu'en passant d'une
dose moyenne de 68 Gy à 74 Gy on augmente le taux de survie sans
rechute biologique à 5 ans de 53 à 96 %. Le taux des complications
est identique entre les deux niveaux de dose. Seuls les patients ayant
un cancer de score de Gleason 5-7 bénéficient de cette escalade
de dose qui ne modifie pas le devenir des formes de très bon pronostic
(score de Gleason ¾ 4). Cette observation confirme l'hypothèse
qu'un cancer d'un organe donné est constitué de plusieurs
groupes hétérogènes de tumeurs en termes de radiosensibilité
et que seul un sous-groupe donné peut bénéficier
d'une escalade de dose [18]. L'essai randomisé de Pollack et
al. [19], qui compare, dans le cancer de la prostate, une dose de
68 Gy à une dose de 76 Gy, confirme que cette escalade de dose
se traduit par un gain de survie globale significatif à 4 ans de
60 à 68 % sans augmentation de la toxicité.
Contrôle local, cancers
du sein et cancers périphériques
Pour ces cancers périphériques qui ne siègent pas
initialement sur des organes vitaux, le risque de décès
est lié presque exclusivement à la survenue de métastases.
Celles-ci proviennent de la tumeur primitive le plus souvent avant le
traitement initial, parfois au décours du traitement si la tumeur
primitive n'est pas totalement contrôlée.
La question discutée actuellement est de savoir si, après
un contrôle local initial (rémission locale complète),
une rechute locale peut être la cause d'une métastase qui
ne serait pas survenue si un contrôle local définitif d'emblée
avait été obtenu. Le débat est devenu d'actualité
dans le cancer du sein après l'essai randomisé NSABP 06
[20]. Cet essai à trois bras comparait dans les petits cancers
du sein la mastectomie, la tumorectomie seule et la tumorectomie avec
irradiation. Bien que, dans le bras avec tumorectomie seule, le taux de
rechutes locales soit significativement plus élevé que dans
le bras avec tumorectomie et irradiation, la survie globale n'était
pas différente dans les deux groupes. Cette observation a conduit
les auteurs à faire l'hypothèse d'un modèle de la
maladie cancéreuse dans lequel la rechute locale n'était
pas la cause des métastases mais seulement un marqueur d'une agressivité
intrinsèque du cancer.
À l'inverse, un essai randomisé récent confirme,
dans le cancer du sein, l'importance du contrôle local pour diminuer
le risque de métastase mortelle. Cet essai danois [21] a porté
sur 1 708 femmes préménopausées, traitées
par mastectomie-curage et chimiothérapie adjuvante pour un cancer
du sein de stade II ou III. La radiothérapie postopératoire
sur la paroi thoracique et les aires ganglionnaires était randomisée.
Avec un recul médian de 10 ans, on observe des taux de rechutes
locales de 9 % dans le groupe avec radiothérapie et de 32 % en
l'absence d'irradiation. Surtout, la survie globale à 10 ans montre
une différence significative entre les deux groupes (34 % versus
48 %, p < 0,001) en faveur du groupe irradié.
Une méta-analyse récente du EBCTCG [22] a porté
sur 20 000 femmes incluses dans des essais randomisés de radiothérapie
avant 1990. À 10 ans, le taux de rechutes locales grâce à
la radiothérapie passe de 27,2 à 8,8 %. À 20 ans,
le taux de survie globale est de 37,1 % chez les patientes irradiées
et de 35,9 % en l'absence d'irradiation. On observe une réduction
hautement significative de la mortalité par cancer, mais également
un excès de mortalité cardio-vasculaire. Il faut attendre
2 ans pour que se manifeste le gain de survie lié à la radiothérapie.
En l'absence de toxicité radique, une réduction du risque
relatif de rechute locale de 66 % devrait à 20 ans apporter un
gain de survie d'environ 3 %. Seuls des essais incluant plus de 3 à
5 000 malades et avec des reculs de 10 ans sont en mesure de mettre en
évidence une différence de survie globale de cet ordre.
C'est la raison pour laquelle bon nombre d'essais actuels confirment l'intérêt
de la radiothérapie pour le contrôle local sans être
capables de montrer un gain de survie globale [23-26]. Il n'est pas certain
que l'irradiation des aires ganglionnaires, notamment de la chaîne
mammaire interne, même avec les techniques modernes, ait un intérêt
en termes de survie [27, 28]. Il est par contre probable qu'un échec
dans le sein après tumorectomie ou dans la paroi thoracique après
mastectomie augmente le risque de métastase mortelle. La chronologie,
ou mieux encore le risque instantané de métastase après
traitement du cancer du sein, montre les conséquences néfastes
sur la survie d'une rechute locale. En l'absence de rechute locale, le
taux de métastases décroît régulièrement
dans le temps ; à l'inverse, chez les patientes ayant une rechute
locale, on observe une augmentation du taux de métastases vers
la deuxième année, puis une décroissance secondaire.
Ce phénomène a été démontré
sur une série de 3 679 malades traités à l'Institut
Gustave-Roussy sans chimiothérapie entre 1954 et 1975. Le délai
médian de survenue des métastases est de 67 mois en l'absence
de rechute locale et de 194 mois en cas d'échec local [10]. Une
étude identique a porté sur 2 030 femmes ayant eu un traitement
conservateur avant 1991. En l'absence de rechute locale, le pic de fréquence
des métastases est à 2 ans. En présence d'un échec
local, on retrouve le pic à 2 ans mais, surtout, on observe un
deuxième pic plus tardif et plus élevé à la
cinquième année [29]. L'hypothèse physiopathologique
de ce deuxième pic est la survenue dans l'histoire de la maladie
d'un nouvel événement qui est la rechute locale (ou la poursuite
évolutive infraclinique de la maladie) qui entraîne un excès
de métastases. Ce pic à la cinquième année
a été retrouvé par l'équipe de Milan. L'hypothèse
de métastases « dormantes » apparaît moins satisfaisante
[30, 31].
Les sarcomes des parties molles des extrémités posent
le même problème que celui du cancer du sein. Il est vraisemblable
que, plus on diminue le taux de rechutes locales, plus on améliore
la survie. Pour les sarcomes de haut grade des parties molles [32], un
essai randomisé a inclus 91 patients pour comparer la chirurgie
seule ou suivie d'une radiothérapie. À 10 ans, le taux de
rechutes locales était très significativement diminué
dans le groupe irradié (aucune rechute versus neuf, p =
0,003). En revanche, le taux de survie globale à 10 ans était
identique. Il est vraisemblable que le nombre trop faible de patients
inclus dans cet essai empêche de mettre en évidence une différence
absolue de survie qui est sans doute inférieure à 10 %.
La possibilité de rattraper par amputation bon nombre des rechutes
locales dans le cancer du sein après tumorectomie ou dans les sarcomes
des extrémités explique, comme pour le cancer de l'endomètre,
l'impact modeste et difficile à mettre en évidence d'un
meilleur contrôle local d'emblée.
Contrôle local et radio-chimiothérapie
concomitante
De nombreux essais récents de radio-chimiothérapie concomitante
montrent un bénéfice de l'association par rapport à
la radiothérapie seule dans les cancers thoraciques ou abdomino-pelviens.
Tous ces essais montrent un gain en termes de contrôle local au
niveau de l'sophage [33], de l'estomac [34], du col utérin
[35, 36] ou du canal anal [37, 38]. Dans le cas de l'sophage, de
l'estomac et du col utérin, on observe également un gain
en termes de survie globale. Il est difficile de savoir si cette amélioration
de la survie est liée au meilleur contrôle local ou à
l'action de la chimiothérapie sur les métastases infracliniques
à distance. Dans le cas du cancer de l'sophage, le contrôle
local amélioré semble être le mécanisme principal
du gain de survie puisqu'une chimiothérapie identique administrée
à titre adjuvant sans irradiation n'a pas eu d'impact sur la survie
[39]. À signaler que, dans pratiquement tous ces essais de radio-chimiothérapie
concomitante, on observe, dans les groupes traités par cette combinaison,
une augmentation du taux de mortalité iatrogène qui varie
selon les cas de 1 à 3 % [38, 39].
Un contrôle local précoce est sans
doute important
C'est la conclusion qui est proposée à l'issue de l'essai
randomisé du National Cancer Institute canadien dans les cancers
bronchiques à petites cellules limités au thorax [40]. Cet
essai comparait, chez 308 malades, une radiothérapie à la
phase initiale du traitement chimiothérapique à une radiothérapie
différée en fin de chimiothérapie. Il a permis d'observer
une diminution des métastases cérébrales (p = 0,006)
et une meilleure survie globale (p = 0,008) dans le groupe irradié
précocement. Les auteurs font l'hypothèse que cette radiothérapie
précoce empêche l'apparition au sein de la tumeur thoracique
primitive d'un clone à fort pouvoir métastatique. L'instabilité
génétique, qui va croissante au cours du temps selon la
théorie de Goldie Coleman, semble justifier un contrôle local
précoce et total pour éviter un risque accru de métastase
pratiquement toujours mortelle, notamment pour les cancers dont la rechute
locale (ou poursuite évolutive) ne peut bénéficier
d'un traitement de rattrapage efficace [41, 42].
Traitement conservateur et rechute locale
Il est du domaine du bon sens d'admettre que d'éviter la perte
d'un il, une laryngectomie totale, une colostomie définitive,
l'amputation d'un membre concourt à une meilleure qualité
de vie. Il est également assez évident que ce désir
d'un traitement non mutilant ne doit pas exposer à une perte importante
de chance de survie, voire de guérison. La plupart des traitements
conservateurs expose à un risque accru de rechute locale dans l'organe
préservé si on les compare à une chirurgie large
mutilante d'emblée. Il convient d'éviter que cet excès
de rechute locale s'accompagne d'une surmortalité importante. Seuls
des essais randomisés comparant traitement mutilant et conservateur
permettent d'obtenir des données et des conclusions rigoureuses
pour répondre à cette question.
En fait, ces essais sont rares (sauf dans le cancer du sein et du larynx
[20-43]), car difficiles à proposer à un patient bien informé.
La conservation du larynx est une situation exemplaire de ce dilemme entre
contrôle local, guérison et conservation d'un organe essentiel
à la qualité de la vie. La laryngectomie est sans doute
l'une des mutilations les plus douloureuses qu'impose parfois l'objectif
de guérison. Fait important dans ce domaine, comme dans celui du
cancer du sein, pendant longtemps, le dogme qui prévalait était
qu'une régression tumorale, une remobilisation d'un larynx fixé,
ne devaient pas faire remettre en question l'indication de (pharyngo)laryngectomie
totale. Les essais randomisés ont bien montré que ce dogme
n'était pas fondé sur des preuves. De grands progrès
dans la chirurgie conservatrice du larynx, dans les traitements néoadjuvants
[43, 44] ou de radiochimiothérapie [45] ont permis de réduire
considérablement la fréquence des laryngectomies dans les
cancers du pharyngolarynx. Le choix reste difficile cependant dans certains
cas. De façon encore plus subtile et mal résolue, se discute
le choix du traitement conservateur entre chirurgie fonctionnelle et irradiation
quand l'objectif est de conserver, non seulement la voix, mais la meilleure
qualité de voix possible. Il faut, bien sûr, de façon
générale, conserver l'organe, mais surtout un organe fonctionnel.
Dans les mélanomes de l'uvée, les sarcomes des parties
molles et des os longs, les cancers du canal anal, le traitement standard
a évolué sans aucun essai randomisé d'une chirurgie
mutilante (énucléation, amputation de membre, amputation
abdominopérinéale) vers une approche conservatrice associant
de façon diverse radiothérapie, exérèse locale
et chimiothérapie.
On peut s'interroger sur le bien-fondé d'un tel traitement conservateur
quand les taux de récidives locales dépassent 30 %, comme
dans certaines séries de cancer du canal anal [38].
La frontière entre traitement mutilant et conservateur est souvent
extrêmement difficile à définir. Le cancer du sein
est encore, dans 20 à 30 % des cas, traité en France par
mastectomie. Celle-ci se discute notamment après tumorectomie initiale
chaque fois qu'il y a un risque élevé de rechute locale
(marge histologique positive, lésion bifocale, composante in
situ extensive chez une femme de moins de 40 ans). De même,
pour une tumeur clinique de 4 cm de diamètre ou plus qui n'a que
modérément diminué en volume après une chimiothérapie
de première ligne, faut-il imposer une mastectomie alors qu'un
sarcome des tissus mous de 5 cm de diamètre dans un membre bénéficiera
d'un traitement conservateur ? Il n'y a pas de réponse absolue
à ces questions, le temps et une recherche clinique bien conduite
feront sans doute évoluer encore les recommandations. Pour l'instant,
il n'est pas souhaitable, dans le cancer du sein, de dépasser à
5 ans des taux de rechutes locales dépassant 8 à 9 %. Il
faut notamment se souvenir que toute rechute cancéreuse est pour
la malade un drame psychologique majeur qui lui fait souvent perdre pour
toujours l'espoir de la guérison [46]. Le cancer du rectum pose
des problèmes voisins. En vingt ans, le taux d'amputations rectales
est passé de 70 à 30 % [13]. Il est vraisemblable, comme
le montre l'essai Lyon R90.01 [47], que la radiothérapie préopératoire
suivie d'un délai de 5 semaines avant la chirurgie permet de réduire
le taux d'amputations rectales. On observe néanmoins, dans cet
essai ayant inclus 201 patients, que, sur 18 échecs locaux (9 %),
17 sont survenus chez 144 patients traités par résection
antérieure (17/144, soit 11,8 %) et seulement 1 (1,5 %) chez 67
patients traités par amputation abdominopérinéale.
De même, chez les patients traités de façon conservatrice
par résection antérieure, on constate un taux de rechutes
locales de 16 % si la distance entre la tumeur et la tranche de section
est inférieure à 15 mm et de 7 % si cette distance est supérieure
à 15 mm. La décision de conservation semble donc exposer,
dans certains cas, à une augmentation du risque de rechute locale.
Jusqu'où va la limite d'une chirurgie conservatrice raisonnable
qui n'entraîne pas une perte de chance de survie ? Là aussi,
aucune réponse formelle n'est possible. Encore plus que pour le
cancer du sein, il semble prudent, dans le cancer du rectum, de ne pas
s'exposer à un taux de rechutes locales pelviennes dépassant
10 %.
Le contrôle local, la qualité de
vie et la guérison : un équilibre subtil et des données
encore incertaines
Le contrôle local de la tumeur primitive apparaît pour les
tumeurs solides comme une condition nécessaire, mais pas toujours
suffisante, à la guérison du cancer. L'importance de ce
contrôle local est capitale chaque fois que le cancer siège
sur un organe vital. À l'inverse, l'exemple du cancer du sein montre
que, pour des organes plus périphériques, le lien entre
rechute locale et risque accru de métastase mortelle est plus modeste
bien que réel.
Le contrôle local n'est pas simple à mesurer, notamment
sur le court terme. Cela est lié à nos insuffisances dans
la détection de la maladie infraclinique résiduelle. La
relation entre contrôle local et survie globale reste complexe.
Les diverses situations et données qui ont été rapportées
ci-dessus permettent quelques commentaires généraux pour
les tumeurs solides. La chirurgie reste, dans l'immense majorité
des cas, le traitement essentiel pour assurer un bon contrôle local.
L'exemple du cancer du rectum montre l'importance d'un geste chirurgical
aussi parfait que possible. Dans la majorité des cas, la radiothérapie
associée en pré ou postopératoire améliore
le contrôle local lorsque la chirurgie seule expose à un
risque de maladie résiduelle locale. Là encore, comme le
montrent les essais randomisés dans le cancer de l'endomètre
ou du sein, la qualité de cette irradiation est essentielle pour
éviter les toxicités radiques tardives qui peuvent parfois
venir effacer en termes de survie le bénéfice d'un meilleur
contrôle local. On retrouve ici le défi permanent de la thérapeutique
médicale quel que soit son domaine : trouver le juste milieu entre
un traitement trop faiblement dosé et inefficace ou trop intensif
et toxique. En cancérologie, la marge de manuvre entre ces
deux écueils est étroite. La dose de radiothérapie
est un élément fondamental de son efficacité [18].
Les résultats récents obtenus dans le cancer de la prostate
[17] montrent que, si l'on sait réduire et rendre plus précis
le volume traité, on améliore le contrôle local en
augmentant la dose sans toxicité excessive. Tous les progrès
de la technique radiothérapique vont dans ce sens.
La chimio-radiothérapie concomitante avec l'amélioration
des protocoles apparaît comme un progrès important de ces
dernières années. Là encore, le contrôle local
est souvent amélioré comme en témoignent les exemples
du cancer de l'sophage, de l'estomac, du col utérin ou du
canal anal. Pour que ce progrès local se traduise aussi par un
bénéfice en termes de survie globale, il est important que
les complications sévères précoces ou tardives parfois
mortelles restent proches du zéro pour cent.
À stade tumoral constant, le progrès le plus évident
de ces vingt dernières années est la réduction des
chirurgies mutilantes. La plupart des traitements conservateurs exposent
à un risque accru de rechute locale, certes parfois rattrapable
par une chirurgie radicale seconde. Les échecs locaux, qui ne sont
pas sans conséquence sur la survie, ont été acceptés
souvent sans essai randomisé (il, membre, rectum, canal anal)
par la communauté médicale tant le bénéfice
paraissait évident au regard d'une éventuelle perte de chance
de survie. Cependant, il n'est pas possible de recommander un traitement
conservateur si le risque de rechute locale est trop élevé.
La frontière est souvent subtile, notamment dans les cancers du
sein ou du rectum.
Au total, le contrôle local est en cancérologie un objectif
majeur mais aux aspects très divers et complexes. Seule une recherche
clinique rigoureuse permettra d'apporter une réponse précise
aux nombreux problèmes non résolus. Ce sont le plus souvent
des protocoles pluridisciplinaires qui permettront le juste choix entre
échec local et toxicité néfaste. Dans les cas difficiles
qui sont fréquents, une information loyale et appropriée
du patient permettra souvent d'orienter la décision thérapeutique
pour éviter ultérieurement des regrets, voire des reproches,
et malheureusement de plus en plus souvent des poursuites judiciaires.
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