ARTICLE
« Vivre, vivre seulement, vivre n'importe comment mais vivre...
L'homme est un lâche... et lâche est celui qui lui reproche
sa lâcheté »
F. M. Dostoïevski. Crime et châtiment.
Guérir, l'espoir unique du malade. Propriétaire
brusquement dépossédé d'un bien dont il n'estimait
pas toujours la réelle valeur, le malade se voit proposer deux
issues, comme pour toute maladie mais avec une angoisse et une gravité
peu communes associées au diagnostic de cancer, guérir ou
mourir. Il s'y ajoute souvent le sentiment d'une injustice et une impuissance
personnelle à orienter le choix vital, d'où l'obligation
de se soumettre au destin, comme les héros malheureux des tragédies
grecques.
Au long de son parcours calamiteux, des difficultés des traitements
assumés, au gré des consultations médicales ou des
aléas de la vie courante, la guérison peut être pour
l'ancien patient un fruit aux saveurs amères ou le but inaccessible
qui se dérobe trop souvent, parfois dans le flot de la dépression.
Car le temps n'efface pas tout.
Guérir, l'objectif essentiel de l'équipe médicale,
jamais acquis d'avance. Les prévisions les mieux fondées
ne sont-elles pas contredites quelquefois par l'évolution, et l'échec
thérapeutique est d'autant plus difficile à supporter que
l'espoir était plus grand. La fréquence des séquelles
liées aux traitements et des complications secondaires tardives
assombrit encore l'avenir du patient traité et le prix à
payer pour obtenir enfin la guérison est toujours trop élevé.
Guérir, le but partagé par le malade et l'équipe
médicale. Pourtant la guérison fait aussi partie du non-dit
dans les relations malade-médecin. Le malade pressent que l'habileté
et l'expérience de l'équipe médicale risquent d'être
dépassées si quelques cellules malignes ont déjà
essaimé dans l'organisme. Dans les meilleurs des cas, la santé
perdue reviendra-t-elle, avec son bien-être somatique, psychique
et social ? Le médecin perçoit la faillibilité de
son pronostic, prévoit les nombreuses contraintes liées
aux traitements et redoute les séquelles qui feraient de la guérison
médicale une survie douloureuse et sans espoir.
Il n'est pas étonnant que la littérature médicale
soit si discrète sur la guérison et que le terme ne figure
pas dans les index des principales revues cancérologiques internationales,
remplacé par long term survivor.
Le Bulletin du Cancer a souhaité relever le défi
et ouvrir une nouvelle rubrique : Le cancéreux guéri,
afin que puissent être envisagés, pour les cancers et leucémies
de l'enfant et de l'adulte, les principaux problèmes liés
à la guérison, celui de leur fréquence réelle
et des facteurs qui lui sont associés, celui des risques de récidives
tardives ou de seconds cancers, celui des séquelles iatrogènes
et de la surveillance médicale. Une place prépondérante
sera accordée chaque fois que possible aux problèmes vécus
par le malade, dans son évolution psychologique personnelle, familiale,
professionnelle et relationnelle, dont la sexualité et la fertilité
ne sont pas les moindres. Bien entendu, chaque article ne pourra couvrir
de manière exhaustive tous les développements d'un si vaste
sujet, mais chaque auteur apportera une information et un témoignage
qui permettront aux lecteurs de mieux saisir, dans son vécu médical
et psychologique, la nouvelle vie du cancéreux guéri.
On ne guérit pas un cancer, mais un cancéreux. Encore
faut-il en reconnaître la possibilité et se donner les moyens
de l'obtenir. Puis, avec modestie, évaluer au mieux au fil des
ans la qualité d'une vie douloureusement préservée.
|