ARTICLE
Quelques années après la découverte du gène
suppresseur de tumeur p53, a lieu, fin 1993 début 1994,
la caractérisation d'un nouveau gène suppresseur de tumeur
situé sur le chromosome 9p21, p16INK4A, appartenant
à la famille des inhibiteurs de kinases dépendantes des
cyclines (CDK) et contrôlant la phase de transition G1/S du cycle
cellulaire. Ce gène va se révéler impliqué
à la fois dans la prédisposition héréditaire
au mélanome familial et dans l'oncogenèse d'un grand nombre
de cancers. Ultérieurement, il fut montré que p16INK4A
était issu d'un locus ayant une organisation tout à fait
unique, le locus INK4a-ARF, lui permettant de contrôler simultanément
deux voies de signalisation impliquées dans la régulation
du cycle cellulaire, la voie p53-MDM2 et la voie CDK4-Rb.
Dans la première partie de cet exposé, nous ferons le
point sur l'implication de p16INK4A dans la prédisposition
héréditaire au mélanome. Ensuite, nous discuterons
le rôle du locus INK4A-ARF dans l'oncogenèse des carcinomes
cutanés sporatiques et provenant de malades atteints de xeroderma
pigmentosum.
Un locus pour deux gènes,
ou un gène pour deux protéines
Le locus INK4a-ARF, situé sur le chromosome 9p21, code pour deux
protéines distinctes (figure
1). La protéine p16INK4A est codée par
3 exons (E1alpha, E2 et E3), et est un régulateur du cycle cellulaire
appartenant à la classe des inhibiteurs des kinases cyclines-dépendantes.
Plus récemment a été caractérisé un
transcrit alternatif issu du même locus, p16beta. Celui-ci code
pour ARF (p14ARF chez l'homme), protéine qui joue également
un rôle important dans le contrôle de la multiplication cellulaire,
mais par une voie de signalisation différente, impliquant les protéines
p53 et MDM2.
La voie p16INK4A-CDK4-pRb
Clonage de p16INK4A : évidence
pour un gène suppresseur de tumeur
La région chromosomique 9p21 est l'objet de délétions
dans un grand nombre de cancers, ce qui suggérait l'existence d'un
gène suppresseur de tumeur sur ce locus. Une cartographie délétionnelle
de la région a pu être établie à partir de
lignées de mélanomes [1] ; elle a permis d'identifier p16INK4A,
gène déjà connu comme régulateur négatif
de la division cellulaire [2]. Des délétions homozygotes
et/ou ponctuelles de p16INK4 étaient présentes
dans plus des deux tiers des lignées de mélanomes étudiées
[1].
Fonctions de p16INK4A
* P16INK4A est un inhibiteur de CDK4 (cyclin-dependant-kinase
4) et régule négativement l'activité du complexe
CDK4-cycline D1. Il atteint son pic d'expression au point de transition
G1/S du cycle et empêche l'inactivation de la protéine pRb
(normalement inactivée par phosphorylation par le complexe CDK4-cycline
D). L'effet résultant est l'inhibition de la libération
de facteurs de transcription essentiels (E2F) au passage de la phase G1
vers la phase S du cycle cellulaire, qui restent « piégés
» par la protéine pRb active, maintenant la cellule en phase
G1 [2]. P16INK4A agit principalement par inhibition compétitive
en se liant à CDK4 ou CDK6, prévenant ainsi leur association
avec la cycline D1 [2].
* p16INK4A induit un arrêt du cycle cellulaire en
G1. Son expression ectopique dans des lignées cancéreuses
diminue la prolifération de ces dernières avec arrêt
des cellules en G1 [3]. P16INK4 est régulé négativement
par pRb (mécanisme de feed back), qui diminue le niveau
de transcription de p16INK4A en agissant sur son promoteur
[4].
* p16INK4A joue un rôle dans la sénescence
réplicative. Les cellules somatiques humaines normales ont
un potentiel prolifératif limité qui dépend du nombre
de divisions cellulaires. Au stade de sénescence, elles sont arrêtées
en G1 avec une pRb hypophosphorylée (activée), mais restent
biologiquement actives et viables pendant de longues périodes.
P16INK4A paraît être impliqué dans ce processus
car, d'une part, le phénomène de sénescence peut
être imposé à une cellule immortalisée en y
introduisant un chromosome 9 humain normal et, d'autre part, p16INK4A
s'accumule dans les fibroblastes et les kératinocytes, parallèlement
au nombre de divisions cellulaires [5].
* p16INK4A est induit par les rayonnements ultraviolets.
Les UVC à faible doses induisent une augmentation de p16INK4A
dans des lignées kératinocytaires, parallèlement
à un ralentissement du cycle cellulaire en G2 [6]. p16INK4A
est également induit par les UVB (dont des doses subérythémales).
Cette induction, de 15 à 20 %, est observée à la
fois dans les kératinocytes des couches basales et suprabasales
et dans les mélanocytes. Elle est maximale 24 heures après
l'irradiation (et donc plus tardive que l'induction de p53) et persiste
pendant 48 heures, diminuant après 72 heures [7]. Son rôle
pourrait être proche de celui de p53, en permettant à la
cellule de réparer les dommages de l'ADN UV-induits.
Transcrit alternatif issu du locus INK4a-ARF
:la voie ARF-p53
Le transcrit p16beta comprend un premier exon différent alternatif
(E1beta), plus centromérique, qui est transcrit à partir
d'un promoteur différent de p16beta, puis épissé
dans un cadre de lecture différent aux deux derniers exons de p16INK4A
[8].
P16beta code pour ARF (alternating reading frame), protéine
hautement basique de 132 acides aminés chez l'homme (13 902 daltons,
p14ARF) [9] qui est localisée dans le nucléole
cellulaire, et d'expression ubiquitaire.
Une séquence spécifique de ARF permet sa localisation
dans le nucléole. Chez l'homme, elle est située dans l'exon
2, correspondant aux résidus 82 à 101 de la protéine
[10]. Elle se fixe sur MDM2, induit sa dégradation et stabilise
p53. Cela permet l'arrêt du cycle cellulaire et l'apoptose induits
par p53. Sous l'induction de MDM2, p14ARF quitte le nucléole,
puis participe à la formation de complexes hétérotrimériques
(p14ARF-MDM2-p53) dans le noyau cellulaire, bloquant le passage
de p53 et de MDM2 dans le cytoplasme [11]. Un autre mécanisme est
la relocalisation et la séquestration nucléolaire de MDM2
par p14ARF [12]. Ces deux mécanismes permettent la stabilisation
de p53, en empêchant sa dégradation. Plus récemment,
il a été montré que p14ARFpouvait stabiliser
p53, même sans relocalisation nucléolaire de MDM2, sans que
le mécanisme précis de ce processus n'ait encore été
décrypté [13].
La transfection de ARF entraîne un arrêt du cycle cellulaire
en G1 et en G2, dépendant de la présence de p53 ; les cellules
dans lesquelles la protéine p53 est absente (p53/)
ou inactivée (par exemple par l'antigène T du virus SV40)
ne sont plus sensibles à cet effet de ARF [14].
Des souris spécifiquement knock-out pour l'exon 1b développent
spontanément des tumeurs de nombreux types (lymphomes, fibrosarcomes,
thymomes...) et, après application cutanée d'un carcinogène
initiateur, le DMBA, des carcinomes cutanés à de multiples
sites. Les souris hétérozygotes ARF+/ développent
également des tumeurs, dans lesquelles l'allèle résiduel
d'ARF a disparu, fait caractéristique de l'inactivation en deux
étapes d'un gène suppresseur de tumeur.
Les fibroblastes embryonnaires de souris (MEF) ARF/
n'entrent pas en sénescence et s'immortalisent spontanément.
De même, l'immortalisation des MEF des souris hétérozygotes
ARF+/ s'accompagne soit d'une perte de l'autre allèle
d'ARF, soit d'une mutation de p53, ces deux événements étant
mutuellement exclusifs.
Implication du locus
INKa-ARF dans la prédisposition au mélanome
Mélanome familial
Il est défini par l'existence dans une famille d'au moins deux
membres atteints de mélanome et représente 8 à 12
% de l'ensemble des mélanomes. Il présente un certain nombre
de caractéristiques cliniques : la présence inconstante
d'une entité particulière, le syndrome des nævus
atypiques (défini par la présence d'au moins 50 nævus
sur le tégument, dont certains sont cliniquement atypiques), un
phototype clair et des cheveux roux, la fréquence des mélanomes
multiples.
Le mode de transmission est autosomique dominant de pénétrance
variable. Les études de liaison génétique ont permis
de mettre en évidence deux loci de susceptibilité au mélanome,
traduisant une hétérogénéité génétique.
Un gène prédisposant au phénotype combiné
(nævus atypiques + mélanome) a été initialement
localisé sur le locus 1p36, résultat remis en question car
de nombreux groupes n'ont pu le reproduire. Un gène de susceptibilité
au mélanome familial a pu finalement être situé sur
le bras court du chromosome 9 (9p21), près du locus de l'interféron
alpha [15] en prenant en compte uniquement les malades atteints de mélanome.
D'autres loci potentiels ont été suggérés
par étude de liaison et cartographie d'exclusion, notamment sur
les chromosomes 6 et 10 [16].
Mutations germinales dans la séquence
codante du gène
La même année (1994), deux équipes ont démontré
le rôle de p16INK4A dans la prédisposition au
mélanome familial, en mettant en évidence des mutations
germinales dans la séquence codante du gène [17, 18].
Depuis 1994, de nombreuses études ont été réalisées,
certaines portant sur de grandes séries, qui confirment l'implication
de p16INK4a dans la prédisposition héréditaire
au mélanome familial, avec des fréquences différentes.
Ces différences ont plusieurs explications : mauvaise stringence
des critères retenus pour le diagnostic de mélanome familial,
différences méthodologiques quant à la recherche
de mutations, hétérogénéité génétique.
Au total, sur 707 familles étudiées, la fréquence
globale de détection de mutations germinales de p16INK4A
est de 20 %. Cependant, elle augmente nettement dans plusieurs situations
: présence d'au moins 3 cas de mélanomes dans la famille
[19, 20], présence d'un malade atteint de multiples mélanomes
primitifs dans la famille (fréquence de mutation de 32 à
81 %) et présence d'un cancer du pancréas dans la famille
(fréquence de mutation d'environ 40 %) [21]. En revanche, lorsque
la famille ne compte que deux cas de mélanome, la fréquence
de mutations germinales chute brutalement (5 %), sauf lorsqu'il existe
un cas de mélanome multiple primitif. En France, la fréquence
de mutations détectées est de 64 % dans les familles avec
deux membres atteints au premier degré, lorsque l'un d'eux est
porteur d'un mélanome multiple primitif [19].
Plusieurs auteurs ont pu démontrer que les mutations détectées
avaient un effet délétère sur la protéine
[22, 23]. Les protéines mutantes perdent la capacité de
se fixer sur CDK4 ou CDK6 et ne sont plus capables d'inhiber l'activité
kinasique des complexes cycline D1-CDK4 et cycline D1-CDK6. Le cancer
du pancréas semble particulièrement fréquent dans
les familles de mélanomes comportant une mutation fonctionnelle
de p16INK4A [21]. De plus, d'autres cancers semblent plus fréquents
: cancer épidermoïde [24], cancers du sein [25], myélome
multiple [26], cancers multiples chez un même individu.
Plus récemment, il a été montré que des
mutations germinales de p16INK4A étaient présentes
chez des malades atteints de mélanomes multiples primitifs ne rapportant
pas d'histoire de mélanome familial [27]. La fréquence des
mutations se situe entre 10 % et 15 %.
À l'heure actuelle, aucune mutation spécifique de p14ARF
(c'est-à-dire ne touchant que l'exon 1beta) n'a été
détectée chez 180 familles de mélanome étudiées.
Cependant, si environ un tiers des mutations germinales de p16INK4A
ne touchent que l'exon 1alpha, la majorité des mutations de l'exon
2 affectent aussi le cadre de lecture de p14ARF, dont certaines
sont situées dans un domaine fonctionnel de p14ARF crucial
(acides aminés 82-101) impliqué dans la localisation nucléolaire
de p14ARF. Sutout, deux publications récentes rapportent
la présence de délétions étendues du locus
comprenant l'exon 1beta dans des familles associant des cas de mélanome
et de tumeurs du système nerveux central [28, 29].
Données actuelles concernant le conseil
génétique dans le mélanome familial
Plusieurs cas sont à distinguer :
mutations germinales de p16INK4A ségrégeant
avec le phénotype et ayant des conséquences in vitro
sur l'activité de la protéine : il paraît raisonnable
d'offrir un conseil génétique et une éducation sur
les stratégies de prévention du mélanome dans ces
familles. Le conseil génétique doit cependant informer quant
aux incertitudes concernant la pénétrance des mutations
de p16INK4A, et l'efficacité non prouvée des
stratégies de prévention et de surveillance fondées
sur le test génétique ;
mutations dont on ne dispose pour l'instant d'aucune donnée
fonctionnelle, le conseil génétique apparaît actuellement
prématuré ;
pas de mutation : il faut garder à l'esprit qu'un test
génétique négatif n'élimine pas le risque
de mélanome ; au mieux il le réduit à celui de la
population générale qui, dans certaines régions,
est 25 fois plus élevé que la moyenne du fait des facteurs
d'environnement (UV) et/ou de l'origine ethnique des habitants (par exemple
Australie).
Le diagnostic moléculaire ne doit pas se substituer à
l'attitude clinique de surveillance, mais peut, dans certains cas, la
guider. L'éducation de tous les membres de la famille en ce qui
concerne la photoprotection est capitale, et sa mise en uvre impérative,
en particulier chez les nourrissons et enfants (utilisation de lunettes
de soleil, de chapeaux, de vêtements protecteurs, d'écrans
solaires de haut indice contre les UVA et les UVB). Dès l'âge
de 10 ans, les membres de la famille doivent avoir un examen de l'ensemble
du tégument permettant un repérage de l'ensemble des nævus,
atypiques ou non. Des photographies d'ensemble et des gros plans des nævus
atypiques sont utiles pour la surveillance ultérieure. La surveillance
clinique porte sur toute modification de taille, forme, couleur, bordure
des nævus connus et sur l'apparition de nouveaux nævus. Une
auto-surveillance doit également être pratiquée.
Rôle du locus INK4a-ARF dans la carcinogenèse
cutanée
Les carcinomes cutanés non mélaniques sont actuellement
les tumeurs ayant la plus forte incidence dans le monde chez les sujets
à peau blanche. Le fort taux de récurrence à 5 ans
(50 %) et le potentiel invasif local et parfois métastatique font
de ces cancers un problème de santé publique majeur. On
distingue deux principaux types : 1) les carcinomes basocellulaires (CBC),
tumeurs à croissance lente, mais dont le potentiel invasif local
peut occasionner des destructions tissulaires importantes ; 2) les carcinomes
épidermoïdes (CE), en plus de leur malignité locale,
ont un potentiel métastatique élevé. Les CE sont
parfois précédés par des lésions précancéreuses
: la kératose actinique et la maladie de Bowen.
La transformation des kératinocytes est un événement
à plusieurs étapes (initiation, promotion tumorale, puis
conversion maligne). Les gènes impliqués sont différents
selon qu'il s'agisse des CBC ou des CE : des mutations du gène
p53, le plus souvent de type UV-induites, sont présentes dans 30
à 50 % des CE et CBC [30].
La voie de signalisation Sonic Hedgehog (Shh) apparaît capitale
dans l'oncogenèse des CBC. Shh est le ligand de patched
(ptch), récepteur transmembranaire associé à une
autre protéine, smoothened (Smo). La fixation de Shh sur
ptch lève l'inhibition de ptch sur Smo, permettant l'activation
de signaux intracellulaires de différenciation et/ou de prolifération
(figure 2). L'activation
de la voie conduit à la transcription de plusieurs gènes
cibles, incluant ptch et les facteurs de transcription Gli1 et Gli3 [31].
Des mutations du gène patched sont trouvées dans
33 % des CBC sporadiques, souvent de type UV-induites [32]. Plus récemment,
des mutations activatrices de Smo ont aussi été mises en
évidence [33].
Il existe de multiples arguments faisant penser que le locus INK4a-ARF
joue un rôle très important dans la carcinogenèse
cutanée : fréquentes pertes d'hétérozygotie
du locus 9p21 (30 à 40 % des carcinomes) [34], inhibition de la
multiplication des kératinocytes murins après transfection
par p16INK4A, suppression du phénotype tumoral de kératinocytes
tumoraux après transfection de p14ARF, développement
chez les souris nullizygotes (INK4a-ARF/) de carcinomes
épidermoïdes cutanés après irradiation par les
UVB et/ou application cutanée de carcinogènes chimiques
(7,12 diméthylbenz[a] anthracène (DMBA), souvent utilisé
comme carcinogène initiateur) [35].
Carcinomes cutanés
sporadiques
Notre travail a permis de détecter des mutations somatiques de
INK4a-ARF dans 12 % des carcinomes cutanés étudiés,
24 % des CE et 3,5 % des CBC, avec un profil mutationnel typiquement UV-induit
[36]. Parallèlement, des mutations du gène p53 étaient
présentes dans 19 % des CE et 46 % des CBC. Les mutations de p16INK4A
sont donc aussi fréquentes dans les CE, dans cette série,
que les mutations de p53, ce qui suggère un rôle important
de p16INK4A dans l'oncogenèse de ces cancers. Dans deux
tiers des cas, les mutations étaient de type UV-induites (soit
doubles transitions CC -> TT, soit transition C -> T à des
sites dypirimidiques CC). Cela souligne le rôle mutagène
des UV dans la carcinogenèse cutanée. De telles mutations
avaient été précédemment décrites dans
des lignées de mélanome et des mélanomes primitifs.
P16INK4A, comme p53, peut donc être inactivé par
mutagenèse UV, sous l'effet de la formation de photoproduits, en
particulier de dimères de pyrimidines.
Le rôle de ces mutations sur le processus de carcinogenèse
pourrait être de faciliter l'immortalisation kératinocytaire,
d'empêcher l'inhibition de contact, conférant un avantage
sélectif supplémentaire aux cellules tumorales, d'occasionner
un déficit « fonctionnel » de réparation de l'ADN.
Il a été en effet montré que l'irradiation UV de
lignées de mélanomes irradiées n'exprimant pas p16INK4A,
ou ayant une mutation de p16INK4A, empêchait le ralentissement
du cycle cellulaire, et, parallèlement, augmentait le nombre de
lésions d'ADN UV-induites [6]. p16INK4A pourrait donc
avoir un rôle dans le stress génotoxique, permettant notamment
la réparation de certaines lésions de l'ADN par le biais
d'un ralentissement du cycle cellulaire.
En fait, plusieurs expériences montrent que la dérégulation
de l'axe cycline D1-CDK4-Rb-E2F apparaît essentielle dans le processus
de carcinogenèse cutanée. La surexpression de E2F1 ciblée
dans l'épiderme murin (sous le contrôle du promoteur de la
kératine 5) entraîne une hyperplasie épidermique.
Le croisement de ces souris avec des souris exprimant un transgène
ras activé aboutit à la formation précoce de papillomes.
De plus, le croisement de ces mêmes souris avec des souris p53 hétérozygotes
ou nullizygotes (qui ne développent spontanément que rarement
des carcinomes cutanés) induit l'apparition de nombreuses tumeurs
cutanées.
Dans notre étude [36], la totalité des mutations siégeaient
dans l'exon 2 de p16, commun à p16INK4A et p14ARF,
et deux tiers d'entre elles entraînaient des modifications de p14ARF,
lui suggérant donc un rôle dans le processus tumoral. Dans
une précédente étude, les mutations détectées
dans des CE étaient toutes situées dans le domaine fonctionnel
de p14ARF [37]. N'oublions pas que les souris ARF/
développent spontanément ou après irradiation UVB
des CE ou des papillomes cutanés à de multiples sites. Cependant,
en l'absence d'études fonctionnelles de mutants p14ARF
spécifiques, il est impossible de conclure avec certitude quant
à la nature délétère de ces mutations.
Implication du locus INK4a-ARF dans les carcinomes
de malades atteints de xeroderma pigmentosum [38]
Le xeroderma pigmentosum (XP) est une génodermatose de transmission
héréditaire autosomale récessive prédisposant
à la survenue de carcinomes cutanés à un âge
précoce. Cette maladie constitue de ce fait un excellent modèle
pour mieux comprendre et préciser les anomalies génétiques
impliquées dans la carcinogenèse cutanée. Plusieurs
anomalies ont déjà été caractérisées
dans les carcinomes cutanés des malades atteints de xeroderma pigmentosum,
impliquant les gènes ras et p53 dans les CBC et les CE, et plus
spécifiquement le gène patched dans les CBC.
Notre étude a permis de mettre en évidence des mutations
inactivatrices de p16INK4a dans environ un tiers des tumeurs
XP analysées, 33 % des CE et 20 % des CBC (tableau).
Les mutations de p16INK4a sont plus nombreuses que dans les
carcinomes sporadiques (tableau),
ce qui est probablement en rapport avec l'hypermutabilité et l'instabilité
génétique des cellules des malades atteints de xeroderma
pigmentosum [39].
Les mutations sont UV-induites et en grande majorité composées
de mutations en tandem CC:GG -> TT:AA. Ce spectre mutationnel est typique
de la mutagenèse induite par les rayonnements ultraviolets, et
est très différent de celui observé dans les cancers
viscéraux, dans lesquels plus de la moitié des mutations
détectées sont des transversions. Il apparaît aussi
spécifique du xeroderma pigmentosum du groupe C [39]. Les cellules
XPC réparent très lentement les lésions de l'ADN
UV-induites, ce qui pourrait favoriser une double désamination
des dimères de cyclobutanes cytosines [40].
Il existe des points chauds mutationnels (hot spots), trois mutations
représentent plus des deux tiers du nombre total des mutations
de p16INK4a [38]. Cette mutagenèse préférentielle
pourrait être directement liée à la séquence
nucléotidique de ces codons (CCG ou CCC), cible préférentielle
des UV et/ou au rôle important joué par ces codons dans la
structure ou la fonction des protéines p16INK4a ou p14ARF.
Les mutations de p16INK4a et p53 sont situées en grande
majorité sur le brin non transcrit [38], ce qui reflète
donc une réparation préférentielle des lésions
UV-induites de l'ADN situées sur le brin transcrit. Cela est probablement
lié au fait qu'au moins la moitié des tumeurs cutanées
étudiées provenait de malades XPC dont le déficit
NER n'affecte que la réparation globale.
L'ensemble des tumeurs mutées comportait une mutation affectant
le cadre de lecture de p14ARF, bien qu'aucune mutation n'ait
été détectée spécifiquement dans l'exon
1beta. Ces mutations pourraient avoir un effet délétère
sur la fonction de p14ARF car, dans la majorité des
tumeurs XP, elles affectent un codon conservé entre les ADNc humain
et murin et/ou elles sont situées dans le domaine fonctionnel de
p14ARF.
Dans les carcinomes XP, il existe une forte association entre la présence
de mutations de p16INK4a et de p53, et de p53 et p14ARF,
et ce, contrairement aux carcinomes cutanés sporadiques et à
la plupart des tumeurs humaines [14]. Cela pourrait être dû
à une sélection préférentielle de clones tumoraux
ayant des mutations de plusieurs gènes, à un effet coopératif
des voies de signalisation p14ARF-p53 et p16INK4a-pRb
et au fait que les fonctions de p53 et de p14ARF ne sont pas
strictement superposables (en particulier p14ARF ne semble
pas intervenir dans le stress génotoxique, mais constitue une ligne
de défense contre les signaux oncogéniques)
CONCLUSION
Le locus INK4a-ARF joue donc un rôle très important dans
la prédisposition au mélanome familial. Cependant, plusieurs
questions demeurent :
1) Quel est l'impact exact de chaque mutation au plan fonctionnel ?
De nombreux tests ont été développés, mais
ils présentent des limites du fait qu'ils ne reproduisent qu'imparfaitement
la réalité présente in vivo. Il faudrait donc
s'attacher à développer un test simple, reproductible et
fiable. Cette étape paraît capitale dans la perspective d'un
conseil génétique de bonne qualité.
2) Quelle est la pénétrance des mutations germinales de
p16INK4A ? La pénétrance a été
évaluée de 53 à 64 %, mais dans des petites séries.
Il paraît donc souhaitable de l'évaluer en réalisant
des études sur un grand nombre de familles, dans différentes
régions du monde. Là encore, ces réponses sont souhaitables
dans la perspective du conseil génétique.
3) Les mutations germinales de p16INK4A sont-elles le seul
facteur de risque génétique dans les familles de mélanomes
mutées ? Pour une mutation donnée, le risque de mélanome
n'est probablement pas identique dans des familles différentes.
Cela suggère que le background génétique familial
joue très probablement un rôle. Il vient par exemple récemment
d'être démontré que certains polymorphismes du récepteur
à l'alphaMSH étaient fortement associés à
un risque de mélanome.
4) Une étude préliminaire suggère que les mutations
germinales de INK4a-ARF pourraient aussi être détectées
dans d'autres situations que celle du mélanome familial (survenue
de mélanome à un âge jeune, syndrome des nævus
atypiques associé à un mélanome). La réponse
précise à ces questions nécessite des investigations
complémentaires telle qu'une étude clinique, épidémiologique
et génétique prospective de nombreux malades.
5) Il n'a pas été mis en évidence de mutation de
INK4a-ARF dans certaines familles liées génétiquement
au locus 9p21. Ces cas peuvent correspondre à des mutations non
détectées car présentes dans les régions régulatrices
du gène ou de délétions de l'ensemble du gène
qui n'auraient pas été mises en évidence par les
techniques classiques. Les hypothèses d'une empreinte parentale
d'un des deux allèles qui influerait sur le niveau d'expression
de p16INK4A ou de p14ARF, ou de l'inactivation d'un
autre gène situé sur le même locus sont également
possibles.
Hormis son rôle dans la prédisposition héréditaire
au mélanome familial, l'inactivation somatique du locus INK4a-ARF
par le biais de mutations UV-induites apparaît importante dans la
carcinogenèse cutanée. Plusieurs questions restent en suspens
: stade auquel survient l'inactivation du locus (lésions débutantes,
initiation tumorale ou lésions évoluées, progression
tumorale), importance des autres modes d'inactivation, en particulier
de la méthylation, et rôle joué par p16INK4A
dans le stress génotoxique.
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