ARTICLE
Les problèmes psychologiques posés par la survenue, le
traitement et les suites d'une tumeur oculaire sont un peu différents
s'il s'agit d'un mélanome oculaire chez un adulte ou d'un rétinoblastome
chez un enfant. Néanmoins, ils présentent des similitudes
car ils associent la peur de la rechute ou des métastases, comme
dans tous les cancers, mais aussi les problèmes spécifiques
aux tumeurs oculaires que sont les altérations de la fonction visuelle
et les problèmes esthétiques.
Le patient guéri
d'un mélanome oculaire
Généralités sur le mélanome
de l'uvée
Le mélanome de l'uvée est la plus fréquente des
tumeurs malignes intraoculaires chez l'adulte ; l'âge moyen au diagnostic
se situe vers 56 ans.
La mortalité à 10 ans est d'environ 50 % [1]. Elle est
moindre pour les petites tumeurs et plus importante pour les tumeurs volumineuses
(le principal facteur de risque pour l'apparition de métastases
est le plus grand diamètre de la tumeur). Les métastases
se développent essentiellement au niveau du foie et, de ce fait,
une surveillance de l'échographie hépatique tous les six
mois est en général réalisée (globalement,
il y a 30 % de métastases hépatiques au cours des 5 premières
années et 20 % entre 5 et 10 ans). Le traitement local peut être
conservateur, le plus souvent par irradiation de la tumeur, soit par une
plaque radioactive (curiethérapie), soit par irradiation par des
particules lourdes (protonthérapie). L'exérèse chirurgicale
de la tumeur avec conservation du globe oculaire est possible dans certains
cas. Pour les tumeurs les plus volumineuses, l'exérèse chirurgicale
de l'il (énucléation) reste encore indispensable.
Des études comparatives non randomisées ont montré
que la survie était identique après irradiation et après
énucléation. L'énucléation, qui était
le traitement le plus fréquent dans les années 1970, est
de plus en plus remplacée par des traitements conservateurs chaque
fois que cela est possible. Une acuité visuelle utile est maintenue
dans 50 % des yeux irradiés.
Une récidive peut apparaître au niveau de la cicatrice
tumorale dans environ 5 % des cas. Les récidives sont plus fréquentes
dans les premières années qui suivent le traitement, mais
des récidives tardives peuvent se voir (plus de 10 ans après
le traitement initial) : cela justifie un contrôle ophtalmologique
semestriel pendant 10 ans, puis annuel. À chacun de ces contrôles,
on réalise une échographie de l'il pour mesurer l'épaisseur
de la cicatrice et des photographies du fond d'il pour documenter
le diamètre de la cicatrice.
Le retentissement fonctionnel psychologique et
social de la maladie
Les études faites sur la fonction visuelle à long terme
ne semblent pas montrer de différence majeure entre les patients
énucléés et ceux chez qui l'il malade a été
conservé.
Les patients à qui on fait un traitement conservateur de l'il
par irradiation sont angoissés par la cicatrice tumorale située
à l'intérieur de l'il. Ils demandent souvent qu'on
leur communique l'épaisseur en échographie à chaque
contrôle et sont anxieux de voir cette épaisseur diminuer.
La cicatrisation prend souvent 1 ou 2 ans et il reste en général
une masse tumorale encore un peu saillante mais inactive après
irradiation. L'angoisse quant au devenir de cette cicatrice est importante
pour beaucoup de patients et elle est en général ravivée
par les consultations de contrôle semestrielles. Par ailleurs, les
patients dont la tumeur était volumineuse avant irradiation ont
le plus souvent des complications oculaires responsables d'un inconfort
plus ou moins intense : les hypertonies oculaires peuvent entraîner
des douleurs oculaires et des céphalées ; les inflammations
provoquent une rougeur de l'il et des sécrétions conjonctivales
plus abondantes. Les cataractes donnent un aspect blanc opaque à
la pupille. Toutes ces complications oculaires entraînent un aspect
inesthétique de l'il et obligent à utiliser en permanence
des traitements locaux par collyres.
Certains globes oculaires évoluent vers l'atrophie et, dans ce
cas, l'énucléation secondaire est indispensable, d'autant
plus que la vision est en général nulle ; il en va de même
si les douleurs oculaires sont fréquentes et invalidantes : l'énucléation
secondaire est vécue parfois comme une délivrance mais parfois
aussi comme un échec.
Les patients qui avaient des tumeurs plus petites ont en général
un il d'aspect normal et un aspect esthétique satisfaisant.
Certains patients ont des baisses d'acuité visuelle d'intensité
variable.
La perte fonctionnelle oculaire est toujours mal vécue par le
patient qui se sent gêné dans sa vie courante et diminué.
Ce sentiment de frustration est toujours important au début et
diminue ensuite après une période d'adaptation à
des capacités visuelles moindres. Néanmoins les problèmes
visuels peuvent justifier un reclassement professionnel dans certaines
professions (conducteurs d'engins, chauffeurs, pilotes, etc.). Ils peuvent
être responsables de difficultés dans le travail (travail
sur écran, travail de précision...).
Pour les patients qui présentent une tumeur volumineuse ou qui
ont mal supporté la radiothérapie, l'énucléation
est souvent la seule thérapeutique possible. Bien que les ophtalmologistes
s'efforcent d'obtenir un résultat esthétique satisfaisant
en remplaçant le volume de l'il par un implant et en greffant
les muscles oculomoteurs sur l'implant pour obtenir une prothèse
mobile, l'énucléation est toujours vécue comme une
intervention mutilante. Par le regard, les sentiments s'expriment et perdre
la moitié de son regard équivaut à perdre une partie
de son âme. Par ailleurs la prothèse elle-même peut
être source de tracas : la cause la plus fréquente est l'existence
de secrétions conjonctivales obligeant à un nettoyage fréquent.
La prothèse peut tourner, entraînant alors un strabisme ou
être perdue (par exemple lors d'une baignade).
La qualité de vie
Dans la mesure où il n'y a pas de différence de survie
entre l'énucléation et les traitements conservateurs, il
y a depuis quelques années un intérêt croissant pour
les études portant sur la qualité de la vie chez les patients
traités pour des mélanomes choroïdiens [2, 3].
L'importance qu'il y a à étudier la qualité de
la vie a été soulignée dans un récent éditorial
[4]. Deux études ont porté sur les performances visuelles
des patients et ont montré que la plupart d'entre eux gardent des
performances visuelles satisfaisantes pendant de nombreuses années,
qu'ils soient énucléés ou traités par irradiation
(les patients qui perdent la vision d'un il peuvent en général
compenser avec la vision de l'il sain) [5, 6]. Néanmoins,
dans deux études sur la qualité de la vie chez les patients
traités pour mélanome choroïdien, les patients traités
par énucléation ont montré un stress plus important
et une vitalité moindre que ceux traités par irradiation
[3, 7]. Cela peut s'expliquer par le fait que les patients énucléés
repensent à leur problème de cancer à chaque fois
qu'ils se voient dans le miroir et que ce stress s'ajoute à celui
de la perte visuelle.
Des instruments de mesure de la qualité de la vie ont été
développés récemment : le SF36, qui est l'instrument
de mesure standard, est sensible à la vision mais pas à
d'autres symptômes oculaires. Le MOOD est un questionnaire plus
spécifique qui permet de bien mesurer les difficultés rencontrées
par les patients traités pour des mélanomes oculaires, appréciant
les problèmes de vision, mais également les problèmes
de rougeur oculaire, de kératite, de photophobie, de larmoiement
et de séquelles esthétiques. Avec ce questionnaire, environ
un patient sur deux se considère plutôt satisfait du résultat
[8].
À l'avenir, la réalisation d'études prospectives
sur la qualité de vie des patients permettra peut-être de
mieux tenir compte de l'impact psychologique de chacun des traitements,
mais l'atteinte de l'il par une tumeur cancéreuse restera
toujours une épreuve et un stress majeurs.
Le patient guéri
d'un rétinoblastome
Généralités sur le rétinoblastome
Le rétinoblastome est la tumeur intraoculaire maligne la plus
fréquente chez l'enfant. Elle touche essentiellement les nourrissons
et les jeunes enfants. L'âge moyen de découverte se situe
autour de 1 an pour les rétinoblastomes unilatéraux et autour
de 2 ans pour les rétinoblastomes bilatéraux. Les signes
révélateurs sont la leucocorie et le strabisme. Les rétinoblastomes
bilatéraux et 15 % des unilatéraux sont dus à une
mutation constitutionnelle du gène du rétinoblastome située
sur le chromosome 13. Celle-ci se transmet selon un mode autosomal dominant
et est à l'origine des formes familiales. Le pronostic vital dans
les pays développés est excellent. Les problèmes
sont essentiellement visuels et esthétiques en dehors des problèmes
des cancers secondaires.
Les traitements dont on dispose sont l'énucléation pour
les formes massives et les traitements conservateurs. Actuellement, environ
30 % des traitements conservateurs sont réalisés par irradiation
externe. Les autres traitements conservateurs sont la cryothérapie,
les disques radioactifs à l'iode 125 et la thermochimiothérapie.
La chimiothérapie est souvent utilisée comme traitement
d'attaque pour réduire le volume tumoral ; elle est prescrite après
l'énucléation s'il existe des facteurs de risque histologique.
Les enfants qui ont une forme asymétrique de rétinoblastome
avec un il très atteint sont traités par énucléation
d'un côté et traitements conservateurs locaux sur l'autre
il. Actuellement, grâce aux implants en corail de 16 ou 18
mm de diamètre, les résultats esthétiques de l'énucléation
sont satisfaisants, avec une prothèse mobile et un développement
orbitaire normal. Pour les enfants qui bénéficient d'un
traitement conservateur autre que l'irradiation externe, l'aspect esthétique
est normal et la vision souvent excellente ; les résultats sur
l'acuité visuelle dépendent de la localisation des tumeurs
par rapport au centre de la rétine.
L'irradiation n'est utilisée que pour les formes évoluées
des deux côtés. Elle entraîne un arrêt de la
croissance osseuse au niveau de la zone irradiée et donc une déformation
du massif facial à l'âge adulte, qui cause le plus souvent
des problèmes esthétiques importants [9].
Au niveau de l'il, l'irradiation peut être responsable d'une
cataracte qui peut nécessiter une intervention chirurgicale et
aussi d'une sécheresse oculaire avec des kératites et des
photophobies. Mais surtout, elle peut être responsable d'un sarcome
secondaire dans le champ d'irradiation et les enfants guéris d'un
rétinoblastome ont alors un risque important de mourir de leur
sarcome. La mortalité due aux rétinoblastomes est très
faible dans les pays développés : à l'institut Curie,
on retrouve en 10 ans 11 décès sur 413 enfants traités.
En revanche, on sait que 20 à 30 % des enfants irradiés
vont développer un sarcome et que seulement 30 % de ces patients
vont guérir de leur sarcome. Les deuxièmes cancers sont
favorisés par la mutation sur le chromosome 13 ; les enfants guéris
d'un deuxième cancer ont parfois d'autres tumeurs ailleurs. Dans
le registre hollandais [10], la survie à 5 ans est de 90 % pour
les formes héréditaires et les formes non héréditaires.
Au-delà de 5 ans, la mortalité augmente pour les formes
héréditaires en raison des seconds cancers (70 % à
l'âge de 40 ans). Pour Sant et al. [11], la survie est de
89 % à 10 ans et de 86 % à 18 ans avec une amélioration
pour les enfants traités en 1986-1989 par rapport à 1978-1981.
Les seconds cancers peuvent être des sarcomes développés
en territoire irradié, mais aussi d'autres tumeurs ailleurs dans
l'organisme (sarcomes, mélanomes, etc.). Pour les sarcomes développés
en territoire irradié, l'incidence serait liée aux paramètres
de la radiothérapie et à l'âge de l'enfant au moment
de l'irradiation [12-15]. Dans les formes héréditaires,
l'incidence cumulative des deuxièmes cancers est de 18 % pour Moll
et al. [16] à l'âge de 35 ans, avec un risque relatif
de 15,4. Elle est de 51 % 50 ans après le diagnostic pour Wong
et al. [12] et de 30 % à 40 ans pour Mohney et al.
[13].
En ce qui concerne le développement psychomoteur des enfants
atteints de rétinoblastome, il est normal, en dehors bien sûr
des handicaps visuels majeurs que présentent certains enfants atteints
de forme bilatérale [17]. En cas d'énucléation unilatérale,
une rééducation psychomotrice est parfois bénéfique.
Après traitement conservateur, le risque de rechute locale est
maximal lors de la première année de suivi et des nouvelles
tumeurs périphériques peuvent survenir. La fréquence
de ces nouvelles tumeurs diminue nettement après l'âge de
2 ans. Toutes ces lésions doivent être diagnostiquées
précocement et cela justifie donc un suivi mensuel du fond d'il
pendant un an, espacé progressivement jusqu'à un suivi trimestriel.
Celui-ci doit être maintenu jusqu'à l'âge adulte en
raison de l'existence rare de rechutes ou de nouvelles tumeurs tardives.
En général, le suivi est fait sous anesthésie générale
jusqu'à 4 ans, puis en consultation après cette date.
Le vécu des parents
On ne peut pas parler des patients guéris d'un rétinoblastome
sans parler de l'angoisse des parents par rapport à cette maladie
terrible. Le rétinoblastome est une maladie rare (un cas sur 18
000 naissances). Sa survenue constitue toujours un drame familial et cela
a été décrit dans la littérature [18-22].
En dehors des problèmes posés par l'énucléation,
les parents sont toujours inquiets dans les suites immédiates du
traitement, car ils savent que la tumeur peut récidiver, surtout
lors de la première année. Les parents des enfants monophtalmes
sont particulièrement inquiets et chaque contrôle du fond
d'il amène un stress immense ; certains enfants qui ont des
tumeurs massives bilatérales sont finalement aveugles, parfois
en raison d'une énucléation bilatérale secondaire
après échec du traitement. En dehors du traumatisme du traitement
lui-même, les parents ont donc également à faire face
à l'angoisse des rechutes qui est exacerbée à chaque
fond d'il de suivi. Enfin, la notion du risque accru de deuxième
cancer est également une source d'angoisse majeure dans les années
qui suivent le traitement, surtout lorsque l'enfant a été
irradié.
Les problèmes psychologiques posés par l'énucléation
ont été bien étudiés par notre équipe
qui a interviewé de nombreux parents et patients énucléés
dans l'enfance.
De manière générale, le bébé que
les parents portent dans leurs bras l'enfant réel
ne correspond que de loin au bébé merveilleux, idéal
qu'ils ont rêvé, fantasmé. Cependant, dans une situation
« normale », ce bébé de la réalité
va vite faire l'admiration de ses parents et les comblera. Mais, dans
le même temps que dans la tête se construisait l'image de
l'enfant merveilleux, un double se tenait à côté,
négatif celui-ci : « et si notre enfant n'était pas
normal ? s'il naissait déformé ? ». Tels sont aussi
les fantasmes des parents. Alors, au moment de la naissance, quel soulagement
lorsque les parents constatent « de visu » l'intégrité
de leur enfant. Ils peuvent se laisser aller aux sourires émus,
aux regards éblouis, à l'enchantement de ces instants si
particuliers d'après la naissance. Mais lorsque l'enfant est «
différent », lorsque c'est l'autre enfant fantasmé
qui apparaît, lorsque le bébé « monstrueux »
prend la place du bébé « merveilleux », c'est
l'effondrement.
Dans le cas d'un enfant atteint de rétinoblastome, le choc est
terrible, la blessure narcissique profonde. Après l'éblouissement
des premières semaines, des premiers mois, c'est la sidération.
L'annonce du diagnostic et du traitement surtout dans le cas d'une
énucléation par le chirurgien ophtalmologue est d'une
violence inouïe. Que leur enfant soit atteint d'un cancer «
si petit », que ce cancer touche l'il, cet organe si précieux,
est inentendable pour les parents. Alors, quand on leur dit que l'on va
devoir enlever l'il, là, les parents sont saisis d'effroi.
Les parents ce que sont amenés « normalement »
à faire tous les parents avaient fait le deuil de l'enfant
« du rêve ». Ils avaient investi l'enfant de la réalité.
Ils étaient rassurés. Ils avaient commencé à
faire des projets d'avenir pour lui, émis des hypothèses
quant à sa scolarité, le choix d'un métier, le voyait
déjà parent à son tour. Soudainement tout s'arrête,
se fige. Arrive, alors que l'on ne s'y attendait plus du tout, un deuxième
choc. Toute crainte semblait éloignée et voilà qu'il
va falloir refaire un travail de deuil. Les parents ressentent un immense
sentiment d'injustice. C'est peut-être justement en partie parce
qu'ils sont à distance de ce premier travail de deuil (celui de
l'enfant idéal) et qu'en quelque sorte ils se croyaient «
à l'abri » que les parents d'un enfant atteint de rétinoblastome
montrent, après le choc qui les laisse comme pétrifiés,
une grande agressivité envers le service de pédiatrie
ce qui n'est pas le cas des autres parents dont l'enfant est atteint d'un
autre cancer les soignants, les autres en général.
La violence qu'ils reçoivent ne peut que provoquer en retour leur
propre violence. Ils ressentent un véritable sentiment d'injustice
qui va souvent s'exprimer par de la révolte, des attitudes négatives,
exigeantes vis-à-vis de l'entourage. La blessure organique de l'enfant
renvoie à la blessure narcissique des parents et celle-ci est immense.
Les parents laissent tomber leurs yeux sur leur enfant « abîmé
» et ce sont eux qui s'écroulent. Ils se sentent défaillants.
Aux sentiments d'injustice et de révolte s'ajoutent ceux de culpabilité,
d'échec, d'ambivalence qui peuvent demeurer et perturber la qualité
des interactions parents-enfants. Plus tard les relations que l'enfant
aura aux autres peuvent être affectées.
« J'ai peur, après l'opération, de ne plus le
reconnaître », dit la mère d'un enfant âgé
de quelques mois la veille de l'énucléation. « Je
sais que c'est fou, mais je me demande si je vais toujours l'aimer. J'ai
peur de mal le regarder et qu'il s'en aperçoive. Quelle horreur
! » Les sentiments d'ambivalence éprouvés lors
de la grossesse et de la naissance de l'enfant se trouvent là réactivés.
On connaît l'importance des échanges visuels précoces
entre la mère et son enfant. À présent, la mère
a peur de ne plus être séduite en regardant son enfant. Elle
a peur de son propre regard qui renverrait à l'enfant ce qu'elle
voit : l'horreur, sa propre blessure narcissique. Un auteur comme Winnicott
a bien évoqué cette phase où le visage de la mère
fournit à l'enfant le premier miroir. C'est dans ces instants,
dans l'échange de ces regards, dans cette « reconnaissance
» que s'ébauchera l'identité de l'enfant, la constitution
de son soi. « Quand je regarde on me voit, donc j'existe »,
dit Winnicott [23]... Que voit le bébé quand il tourne son
regard vers le visage de sa mère ? Généralement,
ce qu'il voit, c'est lui-même. En d'autres termes, la mère
regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation
directe avec ce qu'elle voit.
Il va falloir que ces mères, que ces parents se « réaménagent
», trouvent en eux suffisamment de ressources pour que les liens,
la qualité des interactions mises en place se maintiennent. Si
les parents ne parviennent pas à faire le deuil de l'enfant d'avant
la maladie, s'ils ne le reconnaissent pas tel qu'il est, s'ils restent
à l'égard de cet enfant dans des attentes que celui-ci ne
pourra satisfaire, cela risquera d'entraîner pour l'enfant une mauvaise
estime de soi, une fragilité narcissique.
Le retentissement psychologique
sur l'enfant
« À l'école, je détestais la cour de récréation
», dit une jeune femme atteinte d'un rétinoblastome dans
l'enfance.
« Je restais dans mon coin. Ça a renforcé ma timidité.
»
Des entretiens menés dans le service de pédiatrie avec
des adolescents atteints de rétinoblastome unilatéral dans
la petite enfance et avec leur mère [24] ont mis en évidence
la corrélation existant entre les mères qui n'étaient
pas parvenues à réparer leur narcissisme blessé et
les problèmes d'identité et de relation de leur enfant.
Un certain nombre de mères continuaient d'être agressives.
Elles ne supportaient par exemple pas du tout le regard des autres sur
leur enfant regard qui signifie à chaque fois qu'elles ne
sont pas les mères qu'elles ont rêvé d'être.
C'est en fait leur propre incapacité à accepter l'enfant
tel qu'il est, leur propre vision (« il a été déformé
») qu'elles projettent. Ces mères pensent que les autres
voient leur enfant déformé parce qu'elles ne voient dans
l'enfant que sa « différence » même si celle-ci
est très peu visible qui les renvoie à leur propre
blessure narcissique. Ces mères n'acceptant pas leur enfant tel
qu'il est sont sans cesse à la recherche de la perfection : par
exemple la prothèse n'est jamais assez parfaite. Le risque est
alors de renvoyer à l'enfant, en miroir, une image dévalorisée
de lui-même.
L'ambivalence de ces mères à l'égard de l'enfant
est grande. Elles portent à la fois un regard négatif sur
l'enfant, son avenir « il va souffrir, se faire maltraiter...
il n'aura jamais de petite amie... pourra-t-il se marier..., etc.
» et considèrent dans le même temps que leur
enfant « n'est pas absolument handicapé ». Si l'enfant
lui-même vient à se plaindre de son physique, elles s'insurgent,
nient l'état réel et s'en prennent à l'entourage,
aux autres qui sont « méchants ». L'enfant n'est alors
pas soutenu, reconnu dans ce qu'il vit.
La haine ne peut se dire et la culpabilité d'éprouver
pourtant ce sentiment qu'elles tentent de refouler conduit souvent ces
mères à une hyper-protection de l'enfant. Celui-ci est alors
maintenu dans une position infantile, passive qui risque de faire de lui
un éternel assisté, qui l'empêche de s'ouvrir aux
autres et rend la séparation très angoissante.
À l'inverse, l'enfant peut ne pas être hyper-protégé,
mais « exposé ». Des entretiens menés dans le
service avec des mères atteintes de rétinoblastome et elles-mêmes
énucléées dans l'enfance mettent en évidence
le « déni » utilisé comme moyen de défense
par leurs propres parents, ce qui les mettait alors dans une position
difficile, voire intenable, car non seulement elles étaient niées,
mais on avait à leur égard des exigences qu'elles ne pouvaient
satisfaire : « À la maison, on en parlait jamais »,
dit Madame L, « on faisait comme si rien ne s'était jamais
passé. Ce n'est qu'à l'âge de 20 ans environ que j'ai
dit à ma mère : « où est mon dossier médical
? » et j'ai vraiment su ce que j'avais eu... aucune information ne
m'avait été donnée. Je ne savais pas par exemple
qu'il était dangereux de jouer au ballon. J'ignorais que je ne
pouvais pas plonger. Un jour j'ai perdu ma prothèse dans la piscine
et j'ai eu honte car on a fait sortir tout le monde pour la retrouver
».
À l'âge où la maladie survient, l'enfant est généralement
trop petit pour être conscient de l'atteinte définitive de
son corps. Les parents qui, ne supportant pas cette atteinte, ne peuvent
en parler et font comme si de rien n'était, plongent l'enfant dans
la solitude, le mettent dans la position d'avoir à « faire
quelque chose » adopter par exemple des attitudes de violence,
d'agressivité ou bien de repli , pour forcer les parents
à « dire », pour rappeler le caractère difficile
de l'épreuve : « À l'adolescence », dit
une de ces mères énucléée dans l'enfance,
« quand ma mère me faisait une réflexion, je lui
jetais à la figure qu'elle n'avait rien à me dire, qu'elle
m'avait défigurée... j'étais violente, j'avais la
rage. Je cherchais quelqu'un pour être ma tête de turc et
je le massacrais avec des mots. Je voulais me venger, je trouvais cela
injuste ». « Quand je me regardais dans un miroir »,
dit une autre, « et que je disais à ma mère que
j'étais moche, elle me répondait qu'il y avait pire, que
d'autres avaient aussi des défauts, un gros nez par exemple, mais
un nez, ça se refait. Un il ça ne repousse pas. Ce
n'est pas un défaut, c'est une mutilation. C'est un manque. Quand
je me regarde dans la glace, je regarde ma prothèse. Il n'y a pas
de regard. Je n'ai pas de regard ».
La « mutilation » ne vient pas en effet toucher n'importe
quel organe. On sait la valeur symbolique attaché à l'il,
dépositaire du regard. Comme le dit cette mère, il faut
en fait plus d'un il pour voir, pour faire un regard. Ce sont bien
les yeux qui se parlent, qui se rencontrent, qui se cherchent ou
se détournent. C'est « pour les beaux yeux » de quelqu'un
que l'on agit. Aragon aurait-il pu écrire autre chose que ces vers
: « Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire, j'ai
vu tous les soleils y venir se mirer [25]. »
Ici le singulier n'existe pas. Il nous ramènerait à l'il
unique de Polyphème, le cyclope, donc à la monstruosité.
« Je n'ai pas de regard », dit Madame V. Or ne dit-on
pas que notre regard est le reflet de notre esprit, de notre intelligence,
que c'est par lui que passent nos émotions, qu'il est l'interprète
de nos sentiments ? N'entend-on pas souvent dire que notre regard reflète
notre âme ? Alors, pas de regard, pas d'âme ? « Quand
j'entends dire que le regard c'est l'âme, ça me met en colère
», dit encore madame V. « Si c'est ça, j'ai l'âme
écorchée, c'est une âme qui a un petit bout en moins.
»
Les fantasmes liés au rétinoblastome ne sont pas les mêmes
que ceux qui peuvent se faire autour d'autres tumeurs.
Dans certains cas, on craint que les cellules prolifèrent, que
le cancer envahisse le corps tout entier. Dans d'autres cas, on se voit
« grignoté ». Le rétinoblastome, lui, abîme,
écorche. Il blesse le corps et l'âme. Avec l'énucléation,
la symétrie se brise et nous ressentons, en regardant celui qui
porte une prothèse, un sentiment d'étrangeté, sentiment
que le porteur de la prothèse peut aussi éprouver : «
Une prothèse, c'est moche », dit Madame L énucléée
à l'âge de 18 mois, et maman d'un bébé lui
même énucléé. « C'est moche, car ce
n'est pas comme l'autre il. C'est différent et c'est mort.
Dans la glace je ne vois pas mon visage tout entier. Je vois deux côtés.
Il y en a un défiguré et un joli. J'ai un côté
mort et un côté vivant. »
Une étude menée dans le service auprès de jeunes
adultes atteints de tumeur solide dans l'enfance [26] (aucun atteint de
rétinoblastome) a montré, alors que la guérison avait
été énoncée, confirmée par le médecin,
que tous ces anciens patients évoquaient comme possible une récidive
de leur cancer. Pour eux, le passé pouvait à tout moment
rejaillir. Rien ne pouvait empêcher le fantasme d'être à
nouveau atteint. Ce n'est pas ce qui se passe pour les enfants ou adultes
atteints de rétinoblastome dans la petite enfance. Il leur faut,
eux, faire face à la marque visible dans leur corps, à l'expérience
de la perte, au regard des autres : « Dès qu'ils [les gens]
posaient les yeux sur moi, je comprenais qu'ils savaient que j'avais quelque
chose de bizarre », dit une jeune femme énucléée
à l'âge de 2 ans.
Le rapport que l'enfant va établir avec son organe malade, l'image
qu'il aura de son corps va en grande partie dépendre du vécu
des parents (concernant l'événement maladie), du regard
qu'ils auront porté sur leur enfant, des liens qu'ils auront pu
construire, maintenir lors de la survenue de la maladie.
Sur le plan psychique, les séquelles apparaissent bien lourdes.
Elles seront d'autant moins lourdes que les parents auront pu intégrer
la nouvelle image de leur enfant, qu'ils auront pu reconnaître que
cet « enfant d'après l'énucléation » est
pourtant le même : leur enfant.
Étant donné leur très jeune âge au moment
du traitement, les enfants énucléés auront très
peu de souvenirs conscients de cette période. C'est donc au travers
de leurs parents qu'ils retrouveront cette partie de leur histoire. Pour
qu'ils puissent construire une image positive de soi et de bonnes relations
avec autrui, il faut aider leurs parents à se réaménager
psychiquement, les aider à mettre des mots sur ce qu'ils vivent,
à exprimer leurs affects pour leur permettre de ne pas rester aliénés
au cancer, à la mutilation. D'énormes progrès ont
été faits du point de vue thérapeutique et esthétique.
La situation psychologique, elle, reste endommagée. C'est pourquoi
il est nécessaire de mettre en place un suivi psychologique à
la hauteur des souffrances psychiques décrites précédemment.
Il faut aussi offrir un lieu d'écoute à l'enfant. Lui
donner la parole, c'est lui permettre de se dégager du regard parental.
C'est lui permettre de laisser s'exprimer son élan vital et donc
ses propres compétences. C'est à ces conditions que l'on
préservera son estime de soi et son identité.
Enfin, nous avons beaucoup parlé des conséquences psychologiques
de l'énucléation, mais on ne doit pas non plus oublier les
difficultés ressenties par les patients qui ont été
irradiés : déformation du visage, cataracte et sécheresse
de l'il avec kératites et photophobie et, surtout, le risque
accru de deuxième cancer. Heureusement, grâce aux progrès
récents des traitements conservateurs, en particulier la thermochimiothérapie,
l'irradiation n'est plus utilisée que dans 30 % des traitements
conservateurs.
Les formes familiales
Elles sont en constante augmentation car si, au début du siècle,
la mortalité était importante, les progrès réalisés
dans le traitement de cette maladie font qu'il y a de plus en plus de
survivants susceptibles de transmettre le gène.
Il y a souvent un sentiment de culpabilité pour le parent atteint.
La plupart de ces parents se plient aux contraintes du suivi mensuel de
dépistage et des traitements éventuellement nécessaires,
mais on observe parfois au contraire un déni de la maladie : enfant
non suivi et diagnostiqué tardivement alors que les parents étaient
informés du risque. Il peut également y avoir des problèmes
de couple lorsque le parent atteint n'a pas averti son conjoint des risques
pour l'enfant à venir ou lorsqu'il y a un diagnostic anténatal
positif et que les parents sont en désaccord sur l'avortement thérapeutique.
Pour l'enfant atteint d'une forme familiale de rétinoblastome,
le diagnostic est souvent précoce, ce qui permet d'effectuer un
traitement conservateur bilatéral sans irradiation externe, avec
souvent un bon résultat visuel.
CONCLUSION La
survenue d'une tumeur maligne de l'il met en jeu le pronostic vital,
visuel et esthétique. C'est toujours un stress majeur pour les patients.
Pour les enfants atteints de rétinoblastome, le comportement de leurs
parents face à leur maladie conditionne en grande partie leur vécu
psychologique.REFERENCES
1. Diener-West M, Hawkins BS, Markovitz JA, Schaschat AP. A review
of mortality from choroidal melanoma : II. A metaanalysis of 5 years mortality
rates following enucleation 1966 through 1988. Arch ophthalmol
1992 ; 110 : 245-55.
2. Melia BM, Abramson DH, Albert DM, Boldt HC, Earle JD, Hanson-Montague
P, et al. Collaborative ocular melanoma study (COMS) randomized
trial of I-125 brachytherapy for medium choroidal melanoma. I. Visual
acuity after 3 years COMS report no. 16. Ophthalmology 2001 ; 108
: 348-66.
3. Melia BM, Moy CS, McCaffrey L. Quality of life in patients
with choroidal melanoma : a pilot study. Ophthalmic Epidemiol 1999
; 6 : 19-28.
4. Damato B. Disease and « dis-ease » in patients
with uveal melanoma. Br J Ophthalmol 2000 ; 117 : 461-7
5. Edwards MG, Humphreys GW. Pointing and grasping in unilateral
visual neglect : effect of on-line visual feedback in grasping. Neuropsychologia
1999 ; 37 : 959-73.
6. Augsburger JJ, Goel SD. Visual function following enucleation
or episcleral plaque radiotherapy for posterior uveal melanoma. Arch
Ophthalmol 1994 ; 112 : 786-9.
7. Cruickshanks KJ, et al. Treatment choice and quality
of life in patients with choroidal melanoma. Arch Ophthalmol 1999
; 117 : 461-7.
8. Foss AJ, Lamping DL, Schroter S, Hungerford J Development
of a patient based measure of outcome in ocular melanoma. Br J Ophthalmol
2000 ; 84 : 347-51.
9. Kaste SC, Chen G, Fontanesi J, Cross DB, Pratt CB. Orbital
development in long term survivors of retinoblastoma. J Clin Oncol
1997 ; 15 : 1183-9.
10. Moll AC, Imhof SM, Bouter LM, Kuik DJ, Den Otter W, Bezemer
PJW, et al. Second primary tumors in patients with hereditary retinoblastoma,a
register based follow-up study 1945-1994. Int J Cancer 1996 ; 67
: 515-9.
11. Sant M, Capocaccia R, Badioni V. Survival for retinoblastoma
in Europe. Eur J Cancer 2001 ; 37 : 730-5.
12. Wong FL, Boice JD, Abramson DH, Tarone RE, Kleinerman RA,
Stovall M, et al. Cancer incidence after retinoblastoma : radiation
dose and sarcoma risk. JAMA 1997 ; 126 : 1262-7.
13. Mohney BG, Robertson DM, Schomberg PS, Hodje DO. Second non
ocular tumors in survivors of heritable retinoblastoma and prior radiation
therapy. Am J Ophthalmol 1998 ; 126 : 269-77.
14. Abramson DH, Frank CM. Second non ocular tumors in survivors
of bilateral retinoblastoma : a possible age effect on radiation related
risk. Ophthalmology 1998 ; 105 : 573-9.
15. Moll AC, Imhof SM, Schouten Van Meeteren AY, Kuik D J, Hofman
P, Boers M. Second primary tumors in hereditary retinoblastoma : a register
base study 1945-1997. Is there an age effect on radiation related risk.
Ophthalmology 2001 ; 108 : 1109-14.
16. Moll AC, Imhof SM, Bouter LM, Tan KE. Second primary tumors
in patients with retinoblastoma : a review of the litterature. Ophthalmic
Genet 1997 ; 18 : 27-34.
17. Ross G, Lipper EG, Abramson DH, Preiser L. The development
of young children with retinoblastoma. Arch Pediatr Adolesc Med
2001 ; 155 : 80-3.
18. Ek U. Emotional reactions in parents and children after diagnosis
and treatment of a malignant tumor in the eye. Child Care Health Dev
2000 ; 26 : 415-28.
19. Ross G, et al. The development of young children with
retinoblastoma. Arch Pediatr Adolesc Med 2001 ; 155 : 80-3.
20. Webb B. Mutual support for families of children with eye
cancer. Child Care Health Dev 1990 ; 16 : 319-29.
21. Simmons JN, Zabrycki MA. Retinoblastoma : continuum of care.
Can Fam Physician 1993 ; 39 : 1470-1.
22. Saultz JW, et al. Retinoblastoma and a family in crisis.
J Fam Pract 1988 ; 26 : 621-6.
23. Winnicott DW. Jeu et réalité. Édition
Gallimard, 1975 : 155-8.
24. Bertagnolio E. L'image du corps des adolescents atteints
de rétinoblastome unilatéral. Mémoire de DEA,
2000.
25. Aragon. Les yeux d'Elsa. Édition Seghers, 1942.
Page 33
26. Delage M. Le sentiment de guérison. Communication
SIOP, Paris, 1994.
|