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Morphinic therapy: assessment of patients information


Bulletin du Cancer. Volume 85, Number 4, 353-7, Avril 1998, Articles originaux


Résumé   Summary  

Author(s) : Jean-Yves Ranchère, Marie-Hélène Delfosse, Pierre Saltel, Jean-François Latour.

Summary : Pain is frequent in the course of cancer and can have negative consequences on patients quality of life. The great majority of patients can be helped by simple treatments. The prescription of morphine (M) must be preceded by some explanations. In order to verify the reality of these explanations, a study was done in a 230 comprehensive beds Cancer Centre, with 129 patients, randomized between all the patients hospitalized. In an open questionnaire, different aspects were studied. One hundred answers were studied: 63 patients did not have M at any time: group M – ; 37 patients had M (19) or have had M (18): group M + ; 97% of the patients in group M + thought that M decreased pain, for 85% patients in group M –. Morphine treatment was effective in 92% of patients M +, and not very effective in 5%; 67% of patients M – thought than M is efficient, but 17% did not know; 76% of patients M + did not worry about M; 13% worried et 11% did not know. For patients M – only 48% did not worry; 41% worried and 11% did not know. The side effect known by the patients, and spontaneously quoted were constipation (12 patients in M + group). For 14 patients there was no problem and 2 did not know. In M – group 49 patients did not know. Only 8% of M + group were afraid by addiction, but 44% in group M –; 97% patients M + said that they could stop without problem against only 38% of the patients in M – group. For 16% of M + group, the use of M had a bad signification about their disease, but 52% of M – group thought that if morphine was used in their cases, the meaning would be very bad. The differences between the two groups allow to think that the prescription of M in this study is explained, and that the patients receiving M are rather well informed. Patients with cancer but without M do not have good information and their knowledge is similar than general population. The use of recommanded therapy and explanations allowed patients with M therapy to be confortable with this prescription.

Keywords : morphine, prescription, explanations, patients.

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ARTICLE

La douleur associée au cancer est un problème de santé publique. Les données sur sa prévalence et sa sévérité indiquent que, au stade d'évolution métastatique, au moins 30 % des patients ont une douleur d'intensité suffisante pour retentir défavorablement sur leur activité et leur qualité de vie. En phase terminale, la majorité des patients présentent une douleur ayant un impact significatif [1]. L'ensemble des études réalisées montrent que plus de 60 % des patients en traitement présentent une douleur non contrôlée, essentiellement en rapport avec une absence de mise en œuvre de stratégies thérapeutiques aujourd'hui bien établies [2]. Dans la majorité des cas, ces douleurs sont traitables [3]. Cependant, la plupart des études rapportent un soulagement de bonne qualité (défini comme >= 70 % d'amélioration) pour seulement 50 % des patients [4]. En France, sur 270 patients étudiés, 51 % ne reçoivent pas de traitement correspondant à leur douleur [5]. La plupart des programmes de traitement de la douleur sont construits sur les bases du rapport des experts de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de 1982, fondés sur l'utilisation rationnelle de produits analgésiques connus de longue date, où la morphine joue un rôle central, non démenti quinze ans plus tard. Cependant, la prise en charge n'est pas aussi efficace qu'elle devrait l'être, et les barrières à l'utilisation d'un traitement optimal de la douleur (reposant essentiellement sur l'utilisation de la morphine) sont nombreuses.

Les barrières à l'utilisation des traitements les plus efficaces, à savoir les morphiniques, sont liées aux systèmes de santé, aux praticiens mais également aux patients et à leur famille [6]. Les études indiquent que 50 % de l'opinion publique a une image négative de la morphine. En France, 42 % de la population pense que la morphine est tabou et qu'on ne devrait pas informer les patients en recevant et 51 %, s'ils étaient confrontés à une éventuelle prescription de morphine, se disent effrayés ou au minimum concernés par l'apparition possible d'une accoutumance. Cependant, 81,9 % seraient d'accord pour cette prescription en cas de besoin [7].

En France, un travail important pour la prise en charge de la douleur cancéreuse a été fait depuis dix ans, tant au niveau des médecins que de la population. Le dernier rapport de l'OMS sur la consommation de morphine montre qu'en 1995, en France, elle a quasiment doublé par rapport à 1994 et est comparable à celle de la Grande-Bretagne, traduisant l'efficacité des campagnes d'information et de formation du personnel médical et paramédical [8].

Bien que la prescription de morphine se banalise, il n'en reste pas moins qu'elle demeure un acte important pour le praticien et le patient. Comme toute prescription, elle doit être accompagnée d'explications, mais celles-ci ont une particulière importance, notamment en raison des barrières connues dans l'opinion publique et chez les patients. L'image de la morphine dans l'opinion publique est ambivalente. Si 81,9 % des Français pensent que c'est un produit qu'il faut utiliser en cas de douleur, 51 % disent qu'ils seraient effrayés s'ils devaient avoir une telle prescription. Cette peur représente, pour 15 % des oncologues et 29 % des médecins généralistes, une raison à leur réticence à prescrire la morphine [9]. Par ordre d'importance, ce facteur est situé au sixième rang des causes de non-prescription, les cinq premiers étant la peur de la tolérance, l'âge du prescripteur, l'existence d'autres produits aussi efficaces, les contraintes de prescription et le sexe du prescripteur. Les raisons de la restriction d'utilisation de la morphine dues aux personnels médicaux et paramédicaux sont connues [1, 2]. Cependant, il existe également des barrières de prescription en rapport avec l'image négative de la morphine chez environ 50 % du public.

L'American Society of Clinical Oncology (ASCO) a présenté ces barrières dans son « curriculum guidelines » sur l'évaluation et le traitement de la douleur cancéreuse [6]. Elle retient le manque d'information sur les traitements et la façon d'y accéder, la sous-évaluation de la douleur par les patients afin d'éviter une information possible sur l'évolution de leur maladie, la peur de la toxicité des opiacés (confusion, modification de la personnalité, peur de la dépendance), le coût des produits et des procédures pour soulager. Si encore aujourd'hui le facteur économique ne pose pas de problème en France, en revanche, les autres points correspondent aux préoccupations habituelles des patients. Une étude menée aux États-Unis a montré que les principaux obstacles à l'utilisation de la morphine étaient la peur de l'accoutumance, la croyance qu'un bon patient est un patient qui ne se plaint pas et la crainte des effets secondaires [10] : 79 % des 270 patients de cette étude multicentrique ont peur de la dépendance, 59 % de l'accoutumance à la morphine. Les barrières des patients vis-à-vis de la morphine sont d'ailleurs transculturelles, les mêmes résultats étant observés à Taiwan et Porto Rico [11, 12]. Compte tenu des réticences de la population en général, toute prescription de morphine doit donc être expliquée au patient.

Pour apprécier l'explication, il convient de mesurer l'efficacité du traitement. La mesure de la douleur est complexe. Dans une étude portant sur 326 patients ambulatoires présentant un cancer du poumon ou du côlon, 50 % des patients rapportent une douleur modérée ou importante, mais, parmi ceux-ci, 30 % seulement disent ne pas avoir de soulagement adéquat par le traitement [13]. Les mêmes données ont été retrouvées chez des patientes atteintes d'un cancer de l'ovaire [14]. La différence peut s'expliquer par le fait que les patients peuvent décrire la douleur qu'ils auraient ou qu'ils ont eu en l'absence de traitement. De même, l'absence de douleur rapportée par un patient peut être en relation avec un traitement efficace, mais le malade n'en reste pas moins un douloureux traité.

Depuis 1987, une consultation d'analgésie fonctionne dans un Centre de lutte contre le cancer de 230 lits. Pour des raisons économiques, elle est formée de cinq praticiens dédiant une faible partie de leur temps (. 10 %) à cette activité, avec un rôle de conseil important. La prise en charge de la douleur des patients, et notamment la prescription de morphine, est réalisée par le médecin référent du patient (oncologue médical, chirurgien, radiothérapeute). Ce n'est qu'en cas de problèmes et/ou de schéma thérapeutique non recommandé par l'OMS qu'il est fait appel à un des membres de la consultation d'analgésie. Afin d'apprécier leurs connaissances du traitement par la morphine et d'en appréhender leur perception, 129 malades tirés au sort parmi tous les malades hospitalisés au centre Léon-Bérard pendant une période de trois mois ont été interrogés.

Résultats

L'évaluation de la prise en charge de la douleur par l'équipe soignante montre que 90 % des patients la considèrent comme bien faite, 7 % comme mal faite et 3 % n'ont pas de douleur. Ils considèrent être très bien soulagés par les médicaments antalgiques dans 91 % des cas, mal soulagés dans 7 % et ils n'ont pas de douleur dans 2 % des cas.

Le but de la morphinothérapie est identifiée par les patients du groupe M­ comme étant le traitement de la douleur dans 83 % des cas ; 11 % ne savent pas, 3 % ne veulent pas en parler et 3 % pensent que c'est la cause de décès. Dans le groupe M+, 97 % des patients répondent que c'est le traitement de la douleur, mais 3 % pensent que la morphine est responsable de décès. Il n'y a pas de différence statistiquement significative entre les deux groupes.

Dans le groupe M­, les patients pensent que la morphine est utile dans 67 % des cas, ne savent pas dans 17 % des cas, ne veulent pas en parler dans 9 % des cas et ont un jugement négatif dans 7 % des cas. Dans le groupe M+, 92 % pensent que la morphine est utile, mais 5 % pensent qu'elle n'est pas très active et 3 % sont effrayés par elle (figure 1).

Il existe une inquiétude à l'idée d'utiliser de la morphine pour 48 % des patients du groupe M­, mais 41 % n'ont aucune anxiété et 11 % ne savent pas. Dans le groupe M+, seulement 13 % des patients sont inquiets, 11 % ne savent pas et 76 % n'ont aucune crainte. La différence entre les deux groupes est statistiquement significative (p < 0,001).

Il a été demandé aux patients pour quelles raisons ils avaient peur de prendre de la morphine. Dans le groupe M­, 30 patients ont fourni une explication (47,6 %) et 5 seulement dans le groupe M+ (13,5 %). La différence est significative (p < 0,001). Si les termes de « drogue » et de « diminution des facultés intellectuelles » sont retrouvés dans les deux groupes, les termes de « stade terminal » et de « mort » ne sont pas utilisés dans le groupe M+ (figure 2).

De même, on a demandé aux patients quels étaient, à leur sens, les effets secondaires de la morphine. Certains ayant donné plusieurs réponses, le nombre de réponses est supérieur au nombre de patients. Dans le groupe M­, 49 patients ne savent pas (77,7 %), confusion et somnolence sont citées 4 fois, nausées et vomissements 1 fois. Dans le groupe M+, 2 patients répondent ne pas savoir (5,4 %). La constipation est citée 12 fois, la confusion, la somnolence, les nausées et vomissements 7 fois. Quatorze patients n'ont pas de craintes des effets secondaires. Au total, un effet secondaire est cité dans 7,4 % des réponses du groupe M+, et dans 71,4 % des réponses du groupe M­ (tableau I).

La peur de la dépendance a été étudiée séparément. Dans le groupe M­, 40 % des patients ont peur d'une éventuelle dépendance à la morphine. Dans le groupe M+, seulement 8 % des patients ont une crainte et 92 % n'en ont pas. La différence entre les deux groupes est significative
(p < 0,001) (figure 3).

Il a également été demandé aux patients s'ils pensaient pouvoir arrêter de prendre de la morphine. Dans le groupe M­, 38 % pensent pouvoir s'arrêter, 32 % ne le pensent pas, 22 % ne savent pas et 8 % ne veulent pas en parler. Dans le groupe M+, 97 % disent pouvoir arrêter le traitement, 3 % pensent que non. La différence est significative (p < 0,001).

Enfin, la notion d'une signification péjorative d'une prescription de morphine par rapport à l'évolution de la maladie cancéreuse a été étudiée. Pour 52 % des patients du groupe M­, il y a une signification négative, aucune pour 26 %, alors que 14 % ne savent pas et 8 % ne veulent pas en parler. Dans le groupe M+, pour 84 % des patients, la prescription de morphine ne signifie pas que leur état est grave alors que 16 % pensent le contraire. Là encore, la différence entre les deux groupes est significative (p < 0,001).

Discussion

Les analgésiques du troisième palier OMS font partie des produits chimiques pour lesquels il existe à travers les médias une large information avec depuis longtemps un large versant toxicomanie et plus récemment un versant thérapeutique. Une évaluation globale des connaissances de l'opinion publique a été effectuée [7]. Une étude ciblée sur les patients d'un établissement de cancérologie peut permettre d'affiner ces données en appréciant les connaissances sur la morphine des patients cancéreux non traités par elle et de mesurer alors la qualité de l'information médicale auprès de ceux qui en reçoivent.

La douleur est un élément majeur de la maladie cancéreuse. Sa mesure chez les patients est encore complexe. Si les outils sont aujourd'hui bien définis (échelle visuelle analogique, échelle verbale simple), il est toujours difficile de savoir si le patient exprime la douleur qu'il a au moment de la mesure, la douleur qu'il a eue ou la douleur qu'il aurait sans traitement [14]. Dans cette étude, il a été choisi de faire mesurer aux patients l'efficacité de leur prise en charge de la douleur et l'efficacité de leur traitement afin d'avoir une approche globale de la douleur et de son traitement considérés comme un tout. L'ensemble des patients de cette étude a une prise en charge correcte de la douleur ; 90 % pensent que cette prise en charge est efficace et 91 % que leur traitement est efficace. Les 7 % de mauvais résultats pour les deux critères sont à mettre en relation avec l'efficacité optimale habituellement reconnue de la prise en charge de la douleur cancéreuse qui est de 70 à 90 %.

La morphine reste encore un produit ayant une charge symbolique importante. Son utilisation dans les douleurs cancéreuses est actuellement bien rationalisée et fréquente. Quoi qu'il en soit, sa prescription reste encore un moment important. Dans cette étude, les patients n'ayant pas eu de prescription de morphine (groupe M­) n'avaient reçu aucune information spécifique sur le traitement, et devaient donc avoir une opinion proche de celle du grand public. Dans ce groupe, 40 % des patients ont peur d'une accoutumance (50 % de l'opinion publique), 48 % sont anxieux à l'idée d'avoir à utiliser de la morphine (51 % de l'opinion publique), 52 % pensent que l'utilisation de la morphine serait de mauvais pronostic par rapport à leur maladie cancéreuse (42 % des Français pensent qu'on ne devrait pas informer les patients du fait qu'ils prennent de la morphine) ; 67 % d'entre eux pensent cependant que c'est un produit utile et 83 % affirment qu'elle permet de traiter la douleur (81,9 % de la population générale est d'accord pour cette prescription en cas de besoin). Les effets secondaires cités sont principalement la confusion et la somnolence, ce qui correspond à ceux identifiés par l'ASCO. Dans l'ensemble, la perception des patients cancéreux n'ayant pas eu de prescription de morphine rejoint celle de l'opinion publique.

Le groupe des patients ayant (ou ayant eu) de la morphine a une opinion différente. Plus de 90 % d'entre eux pensent que la morphine est un produit utile, n'ont pas peur d'une éventuelle accoutumance, pensent pouvoir l'arrêter sans problème. Pour les deux derniers critères, il existe une différence significative par rapport aux patients ne recevant pas de morphine.

Les effets secondaires cités sont ceux réellement rencontrés en pratique clinique puisque 30 % des réponses mentionnent la constipation, la confusion, la somnolence. La confusion citée ici a été au mieux traduite par une patiente qui l'a définie comme étant le fait « d'aller dans une pièce et une fois arrivée de ne plus savoir ce qu'on est venu y faire ». Les nausées et vomissements sont cités dans 17,5 % des cas, les vertiges dans 7,5 %, alors que les hallucinations et la sécheresse de la bouche sont respectivement citées dans 5 % des réponses ; 13 % des patients sous morphine présentent une anxiété liée à l'utilisation de ce produit ; 16 % pensent que le fait d'utiliser de la morphine présente un caractère péjoratif. Pour les deux groupes, ces deux opinions sont statistiquement différentes. Les effets cités par les patients sous morphine sont le reflet de leur expérience avec le produit (il n'est pas en effet habituel de détailler tous les effets secondaires du produit lors de la consultation), et la constipation, les nausées, la somnolence sont généralement citées.

Les différences entre les deux groupes permettent de penser qu'une information correcte a été faite lors de la prescription de morphine. Cette information concerne aussi bien les craintes habituelles de l'opinion publique et des patients (à savoir peur de la dépendance, crainte de la confusion, des modifications de la vigilance) que l'efficacité de la morphine et ses effets secondaires réels.

CONCLUSION

En comparaison avec les autres pays européens, la France est classée 2 en termes d'opiophobie sur une échelle de 0 à 4. Zéro représente l'attitude la plus libérale et 4 les législations les plus restrictives [15]. Un des obstacles à la prescription de morphine est l'image négative que celle-ci projette dans l'opinion publique, notamment en termes de dépendance et d'effets secondaires, renforcée par l'idée que se font les praticiens de cette image négative. Les médecins ne peuvent pas laisser l'opinion publique conduire leurs prescriptions. Ils doivent informer les patients sur le traitement qu'ils délivrent. Lors d'une prescription de morphine en cancérologie, il paraît important d'expliquer au patient la logique pharmacologique de cette prescription, la place de la morphine dans l'arsenal thérapeutique, l'absence de risque de dépendance et de tolérance, et les principaux effets secondaires, à savoir constipation, nausées, vomissements, somnolence, leur évolution dans le temps et les moyens d'y remédier. Cette information entourant toute thérapeutique va de soi et permet de changer les connaissances du patient. Dès lors, l'attitude des patients est modifiée, la thérapeutique acceptée sans grandes difficultés, comme tend à le montrer la différence entre les deux groupes de cette étude.

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