ARTICLE
Des protocoles de chimiothérapie moyennement émétisantes
sont utilisés dans une grande variété de cancers,
en particulier le cancer du sein. La prévention des nausées
et vomissements induits est très importante, car ces effets secondaires
sont perçus par les patients comme les plus gênants. Dans
plusieurs études, les anti-5HT3 ont montré une efficacité
supérieure à celle des autres antiémétiques
dans la prévention des vomissements aigus (24 premières
heures de chimiothérapie), au cours de chimiothérapies moyennement
émétisantes [1, 2] ou fortement émétisantes
[3, 4] ; leur efficacité est majorée par l'adjonction de
corticoïdes [5-7], et reste supérieure à celle des
autres antiémétiques associés à des corticoïdes
[8, 9]. Les anti-5HT3 ont une place moins prépondérante
dans la prévention des vomissements retardés (après
la 24e heure de chimiothérapie) ; leur efficacité
est supérieure à celle du placebo dans l'étude de
Navari et al. [10], mais pas à celle de l'association corticoïdes-métoclopramide
[11-13]. Une revue récente de la littérature [14] comparant
granisétron et ondansétron, administrés par voie
parentérale, dans des chimiothérapies fortement et moyennement
émétisantes, n'a pas montré de différence
d'efficacité.
Notre étude précédente [15] ayant comparé
l'efficacité sur les nausées et vomissements, aigus et retardés,
du granisétron IV et de l'ondansétron IV plus oral lors
de chimiothérapies moyennement émétisantes n'a montré
aucune supériorité de l'une des deux stratégies thérapeutiques.
Nous présentons ici une étude comparative, en double aveugle,
cross-over et multicentrique, de l'efficacité sur la prévention
des nausées et vomissements, aigus et retardés, du granisétron
(Gra) et de l'ondansétron (Ond), tous deux par voie orale, au cours
de chimiothérapies moyennement émétisantes.
Résultats
Cent quatre-vingt-huit patients ont été inclus dans l'étude
entre août 1994 et août 1995 : 94 ont été randomisés
dans le bras A (Gra puis Ond), 94 dans le bras B (Ond puis Gra). Aucune
différence statistiquement significative entre les deux bras sur
les caractéristiques cliniques des malades (tableau
I), sur la localisation tumorale (tableau
II), ni sur les protocoles de chimiothérapie reçus
(tableaux III
et IV) n'est retrouvée.
Sept patients n'ont pu être évalués car l'autojournal
n'a pas été retrouvé ; 9 autres patients n'ont pu
recevoir la seconde cure (5 dans le bras A, 4 dans le bras B) pour les
raisons suivantes : intolérance (3), raisons personnelles (2),
diarrhée (1), toxicité cardiaque (1), vomissements des antiémétiques
(1), confusion de médicament (1). L'analyse en cross-over
n'a pu être réalisée chez ces derniers.
Tous les autres patients reçoivent le même protocole aux
deux cures (toutefois un patient a reçu le protocole ACVBP à
la première cure et le protocole ACVBP + méthotrexate à
la seconde cure ; cette déviation a été considérée
comme mineure).
Dans 13,4 % des cas, le délai prévu entre la prise de
la première gélule et le début de la chimiothérapie
n'a pas été respecté (plus de 15 minutes) ; 8,4 %
des patients dans le bras A et 13 % dans le bras B ont pris la seconde
gélule moins de 7 heures après le début de la chimiothérapie
(dans le bras A, il s'agissait de la première cure dans 66,7 %
des cas contre 43,5 % dans le bras B). Toutes ces déviations de
protocole ont été considérées comme mineures
pour l'analyse.
En revanche, 4 patients ont oublié de prendre la seconde gélule
; il s'agit d'un patient du bras A et de 3 patients du bras B ; ces déviations
ont été jugées ici comme majeures et les 4 patients,
inclus dans l'analyse en intention de traiter, ont été classés
inévaluables lors de l'analyse per protocol.
La plupart des patients étaient traités pour cancer du
sein (84,6 %), et dans 72,3 % de ces cas recevaient : fluorouracile (500
mg/m2), épirubicine (50 mg/m2) et cyclophosphamide
(500 mg/m2) (FEC 50).
Phase précoce
Au premier cycle, lors de l'analyse en intention de traiter, on ne constate
pas de différence statistiquement significative entre Gra et Ond
sur le taux de réponses complètes (71,3 % pour Gra versus
65,9 % pour Ond, p = 0,53) ; dans la prévention des nausées,
la différence entre Gra et Ond n'est pas significative, ni avec
l'échelle visuelle analogique ni avec l'échelle ordinale
(absence de nausées : 61,6 % avec Gra versus 55,3 % avec
Ond, p = 0,51). Ces résultats sont similaires avec l'analyse
per protocol.
Au second cycle, il n'y a pas de différence statistiquement significative
ni sur le nombre d'épisodes émétiques (p = 0,25),
ni sur l'intensité des nausées évaluée par
l'échelle visuelle analogique ; inversement, l'échelle ordinale
montre, de façon significative, une efficacité supérieure
du Gra sur l'Ond (p = 0,028) dans la prévention des nausées
(figure 1).
Pour le taux de réponses complètes, le Gra a aussi une
efficacité supérieure (Gra : 66,7 % ; Ond : 49,4 % ; p =
0,029) (figure 2). Des
résultats similaires sont obtenus avec l'analyse per protocol
pour le taux de réponses complètes (Gra : 69,4 % ; Ond :
51,8 % ; p = 0,028), mais pas pour les nausées (p = 0,094).
Dans l'analyse en cross-over, on retrouve un avantage statistiquement
significatif pour Gra sur le taux de réponses complètes,
aussi bien dans l'analyse en intention de
traiter (p = 0,005) que dans l'analyse per protocol
(p = 0,013) ; pour le Gra, l'effet ordre + traitement est significatif
(p = 0,002) et l'effet période non significatif (p = 0,46). Pour
les nausées, la différence est à la limite de la
significativité (p = 0,043 en intention de traiter, p = 0,064 en
analyse per protocol).
Phase tardive
De J2 à J5, les résultats de l'analyse en intention de
traiter ou en analyse, per protocol, aux premier et second cycles,
ne montrent pas de différence significative entre Gra et Ond, pour
tous les critères étudiés (tableau
V). Les taux de réponses complètes sont les suivants
(analyse en intention de traiter) :
première cure : granisétron 50,0 %, ondansétron
46,8 % (p = 0,77) ;
seconde cure : granisétron 51,1 %, ondansétron
42,7 % (p = 0,33).
Préférence de traitement
Cent vingt patients (63,8 %) ont indiqué une préférence
: 56,7 % d'entre eux ont préféré le Gra, 43,3 % l'Ond.
Cette préférence est indépendante de l'alternance
des traitements antiémétiques (aucun effet période
ni ordre n'a été détecté). Elle n'est pas
statistiquement significative (p = 0,36).
Tolérance
Les effets secondaires indésirables sont modérés
pour chacun des deux traitements antiémétiques (tableau
VI). Si le Gra est administré lors de la première
cure, 83,7 % des patients ont eu des effets secondaires contre 85,3 %
lors de la seconde cure. Si l'Ond est administré lors de la première
cure, 88,7 % des patients ont eu des effets secondaires contre 73,2 %
s'il est administré lors de la seconde cure. Les effets secondaires
les plus fréquents avec les deux traitements antiémétiques
sont les céphalées et les troubles du transit (diarrhée,
constipation). Il n'y a pas de différence significative entre les
deux médicaments.
Discussion
Cette étude a été réalisée chez des
patients naïfs de toute chimiothérapie recevant leurs deux
premiers cycles d'un protocole moyennement émétisant. La
plupart des patients sont des femmes (90 %) ; on retrouve surtout des
cancers du sein (84,6 %), et le protocole de chimiothérapie le
plus fréquemment employé est le FEC 50 (61 %). La même
analyse effectuée dans le sous-groupe cancer du sein a donné
des résultats analogues.
Les résultats peuvent être comparés à ceux
d'analyses antérieures, publiées pour des patientes avec
cancer du sein : le pourcentage de patientes qui n'ont eu aucun épisode
émétique et le nombre d'entre elles sans nausée ni
symptôme mineur à J1 de cette étude ne diffèrent
pas de ceux observés dans nos trois précédentes études
réalisées chez des femmes porteuses d'un cancer du sein,
recevant de l'Ond pour les deux premières études et la dernière
comparant le Gra IV et l'Ond IV plus oral [15-17].
Beaucoup d'études cliniques ont comparé les différents
anti-5HT3 (sétrons) donnés lors de protocoles de chimiothérapie
fortement ou moyennement émétisants, dans leur prévention
des vomissements aigus. À notre connaissance, il n'existe aucune
autre étude comparant deux « sétrons » administrés
per os.
Ruff et al. [18], lors de protocoles à base de cisplatine,
ont réalisé une étude en double aveugle, randomisée,
comparant Gra 3 mg IV, Ond 8 mg IV ou 32 mg IV administrés avant
le cisplatine ; 496 patients ont reçu du cisplatine (dose médiane
: 78 mg/m2) ; aucune différence significative n'était
observée en termes de nausées, vomissements ou d'effets
secondaires entre les trois groupes de traitements antiémétiques
; la préférence des patients n'a pas été évaluée.
Martoni et al. [19] ont conduit une étude randomisée
avec cross-over ; 62 patients ayant reçu du cisplatine à
J1 (dose médiane : 60 mg/m2) ont pu être évalués
; cette étude compare Gra 3 mg IV à J1 et Ond 8 mg x 3 IV
à J1, puis 8 mg x 2 à J2 per os ; aucune différence
n'est observée en termes d'efficacité entre les deux traitements
antiémétiques, mais 45 % des patients ont préféré
le Gra versus 23 % l'Ond, alors que 32 % n'expriment aucune préférence.
Mantovani et al. [20] ont conduit une étude parallèle
avec Ond 24 mg IV, tropisétron 5 mg IV et Gra 3 mg IV en une dose
unique ; 86 patients ont reçu du cisplatine à J1 (80 à
100 mg/m2) ; une réponse complète en termes de
prévention des vomissements à J1 était significativement
supérieure pour Gra (72,1 %) et Ond (65,3 %), comparativement au
tropisétron (44,3 %) ; la préférence des patients
n'a pas été évaluée.
Noble et al. [21] ont conduit une étude en double aveugle,
avec cross-over, comparant Gra 3 mg IV par jour pendant 5 jours
et Ond 8 mg x 3 IV par jour pendant 5 jours ; les patients ont reçu
une chimiothérapie par cisplatine 19,2 mg/m2/j ou ifosfamide
1,415 g/m2/j ; l'efficacité en termes de réponse
complète et de prévention des vomissements est équivalente
et aucune différence sur les effets secondaires n'est observée
: 34 % des patients ont préféré le Gra, 25,6 % l'Ond
alors que 39,2 % n'ont eu aucune préférence.
Stewart et al. [22] ont conduit une étude randomisée,
en double aveugle, multicentrique, comparant Gra 3 mg IV avant la chimiothérapie,
Ond 8 mg IV avant la chimiothérapie, puis 8 mg per os après
la chimiothérapie, puis 8 mg x 2/j per os jusqu'à
J5 ; 488 patients ont reçu une chimiothérapie contenant
du cyclophosphamide (dose moyenne
>= 500 mg/m2) pour un cancer du sein ; aucune différence
significative n'était observée en termes de nausées
ou de vomissements aigus. La préférence des patients n'a
pas été évaluée ; aucune différence
significative sur la tolérance des trois groupes de traitement
par les patients n'est apparue.
Lors de protocoles de chimiothérapie moyennement émétisants,
notre étude antérieure, randomisée avec cross-over
[15], comparant Gra IV et Ond IV puis per os chez 170 patients,
n'a pas montré de différence statistiquement significative
dans l'efficacité des produits, ni dans les préférences
des patients.
Jantunen et al. [23] ont comparé dans une étude
randomisée, ouverte, avec cross-over, le Gra 3 mg IV, l'Ond
8 mg IV et le tropisétron 5 mg IV administrés avant la chimiothérapie
; 166 patients ont reçu une chimiothérapie moyennement émétisante,
130 n'ont pu être évalués ; après le premier
cycle, le taux de réponses complètes sur les vomissements
aigus est significativement meilleur pour le Gra (80 %) que pour l'Ond
(69 %), mais pas différent de celui du tropisétron (75 %).
En reprenant les résultats d'études antérieures,
lors de protocoles de chimiothérapie fortement émétisants,
cinq études ont montré une équivalence d'efficacité
entre le granisétron et l'ondansétron, une montrait la supériorité
du granisétron sur le tropisétron ; lors de protocoles moyennement
émétisants, deux études retrouvent des résultats
significativement meilleurs pour le granisétron que pour l'ondansétron,
alors qu'une seule montre des résultats comparables.
Enfin, dans les études précédemment citées,
lorsque la préférence était évaluée,
les patients ont préféré le granisétron dans
80 % des cas, et ce de façon significative dans 60 % des cas.
Le taux de réponses complètes sur les vomissements tardifs
n'est pas différent de celui observé lors d'autres études
similaires. Ce résultat est en accord avec ceux d'une revue de
Aapro [24] concluant que l'emploi des anti-5HT3 est contestable durant
la phase tardive des vomissements. Dans cette étude, aucune différence
statistiquement significative n'a été exprimée pour
l'un des deux traitements en termes de préférence des patients.
Patients et méthodes
Patients
Pour être inclus dans l'étude :
les patients doivent être naïfs de toute chimiothérapie
;
ils doivent recevoir des produits de chimiothérapie moyennement
émétisants administrés par voie IV en une journée
(à l'exception d'une combinaison avec le 5-fluorouracile [5FU],
qui pouvait être administré pendant 5 jours) pendant un minimum
de deux cycles identiques, séparés d'au moins une semaine
;
ils ne doivent avoir reçu aucun traitement antiémétique,
ni avoir vomi dans les 48 heures précédant le début
de la chimiothérapie ;
enfin, ils doivent être âgés d'au moins 18
ans et avoir consenti par écrit à participer à l'étude.
Sont exclus de l'étude :
les patients présentant une pathologie rapidement mortelle
;
les patients ayant une affection susceptible d'entraîner
des nausées et/ou vomissements, ainsi que ceux recevant une radiothérapie
abdominale ou cérébrale 48 heures avant et/ou pendant l'étude
;
les patients inclus dans une autre étude de produits non
commercialisés ;
les femmes enceintes ou allaitant ;
les patients ayant une hypersensibilité connue aux anti-5HT3
ou une atteinte hépatique majeure ;
enfin, les patients ayant pris ou prenant des corticoïdes,
sauf s'ils font partie intégrante du protocole de chimiothérapie
et s'ils sont prévus aux mêmes posologies quotidiennes pendant
les deux cures.
Les patients sont randomisés pour recevoir granisétron
(Gra) ou ondansétron (Ond) au premier cycle, avec cross-over
des deux produits au cycle suivant. Les traitements antiémétiques
sont administrés le premier jour du cycle, durant chacun des deux
cycles, alternativement pour chaque produit, selon la randomisation ;
chacun des médicaments était donné 1 heure avant
le début de la chimiothérapie, puis 8 à 12 heures
après son début ; la dose reçue de Gra est de 1 mg
x 2 per os, celle d'Ond de 8 mg x 2 per os, et ce de façon
alternative à chacun des deux cycles. La méthodologie du
double aveugle était assurée par le conditionnement adéquat
des gélules employées (taille et couleur identiques), ainsi
que par la levée aveugle réalisée seulement à
la fin de l'analyse statistique pour tous les patients.
Méthodes
Évaluation de l'efficacité des
antiémétiques
À chaque cycle (et durant les 5 jours du cycle), tous les événements
perçus par les patients à type de nausées, efforts
de vomissement ou vomissements sont enregistrés sur un autojournal.
Les nausées sont évaluées selon deux échelles
: une échelle ordinale classant les nausées en absentes,
légères (gênant l'alimentation, mais n'altérant
pas la qualité de vie), modérées (altérant
l'alimentation et la qualité de vie), sévères (obligation
de rester allongé) et une échelle visuelle analogique allant
de 0 (pas de nausée) à 10 (plus forte nausée jamais
ressentie). Chaque vomissement ou effort de vomissement est défini
comme un épisode émétique. La réponse complète
est définie par l'absence d'épisode émétique
et de nausée, ou des nausées légères ne nécessitant
pas de traitement de secours. La tolérance du traitement antiémétique
est évaluée prospectivement.
À la fin du second cycle, les patients ont été
interrogés sur leur préférence, en termes d'efficacité
et de tolérance, pour l'un des deux traitements antiémétiques.
Analyse statistique
Le nombre de patients recrutés a été assez important
pour mettre en évidence une différence en termes de réponse
complète (entre les deux antiémétiques) de plus de
15 %.
Les études de cross-over ont été réalisées
selon les méthodes proposées par Jones et Kenward [25].
Ces méthodes conduisent à rechercher trois effets distincts
: l'effet d'ordre, l'effet de période et l'effet de traitement.
Pour les données quantitatives ou ordinales, chacun de ces effets
peut être mesuré indépendamment, et les comparaisons
ont été effectuées avec le test non paramétrique
de rang de Mann-Whitney.
Pour les données catégorielles binaires, l'effet d'ordre
n'est pas mesuré isolément, mais est déduit des résultats
fournis par des tests mesurant spécifiquement l'effet de traitement
(test de Mainland-Gart, test de Prescott) et un test mesurant en même
temps l'effet d'ordre. Pour chacun de ces tests, les tables de contingence
correspondantes ont été évaluées par le calcul
du c2.
CONCLUSION
Notre étude montre que le granisétron a une efficacité
supérieure à celle de l'ondansétron dans la prévention
des nausées et l'obtention d'une réponse complète
à J1 de la cure, de manière significative au cours du second
cycle.
Le granisétron et l'ondansétron ont montré une
bonne activité antiémétique pour les protocoles de
chimiothérapie moyennement émétisants, chez des patients
naïfs de toute chimiothérapie, avec des taux de réponses
complètes toujours supérieurs à 50 % à J1
de la cure. Les vomissements tardifs restent moins contrôlés
par ces produits.
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