ARTICLE
Parmi les cancers pour lesquels une relation avec l'alimentation a été
recherchée, le cancer du sein a été l'un des plus
étudiés, sans doute car il est un des cancers les plus fréquents
(35 000 nouveaux cas par an en France), mais aussi beaucoup reste à
découvrir sur ses facteurs de risque, si l'on met à part
les facteurs liés à la reproduction.
Étant donné leur place dans la prévention de l'ensemble
des cancers, les microconstituants végétaux ont donné
lieu à de nombreuses études qui se sont appliquées
à rechercher leur relation avec le cancer du sein. Nombre d'hypothèses
mécanistiques ont été avancées pour expliquer
une éventuelle relation des microconstituants végétaux
au cancer du sein, que l'on peut situer aux différentes phases
de l'histoire naturelle du cancer du sein. Dans cette présentation,
on s'attachera à montrer si les études épidémiologiques
confirment ces hypothèses.
Méthodes
Cette présentation est la synthèse d'ouvrages consacrés
à la relation alimentation et cancer [1-5]. Chacun de ces ouvrages
a adopté des critères méthodologiques stricts basés
sur la qualité des études (effectifs, biais de recrutement,
questionnaire alimentaire, prise en compte des variables de confusion,
ajustement sur l'apport calorique). Le niveau d'évidence de l'effet
protecteur des microconstituants considérés est fondé
sur les critères de relation causale décrits par Hill [6]
: convergence des résultats de différentes études,
force de l'association inverse entre microconstituants et cancer du sein,
relation dose-effet, plausibilité du mécanisme biologique
invoqué, expérimentation animale.
C'est ainsi que l'on peut dire qu'un effet protecteur est convainquant
si l'ensemble de ces critères sont respectés. Dans ce cas
l'effet observé fera l'objet de recommandations de santé
publique. Ensuite avec des critères remplis moins nombreux, ou
moins affirmés, on dira que l'effet est probable (justifie encore
des recommandations de santé publique), puis possible. Il ne sera
plus possible de se prononcer si les résultats sont trop peu nombreux
ou divergents.
Histoire naturelle du
cancer du sein
Elle est particulièrement complexe : les étapes de la
cancérogenèse sont rarement traduites en stade clinique.
On connaît certains gènes de prédisposition (BRCA1
et 2), mais ils ne sont responsables que d'une faible partie des
cancers observés, 4 à 8 %. On a peu d'information sur les
étapes d'initiation des formes sporadiques : des carcinogènes
environnementaux, dont certains apportés par l'alimentation, pourraient
jouer un rôle [7-8], en interaction avec des allèles mutés
des enzymes de phases I et II [9].
Au contraire, on a décrit depuis longtemps l'effet promoteur
des hormones sexuelles. C'est par elles que l'alimentation peut encore
jouer un rôle, en facilitant l'installation d'un syndrome d'insulino-résistance,
qui est accompagné d'une altération métabolique des
hormones sexuelles [10] et de la dysrégulation de l'epidermal
growth factor (IGF1) [11].
Micronutriments et microconstituants
Nous allons étudier successivement les folates, les anti-oxydants,
les fibres et les phyto-strogènes.
Folates
Leur étude dans le cancer du sein est récente : une étude
prospective aux États-Unis [12], deux études cas-témoins,
l'une au Canada [13], l'autre en Italie [14], concluent toutes à
une diminution du risque de cancer du sein par les folates, quand l'augmentation
du risque est lié à l'alcool.
Anti-oxydants
* Vitamine C
Les livres de référence [1-3] considèrent que les
résultats sont hétérogènes et/ou insuffisants.
Pourtant, deux études prospectives récentes, l'une aux États-Unis
[15], l'autre aux Pays-Bas [16], tendent à montrer une diminution
de risque, mais qui n'est pas significative. Des quatre études
cas-témoins, l'étude italienne [17] et l'américaine
[18] ne montrent pas d'effet, les deux autres en Uruguay [19] et en Grèce
[20] montrent une réduction significative du risque 0,45 (IC =
0,29-0,69) et 0,67 (IC = 0,49-0,91) respectivement avec des tests de tendance
significatifs. Dans une étude cas-témoins nichée
dans l'étude prospective de 14 625 femmes ayant donné leur
sang, Wu et al. [21] n'ont pas mis en évidence de réduction
significative du risque chez les femmes présentant le taux le plus
élevé de vitamine C dans le plasma. Cette dernière
étude souligne le fait que le nutriment vitamine C peut être
en fait le marqueur de la consommation d'aliments complexes, riches en
vitamine C, mais qui contiennent aussi d'autres microconstituants.
* Vitamine E
Les livres de référence [1-3] considèrent que les
résultats sont hétérogènes et/ou insuffisants.
Dans les études récentes, deux études prospectives,
l'une aux États-Unis [15], l'autre aux Pays-Bas [16], montrent
un risque non significativement augmenté, alors que trois études
cas-témoins montrent une réduction du risque, deux de façon
significative, OR = 0,7 (IC : 0,6-0,8) et OR = 0,40 (IC : 0,26-0,62) avec
des tests de tendance significatifs [17, 19]. Mais deux études
cas-témoins [18, 20] ne sont pas significatives. On a donc peu
d'éléments pour soutenir que la vitamine E peut réduire
le risque de cancer du sein. D'autant plus que plusieurs publications
ont montré un taux augmenté de vitamine E dans ce cancer
[22-24]. Les travaux de Cognault et al. [25], dans un modèle
animal de tumeur mammaire, ont montré que la vitamine E inhibait
l'effet protecteur de l'acide linolénique. Nous avons étudié
la survie de 330 patientes présentant un adénocarcinome
infiltrant, et le modèle de Cox intégrant les variables
pronostiques habituelles (taille de la tumeur, présence de ganglion,
récepteurs hormonaux) montre qu'un taux élevé de
vitamine E est associé à une plus faible survie sans récidive
(OR = 1,8 ; IC95 % = 1,0-1,3, résultats préliminaires).
* Caroténoïdes
- beta-carotène. Les livres du Cnerna [1] et de l'IARC [4] concluent
à l'hétérogénéité des résultats,
alors que le Coma [3] les jugent faiblement convergents et que le WRCF
[2] émet l'opinion d'une possible réduction du risque. Les
études récentes (tableau
I) semblent aller dans ce sens.
- Autres caroténoïdes. Ils n'ont été étudiés
que récemment (tableau
I). L'alpha-carotène est le plus souvent cité et
les résultats d'une étude prospective [26] et de deux études
cas-témoins [19, 27] sont convergents. Une seule étude (prospective)
a analysé l'effet des lutéine/zéaxanthine, qui s'est
révélé protecteur : OR = 0,79 ; IC95 % = 0,63-0,99
[26]. Au contraire, le lycopène ne s'est montré protecteur
que dans l'étude uruguayenne [19].
Ainsi les études récentes semblent indiquer une protection
des caroténoïdes vis-à-vis du cancer du sein, plus
particulièrement de l'alpha- et du beta-carotène, dans des
études où les consommations sont relativement élevées
(> 5 mg).
* Composés phénoliques
Il n'y a pas, à notre connaissance, d'études publiées
sur la relation entre composés phénoliques et cancer du
sein. Cependant on a montré que ces composés pouvaient interagir
avec des carcinogènes par un mécanisme biologique général
: inhibition des enzymes de phase I dans le cancer du poumon [32] et le
cancer de la vessie [33], qui peut éventuellement se retrouver
dans le cancer du sein.
Fibres
Le WCRF [2] juge l'effet protecteur des fibres « possible »,
et la conférence de consensus de l'European Cancer Prevention organisation
[34] a conclu que les résultats des études épidémiologiques
et expérimentales suggéraient fortement l'effet protecteur
des fibres dans le cancer du sein. Pourtant le Coma [3] qualifie les résultats
de divergents. Le Cnerna [1] n'a pas considéré ce nutriment.
Les études récente, une prospective [16] et trois cas-témoins
[19, 20, 35], montrent toutes une réduction du risque, mais seule
celle conduite en Uruguay est significative (tableau
II).
L'argument le plus solide pour soutenir un effet protecteur des fibres
dans le cancer du sein repose sur la plausibilité biologique de
cette hypothèse [36].
En effet, les fibres favorisent l'excrétion des strogènes
soit par adsorption physico-chimique, soit en agissant sur la qualité
de la flore colique. Une flore colique riche en beta-galactosidase déconjuguera
les strogènes excrétés dans la lumière
colique par les voies biliaires. Ainsi déconjugués, ils
vont ré-entrer dans la circulation sanguine, étant éliminés
par les urines. Au contraire, une flore colique dépourvue de beta-galactosidase,
induite par la consommation de fibres, essentiellement solubles, favorisera
l'élimination fécale des strogènes. Ce mécanisme
a été démontré en comparant les dosages des
strogènes fécaux et urinaires de femmes omnivores
ou végétariennes [37] et, chez l'animal [38], en évaluant
l'effet sur la cancérogenèse mammaire d'une alimentation
riche en fibres solubles ayant induit une flore colique dépourvue
de beta-galactosidase.
Il a aussi été montré que les fibres s'opposent
au développement du syndrome d'insulino-résistance [39],
dont on sait qu'il est un facteur de risque du cancer du sein [40].
À ce point de la revue, et avant de passer aux phyto-strogènes
dont l'étude est plus récente, il est intéressant
de revenir sur le travail de Van't Veer et al. [41]. Ces auteurs
avaient pressenti l'importance des profils alimentaires par rapport à
celle des nutriments isolés, et avaient intégré ce
concept dans l'histoire naturelle du cancer. C'est ainsi qu'ils ont testé
deux hypothèses concernant l'effet de l'alimentation sur le cancer
du sein. La première, intitulée tissulaire, était
fondée sur le stress oxydant comme mécanisme d'initiation
et l'éventuelle protection apportée par les anti-oxydants.
Pour cela, les auteurs ont analysé le risque relatif de femmes
ayant une forte consommation de beta-carotène, de sélénium
(tous deux anti-oxydants potentiellement protecteurs) associée
à une faible consommation d'acides gras polyinsaturés, substrat
susceptible de peroxydation lipidique, comparé à celui de
femmes ayant une faible consommation de beta-carotène, de sélénium
associée à une forte consommation d'acides gras polyinsaturés.
Il n'y avait aucun effet. L'autre hypothèse, dite intestinale,
était fondée sur l'effet des fibres et de la flore colique
sur l'excrétion des strogènes. Ici, les auteurs ont
analysé le risque relatif de cancer du sein présenté
par les femmes ayant une forte consommation de fibre et de lait fermenté
(quantile le plus élevé), comparé à celui
de femmes ayant une faible consommation de fibre et de lait fermenté
(quantile le plus faible). Dans ce cas, il y avait une diminution du risque
dans le régime. Cet effet était encore plus marqué
quand la consommation de lipides était faible (OR = 0,33 ; IC95
% = 0,15-0,73).
Phyto-strogènes
Les phyto-strogènes, des composés phénoliques,
ont longtemps été confondus avec les fibres car ils ont
des sources communes. Leur intérêt est apparu lors d'études
descriptives de l'incidence du cancer du sein et de la consommation de
produits dérivés du soja, riches en phyto-strogènes,
au Japon [42].
On distingue deux types de phyto-strogènes, les isoflavonoïdes
dans les produits dérivés du soja et les légumineuses
de nos pays, bien que celles-ci en contiennent de beaucoup moins grandes
quantités que le soja, et les lignanes que l'on trouve dans les
graines de lin et de sésame, les crucifères et les fruits
et légumes riches en caroténoïdes. Ces microconstituants
présentent une similarité de structure avec les strogènes,
avec notamment la même distance de 5 A° entre deux fonctions
OH (figure 1). Ingérés
sous forme conjuguée à un sucre, ils sont transformés
en aglycan sous l'influence de la flore colique, qui favorise aussi l'apparition
des métabolites actifs (équol, entérolactone, entérodiol).
L'apport alimentaire influence fortement ce métabolisme, entraînant
une variation interindividuelle importante de l'excrétion de l'équol
et, dans une moindre mesure, de l'entérolactone. Un régime
riche en fibres et pauvre en graisses augmente l'excrétion de ces
métabolites [43].
Les observations de l'épidémiologie descriptive ont induit
huit études analytiques [revues dans 44] qui montrent pour la plupart
une diminution du risque, mais deux d'entre elles montrent un effet protecteur,
celle de Lee et al. [45] et celle d'Ingram et al. [46].
Deux autres études plus récentes, une prospective [47] et
une écologique [48], ne montrent pas de réduction du risque.
Cependant, elles peuvent être discutées : l'étude
prospective a été conduite sur la cohorte des femmes d'Hiroshima
et de Nagasaki dont on connaît les conditions environnementales
particulières de vie avec un questionnaire alimentaire réduit
à 19 aliments ; quant à l'autre, la corrélation négative
est significative entre la consommation de produits dérivés
du soja (enquête nutritionnelle nationale) et la mortalité.
Mais un ajustement sur l'âge moyen et le taux de fertilité
(données agrégées) fait disparaître la significativité.
Comme pour les fibres, il existe une plausibilité biologique
: les phyto-strogènes pourraient se conduire comme des modulateurs
sélectifs des récepteurs à strogènes,
régulant négativement le récepteur alpha présent
dans le tissu mammaire, et réduire ainsi le risque de cancer du
sein. On a aussi montré que des régimes riches en phyto-strogènes
abaissaient le taux des strogènes [49, 50] et augmentaient
le taux de sex hormone binding globulin (SHBG) [49]. Dans ce dernier
article, l'apport en phyto-strogènes était inclus
dans un ensemble des modifications diététiques, qui ont
aussi induit une perte de poids et une diminution du pic de l'insuline.
De ce fait, il est possible que les taux hormonaux constatés soient
également liés à une régression de symptômes
d'insulino-résistance [49].
Cependant, de par leur structure phénolique, les phyto-strogènes
présentent d'autres propriétés : effet anti-oxydant,
inhibition d'enzymes de prolifération (protéine kinase C,
tyrosine kinase), inhibition de la topo-isomérase, inhibition d'aromatase,
inhibition des enzymes de phase I qui pourraient également expliquer
la diminution de risque de cancer du sein liée à l'ingestion
de ces composés [42, 44].
Les phyto-strogènes représentent un champ de recherche
d'autant plus important qu'ils pourraient jouer un rôle favorable
au moment de la ménopause, en prévenant certains troubles
tels que les maladies cardio-vasculaires ou l'ostéoporose [51],
mais beaucoup reste à faire pour confirmer les premiers résultats
épidémiologiques et comprendre le mécanisme de leur
action, d'autant que les résultats expérimentaux apparaissent
contradictoires à ce jour [52, 53].
CONCLUSION
Les données épidémiologiques concernant les relations
entre micronutriments et cancer du sein sont assez peu convaincantes.
Cela peut être dû au fait qu'effectivement les micronutriments
n'ont que peu ou pas d'effet. Pourtant, certains points méritent
réflexion et éventuellement une recherche plus approfondie.
C'est dans les études avec des catégories de forte consommation
de micronutriments que l'on trouve un effet lié à certains
des micronutriments comme le beta-carotène [18, 27] ou la vitamine
C [17, 19, 20].
Les résultats concernant l'effet des légumes sur l'incidence
du cancer du sein apparaissent plus convaincants que ceux concernant les
micronutriments [2, 3, 5]. Les apports élevés de légumes
peuvent être considérés comme probablement protecteurs
vis-à-vis du cancer du sein. Or, dans les légumes sont rassemblés
de nombreux micronutriments, tous ceux que nous avons traités ici,
et encore beaucoup d'autres (isothiocyanates et indole-3-carbinol des
crucifères, sulfures d'allyle des alliacés, etc.). Ce probable
effet protec-teur pourrait être lié à l'ensemble des
nutriments des légumes et à leur action synergique.
Cela doit nous aider à développer les recommandations
alimentaires dans le sens de la quantité nécessaire de légumes
à consommer et de la diversité des sources, de façon
à couvrir la richesse des micronutriments potentiellement protecteurs
et à favoriser leur synergie.
Ces résultats doivent aussi nous conseiller la précaution
:
- précaution dans l'interprétation des résultats,
car il faut garder à l'esprit les erreurs liées à
l'évaluation de l'apport alimentaire et aux lacunes des tables
de composition des aliments ;
- précaution dans l'utilisation en prévention ou thérapeutique
de certains microconstituants qui semblent prometteurs, avant que leurs
diverses propriétés ne soient étudiées et
décrites.
Ces précautions indiquent aussi le sens de la recherche à
poursuivre, en épidémiologie nutritionnelle, avec un objectif
essentiel qui est l'obtention de tables de composition des aliments fiables
et aussi complètes que possibles, et en recherche expérimentale,
pour comprendre les mécanismes d'action de ces microconstituants,
leurs interactions dans l'aliment mais aussi dans l'hôte, notamment
avec les polymorphismes génétiques des enzymes qui régissent
leur métabolisme dans l'organisme.
Remerciements. Robert Goulevitch pour le travail de documentation
et à Marie-Josèphe Amiot (INRA, Avignon) pour la communication
des formules chimiques.
Article reçu le 21 février 2001, accepté le 17
mai 2001
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