ARTICLE
Historique
La découverte du gène suppresseur de tumeurs
PTEN a suscité une effervescence particulière dans le monde
de la recherche sur le cancer. Ainsi en témoigne la rapidité
avec laquelle ont été déterminées la nature
de ses cibles, ses fonctions cellulaires et l'incidence de son invalidation
dans des souris nude, dans un délai d'à peine trois ans
depuis sa mise en évidence en 1997.
Tout commence par l'identification conjointe par deux groupes différents
d'un gène situé sur la région chromosomique humaine
10q23, région connue pour être fréquemment altérée
dans un grand nombre de tumeurs malignes dont les cancers de la prostate
et les glioblastomes [1, 2]. Baptisé alors PTEN (phosphatase
and tensin homolog deleted on chromosome ten), MMAC1 (mutated in
multiple advanced cancers) ou TEP1 (TGF-ß regulated
and epithelial cell-enriched phosphatase), il est aujourd'hui considéré
comme un gène majeur suppresseur de tumeurs sous le nom devenu
quasiment consensuel de PTEN. Sa mise en évidence a d'ailleurs
déjà été signalée dans le Bulletin
du Cancer [3]. Son originalité fonctionnelle est d'être
une phosphatase. De nombreuses kinases sont jugées oncogènes
lorsqu'elles se trouvent dérégulées, accélérant
anarchiquement la croissance cellulaire. La course aux antioncogènes
s'est ainsi orientée vers la recherche de protéines phosphatases
capables d'abolir les effets des kinases. PTEN représente donc
l'archétype de l'antioncogène, dont la fonction serait de
retirer les résidus phosphates indûment placés par
les kinases oncogènes.
Depuis sa découverte, de nombreuses mutations somatiques affectant
PTEN ont été identifiées dans des tumeurs malignes
humaines, notamment des glioblastomes, des mélanomes, des carcinomes
de la prostate, du poumon, de l'endomètre, de la tête et
du cou. Des mutations germinales du gène PTEN ont également
été mises en évidence dans le développement
d'une maladie prédisposant à des cancers, la maladie de
Cowden (CD), ainsi que dans le syndrome de Bannayan-Zonana (BZS) qui lui
est associé. La maladie de Cowden se caractérise par l'apparition
de multiples hamartomes (tumeurs bénignes) sur la peau, dans le
tractus gastro-intestinal, dans le sein, la thyroïde et le système
nerveux central, ainsi que par une incidence accrue des cancers du sein
et de la thyroïde. Le syndrome de Bannayan-Zonana se caractérise
par la présence conjointe d'hamartomes intestinaux et de dysfonctionnements
neurologiques, tels que des retards mentaux et moteurs, ainsi que par
des malformations vasculaires [4].
PTEN : une protéine
phosphatase à double spécificité
La détermination de la séquence en acides
aminés a initialement défini PTEN comme une tyrosine phosphatase.
Cette observation était très importante dans le domaine
de la signalisation intracellulaire ; en effet, les tyrosines kinases
étant impliquées dans le développement tumoral, il
était proposé l'existence de suppresseurs de tumeurs ayant
une activité tyrosine phosphatase. L'homologie de séquence
de PTEN avec une telle activité permettait enfin de confirmer cette
hypothèse émise depuis de nombreuses années. Des
analyses fonctionnelles ultérieures ont attribué à
PTEN la capacité de déphosphoryler non seulement les résidus
tyrosine, mais également les résidus sérine et thréonine
des protéines, lui conférant ainsi une activité phosphatase
à double spécificité [5]. PTEN présente des
homologies de séquence avec l'auxiline, une protéine qui
permet aux vésicules enrobées de clathrine de se débarrasser
de leur manteau avant leur fusion aux vésicules endosomiales. PTEN
présente également des homologies avec la tensine, une protéine
se liant à l'actine et localisée dans les complexes focaux
d'adhésion. Cette ressemblance indique un rôle putatif de
PTEN dans les phénomènes d'adhérence et de motilité
cellulaires. Ainsi le groupe de Yamada a pu mettre en évidence
en 1998 que PTEN interagit directement avec FAK (la kinase d'adhésion
focale) et réduit sa phosphorylation en tyrosine aussi bien in
vivo qu'in vitro. Cependant, les importantes quantités
de PTEN nécessaires au phénomène suggèrent
que PTEN pourrait avoir en fait d'autres substrats que FAK. L'ensemble
de ces observations supposait que l'activité de suppresseur de
tumeurs de PTEN pouvait se traduire par une fonction sur la motilité
cellulaire ainsi qu'au niveau des interactions cellulaires avec la matrice
extracellulaire. Effectivement, le même groupe a mis en évidence
un rôle inhibiteur de PTEN dans les phénomènes d'invasion
et de migration cellulaires, ainsi que dans le mécanisme d'étalement
cellulaire dépendant des intégrines, l'inactivation de son
domaine phosphatase abolissant ces effets. Plus encore, l'inhibition de
son activité par des oligonucléotides antisens augmente
le potentiel migratoire des cellules traitées [6].
L'intervention de PTEN dans les voies signalétiques intracellulaires
va encore dans le sens d'une inhibition de la transmission des signaux
mitogènes ; en effet, l'expression de PTEN permet d'inhiber de
façon sélective l'activation de la MAP kinase ERK (extracellular
signal-regulated kinase) par les intégrines, l'EGF (epidermal
growth factor) et le PDGF (platelet-derived growth factor).
PTEN est également capable d'inhiber l'activité de la petite
GTPase Ras, ainsi que la phosphorylation de Shc. En revanche, son activité
protéine phosphatase ne semble pas impliquée dans les réponses
cellulaires au stress, puisqu'elle n'affecte pas l'activation de la JNK
(c-Jun NH2-terminal kinase,) une kinase activée en cas de
stress cellulaire, ni même celle d'Akt, une kinase impliquée
dans les voies de survie intracellulaire, suggérant que sa fonction
générale se restreint à la formation des contacts
focaux et de l'étalement cellulaire via la régulation
de l'activité des MAP kinases, de Ras, de la FAK et de Shc [7].
Si effectivement, PTEN, par son activité protéine phosphatase,
ne peut pas réguler le proto-oncogène Akt, nous verrons
plus loin qu'une autre de ses fonctions en est capable.
PTEN : une lipide phosphatase
Au fur et à mesure de leur mise en évidence,
les fonctions de PTEN n'ont pas cessé de surprendre. Outre son
activité de protéine phosphatase, Myers et Tonks [5] relèvent
sa capacité à déphosphoryler des peptides fortement
chargés négativement. PTEN fut alors soupçonnée
d'agir sur des substrats non protéiques, tels que des phospholipides.
Cette hypothèse fut confirmée par l'équipe de Dixon
[8], qui la première attribua à PTEN une activité
de lipide phosphatase ; PTEN est en effet capable d'agir sur le cycle
des phosphatidylinositols en déphosphorylant sa cible, le phosphatidylinositol-3,4,5-triphosphate
(PIP3) en phosphatidylinositol-4,5-diphosphate (PIP2). Il retire spécifiquement
des phospholipides les phosphates situés en position 3 : PI(1,3,4,5)P4,
un autre de ses substrats identifiés, est privé de son phosphate
en position 3 sous son action pour produire finalement du PI(1,4,5)P3.
Son rôle est donc antagoniste de celui de la PI3K (phosphatidylinositol-3-kinase)
dont la fonction est d'ajouter un groupement phosphate en position 3 des
phosphatidylinositols. PI3K est aujourd'hui considéré comme
un oncogène puisqu'il existe une corrélation entre l'apparition
de ses substrats et la capacité transformante de certains oncogènes.
PTEN appartient ainsi à la famille des PIP3 lipides phosphatases
qui règlent négativement la voie des PI3K.
Le résultat de l'activité lipide phosphatase de PTEN est
essentiel pour la croissance cellulaire : PIP3 est en effet un relais
de l'activité de certains facteurs de croissance. Il apparaît
suite à la stimulation de cellules quiescentes par des facteurs
de croissance comme l'EGF et l'insuline, qui peuvent également
avoir une fonction de facteurs de survie comme le PDGF, le NGF (nerve
growth factor) ou l'IGF-1 (insulin-like growth factor 1). Le
rôle de PIP3 est d'activer spécifiquement une cascade signalétique
passant par la kinase Akt et aboutissant à la protection de la
cellule vis-à-vis de la mort cellulaire programmée ou apoptose.
Ainsi l'inactivation de PIP3 en PIP2 par PTEN condamne l'utilisation de
ces voies, favorisant l'arrêt de la croissance cellulaire et la
sensibilité à l'apoptose.
PTEN : un suppresseur de
tumeurs
Les premiers travaux faisant état d'une fonction
de suppresseur de tumeurs de PTEN ont été réalisés
sur des tests de transformation cellulaire. Ainsi la surexpression de
PTEN permet de supprimer la formation de foyers de transformation de certaines
cellules, permettant d'attribuer à PTEN un rôle de régulateur
de l'inhibition de contact intercellulaire, inhibition que les cellules
transformées outrepassent. PTEN empêche la croissance de
cellules transformées privées de la possibilité d'adhérer
au substrat dans un test de formation de colonies en agar mou. Cela confirme
son rôle dans les phénomènes d'adhésion cellulaire.
De plus, il supprime la formation de tumeurs chez des souris immunodéprimées,
dites souris nude [9, 10]. Enfin, l'obtention de souris mutantes dépourvues
de l'activité de PTEN a permis de mettre en évidence sa
fonction essentielle pour le développement embryonnaire à
partir du jour 7,5. Chez la souris, la perte d'un allèle de PTEN
conduit à la formation d'hyperplasie et de dysplasie de la peau,
du tractus gastro-intestinal et de la prostate, ainsi qu'à des
tumeurs [11].
Mais la question qui restait en suspens concernait l'activité suppresseur
de tumeurs de PTEN : est-elle due à l'activité protéine
phosphatase ou lipide phosphatase de la molécule ? Pour cela, il
a fallu tirer parti d'un mutant naturel de PTEN, appelé PTEN-G129E,
présent chez certains patients atteints de la maladie de Cowden
: l'originalité fonctionnelle de cette mutation consiste en la
perte de l'activité lipide phosphatase tout en conservant l'activité
protéine phosphatase. Cette façon de découpler les
deux activités a permis de mettre en évidence que l'activité
lipide phosphatase est indispensable à la fonction suppresseur
de tumeurs de PTEN [12], comme nous allons le voir.
PTEN, apoptose et cycle
cellulaire
Par quels mécanismes intracellulaires PTEN est-il
capable d'exercer son rôle de suppresseur de tumeurs ? Là
encore, PTEN réserve des surprises. La réintroduction de
sa forme sauvage dans des cellules issues de souris nullizygotes privées
de son expression déclenche un arrêt du cycle cellulaire
en phase G1. Cette propriété nécessite son activité
lipide phosphatase mais pas son activité protéine phosphatase,
puisque le mutant PTEN-G129E, qui conserve la seconde mais pas la première,
a perdu sa capacité à bloquer le cycle dans ces mêmes
cellules. PTEN est donc un régulateur du cycle, empêchant
les cellules transformées de proliférer anarchiquement [13].
Quelles sont les voies de signalisation intracellulaire qui relaient la
capacité de PTEN à contrôler le cycle cellulaire ?
Sachant que pour cela seule son activité lipide phosphatase est
requise, il est tentant de penser que cet effet est dû à
son action sur son principal substrat phospholipidique, le PIP3, ainsi
que sur Akt, la kinase qui en découle. Tel est le cas puisque le
déroulement normal du cycle de cellules bloquées en G1 par
la surexpression de PTEN peut être rétabli par une forme
d'Akt activée par myristoylation [13]. Le rôle d'Akt dans
la régulation du cycle cellulaire n'est pourtant pas totalement
élucidé ; une hypothèse serait qu'Akt agit sur le
cycle en inhibant par phosphorylation une autre kinase, la GSK3 (glycogen
synthase kinase 3). L'inactivation de GSK3 serait responsable de l'accumulation
de la cycline D, une protéine essentielle pour le bon déroulement
du cycle cellulaire.
Les fonctions de ces deux suppresseurs de tumeurs, PTEN et Akt, semblent
également intimement liées par au moins un autre processus
; Akt est en effet un important composant des voies de survie intracellulaire
puisqu'il est capable d'inactiver par phosphorylation BAD, un membre de
la famille Bcl2, le rendant ainsi incapable de bloquer les activités
de Bcl2 et de BclX. Or la régulation d'Akt est anormale dans des
fibroblastes déficients en PTEN. De plus, des cellules dépourvues
de l'activité PTEN deviennent résistantes aux stimuli apoptotiques,
ce qui classe PTEN parmi les régulateurs positifs de l'apoptose
[14]. Pourtant, une autre étude a mis en évidence que l'expression
du gène normal de PTEN dans des cellules issues de gliomes, bien
que bloquant le cycle, n'augmente pas leur capacité à entrer
en apoptose [15].
CONCLUSION Il
semble aujourd'hui acquis que la fonction lipide phosphatase de PTEN est
essentielle à sa capacité de suppresseur de tumeurs. Cette
fonction lui permet d'inhiber la voie de transmission des signaux initiée
par PI3K et aboutissant à Akt. Cette corrélation inverse entre
PTEN et Akt est en faveur d'une intervention de PTEN sur la régulation
d'Akt dans les tumeurs. Il reste à préciser si PTEN agit sur
les cellules tumorales en provoquant leur mort programmée ou bien
en inhibant leur progression à travers le cycle. Pour répondre
à cette question, la mise en évidence du rôle d'Akt
dans les lignées tumorales dépourvues de PTEN sera déterminante.
Enfin, l'activité protéine phosphatase, quant à elle,
confère à PTEN un rôle crucial dans la motilité
et l'adhésion cellulaires dont on connaît l'importance dans
les phénomènes d'invasion. La recherche de nouvelles cibles
pourrait alors réserver d'autres surprises quant à sa fonction.
Quoi qu'il en soit, l'éclairage nouveau projeté sur ce puissant
suppresseur de tumeurs permet de le considérer comme une cible stratégique
pour un traitement antitumoral.REFERENCES
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