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Nous avons assisté ces quinze dernières
années à d'extraordinaires bouleversements scientifiques,
technologiques mais aussi socio-économiques qui amènent
à s'interroger, à l'orée de l'an 2000, sur la place
que devra occuper la recherche en cancérologie, et particulièrement
la recherche clinique.
Une accélération
des connaissances et une révolution technologique
Les deux sont intimement liées et dépendantes.
L'explosion des connaissances en biologie ces dernières années
a massivement touché le domaine du cancer. La place des nouvelles
technologies issues du génie génétique ou de la bio-informatique
a été cruciale pour non seulement permettre ce processus,
mais aussi l'accélérer jusqu'à autoriser un transfert
diagnostique et thérapeutique d'une rapidité et d'une richesse
sans précédents.
La recherche publique a contribué à ces progrès :
cependant, l'importance des enjeux technologiques, supposant plus une
démarche d'ingénierie biologique qu'une démarche
purement cognitive, a été difficile à adapter à
la structuration de notre recherche, pour des raisons à la fois
financières et socioculturelles.
Ces difficultés persistent et sont liées aux problèmes
d'investissement dans des plates-formes technologiques, à la difficulté
surtout d'assurer le financement pérenne en personnel (techniciens,
ingénieurs et « post-docs ») et d'en gérer la
possible valorisation industrielle, sans toucher aux structures existantes
de recherche fondamentale généralement performantes et peu
dotées.
Un besoin pour le cancer : l'identification et l'accélération
du transfert de technologies
* Diagnostic et facteurs pronostiques
La systématisation et donc l'automatisation des
phénomènes biologiques identifiables dans un cancer humain
sont un nouveau défi pour les années à venir. Le
high flow screening intègre une approche systématisée
et automatisée de centaines de paramètres à considérer
dans le comportement de séries de cellules cancéreuses et
bientôt de tissus de patients. Ces nouvelles stratégies,
expérimentées pour le décryptage du génome
humain, doivent être développées pour le décryptage
du génome des patients cancéreux : l'identification d'un
ou de deux gènes mutés ne suffit plus quand plus d'une centaine
de gènes d'« intérêt » dans la prolifération
et la différenciation sont concernés.
On le voit et on le pressent, l'étape technologique semi-industrialisée
au service de l'identification diagnostique et pronostique du cancer se
rapproche : ces nouveaux enjeux appellent à de nouveaux investissements
ciblés et non dispersés , à l'organisation
de tumorothèques informatisées, à l'application à
ces zones d'interface entre recherche et clinique de démarches
de qualité (BPL, iso) étrangères au milieu non industriel.
Sans une réaction publique incitatrice et une forte conscience
de ce nouvel enjeu, il est à craindre que ces nouvelles voies ne
nous échappent et que nous nous condamnions à être
exclusivement de futurs consommateurs passifs de ces nouveaux biens.
* Thérapeutiques émergeantes
Les nouvelles thérapeutiques du cancer utilisent
et vont utiliser les nombreuses nouvelles voies identifiées en
biologie, contrôlant prolifération et différenciation.
Le ciblage cellulaire et moléculaire des nouveaux agents anticancéreux,
le drug-design, pour moduler dans une molécule un site biologiquement
actif dépend des capacités de repérer dans des cellules
ou tissus les nouveaux agents. On le voit, la nouvelle pharmacologie sera
aussi dépendante de l'investissement dans ces plates-formes technologiques.
De nouvelles thérapeutiques issues de la biologie deviennent accessibles
et requièrent de même un partenariat étroit entre
recherche académique, développement d'un bien industriel
et recherche clinique.
Il en est ainsi des thérapies cellulaires et géniques, de
l'immunothérapie. Ces thérapies issues et soutenues par
les découvertes de la recherche fondamentale restent une voie thérapeutique
potentielle mais réaliste dans de nombreuses affections cancéreuses
: les difficultés de mise au point, l'absence de marchés
encore identifiables freinent leur développement clinique par les
sociétés industrielles. Notre capacité à produire
des lots de ces produits dans des normes adéquates (correspondant
aux BPF) reste insuffisante et nécessite des investissements beaucoup
plus importants que nos démarches usuelles de recherche clinique
ou cognitive. Ces investissements sont à risque, mais indispensables
pour mettre à disposition rapide quelques milligrammes ou grammes
d'un produit potentiellement actif non autorisé pour des raisons
de marché ou de propriété par les gros investisseurs
industriels.
Des propositions pour favoriser
le transfert de technologies en cancérologie
Elles sont de plusieurs ordres, mais nécessitent
avant tout une volonté politique invitant à lever plusieurs
obstacles actuels et potentiels :
* Promouvoir les projets de plates-formes technologiques
dans les hôpitaux où il y a de la recherche fondamentale
et de la recherche clinique cancérologiques : accepter la mise
à niveau de type industriel des laboratoires (BPL, BPF) et leur
financement sur objectif et programme pluriannuel (3-5 ans) quitte à
rendre obligatoires les partenariats. Ce financement « starter »
représente à la fois une mise à niveau et une action
incitatrice qui devra inclure des frais de personnel technique, ingénieur
et « post-doc ».
* Accepter de financer la production de produits
à visée thérapeutique dans des normes de qualité
BPF.
* Associer l'Agence du médicament en partenaire
privilégié à cette action, tant comme garant
de la qualité d'un programme d'IND (investigational new drug)
que comme « accompagnateur » des recherches précoces
sur les thérapies émergeantes en cancérologie issues
du monde académique et/ou industriel.
* Évaluer les projets et les résultats
par les organismes de recherche, Agence du médicament, voire organismes
caritatifs et représentants des usagers.
Faut-il reconsidérer
certains aspects des essais thérapeutiques en cancérologie
?
Un besoin persistant : l'importance des enjeux vitaux
en cancérologie, celle de la prise en charge multidisciplinaire
du cancer imposent de mettre au point non seulement de nouveaux médicaments
ou de nouvelles technologies, mais aussi des ensembles plus complexes
d'associations de stratégies innovantes, puis de les valider sur
des cohortes de patients à risque. D'extraordinaires progrès
ont été permis grâce à ces démarches,
mais les besoins restent considérables. De nouveaux éléments
progressivement identifiés ces dernières années invitent
à analyser les obstacles éventuels à la mise en uvre
de la recherche thérapeutique cancérologique compétitive
dans les années à venir et à répondre aux
nouvelles attentes de la discipline... et des usagers.
Recherche, développement et marketing industriels
versus recherche non industrielle
La démarche de recherche dans l'industrie pharmaceutique
et son élargissement aux essais thérapeutiques obéissent
à une logique cohérente et finalisée résumée
par recherche-développement-marketing où un produit (un
bien) de la recherche est développé par des essais thérapeutiques
dont la finalité est l'enregistrement, suivi de vente via
le marketing et/ou un développement post-AMM qui lui est lié.
La finalité du développement étant l'enregistrement
d'un produit, les méthodes nécessaires pour atteindre cet
objectif correspondent aux demandes des agences (FDA européenne,
Agence du médicament) en matière de « dossier »
produisant de nombreuses données de plus en plus standardisées
par des normes internationales, auxquelles se surajoutent les règles
internes éventuelles des multinationales industrielles. De telles
données, colligées dans un volumineux dossier, issu de non
moins volumineux CRF (case report forms), ne sont pas forcément
nécessaires à toute démarche cognitive concernant
des stratégies thérapeutiques souvent associées.
Indispensables pour l'enregistrement de médicaments innovants,
elles sont inadaptées à l'évaluation de démarches
thérapeutiques associées.
La réglementation française, capable d'anticiper en matière
d'essais cliniques grâce au texte des sénateurs Huriet et
Serusclat, est parfaitement adaptée à la recherche et au
développement industriel dans de très nombreux aspects.
Elle invite cependant la recherche non industrielle, une des plus stratégiques
pour le futur, à utiliser les mêmes méthodes et finit
par la transférer aux compagnies industrielles, qui ne la revendiquaient
pas forcément.
Il nous semble urgent que la recherche non industrielle utilise des méthodologies
différentes de celles de l'enregistrement, concentre les items
nécessaires à l'évaluation sur les seuls critères
principaux de jugement. La finalité d'une recherche non industrielle
n'est pas le développement mais la validation, sur un groupe de
malades, d'une hypothèse de stratégie thérapeutique.
Il est indispensable de rendre notre recherche thérapeutique plus
efficace et plus indépendante dans ses méthodes et sa finalité.
Cette étape est nécessaire pour rendre aux médecins
l'indépendance dans la question posée, l'accessibilité
à une méthodologie et à un financement suffisants
pour en garantir la qualité et la performance.
L'accès des médecins et des patients à l'innovation
thérapeutique publique devient un problème croissant : trop
d'études restent gérées par le médico-marketing
de l'industrie pharmaceutique et beaucoup posent des questions identiques
ou voisines sur des nombres inadéquats de patients pour une réelle
démarche cognitive (nombres insuffisants dans des essais de phase
III mais souvent excessifs dans ceux de phase II).
L'incitation à la coordination intergroupes sur les grandes questions
thérapeutiques doit être une priorité : la masse critique
obtenue, la rapidité de réponse à la question posée
sont des gages de performance et donc d'éthique pour éviter
que plusieurs centaines de malades se soumettent à la même
recherche non regroupée pendant de trop longues années.
La recherche pose des questions et donne doit donner des
réponses : la réponse à une question thérapeutique
est-elle utilisable utilisée en pratique médicale
? Ce problème concerne l'éthique de la recherche thérapeutique
dont la finalité est le transfert d'une thérapeutique validée
à la totalité des patients et non aux seuls éligibles
dans un programme de recherche.
L'application des résultats de la recherche à la thérapeutique
de masse est un problème d'équité entre patients
et de santé publique pour améliorer survie et qualité
de vie de la population des patients cancéreux : là encore,
nous devons nous mobiliser, pour informer, adapter nos méthodes,
agir en thérapeutique de population. La validation d'une hypothèse
passe par une sélection de patients : l'étape ultérieure
doit concerner une population plus large. Il est indispensable d'impliquer
d'autres acteurs médicaux : médecins libéraux, médecins
des hôpitaux locaux et généraux qui peuvent être
des acteurs essentiels de l'évaluation de la diffusion de la recherche
thérapeutique.
Le patient est au cur de la recherche thérapeutique : il
en est l'objet, l'acteur maintenant bien informé de son inclusion
éventuelle dans un essai. Ne va-t-il pas revendiquer comme
pour le sida d'avoir accès aux modalités des essais,
à leurs résultats ? Ne va-t-il pas revendiquer une égalité
d'accès aux thérapeutiques soumises à investigation
?
Des propositions pour dynamiser
la recherche thérapeutique en cancérologie
* Favoriser par un financement public et/ou privé
la recherche de validation de stratégies thérapeutiques
en acceptant de financer des postes de personnel (techniciens et assistants
de recherche clinique, coordinateurs de recherche clinique) à l'intérieur
des hôpitaux.
* Promouvoir le financement des études intergroupes
et des stratégies de mise en place de nouvelles thérapies.
* Rendre accessible et transparente aux médecins
et aux patients la totalité des essais thérapeutiques en
cancérologie.
* Valoriser les acteurs médicaux et
non médicaux de la recherche clinique thérapeutique
en leur permettant un accès à des positions postdoctorales
leur ouvrant un cursus non seulement de formation mais aussi de carrière
dans les hôpitaux et/ou le monde de la recherche.
CONCLUSION
La recherche thérapeutique, et, en particulier,
la recherche clinique en cancérologie, doit être dynamisée
dans notre pays pour faire face aux enjeux des années 2000.
Nos principales propositions visent à :
* faciliter le transfert de technologies entre
recherches fondamentale et clinique par la création de plates-formes
technologiques donnant accès aux nouvelles méthodes
diagnostiques en génétique moléculaire et aux thérapies
émergeantes du domaine, représentées par les thérapies
cellulaires et géniques et l'immunothérapie ;
* assurer une recherche thérapeutique clinique
publique financée et transparente visant à valider les
stratégies thérapeutiques et à assurer leur mise
en place ;
* former et valoriser les acteurs de la recherche
clinique thérapeutique.
L'examen, la mise en uvre, l'adaptation de
ces propositions seraient facilités par une identification par
l'État d'une Agence nationale de recherche en cancérologie
telle qu'elle existe dans la majorité des pays occidentaux et dont
l'efficacité dans la lutte contre le cancer serait au moins comparable
à celle qu'a eu l'ANRS pour le sida.
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