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En fait, il existe une ambiguïté sur la définition
de la chirurgie palliative. Pour les principales sociétés
cancérologiques américaines, elle intervient seulement pour
soulager les patients et améliorer leur confort de vie, non pour
accroître leur survie. La définition française est
moins limitative et inclut la possibilité de prolonger l'existence,
d'offrir une rémission [1] tout en soulageant les symptômes.
Le distinguo n'est pas seulement formel, il investit la chirurgie palliative
d'une mission intermédiaire entre l'amélioration du seul
confort de vie et l'ambition curative. Tout bien considéré,
elle concerne le groupe quantitativement le plus important des patients
référés au chirurgien. À titre d'exemple,
ce sont 95 % des duodénopancréatectomies qui sont pratiquées
à titre palliatif alors qu'elles avaient une intention curative
initiale, 70 % des hépatectomies et des résections pulmonaires
pour métastases colorectales, 20 % des néphrectomies, etc.
En réalité, la caractérisation d'une intervention
en procédure curative ne peut être que rétrospective.
La même intervention pratiquée chez 2 patients différents
porteurs du même type histologique de tumeur, au même stade
d'évolution TNM, pourra être chez l'un curative, chez l'autre
palliative seulement. C'est dire que l'acte chirurgical offre avant tout
un devenir plus qu'il ne confère un statut définitif ; il
est avant tout une intention de traiter. Ce faisant, il n'est pas absurde
de considérer que chirurgies curative et palliative puissent poursuivre
le même but initial, celui de l'amélioration de la qualité
et de la durée de la vie du patient, la première ayant a
posteriori, et a posteriori seulement, une réussite
décisive et pérenne contrairement à la seconde. Ainsi,
l'UICC a-t-elle fait le choix de ne pas faire de distinction entre chirurgies
curative et palliative, préférant mettre l'accent sur les
conséquences anatomopathologiques du geste chirurgical ; elle classifie
les résections chirurgicales en R0 pour exérèse sans
résidu microscopique, R1 pour exérèse avec résidus
microscopiques et R2 pour exérèse avec résidus macroscopiques.
Notons à cet égard que l'appréciation la plus optimiste,
R0, est aussi la plus spéculative puisque certains patients, malgré
cette classification initiale, vont récidiver.
Dans tous les cas, la chirurgie qu'elle soit
curative ou palliative, ne peut au mieux que poursuivre l'objectif du
contrôle locorégional. La maladie microscopique résiduelle
doit être traitée par une thérapie systémique.
Il y a dix ans et plus, la chimiothérapie était peu efficace
et seuls les stades d'évolution locorégionale pouvaient
être contrôlés. Tant qu'il était chirurgical,
le patient était dans le groupe curable, dès qu'une métastase
survenait, il passait dans le groupe des incurables et recevait
une chimiothérapie palliative. Les deux traitements se succédaient,
ils ne collaboraient pas ; l'intersection de leur champ de compétence
était réduite à un ensemble quasiment vide. Aujourd'hui,
l'accroissement des performances de la chimiothérapie en oncologie
viscérale permet de redéfinir le principe de la coopération
entre exérèse locorégionale et contrôle systémique.
En effet, plus la chimiothérapie est efficace, plus il devient
intéressant théoriquement de l'utiliser contre des cibles
paucicellulaires. La réduction de la cellularité de la maladie
métastatique avant son attaque par une chimiothérapie et
inversement peut donc devenir un nouvel enjeu de la chirurgie palliative
[2]. À l'ancienne séquence thérapeutique chirurgie
puis chimiothérapie se substituent de plus en plus des séquences
beaucoup plus complexes où alternent traitements néoadjuvants,
chirurgie, traitements adjuvants puis à nouveau chirurgie et ainsi
de suite. Le gain en matière de durée de vie doit permettre
de transformer certaines évolutions cancéreuses en maladie
chronique. Cette évolution ne fera que s'amplifier dans la mesure
où la chimiothérapie ainsi que les autres thérapies
systémiques, immunothérapie, thérapie génique,
marqueront des progrès décisifs. À travers cette
nouvelle coopération qui n'en est qu'à ses balbutiements
[3, 4] mais qui est en complète rupture avec la doctrine classique,
c'est une véritable chasse à la métastase, une course
poursuite qui s'organise sur le mode coopératif, médico-chirurgical.
Ce raisonnement impose toutefois que plusieurs
étapes du raisonnement médical puissent être successivement
validées par la clinique.
La première étape consiste à vérifier la
faisabilité technique, la morbidité et la mortalité
induites par la pratique de métastasectomies et ce, organe par
organe. La résection des métastases pulmonaires se traduit
par une mortalité comprise entre 0 % et 2 % [5] et une morbidité
entre 2 et 21 % [6-8]. Des interventions itératives sont possibles.
Les métastases cérébrales, même lorsqu'elles
sont issues de tumeurs primitives infiltrantes, sont le plus souvent bien
circonscrites par une pseudo-capsule engendrée par la réaction
gliale. Elles sont solitaires dans plus de la moitié des cas. La
résection chirurgicale serait supérieure à l'irradiation
en termes tant de tolérance que de durée de survie [9].
Les résections hépatiques ont vu leur taux de mortalité
baisser en dessous de 5 % avec des taux de morbidité de l'ordre
de 25 % [10, 11]. Un certain nombre de patients peuvent bénéficier
de résections non seulement multiples pour le même organe
mais également combinées [3] pour deux, voire trois, organes
différents. Ainsi, et depuis plusieurs années, la résection
des métastases apparaît-elle sûre et reproductible.
La deuxième étape consiste à
tenter de faire évoluer la chirurgie palliative vers un profil
de chirurgie mini-invasive. Cette approche est au demeurant improprement
qualifiée de mini-invasive, seule la voie d'accès est en
fait minimaliste, le geste chirurgical étant, lui, toujours le
même et invasif par nature. La chirurgie palliative du tube digestif
peut bénéficier de la clioscopie pour réaliser
des résections coliques et rectales, des dérivations biliodigestives,
différentes dérivations intestinales et ce d'autant plus
facilement que l'on se situe dans un contexte palliatif et que la crainte
d'une contamination de la paroi est minimisée par le pronostic
du patient. Le risque de greffe néoplasique sur les sites d'implantation
des trocarts est au demeurant de plus en plus relativisé [12, 13]
alors que le bénéfice en termes de confort postopératoire
pour le patient n'est plus à démontrer. Les métastases
pulmonaires peuvent également être abordées par thoracoscopie.
L'approche est théoriquement limitée du fait de l'impossibilité
de détecter les petites lésions par la palpation du parenchyme
pulmonaire ; néanmoins, les résultats sont identiques en
termes de faisabilité et de survie [14, 15]. Si l'hépatectomie
clioscopique [16, 17] pose aujourd'hui plus de problèmes
qu'elle n'en résout et paraît à cette heure, avec
l'instrumentation disponible, peu appropriée à la prise
en charge des lésions malignes, une nouvelle technologie est en
train de transférer à la chirurgie des parenchymes le succès
de la chirurgie par accès minimal : il s'agit de la thermoablation
in situ par générateurs de radiofréquences.
La thermoablation utilise un courant sinusoïdal monopolaire de 375
à 500 kHz (soit des fréquences proches des micro-ondes).
Des aiguilles-électrodes introduites dans le tissu à traiter
dispersent les ondes dans le tissu. L'interaction du rayonnement électromagnétique
avec la matière produit une agitation ionique qui se résout
dans un dégagement de chaleur. L'élévation de température
varie de 50 à 100 degrés et produit une nécrose de
coagulation. La thermoablation peut s'appliquer par voie percutanée
pour les lésions accessibles et de petites tailles, en chirurgie
ouverte ou clioscopique pour les autres, seule ou en complément
d'une chirurgie de résection [18]. Parallèlement à
cette avancée technologique [19], on constate une évolution
de la stratégie du traitement chirurgical des métastases
hépatiques. Depuis une quinzaine d'années, la chirurgie
des métastases hépatiques a évolué de la pratique
de résections typiques, souvent majeures vers des gestes plus limités,
plus électifs. Dès 1979, Ton That Tung [20] écrivait
: « En cas de métastases hépatiques multiples, il
faut avoir recours aux opérations segmentaires. » Les
segmentectomies se sont ainsi multipliées jusqu'à la pratique
de métastasectomies garanties par un minimum de 1 cm de marge de
tissu sain. Le principe d'économie du parenchyme sain a fait florès
[21], autorisant dès lors celui de résection itérative
[22]. De plus, l'ablation tissulaire in situ ne s'arrête
pas à la technique de thermoablation par radiofréquences
; une évolution technologique basée sur la confocalisation
d'ondes énergétiques est en cours qui fixera le traitement
des tumeurs parenchymateuses dans une démarche par accès
minimal. Une autre approche consiste à perfuser dans un foie vasculairement
exclu des chimiothérapies trop toxiques pour être utilisées
par voie systémique [23].
Enfin, dernière étape, nous devons
être capables de mettre en jeu une modulation biologique des phénomènes
trophiques et immunitaires qui accompagnent la métastasectomie,
autrement dit, nous devons être capables de nous attaquer à
la partie immergée de l'iceberg. En effet, pour le foie et contrairement
à ce qui serait observé pour le poumon, le phénomène
de régénération hépatique peut faire obstacle
au principe de la démarche. En effet, toute résection de
parenchyme sain entraîne la sécrétion de facteurs
hépatotrophiques capables de stimuler non seulement la croissance
du parenchyme sain amputé, mais également les micrométastases
dormantes. L'hepatocyte growth factor, le transforming growth
factor alpha, des cytokines ainsi que probablement des facteurs angiogéniques
sont impliqués dans ce processus complexe. Qui plus est, les travaux
d'Elias et al. [24] ont démontré que la croissance
des métastases serait davantage stimulée par ces facteurs
que celle du parenchyme sain. Le troisième enjeu d'une chirurgie
palliative nouvelle serait de pouvoir disposer de molécules bloquant
la régénération hépatique afin d'empêcher
le phénomène de croissance tumorale rebond. À cette
réserve, spécifique au parenchyme hépatique, s'ajoutent
celles applicables à tout type de tumeur opérée,
à savoir l'immunodépression cellulaire induite par l'agression
chirurgicale [25, 26], le risque de dissémination cellulaire liée
à la mobilisation tissulaire ainsi que la sécrétion
des peptides nécessaires à la promotion de la cicatrisation
[27]. Ces conséquences sont d'autant plus malaisées à
prendre en compte qu'elles sont difficilement quantifiables, non prévisibles
et qu'elles échappent aujourd'hui à tout contrôle
ou à toute prévention.
Aujourd'hui, cette conception revisitée de la chirurgie palliative
concerne principalement les maladies métastatiques colorectales,
neuro-endocrines [28] et, à un moindre degré (c'est-à-dire
avec une plus grande sélection des patients), les métastases
testiculaires, sarcomateuses, rénales. On voit de plus apparaître
des séries très spécialisées [2, 4, 29] rapportant
la résection de certaines métastases de cancers du sein,
de cancers gynécologiques et de mélanomes.
Malgré ces réserves, la chirurgie palliative a une ambition
asymptotique au champ d'action de la chirurgie curative et ce pour une
raison incontournable : son sort est indissociablement lié au progrès
des thérapies systémiques, lequel est régulier. Des
ablations tissulaires calculées au juste niveau de l'équilibre
de l'efficacité oncologique et de la préservation du tissu
sain, menées par une technologie de plus en plus fine et usant
d'un accès minimal, encadrées par une chimiothérapie
de plus en plus efficace, devraient permettre d'améliorer la qualité
et la durée de vie de patients aujourd'hui laissés pour
compte de leurs maladies métastatiques. De la chirurgie radicale
et maximaliste telle qu'elle fut inventée et pratiquée des
années 1970 à nos jours, une étape de développement
est franchie. Un plus grand nombre de patients autrefois récusés
par la chirurgie vont pouvoir bénéficier d'une résection
dans le cadre d'une prise en charge multidisciplinaire.
La chirurgie palliative, par sa démarche modeste mais appliquée,
rigoureuse et inventive, va prendre une place de plus en plus importante
dans l'avenir.
CONCLUSION Remerciements
: À Dominique Elias (Institut Gustave-Roussy) pour sa critique
du manuscrit et ses conseils.REFERENCES
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