ARTICLE
Le traitement de la maladie de Hodgkin est un des plus grands succès
de l'hémato-oncologie médicale avec des courbes de survie
qui n'ont cessé de s'améliorer depuis 30 ans. Le taux de
décès annuel aux États-Unis, qui était de
1,8/100 000 en 1950, est descendu à 0,47 en 1994, le taux de survie
à 10 ans est actuellement compris entre 80 % et 90 %. Comme dans
les cancers de l'enfant, la survie prolongée des patients guéris
de maladie de Hodgkin a fait émerger la toxicité à
long terme des traitements chimio-radiothérapeutiques (stérilité,
seconds cancers et toxicité cardiopulmonaire...). Les traitements
actuels visant à garder les bons résultats thérapeutiques
tout en minimisant cette toxicité tardive commencent à s'accompagner
d'une diminution des complications tardives qui sera confirmée
dans les prochaines années.
Critères de guérison
La guérison passe d'abord par une rémission complète
(RC) après le traitement, la RC étant affirmée à
l'aide d'un bilan clinique et d'imagerie post-thérapeutique. Un
certain pourcentage (entre 25 % et 40 %) de patients gardent des anomalies
résiduelles post-thérapeutiques, surtout au niveau médiastinal
[1]. Ces anomalies résiduelles sont d'autant plus fréquentes
dans les histologies scléronodulaires et si la masse tumorale initiale
était volumineuse. Leur existence a fait émerger le concept
de RC non confirmée pour les patients ayant obtenu une réponse
supérieure à 75 % sans évolutivité clinique,
mais avec des anomalies résiduelles sur le scanner [2]. Ces patients
semblent avoir un pronostic proche des RC vraies, mais, actuellement,
il est préférable de confirmer l'absence d'évolutivité
par une scintigraphie au Gallium [3], une biopsie pour les masses les
plus volumineuses, voire un petscan si c'est possible [4].
Puis, le traitement étant interrompu, le patient est simplement
suivi en consultation et c'est l'absence de rechute qui permet de parler
de guérison. Globalement, après rémission complète,
le taux de rechute est inférieur à 20 % et dépend
des facteurs pronostiques de la maladie initiale et du traitement donné
[1-3]. La majorité des rechutes surviennent dans les 3 premières
années et le risque après 5 ans est inférieur à
5 % [5]. Il semble donc raisonnable de parler de guérison après
5 ans, même si de rares rechutes tardives restent possibles.
Compte tenu de ces données, il nous semble raisonnable pour les
patients de faire des projets sérieux (grossesse, responsabilités
professionnelles...) entre 2 et 3 ans après la rémission
complète et ce, d'autant qu'il s'agissait initialement d'une forme
de bon pronostic ou favorable dont le taux de guérison est proche
de 95 %.
Risque de récidive et surveillance
Le risque de récidive diminue progressivement au cours du temps
pour être quasiment nul après 10 ans de rémission
complète. Les rares rechutes tardives sont de bon pronostic, proche
de celui de la maladie initiale, et peuvent être guéries
par une seconde ligne de traitement. Ce risque de récidive, bien
que faible, justifie un suivi régulier mais pas de nombreuses investigations
complémentaires. Dans tous les cas, après obtention d'une
RC, si une récidive doit apparaître, elle est en général
d'évolution lente et un suivi tous les 4 mois est préconisé
la première année puis tous les 6 mois pour les formes standard.
Le suivi le plus simple repose sur un examen clinique, avec interrogatoire,
un bilan sanguin comprenant numération formule sanguine et vitesse
de sédimentation et une radio de thorax face + profil ± échographie
abdominopelvienne. Les examens tomodensitométriques exhaustifs
sont coûteux et leur usage répété n'influence
pas le succès des thérapeutiques de sauvetage en cas de
rechute [5].
Les rares patients à haut risque de rechute sur les facteurs
pronostiques de départ [6-8] ou difficilement mis en rémission
ou ayant déjà rechuté et ceux avec des masses résiduelles
post-thérapeutiques importantes justifient un suivi plus rapproché
avec un scanner au bout de 6 mois puis une fois par an les 2 ou 3 premières
années. Le suivi doit être d'au moins 10 ans puis relayé
par le médecin traitant en sachant que beaucoup de patients déménagent
et n'acceptent pas toujours la contrainte de revenir en consultation.
Risque de second cancer
On distingue classiquement le risque de leucémie aiguë le
plus souvent myéloïde qui est plus précoce (médiane
de survenue à 60 mois), le risque de lymphome non hodgkinien (LNH)
et les tumeurs solides. Le risque de leucémie secondaire, initialement
estimé entre 2 % et 5 % à 10 ans, a été bien
analysé et est lié à certains facteurs [9] :
âge élevé au diagnostic,
utilisation de chimiothérapie avec des agents alkylants
(caryolysine, procarbazine...),
association radio-chimiothérapie,
splénectomie (actuellement abandonnée, à
visée diagnostique).
Avec les chimiothérapies de type ABVD, le risque de leucémie
secondaire semble bien diminué, voire nul, en revanche, les traitements
intensifs avec autogreffe de progéniteurs hématopoïétiques
pour les patients réfractaires ou en rechute et l'utilisation de
fortes doses d'étoposide nécessitent encore d'être
évalués avec plus de recul [10, 11].
Le risque de LNH est un problème plus complexe où ont
été mis en cause l'effet mutagène des chimiothérapies,
une modification histologique ou un déficit immunitaire ainsi que
le rôle du virus d'Epstein-Barr. Il pose le problème d'une
erreur de diagnostic de départ ou de la transformation d'une maladie
de Hodgkin de type 1 nodulaire (paragranulome de Poppema). Ce risque de
LNH, estimé initialement à près de 5 %, tend à
diminuer dans les années plus récentes pour être à
0,9 % sur une large cohorte de 5 406 patients dont les lames initiales
ont été relues par des hématopathologistes experts
[12]. Ainsi, avec les techniques immunohistochimiques de diagnostic actuelles
permettant une meilleure différenciation au départ entre
maladie de Hodgkin et LNH, le risque réel de LNH secondaire est
faible et inférieur à celui retrouvé dans le tableau.
Les seconds cancers (tumeurs solides) sont quant à eux beaucoup
plus tardifs après 10, voire 20 ans, et sont liés au traitement
(radiothérapie) et à un risque individuel de l'hôte
(facteur génétique de prédisposition au cancer) ou
à des facteurs extérieurs (tabagisme). Le tableau
résume le type et l'incidence des cancers le plus souvent rencontrés
chez des patients traités entre 1966 et 1986 [13].
Le risque de second cancer étant tardif, son dépistage
repose aussi sur le médecin traitant et une éducation des
patients :
mammographie pour les femmes à partir de 35-40 ans,
coloscopie après 50 ans selon les symptômes,
radiographie du thorax chez les fumeurs,
exérèse de toute lésion cutanée suspecte,
palpation thyroïdienne.
Toxicité tardive non maligne
Plus la maladie de Hodgkin est favorable au diagnostic, plus le risque
de décès non lié à la maladie augmente. Pour
ces décès non liés à une cause tumorale, les
causes les plus fréquentes sont les pathologies cardio-pulmonaires
avec, dans les séries anciennes, un certain nombre de morts subites
probablement cardiaques.
Les toxicités cardio-pulmonaires secondaires sont très
directement liées à la technique de l'irradiation médiastinale
(fractionnement, irradiation du médiastin postérieur et
dose totale) [14].
Actuellement les protocoles de radiothérapie n'utilisent plus
le cobalt, les doses journalières sont inférieures ou égales
à 2 Gy, la dose au médiastin postérieur est limitée
à 30 Gy et la dose totale inférieure à 40 Gy. Les
toxicités décrites proviennent de publications concernant
des patients traités il y a 15 ou 20 ans et il est fortement probable
qu'elles seront beaucoup moindres avec les techniques modernes de radiothérapie.
Les risques pourraient, en revanche, être majorés par l'utilisation
plus large des chimiothérapies de type ABVD, compte tenu de la
toxicité cardiaque de l'adriamycine et pulmonaire de la bléomycine.
Il importe donc de limiter le nombre de cycles d'ABVD et la dose de radiothérapie
si un traitement combiné est prévu.
Par ailleurs les patients ayant eu des doses importantes (au moins 4
cycles d'ABVD + radiothérapie ou plus de 6 cycles d'ABVD) doivent
avoir un suivi cardiaque tous les 5 ans avec mesure échographique
ou scintigraphique de la fraction d'éjection du ventricule gauche
et ce, surtout à partir de 40 ans. Il est aussi recommandé
de faire surveiller ces patients par leur médecin traitant avec
des mesures hygiénodiététiques standard (tabac, hyperlipidémie...).
La toxicité thyroïdienne, fréquente (risque
de 25 à 35 %), est liée à la radiothérapie
et devrait être limitée par l'utilisation systématique
d'un cache thyroïdien lors de l'irradiation en mantelet. Les hypothyroïdies
biologiques sont fréquentes et représentent plus de 90 %
des anomalies thyroïdiennes chez des patients guéris de maladie
de Hodgkin [15]. Le dépistage de ces anomalies se fait par des
dosages de TSH (thyroid-stimulating hormone) sérique tous
les ans ou tous les 2 ans et, le plus souvent, on découvre une
hypothyroïdie biologique avec une élévation de la TSH
et un niveau normal de fT4. Cette hypothyroïdie parfois transitoire
survient en général dans les 5 ans, mais des cas ont été
décrits jusqu'à 20 ans après la radiothérapie
; elle peut, dans un nombre plus rare de cas, s'accompagner de signes
cliniques. Les facteurs favorisant la survenue de cette hypothyroïdie
sont : le jeune âge, le sexe féminin et l'association à
une chimiothérapie. Ainsi, entre 15 % et 25 % des patients traités
par radiothérapie pour une maladie de Hodgkin développent
une hypothyroïdie nécessitant une supplémentation à
vie. Plus rarement, une thyrotoxicose peut se développer avec des
cas de maladie de Basedow typiques, des thyroïdites sont aussi décrites.
Le risque de cancer de la thyroïde est aussi accru (tableau).
Fertilité
Avec la guérison, le désir de fécondité
dans cette population de gens jeunes (médiane d'âge au diagnostic
de 33 ans) est un enjeu majeur des thérapeutiques modernes. La
stérilité a rapidement été le prix à
payer des premières guérisons de formes traitées
par irradiation étendue ou chimiothérapie de type MOPP.
Les drogues les plus toxiques sont les agents alkylants : caryolysine,
procarbazine, cyclophosphamide [16-18]. Actuellement, avec l'utilisation
large des chimiothérapies de type ABVD, les problèmes de
fertilité concernent surtout les patients ayant rechuté
et recevant une deuxième ligne de chimiothérapie.
Fertilité masculine
Les gamètes males sont plus sensibles aux agents alkylants que
les gamètes femelles et des stérilités ont été
observées après 3 cures de MOPP. De même, une dose
de radiothérapie du testicule de 5 Gy entraîne une stérilité
; les irradiations pelviennes sont donc risquées. Pour les irradiations
sus-ombilicales, il n'y a pas de risque, la dose reçue par le testicule
étant inférieure à 1 Gy [16]. Chez l'homme, il existe
aussi une diminution de la quantité et de la qualité du
sperme au diagnostic de maladie de Hodgkin, surtout dans les formes étendues
et avec des signes généraux.
Il est proposé aux hommes une congélation de sperme dans
un Cecos avant tout traitement. Il est recommandé de prévenir
le Cecos en cas de déménagement, car ce dernier contacte
régulièrement les patients pour savoir s'ils veulent garder
leurs paillettes congelées.
Fertilité féminine
Les ovocytes sont moins sensibles aux agents alkylants et des stérilités
ont surtout été observées à partir de 6 MOPP
malgré la fréquence d'une aménorrhée post-chimiothérapie.
En revanche, chez la femme, en raison d'un capital limité d'ovocytes
à la puberté, l'âge est un facteur majeur pour la
restauration de la fertilité. Avant 30 ans, les chances de récupération
sont très fortes, même avec des traitements intensifs suivis
d'autogreffes ; à l'inverse, après 35 ans, elles sont très
faibles [16]. La radiothérapie pelvienne aux doses efficaces entraîne
une stérilité, sauf si une transposition ovarienne est pratiquée
au préalable. Pour les femmes soumises à des traitements
potentiellement toxiques sur leur fonction de reproduction, les possibilités
de congélation sont plus complexes :
la congélation d'embryons, qui est la technique la mieux
validée, nécessite un couple stable,
la congélation d'ovocytes ou de tissu ovarien reste encore
expérimentale.
Grossesses
Malgré tout, la majorité des patients guéris de
maladie de Hodgkin ont ultérieurement des enfants, aussi bien des
hommes que des femmes. Une fois la grossesse obtenue, il ne semble pas
y avoir d'augmentation significative du nombre de prématurés
ou de malformations ftales si on garde la précaution de respecter
un temps d'au moins 6 mois entre la dernière cure de chimiothérapie
et la conception [19]. Aucune anomalie de la croissance de ces enfants
n'a été montrée, mais aucune étude n'a été
faite sur le risque de tumeur maligne.
Retentissement psychologique
Après ce catalogue des complications organiques, le problème
le plus difficile à évaluer est le retentissement psychosocial.
Globalement, l'impression semble bonne, surtout pour les patients n'ayant
pas de complications, ils retournent au travail, ont des enfants, font
des projets... Depuis les années 1980, des études psychologiques
ont été publiées chez des patients guéris
de maladie de Hodgkin, mais, le plus souvent, il s'agit d'études
à court terme où le retentissement des traitements reste
important. D'autres études ont utilisé des questionnaires
de qualité de vie avec des résultats parfois inquiétants
: on note des troubles sexuels dans 36 % des cas, des divorces, des problèmes
professionnels (42 %) de degré variable. Une étude par questionnaire
sur 273 patients traités en médiane depuis 6,3 ans a consigné
les résultats en fonction de déviations standard par rapport
à un score et retrouve, dans 22 % des cas, des scores correspondants
à des désordres psychiatriques [20]. Quarante-deux pour
cent des patients traités avaient des problèmes pour souscrire
des assurances et 11 % des soucis professionnels avec, au total, 36 %
des personnes interrogées qui considéraient que la maladie
avait eu un impact socioéconomique défavorable sur leur
vie. Il semble important d'identifier correctement ces problèmes
psychosociaux dans le suivi à moyen et long terme. Les patients
dépressifs nécessitent des thérapeutiques adaptées,
les discriminations professionnelles ou autres peuvent nécessiter
une intervention juridique. Une étude cas/témoin française
a été faite sur 93 patients guéris de maladie de
Hodgkin et comparés à 186 sujets sains appariés selon
l'âge, le sexe et le lieu d'habitation [21]. Les résultats
sont très intéressants en raison du côté comparatif,
ils montrent :
une plus grande fatigue à la fois physique et intellectuelle,
un plus petit nombre d'enfants,
aucune différence sur l'état de santé globale,
moins de divorces, séparations ou problèmes relationnels
avec leurs amis,
autant de personnes travaillant mais moins d'ambition chez les
patients guéris,
une plus grande consommation de médicaments (surtout les
extraits thyroïdiens),
et de grandes difficultés pour emprunter dans une banque.
Dans tous les cas, un certain nombre de patients semblent garder une
fatigue plus importante pour laquelle il faut faire la part des raisons
organiques (toxicité cardiopulmonaire) ou psychologiques [22].
CONCLUSION Pour
suivre personnellement plus de 100 patients guéris de maladie de
Hodgkin et ce, depuis près de 15 ans, l'impression est que l'on peut
parler de guérison avec un retour à une vie normale avec ses
joies et ses difficultés. Dans l'ensemble, cette récupération
dépend aussi de la psychologie et du niveau socio-éducatif
du patient et quelques-uns continuent à avoir besoin d'une présence
médicale avec répétition d'examens paracliniques et
consultations diverses. La récupération dépend aussi
de l'âge et les patients de plus de 50 ans restent plus fatigués
et ont plutôt tendance à prendre leur retraite qu'à
faire de nouveaux projets professionnels. Le plus satisfaisant est l'apparition
d'une femme enceinte ou d'un nouveau-né à la consultation.REFERENCES
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