ARTICLE
L'immunologie du cancer a connu au cours des dernières décennies
un bouleversement grâce aux concepts nouveaux autour de la découverte
des antigènes de rejet tumoral, des bases moléculaires et
cellulaires de la reconnaissance lymphocytaire, l'adhésion et la
costimulation, une meilleure connaissance du conflit entre le système
tumoral et le système immunitaire de l'hôte, mais également
une sophistication croissante des technologies. Ces avancées considérables
ont relancé l'intérêt pour les immunothérapies
anticancéreuses.
En effet, le développement technologique a largement contribué
et facilité l'émergence de nouveaux concepts et permis le
développement de la biothérapie du cancer. Nous allons illustrer
les quelques innovations technologiques dans le domaine de l'immuno-oncologie
qui ont permis un renouvellement significatif des concepts et la naissance
des outils qui permettent actuellement à l'immunothérapie
d'être un mode de traitement. Il est devenu clair qu'un suivi qualitatif
et quantitatif de la réponse immune permettrait d'orienter des
phases ultérieures et devrait fournir de précieuses informations
sur les nouvelles stratégies en immunothérapie génique
et cellulaire. En effet, l'évaluation des réponses immunitaires
chez les patients traités dans les essais d'immunothérapie
constitue un objectif dominant indispensable à l'optimisation de
ces traitements. Il s'agit d'identifier des critères objectifs
de réponse biologique dans le but d'établir à terme
des corrélations avec l'efficacité thérapeutique.
C'est en partie grâce aux innovations technologiques que les suivis
immunologiques sont devenus mieux adaptés et ont permis quelquefois
l'amélioration de protocoles d'immunothérapie. Nous citerons
les plus pertinentes.
Clonage des antigènes tumoraux,
identification des peptides les plus immunogènes et approches vaccinales
Antigènes de rejet des tumeurs
Un axe de recherche en immunologie des tumeurs correspond à l'identification
d'antigènes tumoraux avec l'espoir que l'immunisation de patients
cancéreux contre ces antigènes pourrait déclencher
une réaction immunitaire capable d'éliminer la tumeur sans
endommager les tissus sains. De nombreuses études ont montré
que, chez les patients porteurs de cancer, en particulier de mélanome,
il est possible de dériver in vitro des lymphocytes T cytotoxiques
(CTL) capables de réagir contre la tumeur, mettant ainsi en évidence
une réponse immune spécifique et permettant l'identification
d'antigènes associés. Différents mécanismes
permettent la génération de peptides épitopiques
reconnus par les lymphocytes T spécifiques de cellules tumorales
(tableau). Ces épitopes
peuvent provenir soit de gènes non mutés exprimés
uniquement dans les cellules tumorales ou dans certains tissus sélectifs,
soit de séquences introniques exprimées d'une façon
aberrante, soit de gènes normaux mais traduits de manière
alternative à la normale, soit de gènes mutés exprimés
uniquement par les cellules tumorales [1-2].
Les méthodes d'identification des antigènes
de tumeurs
* Approche génétique
Plusieurs approches ont été développées
afin de caractériser les gènes qui codent les antigènes
associés aux tumeurs reconnus soit par les lymphocytes T, soit
par les lymphocytes B. La plupart de ces approches nécessitent
au préalable l'établissement de clones lymphocytaires T,
obtenus à partir des lymphocytes du sang périphérique
de patients cancéreux ou à partir des lymphocytes infiltrant
les ganglions de drainage ou la tumeur (TIL), et de lignées tumorales
reconnues spécifiquement par ces effecteurs lymphocytaires autologues
(figure 1). L'approche
génétique permet d'identifier des antigènes tumoraux
reconnus par des CTL ou des lymphocytes T auxiliaires (Th) spécifiques.
Cette approche, mise au point par l'équipe de T. Boon en 1991,
a permis de caractériser le premier antigène associé
au mélanome, MAGE-1, reconnu par un clone CTL [3]. Elle consiste
à transfecter, conjointement dans des cellules receveuses (les
cellules 293-EBNA), une banque d'ADNc préparée à
partir des ARNm des cellules tumorales et le gène de CMH (complexe
majeur d'histocompatibilité) pertinent pour la présentation
de l'antigène. Ces cellules sont ensuite analysées pour
leur capacité d'interagir avec les effecteurs T cytotoxiques. Cette
reconnaissance induit l'activation du clone T qui est traduite par la
sécrétion de cytokines tel que le TNF (tumor necrosis
factor), dosée dans le surnageant de culture [4-5]. L'ADNc
induisant une activation du clone CTL spécifique est alors séquencé.
Cet ADNc code l'antigène reconnu.
La transfection de la banque d'ADNc issue des cellules tumorales s'effectue
en général dans des cellules cibles qui n'expriment pas
l'antigène reconnu et qui expriment l'allèle HLA pertinent
pour la présentation. Ces cellules cibles peuvent correspondre
soit à un variant de la cellule tumorale autologue qui a perdu
l'expression de l'antigène [3], soit à des cellules COS,
soit à des cellules 293-EBNA-1. L'utilisation des cellules COS
ou 293-EBNA-1 est plus avantageuse car ces cellules permettent d'amplifier
les plasmides transfectés et de produire, à partir des ADNc
introduits dans ces plasmides, de grandes quantités de protéines.
Elles nécessitent néanmoins une cotransfection avec le gène
qui code l'élément de restriction du CMH (figures
2 et 3).
La dernière étape de cette approche consiste à
identifier l'épitope peptidique issu de l'antigène reconnu.
Plusieurs minigènes codant des parties distinctes de l'antigène
sont transfectés dans les cellules cibles, permettant ainsi de
localiser grossièrement la séquence qui code la région
de la protéine antigénique dont l'épitope est issu.
Différents peptides issus de cette région sont ensuite synthétisés.
Chaque peptide est alors analysé pour sa capacité à
stimuler le clone CTL-spécifique.
* Approche biochimique
Une autre méthode, fondée sur des techniques biochimiques,
consiste à immunoprécipiter les molécules du CMH
exprimées à la surface des cellules tumorales. Les peptides
présents dans les molécules HLA sont alors décrochés
par élution acide. Ils sont ensuite purifiés par chromatographie
liquide haute performance (HPLC). Chaque fraction de peptides est analysée
pour sa capacité à activer le lymphocyte T spécifique.
Les peptides qui sont capables d'induire une réponse sont alors
séquencés. Cox et al. [6] ont été les
premiers, grâce à cette approche, à identifier un
épitope d'antigène tumoral humain, gp100, reconnu par des
CTL.
* Approche immunologique inverse
Si les deux approches précédentes nécessitent d'isoler
un clone T spécifique de la lignée tumorale et de déterminer
l'élément de restriction HLA, l'approche immunologique inverse
consiste à induire in vitro des lymphocytes T spécifiques
d'une protéine dont on soupçonne qu'elle pourrait être
antigénique. Les cellules présentatrices sont soit transfectées
avec le gène codant la protéine candidate, soit chargées
avec des peptides synthétiques déduits du motif canonique
de fixation aux molécules de classe I du CMH, puis sont utilisées
pour sensibiliser des cellules T in vitro. Des lymphocytes T ainsi
induits reconnaissant les antigènes candidats sont ensuite analysés
pour leur capacité à lyser les cellules tumorales. La mise
en évidence d'une reconnaissance spécifique suggère
que l'antigène d'intérêt comporte au moins un ou plusieurs
peptides épitopiques [7-11]. Ainsi, après plusieurs stimulations
in vitro des lymphocytes T de donneurs volontaires avec des cellules
dendritiques infectées par un canarypoxvirus (Alvac) contenant
la séquence complète du gène MAGE-A1, des clones
CTL spécifiques de cinq nouveaux épitopes de la protéine
MAGE-A1 ont pu être isolés. Ces clones CTL CD8+
sont capables de reconnaître les cellules tumorales exprimant le
gène MAGE-A1 [10].
L'approche immunologique inverse est fondée sur l'induction des
cellules effectrices in vitro par des peptides sélectionnés
en fonction de leur capacité de liaison aux molécules HLA.
Cependant, certains de ces peptides sélectionnés ne sont
jamais présents à la surface des cellules tumorales. Cette
absence de présentation semble être due à une destruction
de ces épitopes par le protéasome. Ainsi l'épitope
MAGE-3(271-279) n'est pas exprimé correctement par les cellules
tumorales. L'inhibition du protéasome par la lactacystine rétablit
la reconnaissance des lignées de mélanome MAGE-3+
HLA-A*0201+ par les lymphocytes cytotoxiques CD8+
[12]. L'analyse des produits de digestion in vitro de l'épitope
MAGE-3(271-279) flanqué d'une séquence additionnelle courte
de six acides aminés à son extrémité COOH
terminale (FLWGPRALVETSYVK) par du protéasome purifié permet
de définir deux sites majeurs de clivage en position 278 et 280
et non en position 279. Les acides aminés entourant les sites de
clivage par le protéasome jouent un rôle prépondérant
dans l'efficacité d'apprêtement des épitopes antigéniques
[13].
L'identification des épitopes d'antigènes tumoraux qui
sont les cibles d'une réponse cytotoxique antitumorale a permis
d'envisager leur utilisation dans des protocoles de vaccination. Néanmoins,
les essais cliniques effectués à ce jour n'ont pas démontré
d'une façon rigoureuse l'efficacité de cette approche vaccinale.
Deux hypothèses pourraient expliquer ces résultats : 1)
les épitopes utilisés n'ont pas été suffisamment
immunogènes pour recruter un répertoire CTL large et avide,
capable de reconnaître efficacement et d'éliminer les cellules
tumorales ; 2) le répertoire CTL spécifique des épitopes
dominants de ces antigènes tumoraux a subi la pression de la sélection
négative qui a eu comme effet l'élimination physique ou
fonctionnelle des CTL à forte avidité. Il est donc essentiel
d'identifier des épitopes tumoraux qui sont les meilleurs candidats
pour une vaccination car ils correspondent à un répertoire
CTL large et avide et de rechercher les moyens qui permettraient l'optimisation
de la réponse CTL générée lors de la vaccination.
Parmi ces moyens, la modification d'un ou deux acides aminés susceptibles
d'optimiser l'interaction peptide-HLA et d'induire l'augmentation de l'immunogénicité
du peptide sans avoir un effet sur la conformation du segment peptidique
qui interagit avec le TCR et assure la spécificité antigénique.
L'approche d'immunologie inverse nécessite une présélection
des peptides candidats qui ont une forte affinité pour la molécule
HLA et sont immunogènes. Cette présélection ne se
fait pas uniquement sur la base de la présence des résidus
d'ancrage primaires spécifiques d'un HLA, mais également
sur la capacité réelle des peptides à se fixer sur
la molécule du CMH. En effet, 70 % des peptides ayant des résidus
d'ancrage primaires appropriés ont une faible affinité pour
HLA A*0201 et, inversement, des peptides sans les résidus d'ancrages
primaires appropriés peuvent se fixer bien à cette même
molécule. Cela est dû à la présence des résidus
secondaires qui influencent l'interaction HLA-peptide [14]. Des modèles
informatiques prédictifs qui tiennent compte du rôle des
résidus d'ancrage primaires et secondaires ont été
ainsi construits sur la base d'algorithmes et d'artificial neural networks
(ANN) [15, 16]. Ces derniers modèles ont montré une spécificité
assez élevée et un fort pouvoir prédictif permettant
ainsi une présélection efficace de peptides candidats.
* Approche sérologique (Serex)
Une autre stratégie vient compléter les approches décrites
précédemment et dédiées à la caractérisation
d'antigènes tumoraux reconnus par des lymphocytes T. Pfreundschuh
et al. [17] ont été les premiers à utiliser
le sérum des patients atteints de certaines lésions cancéreuses
pour identifier les antigènes tumoraux reconnus par des lymphocytes
B. Cette approche, appelée Serex (pour serological analysis
of recombinant expression libraries with autologous serum), est fondée
principalement sur l'existence, chez des patients atteints de cancer,
d'une réponse antitumorale de type humoral marquée par la
présence dans le sérum d'un titre élevé d'anticorps
spécifiques de protéines exprimées par les cellules
tumorales. La technique consiste à établir une banque d'ADNc
à partir de la lignée tumorale, à exprimer cette
banque dans des bactéries, puis à cribler l'expression des
protéines recombinantes à l'aide du sérum du patient
[18]. Les antigènes tumoraux identifiés par cette technique
sont soit des antigènes identifiés précédemment
comme cibles des lymphocytes T, donc des antigènes impliqués
à la fois dans la réponse des lymphocytes T et des lymphocytes
B [19] comme la tyrosinase, MAGE-1, MAGE-3, NY-ESO-1 et SCP1 [18, 20-22],
soit des antigènes reconnus uniquement par des lymphocytes B. C'est
le cas de l'antigène SSX-2 [23] qui présente un profil d'expression
de type MAGE (silencieux dans les tissus normaux à l'exception
des testicules, et partagé par divers types histologiques de tumeurs).
L'imagerie au service de l'immunologie
L'imagerie regroupe un ensemble de méthodologies axées
sur la microscopie (électronique, confocale, photonique ainsi,
que la microscopie à immunofluorescence) qui ont permis de mieux
appréhender les événements biochimiques, les interactions
moléculaires entre le système immunitaire et le système
tumoral.
Ces techniques ont permis la caractérisation de micro-domaines
membranaires au sein desquels se déclenchent les cascades d'activation
lymphocytaire. Ainsi, l'imagerie a permis de visualiser les interactions
cellulaires en temps réel, de mettre en évidence dans les
cellules vivantes l'organisation dynamique de la bicouche lipidique membranaire
et d'identifier les micro-domaines protéiques qui la constituent
: les radeaux lipidiques ou lipid rafts. En effet, il est actuellement
possible d'apprécier la redistribution des radeaux vers le site
de contact du récepteur T pour l'antigène (TCR), pour former
un complexe d'activation supra-moléculaire (Smac). Ces observations
ont conduit au concept de « la synapse immunologique » (figure
4), zone de contact spécialisé entre un lymphocyte
T et une cellule présentatrice d'antigène qui est à
l'origine de la transduction d'un signal d'activation suite à l'engagement
du TCR [24]. L'observation directe des étapes séquentielles
d'initiation de la signalisation lymphocytaire T (serial triggering)
pourrait être la prochaine étape résultant des progrès
réalisés dans le domaine de l'imagerie.
Suivi immunologique en immunothérapie
Suivre la réponse immunitaire des patients bénéficiant
d'une immunothérapie s'avère essentiel pour définir
des critères objectifs de choix de l'approche utilisée,
déterminer l'efficacité du traitement et corréler
les réponses cliniques aux réponses CTL. Ainsi, au cours
des années récentes, le suivi a connu une explosion d'outils
nouveaux.
La méthode Elispot
L'identification d'épitopes peptidiques dérivés
d'antigènes tumoraux humains a abouti, au cours de ces dernières
années, à la mise en place de multiples stratégies
d'immunothérapie spécifique, en particulier dans le mélanome.
L'objectif dominant de ces essais thérapeutiques de phase I-II
repose sur la mise en évidence d'une réponse immune post-vaccinale
spécifique de l'immunogène tumoral utilisé. Dans
ce but, de nouvelles méthodes de suivi immunologique, performantes
et sensibles, ont été adaptées et validées,
en particulier pour la quantification des lymphocytes T CD8+
spécifiques de peptides présentés par les molécules
HLA de classe I.
Parmi les méthodes de suivi des réponses immunes, en particulier
antitumorale, l'Elispot constitue actuellement une méthode applicable
au suivi des patients traités par immunothérapie à
l'aide d'immunogènes, en particulier peptidiques [32]. Ce test
reste néanmoins une méthode fonctionnelle dépendante
d'une stimulation antigénique des lymphocytes et donc de leur capacité
à y répondre. Les résultats obtenus par cette méthode
doivent être appréciés de façon complémentaire
à ceux provenant d'autres méthodes d'analyse qualitative
et quantitative (immunophénotypique, fonctionnelle et moléculaire)
des réponses immunes T spécifiques actuellement en cours
de développement.
La méthode Elispot (enzyme-linked immunospot) est une
technique fonctionnelle sensible et spécifique de détection
et de quantification directe de CTL capables de former des spots de cytokine
interféron gamma (IFNgamma), TNFalpha après une stimulation
antigénique in vivo, comme une vaccination anti-tumorale
ou in vitro [25, 26]. L'analyse par Elispot, initialement développée
pour la détection d'anticorps, a été adaptée
à celle des lymphocytes T stimulés sécrétant
localement de fortes concentrations de cytokines comme l'IFNgamma ou le
TNFalpha. Les étapes de cette technique sont les suivantes :
- les puits en membrane de nitrocellulose d'une plaque de microtitration
sont recouverts d'un premier anticorps spécifique anti-cytokine,
puis incubés en présence d'un sérum pour saturer
les sites d'absorption non spécifiques ;
- les lymphocytes à stimuler sont déposés
à différentes concentrations (en général entre
5 et 1 x 105 cellules par puits) en présence de l'antigène
et incubés 24 à 48 heures ;
- après lavages, un deuxième anticorps anti-cytokine
biotinylé est ajouté ;
- puis un complexe de révélation avidine-phosphatase
alcaline (ou peroxidase) permet, après addition de substrat, de
produire les spots générés par la cytokine produite
localement. Dans ces conditions, un spot formé correspond théoriquement
à un lymphocyte T activé par l'antigène. Le comptage
des spots s'effectue soit manuellement à l'aide d'un stéréomicroscope,
soit à l'aide d'un système informatisé d'analyse
d'image permettant une meilleure standardisation de la technique [27].
Les avantages principaux de cette méthode sont sa sensibilité
(de l'ordre de 10- 4 à 10- 5) et
surtout la possibilité d'étudier la fréquence de
CTL à partir de lymphocytes périphériques ex vivo
sans étape préalable d'enrichissement par des stimulations
in vitro. Son inconvénient repose sur le fait qu'il s'agit
d'une méthode fonctionnelle reposant sur la capacité d'un
lymphocyte T à sécréter une cytokine en réponse
à une stimulation antigénique. L'ampleur de cette réponse
est donc dépendante de nombreux facteurs, en particulier de la
nature de la stimulation antigénique et de l'état de différenciation
lymphocytaire T. L'application la plus courante et simple de l'Elispot
consiste à tester la réponse à un peptide en concentration
muM ajouté directement dans la suspension de cellules mononucléées.
Dans ce cas, le peptide est présenté aux lymphocytes T par
les cellules présentatrices autologues (CPA) contenues dans la
suspension. L'alternative, qui permet également d'accroître
la sensibilité du test, consiste à travailler sur des sous-populations
CD8+ (voire CD4+) préalablement immunopurifiées
mises en coculture avec des CPA (cellules T2 en cas de peptide HLA-A2
restreint ou cellules dendritiques autologues) chargées avec le
peptide antigénique à tester. La cytokine la plus largement
détectée est l'IFNgamma (ou le TNFalpha) sécrétée
par les lymphocytes T différenciés selon un profil de type
1. D'autres applications ont également été validées
pour la détection des lymphocytes de type 2 capables de sécréter
de l'IL4. À terme, des combinaisons d'anticorps et de systèmes
de révélation adaptés devraient permettre de mettre
au point des tests d'Elispot plus complexes (IFNgamma et IL4 en double
couleur par exemple).
Par ailleurs, l'application de l'Elispot en recherche clinique a été
déterminante pour l'évaluation de la fréquence des
CTL spécifiques de peptides d'antigènes tumoraux ou viraux
chez des patients comparativement à des sujets sains. La réponse
à des antigènes HLA-A2 restreints du mélanome, comme
Melan-A/MART-1, gp100, tyrosinase, MAGE-1 et MAGE-3, a été
particulièrement étudiée. Dans l'ensemble des études,
il a été possible de mettre en évidence des fréquences
détectables de CTL spécifiques de peptides d'antigènes
de différenciation mélanocytaire comme Melan-A/MART-1 et
gp100 représentant de l'ordre de 10- 4 à
10- 5 des PBMC totaux [26, 28]. En revanche, celle des
LTC spécifiques d'antigènes dits C/T (pour cancer/testis
antigens car ils sont exprimés uniquement par les tumeurs et
les testicules) comme MAGE-3 s'est avérée fréquemment
négative ou très faible de l'ordre de 10- 6
[29, 30]. En outre, chez certains patients porteurs de cancers avancés
(stade IV), la méthode Elispot a permis de montrer que la réponse
à des peptides d'antigènes viraux communs comme influenza
était significativement plus faible que celle de sujets sains,
suggérant une immunosuppression des fonctions lymphocytaires T
[31]. Ce type de données a depuis été confirmé
par d'autres méthodes de quantification directe des LTC, en particulier
par immunomarquage à l'aide de complexes CMH-peptide tétramériques
solubles et quantification en cytométrie de flux.
Utilisation des tétramères et de
l'immunoscope pour la caractérisation et le suivi de réponses
lymphocytaires T spécifiques
La présence de lymphocytes T cytotoxiques spécifiques
d'antigènes tumoraux chez des patients atteints de cancer a clairement
été authentifiée ces dernières années.
Ainsi un certain nombre d'antigènes tumoraux ont pu être
identifiés et les épitopes précis reconnus constituent
autant de cibles potentielles utilisables en immunothérapie dans
des protocoles de vaccination antitumorale. Ces nouvelles stratégies
d'immuno-intervention dans le traitement du cancer nécessitent
le développement de méthodes fiables et reproductibles afin
d'identifier et de mieux connaître les réponses lymphocytaires
T spécifiques de tumeurs et de pouvoir suivre leur devenir lors
des protocoles de vaccination. Cependant, les méthodes classiques
d'analyse en dilution limite (LDA) et les méthodes plus récentes
d'énumération des cellules capables de synthétiser
une cytokine donnée (marquage intracellulaire, Elispot), ne permettent
d'étudier que les cellules possédant un potentiel prolifératif
ou fonctionnel particulier au moment de l'analyse, négligeant ainsi
les cellules incapables de proliférer, non fonctionnelles (anergiques)
ou présentant d'autres types de fonctions. Deux nouvelles méthodes
permettent en revanche actuellement l'analyse de l'ensemble des lymphocytes
T impliqués lors de réponses lymphocytaires T. Il s'agit,
d'une part de l'étude des récepteurs T pour l'antigène
(TCR) par la technique de l'immunoscope [33], et d'autre part de la visualisation
directe des cellules T spécifiques à l'aide de réactifs
fluorescents spécifiques que sont les tétramères
(figure 5).
* Analyse des récepteurs T pour l'antigène (TCR) exprimé
par des populations lymphocytaires T par la technique d'immunoscope
Chaque lymphocyte T présente à sa surface un récepteur
unique pour l'antigène (TCR) qui lui confère sa spécificité
à travers la capacité de reconnaissance d'un complexe MHC-peptide
donné. Chaque TCR est constitué de deux chaînes, elles-mêmes
résultat de la juxtaposition particulière de segments de
gènes (Vbeta, Dbeta et Jbeta pour la chaîne beta par exemple)
qui constitue une région hypervariable (région CDR3) responsable
de la spécificité fine du récepteur. Cette région
CDR3, qui varie en taille de 8 à 9 acides aminés chez l'homme,
constitue la signature du récepteur d'une cellule T donnée.
La technique d'immunoscope a révolutionné, par sa flexibilité,
les différentes méthodes visant à analyser la nature
des TCR exprimés par des populations polyclonales. Elle consiste
à analyser des ADNc issus de populations lymphocytaires T par amplification
spécifique des différentes familles de segments Vbeta suivie
d'une réaction d'extension à l'aide de sondes fluorescentes
à travers la région CDR3. Les produits amplifiés,
représentatifs de l'ensemble de la diversité de la région
CDR3 présente dans l'échantillon, sont ensuite visualisés
sur un séquenceur automatique et analysés par un logiciel
adapté [33]. Cette méthode a permis ces dernières
années de mieux caractériser, à la fois chez l'homme
et chez la souris, le répertoire normal ou celui mis en jeu lors
de réponses lymphocytaires T dirigées contre des antigènes
précis [33]. Ainsi, en pathologie tumorale chez l'homme, cette
technique a permis de montrer que les infiltrats lymphocytaires tumoraux
étaient constitués in vivo d'expansions de nature
oligoclonale (c'est-à-dire exprimant un nombre restreint de TCR
distincts) avec dans certains cas la présence de clones largement
prédominants [34]. L'immunoscope permet en effet d'identifier un
clone prédominant au sein d'une population polyclonale lorsque
celui-ci est représenté par au moins 1 000 exemplaires au
sein de 106 cellules. La mise en place récente de l'immunoscope
de deuxième génération, ou immunoscope II, permet
d'accéder aux séquences présentes au sein d'une taille
de région CDR3 donnée.
Cependant, malgré sa puissance analytique, l'immunoscope ne permet
pas de définir la part des réponses spécifiques d'antigènes
tumoraux au sein de populations par ailleurs polyclonales, ni de préciser
la nature des antigènes reconnus par les réponses oligoclonales
éventuellement identifiées. L'utilisation des tétramères,
qui permet l'étude de réponses dirigées contre des
antigènes précis, apporte des réponses à ces
questions.
* Visualisation directe des cellules T spécifiques
d'un antigène donné à l'aide de tétramères
Le TCR permet aux lymphocytes T de reconnaître l'antigène
présenté sous forme peptidique par les molécules
du CMH des cellules présentatrices. Ainsi, l'utilisation d'un complexe
MHC-peptide donné sous forme soluble devrait permettre de repérer
l'ensemble des lymphocytes T qui lui sont spécifiques. En fait,
du fait de la faible avidité des TCR pour leur ligand, les complexes
MHC-peptides sous forme monomérique ne se fixent pas sur les lymphocytes
T. Récemment, Altman et al. [35] ont résolu ce problème
en utilisant des formes tétramériques de complexes CMH-peptides,
obtenues après biotinylation et fixation sur avidine, qui, en augmentant
l'avidité du système, permettent la visualisation directe
par cytométrie de flux des lymphocytes T spécifiques. Les
tétramères permettent ainsi d'identifier ex vivo
et sans manipulation in vitro l'ensemble des lymphocytes T spécifiques
d'un complexe MHC-peptide donné au sein des lymphocytes circulants
sans préjuger des TCR qu'ils expriment. Ces réactifs ont
été largement utilisés ces dernières années
dans différents systèmes pour suivre l'évolution
de réponses immunitaires dirigées contre des agents infectieux
viraux (cytomégalovirus, virus de l'immunodéficience humaine,
virus d'Epstein-Barr) ou bactériens (Listeria) ainsi que
contre des antigènes tumoraux. Ainsi, par exemple, le groupe de
J.-C. Cerottini et P. Romero à Lausanne [36] les a utilisés
pour démontrer et caractériser l'existence de réponses
dirigées contre l'antigène MelanA/Mart1 dans le sang périphérique
ou les ganglions métastatiques de patients atteints de mélanome.
L'utilisation des tétramères peut aussi être couplée
à une analyse phénotypique multiparamétrique en cytométrie
de flux ainsi qu'à une analyse fonctionnelle par la détection
de cytokines intracellulaires. De plus, les cellules tétramères
positives peuvent être triées et testées par Elispot
ou pour leurs capacités cytotoxiques ex vivo. Ainsi, M.
Davis et al. [37] ont pu montrer que, chez certains patients atteints
de mélanome, les lymphocytes T circulants spécifiques des
antigènes étudiés présentaient le phénotype
de cellules non fonctionnelles ou anergiques. L'utilisation récente
de monomères MHC de classe I mutés, ayant une capacité
réduite de fixer la molécule CD8, couplés à
des billes magnétiques, a encore amélioré la sensibilité
de détection et facilité le tri [38]. Enfin, la possibilité
récente de pouvoir utiliser les tétramères in
situ sur des coupes tissulaires offre des perspectives tout à
fait passionnantes en pathologie tumorale pour suivre topographiquement
les lymphocytes T spécifiques et étudier leur relation avec
les cellules tumorales [39].
* Intérêt de l'utilisation conjointe des technologies
des tétramères et de l'immunoscope dans le cadre d'une station
d'immunoscopie avancée
Finalement, l'utilisation conjointe des tétramères et
de l'immunoscope pourrait augmenter encore grandement le potentiel de
ses approches. Ainsi, une station d'immunoscopie avancée permettra
l'étude et le suivi clinique des réponses lymphocytaires
T chez l'homme. Celle-ci regroupe les immunoscopes I et II, qui s'articulent
avec la technologie de purification des cellules T à l'aide des
tétramères, la technologie de PCR quantitative de type TaqMan
et le séquençage automatique. Le répertoire des lymphocytes
T spécifiques triés à l'aide de billes multimères
CMH-peptide est analysé par PCR quantitative et immunoscope. Les
séquences des régions CDR3 d'éventuels clones prédominants
peuvent être identifiées par immunoscope II et permettre
l'élaboration de sondes clonotypiques, c'est-à-dire spécifiques
d'une région CDR3 donnée (figure
6). L'utilisation de telles sondes clonotypiques augmente grandement
la sensibilité de la méthode en permettant la détection
d'une cellule parmi 105. Il est alors possible de suivre et
de quantifier par PCR quantitative la présence de ces clones dans
des sous-populations particulières (cellules mémoires CD45RO+
par exemple) ainsi que de manière prospective mais aussi rétrospective
dans les échantillons issus de patients cancéreux. La sensibilité
et la précision de cette approche ont déjà été
validées sur le plan expérimental et s'avèrent extrêmement
prometteuses pour le suivi immunologique détaillé de patients
traités par divers protocoles d'immunothérapie.
CONCLUSION Malgré
les avancées et les progrès effectués dans la compréhension
de la réponse immune antitumorale, l'immunothérapie du cancer
n'a abouti que partiellement aux résultats escomptés. Les
efforts s'orientent à l'heure actuelle vers une analyse plus fine
des réactions immunitaires in vivo pour l'élaboration
de thérapies plus efficaces. Le développement de nouveaux
outils technologiques pourrait servir de base pour une meilleure exploration
du système immunitaire et l'élaboration de stratégies
plus performantes. REFERENCES
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