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Cytogenetics, cytogenomics and cancer


Bulletin du Cancer. Volume 89, Number 2, 161-5, Février 2002, Dossier thématique : Cytogénique oncologique


Résumé   Summary  

Author(s) : Alain Bernheim, GFCO, Laboratoire de génomique cellulaire des cancers, UMR 1599 CNRS et Département de pathologie, Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Paris-Villejuif Cedex..

Summary : Chromosomal study in malignancy has demonstrated the pivotal role of somatic chromosomal rearrangements in oncogenesis and tumoral progression. Structural or quantitative these abnormalities can now be studied in great details with the various Fish techniques, including CGH on chromosomes or in a near future on micro arrays. The multistep pattern of most solid tumors is caracterized and their genomic abnormalities more and more used for the diagnosis and the prognosis.

Keywords : cytogenetic, Fish, CGH, cytogenomic.

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ARTICLE

L'information génétique de l'espèce humaine, le génome, est codée par 46 molécules d'ADN contenues dans chaque noyau cellulaire. Associé à de l'ARN et des protéines, organisées en sous-ensembles de chromatine, cet ADN forme les chromosomes qui maintiennent leur unité tout au long du cycle cellulaire, à travers des modifications morphologiques et fonctionnelles considérables. C'est ainsi que le classique chromosome métaphasique avec ses deux chromatides se réorganise en domaine chromosomique pendant l'interphase, tout en conservant son organisation générale comme le montrent des résultats récents de biologie cellulaire.

L'hypothèse de Boveri, selon laquelle le cancer serait une maladie génétique (chromosomique) de la cellule, a été abondamment démontrée au cours des vingt dernières années. La grande majorité des tumeurs présente des anomalies génomiques de toute nature, souvent multiples, acquises car observées uniquement dans les cellules tumorales, et en général monoclonales. En effet, la survenue d'une anomalie dans une cellule unique d'où dérivera toute la population maligne est l'explication la plus simple à la présence de cette anomalie dans toutes les cellules d'une tumeur donnée. La complexité souvent observée, en particulier dans les carcinomes, est due à la récurrence du processus qui donne naissance à un foisonnement de sous-clones.

De nombreuses translocations chromosomiques, souvent spécifiques d'un type de prolifération, ont été individualisées. Dans un premier groupe, représenté dans la pathologie lymphoïde [1], il s'agit de gènes qui expriment une protéine intacte mais qui sont dérégulés par une fusion avec un membre de la super-famille des immunoglobulines. La t(8;14)(q24;q32), typique du lymphome de Burkitt, en est le prototype : MYC, oncogène localisé en 8q24, prend la place de la partie variable du gène des chaînes lourdes des immunoglobulines en 14q32, subissant ainsi une dérégulation pathologique. Ce remaniement a permis de démontrer le rôle essentiel des translocations dans la tumorigenèse [2]. Ces translocations ont aussi été à l'origine de la découverte de gènes majeurs pour la destinée cellulaire, tel BCL2, inhibiteur d'apoptose isolé à partir de la t(14;18), spécifique des lymphomes non hodgkiniens d'origine centro-folliculaire.

Dans un second groupe, observé dans d'autres hémopathies malignes, mais aussi dans des sarcomes [3-5], les translocations chromosomiques induisent la création d'un nouveau gène formé par la juxtaposition de séquences des deux gènes impliqués dans le remaniement. Du fait de la structure découpée en exons des gènes eucaryotes, le résultat est un gène de fusion, transcrit puis traduit en une protéine chimérique spécifique des cellules malignes. Un exemple classique est celui de la leucémie myéloïde chronique où la t(9;22)(q34;q11), formant le chromosome Philadelphie (Ph), entraîne la fusion entre les gènes BCR et ABL. Le gène résultant BCR-ABL code, selon le point de cassure, pour une des trois protéines de fusion p190, p210 ou, plus rarement, p230. Ces protéines sont des tyrosine kinases ayant de très fortes activités de phosphorylation constitutives, alors que la protéine p145 ABL normale est une tyrosine kinase spontanément peu ou pas active [6]. On conçoit aisément l'ampleur des perturbations induites dans la fine homéostasie de la prolifération cellulaire. La récente démonstration de l'efficacité thérapeutique d'un inhibiteur spécifique de la tyrosine kinase BCR-ABL, le STI571, apporte une preuve éclatante du rôle que jouent ces remaniements génomiques dans la carcinogenèse [7]. Les malades traités par STI571 sont mis en rémission clinique et cytogénétique, car les cellules ayant la translocation s'orientent vers l'apoptose. Un autre exemple, celui des leucémies M3 à promyélocytes, caractérisées par une translocation t(15;17) entraînant la fusion des gènes PML et RARA, mises en rémission par l'acide rétinoïque [8], est là pour nous démontrer la validité de ce concept de thérapeutique ciblée sur des oncogènes.

De nombreux gènes essentiels ont été découverts par leur implication dans ces translocations ou d'autres remaniements chromosomiques (inversions, délétions, duplications, etc.) visibles à l'échelle microscopique. Il existe des remaniements chromosomiques infracytogénétiques, trop petits pour être visibles, comme par exemple les duplications d'une partie du gène MLL observées dans des leucémies secondaires à une chimiothérapie par les inhibiteurs de la topo-isomérase II, ou du gène FLT3 dans d'autres hémopathies [9]. D'autres méthodes d'investigation sont alors nécessaires. Des anomalies quantitatives peuvent être observées dans les hémopathies tant myéloïdes que lymphoïdes : trisomie 8, pertes du 5 et/ou du 7, hyperdiploïdie, etc. Elles s'additionnent souvent à des remaniements préexistants, témoignant ainsi de la multiplication des réarrangements génomiques au cours de la progression de la maladie.

Dans les tumeurs solides mésenchymateuses [3] et neuroectodermiques, le schéma d'ensemble reste assez similaire à celui des hémopathies : translocation donnant naissance à une protéine de fusion, remaniements additionnels quantitatifs. Il s'y rajoute un autre type de remaniement, les amplifications de gènes (plus de 5 copies par génome haploïde). Elles se font par la multiplication de chromosomes acentriques (sans centromères) minuscules appelés « doubles-minutes » dont le nombre varie considérablement d'une cellule à l'autre. Les amplifications peuvent aussi prendre la forme d'HSR (homogeneously staining region), régions de coloration homogène faites de duplications de la séquence amplifiée mais intégrées en bloc dans un ou des chromosomes anormaux. Les amplifications peuvent impliquer toute une série d'oncogènes, dont la séquence ne semble pas altérée, mais aussi des gènes de fusions comme dans certains rhabdomyosarcomes alvéolaires avec translocation t(1;13) [10]. Ce dernier point est une autre démonstration de la transformation en oncogènes de gènes anodins au cours d'une fusion avec un partenaire ad hoc.

Les tumeurs solides non mésenchymateuses, en particulier les carcinomes, ont fréquemment des réarrangements extensifs, y compris des translocations souvent déséquilibrées, mais il semble que les translocations générant des gènes de fusion soient rares. La question reste cependant ouverte car, dans les tumeurs papillaires de la thyroïde, des gènes de fusion impliquant RET ou TRK sont observés [11].

En revanche, les anomalies quantitatives de matériel génétique sont la règle. Les pertes de segments chromosomiques de tailles très diverses sont fréquentes. Les mécanismes mis en jeu sont très variés, monosomie, délétion, translocation non équilibrée, perte d'hétérozygotie ou même perte de fonction par mutation ponctuelle. On considère actuellement qu'elles correspondent à la perte de gènes suppresseurs de tumeur, dont le modèle est le gène RB [12].

Les gains de matériel génétique, sur-représentations totales ou partielles, sont encore plus fréquents, mais sont bien moins connus au niveau moléculaire [13, 14]. Ils entraînent une surexpression de la protéine impliquée (ou effet de dose). Par exemple, l'oncogène MET est sur-représenté dans les tumeurs papillaires du rein sporadiques à l'occasion de la trisomie 7 [15]. Les amplifications [16] sont-elles une dérive extrême de cette catégorie d'anomalie ?

La génomique est l'ensemble des moyens d'étude qui contribuent à explorer globalement le génome dans ses différents aspects : ADN, ARN et même protéines. Nous nous bornerons à l'étude de l'ADN qui est stable. Avant de décrire les nouvelles approches en développement, rappelons qu'il existe déjà un moyen global d'exploration du génome, en l'absence de toute orientation diagnostique, la cytogénétique. Les cellules tumorales sont mises en culture en suspension ou en mono-couche. Par des traitements adaptés des préparations de métaphases, on fait apparaître sur les chromosomes de 300 à 600 bandes, soit de type R (riches en gènes et en séquences GC, de synthèse précoce), soit de type G (riches en AT mais plus pauvres en gènes et de synthèse tardive). La nomenclature des bandes et la description des anomalies font l'objet d'une convention internationale [17]. Puis le caryotype, classement et appariement des chromosomes selon leur taille et la disposition de leurs bandes, est effectué, métaphase par métaphase. On considère qu'une vingtaine de cellules analysées est le chiffre optimum pour l'échantillonnage d'une prolifération maligne. Il faut trois mitoses avec la même anomalie pour qu'une perte soit considérée comme significative, deux mitoses pour les autres anomalies.

Le génome haploïde humain est estimé à 3 000 mégabases (Mb), une bande chromosomique moyenne correspond donc à une dizaine de Mb. Si, à première vue, cette résolution exclut la détection d'anomalies géniques, la mise en évidence de translocations accompagnées de remaniements spécifiques entre des gènes a montré que l'approche morphologique était un outil puissant pour orienter la recherche et le clonage de gènes impliqués dans les tumeurs. Cependant, l'analyse caryotypique classique reste dépendante de l'obtention de cellules en métaphases. L'émergence, depuis dix ans, de la cytogénétique moléculaire, dont les principales méthodes sont l'hybridation in situ fluorescente (Fish), la synthèse in situ amorcée (Prins) et l'hybridation génomique comparative (CGH), éventuellement associées à des techniques d'étirement (peignage) d'ADN et à la microdissection chromosomique, a considérablement élargi le domaine d'investigation de la cytogénétique. La disposition de ces nouveaux outils qui permettent des analyses in situ d'une résolution élevée jointe aux concepts et méthodes d'approche classiques de la cytogénétique, essentiellement structuraux, laisse entrevoir une métamorphose en cytogénomique. L'association avec l'immunohistochimie débute et permettra de coupler génotype moléculaire et phénotype cellulaire in situ. Ces investigations peuvent être conduites tant sur métaphases que sur noyaux interphasiques, et certaines d'entre elles permettent de s'affranchir totalement des cultures comme l'hybridation sur fibres étirées d'ADN (halo, peignage), qui a une résolution de 1 à 3 kb.

La CGH permet de quantifier l'ADN en tout point du génome. Décrite par Kallionemi et al. [18], son principe est simple. De l'ADN tumoral purifié est marqué par des nucléotides portant un haptène ou, mieux, un fluorochrome émettant dans le vert (par exemple, la fluorescéine). De l'ADN témoin, provenant d'un sujet normal, sera marqué dans les mêmes conditions par un fluorochrome émettant, lui, dans le rouge. Le choix des couleurs est arbitraire et peut être inversé. Un mélange équimoléculaire de ces deux ADN est hybridé sur une préparation de chromosomes humains issue d'un individu normal, eux-mêmes dénaturés selon les procédures de la Fish. Les séquences répétées seront saturées par de l'ADN compétiteur et n'interviendront pas dans la réaction. En revanche, les séquences uniques des chromosomes seront la cible de l'ADN tumoral et de l'ADN témoin, et, compte tenu de la fragmentation de la sonde (600-800 bases en moyenne), chaque segment de chromosome sera hybridé proportionnellement à la concentration de sondes spécifiques de ce segment dans l'ADN tumoral et l'ADN témoin. Après lavage et coloration au DAPI pour générer des bandes permettant l'identification des chromosomes, on observe au microscope à fluorescence équipé de filtres adéquats et d'un système d'imagerie numérisée. Un chromosome normal apparaîtra ainsi en ocre, un chromosome, ou segment de chromosome, manquant dans la tumeur sera rouge, un chromosome excédentaire sera vert. L'amplification d'une région chromosomique sera indiquée par une intense coloration verte. La quantification s'effectue sur le calcul, pris en charge par le logiciel d'analyse, du rapport entre fluorescences verte et rouge tout le long de chaque chromosome, ce qui se traduit par la fluctuation d'une courbe autour d'une valeur moyenne vert/rouge = 1. Les déviations de cette courbe dessinent, pour chaque mitose analysée, un profil reflétant les gains et les pertes de segments chromosomiques. On augmente la puissance de l'analyse en sommant les résultats provenant d'un minimum de 10 mitoses. Il en résulte l'obtention de profils caractéristiques des déséquilibres chromosomiques présents dans la tumeur étudiée. Les déséquilibres détectés peuvent être vérifiés en cas de doute par Fish interphasique.

Cette technique est très puissante et elle a permis de caractériser des anomalies quantitatives, notamment des gains et amplifications dans des tumeurs quasiment exclues de la cytogénétique morphologique en raison de l'absence de mitose ou de la complexité des caryotypes [19-23]. La CGH a cependant des limitations. Elle ne détecte pas les translocations équilibrées et leurs équivalents, pas plus que les variations globales de ploïdie (triploïdie, tétraploïdie) du fait même de son principe [24]. La t(11;22) d'une tumeur d'Ewing ne sera pas détectée mais, en revanche, des anomalies additionnelles le seront. Heureusement, les tumeurs solides semblent avoir une abondance de remaniements quantitatifs. Paradoxalement, la CGH simplifie grandement l'interprétation des anomalies par sa présentation standardisée. Par ailleurs, la CGH est sensible à la présence de cellules normales dans l'échantillon analysé, qui auront un effet de dilution de l'ADN tumoral. On peut enrichir le matériel analysé par des microdissections suivies de DOP PCR, en sachant les risques d'hyper-interprétation inhérente à l'extrême amplification d'un échantillon très restreint. L'ADN tumoral peut être préparé à partir de matériel frais, congelé, et même de coupes en paraffine, mais la fixation introduit là aussi un biais possible.

La résolution est un facteur limitant de la technique sur chromosomes. Ne sont détectables que les pertes ou les gains de quelques mégabases ainsi que des amplifications de 100 kb [25]. Inversement, les chromosomes sont des « micropuces » naturelles avec un très haut niveau d'intégration, que nous sommes incapables d'exploiter dans leur intégralité, et couvrant la totalité du génome. Le développement actuel des micromatrices d'ADN a permis de démontrer l'efficacité de la CGH sur ce support [26, 27]. Des bac (bacterial artificial chromosomes) de 100 kb environ sont déposés en spots homogènes. Cette cible remplace les chromosomes et ce concept permet d'envisager à court terme un pas de 1 Mb le long de l'ensemble des chromosomes, et à moyen terme un pas de 100 kb, c'est-à-dire une couverture complète. Cette technique a déjà permis de séparer différentes zones dans un amplicon [28] et elle est en plein développement. Elle ouvre une voie majeure dans l'établissement de la carte d'identité génétique des tumeurs [29].

Les anomalies génomiques connues ne sont que la partie émergée de l'iceberg, car de nombreux petits remaniements passent inaperçus. Cependant, des classifications, des pronostics et des choix thérapeutiques majeurs sont effectués quotidiennement en fonction d'altérations du génome de cellules malignes. Au-delà des leucémies et lymphomes, le caryotype ou, selon un terme actuel, la carte d'identité des tumeurs, est essentiel aujourd'hui pour la prise en charge des sarcomes et des neuroblastomes, demain pour celle des tumeurs de prostate, vessie, rein, etc. La thérapeutique ciblée émerge à peine mais l'action de l'acide rétinoïque sur son récepteur altéré par la t(15;17), celle du STI 571, inhibiteur spécifique de la tyrosine kinase chimérique BCR-ABL, celle enfin des anti-HER2 humanisés dans les cancers du sein amplifiant le gène HER2/neu, montrent la possibilité réelle d'agir de façon ciblée sur les dysrégulations génétiques des cellules cancéreuses. Nombreuses et complexes dans les tumeurs solides, variant d'une cellule à l'autre, les altérations du génome doivent faire l'objet d'un inventaire le plus exhaustif possible, prélude indispensable à l'approche physiopathologique rationnelle des futures thérapeutiques adaptées à chaque malade.

CONCLUSION

Dans cette perspective, le Groupe français de cytogénétique oncologique et le Bulletin du Cancer ont pris l'initiative de publier une série d'articles sur les données cytogénétiques connues de différents types de cancer. Destinés essentiellement aux cliniciens et aux biologistes, ils n'ont pas pour vocation d'être une revue exhaustive, mais de faire le point sur l'état actuel de la cytogénétique et, au-delà, de la cytogénomique dans ces pathologies. L'essentiel, sous une forme un peu différente, sera repris en langue anglaise sur le site internet du GFCO, l'Atlas de génétique et de cytogénétique en oncologie et hématologie [9].

Remerciements. L'auteur remercie vivement les docteurs J. Bosq (IGR, Villejuif) et J. Couturier (Institut Curie, Paris) pour l'attention critique et constructive qu'ils ont bien voulu porter à ce manuscrit.

Article reçu le 30 juillet 2001, accepté le 7 novembre 2001.

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