ARTICLE
Le thé, consommé par les deux tiers de
la population mondiale, est le breuvage le plus populaire de la planète,
avec une préférence particulière en Chine et au Japon
pour le thé vert (Camellia sinensis, famille Theaceae).
Certaines études épidémiologiques ont montré
une relation entre la baisse de fréquence d'apparition de cancers
et une forte consommation journalière de thé vert, en particulier
chez une population japonaise enseignant la cérémonie traditionnelle
du thé. Si une consommation préventive de ce type de thé
est à ce jour répandue au Japon [1], son rôle curatif
fait actuellement toujours l'objet de nombreuses études. Aujourd'hui,
les mécanismes d'action pouvant entrer en jeu suite à cette
consommation ne sont pas connus, bien qu'un certain nombre d'hypothèses
aient été émises.
L'EGCG comme un inhibiteur
d'angiogenèse
Le numéro 381 (vol. 398) de Nature montre
qu'une alimentation liquide à base de thé vert de Chine
ralentit considérablement la croissance, induite par le VEGF, de
néovaisseaux dans la cornée de souris [2]. Ainsi la longueur
des vaisseaux y est inhibée à 50 % et la surface occupée
par lesdits vaisseaux est réduite des deux tiers. L'agent responsable
de cette inhibition a toutes les chances d'être l'épigallocatéchine-O-gallate,
ou EGCG (figure), constituant
polyphénolique majoritairement présent dans le thé
vert. Les auteurs montrent que, in vitro, l'EGCG est capable de
bloquer de façon dose-dépendante la croissance de cellules
endothéliales de capillaires. Cette inhibition apparaît spécifique
puisque la croissance en parallèle de cellules de type non endothélial
n'est pas affectée par le même traitement. D'autres études
avaient montré par ailleurs que cette catéchine était
active sur des lignées cancéreuses d'origines variées
[3-5]. L'article de Nature montre aussi que des disques imprégnés
de quantités croissantes d'EGCG ayant été déposés
sur la membrane chorio-allantoïdienne d'embryons de poulet, une inhibition
dose-dépendante de la formation des vaisseaux sanguins autour de
ces implants a été observée. L'EGCG peut donc inhiber
l'angiogenèse in vivo. L'angiogenèse, qui est la
formation de nouveaux vaisseaux à partir de vaisseaux préexistants
[6], n'est déclenchée qu'au cours de certaines situations
physiologiques particulières telles la réparation tissulaire
et la grossesse, ou pathologiques comme lors de l'expansion des tumeurs
solides. Toute angiogenèse nécessite la prolifération
des cellules endothéliales, système cellulaire normalement
présent en phase de quiescence dans l'organisme adulte. Les résultats
discutés ci-dessus sont à rapprocher de ceux [7] démontrant
que l'EGCG peut empêcher in vitro la fixation des cellules
à la fibronectine, composant de la matrice extracellulaire utilisé
par les cellules endothéliales pour leur adhésion. Mais
imaginer que le rôle de l'EGCG dans la limitation de l'expansion
des tumeurs solides passerait uniquement par le blocage de l'adhésion
cellulaire est une hypothèse séduisante mais insuffisante.
En effet, nous allons voir que l'EGCG, épicatéchine dérivée
de la famille des proanthocyanidines, est capable d'agir sur les processus
inflammatoire, apoptotique, d'oxydo-réduction et de division cellulaire
; ce type de molécules doit donc posséder des sites d'action
multiples.
L'EGCG comme un inducteur
de l'apoptose
Plusieurs publications récentes montrent qu'un
mécanisme d'action de l'EGCG serait d'agir sur la mort cellulaire
programmée [3-5, 8]. Cette activité apoptotique passerait
par la formation de peroxyde d'hydrogène H2O2
[8]. Mais si la fragmentation de l'ADN a été détectée,
aucune cible moléculaire caractéristique des voies de l'apoptose
n'a encore été directement impliquée.
L'EGCG comme un inhibiteur de la signalisation mitogénique
Les cibles moléculaires touchées par l'EGCG
lors de l'inhibition de croissance cellulaire commencent peu à
peu à être identifiées. Cette épicatéchine
affecte de nombreuses phosphorylations dont celle de la protéine
pRb [9], qui est une étape cruciale marquant le passage des cellules
de la phase de quiescence vers la phase de division. De même, dans
une récente étude sur une lignée de cellules du muscle
lisse vasculaire [10], les phosphorylations des kinases p42 et p44/MAPK,
PI3 kinase mais aussi celle de la phospholipase C de type gamma se trouvent
bloquées par l'EGCG, uniquement d'ailleurs si le PDGF est l'agoniste,
et pas lorsque l'EGF ou le sérum activent les mêmes cibles.
Ce résultat plutôt surprenant ne peut s'expliquer que si
le type de PDGF utilisé (PDGF-BB) diffère de celui contenu
dans le sérum, ou si un composant du sérum bloque l'activité
de l'EGCG. Quoi qu'il en soit, l'action de l'EGCG est spécifique
et se situe donc au niveau du récepteur au PDGF-BB.
L'EGCG comme un inhibiteur
de l'inflammation
Les propriétés anti-inflammatoires de
la catéchine EGCG se traduisent par le blocage du relarguage du
TNFalpha via l'inhibition de l'activité transcriptionnelle
de NFkappaB [11], facteur de transcription sensible au stress oxydatif.
Ces propriétés peuvent être liées aux capacités
antioxydantes de la molécule puisque le nombre d'espèces
réactionnelles de l'oxygène diminue aussi sous traitement
à l'EGCG. Ainsi l'infiltration des leucocytes, gros générateurs
de radicaux libres, est bloquée par l'EGCG [12]. Ailleurs [13],
l'EGCG bloque la voie p38MAPK, MAP kinase de stress [14], ainsi que les
activités transcriptionnelles véhiculées par AP-1
et par le proto-oncogène Fos qui sont stimulées lors d'un
traitement aux rayons ultraviolets de type B (UVB). De même, le
traitement à l'EGCG provoque une diminution de la concentration
en métabolites des prostaglandines, métabolites qui sont
responsables de la formation des radicaux libres, eux-mêmes impliqués
dans la promotion des tumeurs de la peau [12]. Ainsi l'EGCG serait intéressante
à tester pour traiter les dermatoses inflammatoires, le vieillissement
de la peau ou la carcinogenèse due aux ultraviolets. Les épicatéchines
pourraient aussi être utilisées dans certaines affections
inflammatoires avec production de radicaux libres oxygénés
telle la goutte puisque la xanthine oxydase, enzyme du foie responsable
de la production d'acide urique, est bloquée par les épicatéchines
[15], l'EGCG ayant même une efficacité identique à
l'allopurinol, molécule utilisée jusqu'ici dans le traitement
de cette maladie. Une autre indication pourrait être l'athérosclérose,
maladie au cours de laquelle ont été impliqués le
PDGF, la production de radicaux libres et la prolifération de cellules
endothéliales, étapes toutes blocables in vitro par
l'EGCG (voir ci-dessus). Enfin, il est symptomatique de noter que l'EGCG
est également capable de bloquer in vitro l'oxydation des
LDL, processus crucial pour la formation de la plaque d'athérome
[16]. Mais l'EGCG n'est pas active sur tous les processus d'oxydation
; la peroxydation par les UV-C des acides gras insaturés n'est
pas bloquée par l'EGCG, alors qu'elle est protégée
par d'autres molécules anti-oxydantes, les proanthocyanidines,
oligomères d'épicatéchines tirés des pépins
de raisin [17].
L'EGCG comme un inhibiteur
de processus cancéreux
Outre leur capacité, décrite ci-dessus,
à inhiber in vitro la croissance de nombreuses cellules
transformées [3-5, 8], les catéchines polyphénoliques
tirées du thé vert ont montré des activités
anticancéreuses sur des tumeurs animales envahissant des tissus
différents : glande mammaire, poumon, peau, foie, système
digestif et même sang [1]. Si l'inhibition de l'angiogenèse
peut expliquer le mécanisme d'action de l'EGCG dans le cas des
tumeurs solides, son rôle sur les leucémies est plus difficile
à interpréter, même si de l'angiogenèse a également
été caractérisée dans la moelle de patients
leucémiques [18]. Récemment, un site d'action a été
localisé au niveau des télomères. Ceux-ci sont situés
à l'extrémité des chromosomes et constitués
par des séquences répétitives d'ADN dont la conservation
au cours des réplications successives du génome assure une
certaine intégrité desdits chromosomes [19]. L'addition
d'EGCG sur deux lignées cancéreuses à tropisme radicalement
opposé inhibe l'activité de la télomérase
in vitro et in vivo [20]. Un tel blocage induit la sénescence
chez ces deux types de cellules après avoir réduit, au fil
des divisions cellulaires, la longueur de leurs télomères
et, ainsi, leur durée de vie.
L'EGCG comme un nouveau médicament ?
Retrouvée dans tous les tissus de l'animal [21],
l'EGCG possède donc une large biodisponibilité qui explique
pourquoi elle peut être active sur différents organes. Une
consommation de l'équivalent de 3 à 10 tasses de thé
par jour permet d'atteindre des concentrations de 0,1 à 1 µM
dans le sang, niveaux suffisants pour bloquer la croissance chez l'animal
de tumeurs variées [22]. Toutefois, des limitations pourraient
exister quant à l'efficacité de l'EGCG dans l'organisme
entier. En effet, la présence de fonctions estérifiées
dans sa structure (figure)
va entraîner sa dégradation par les estérases cellulaires
in vivo. Ce phénomène pourrait être en partie
compensé par le fait que certaines molécules hydrolysées,
comme l'EGC, ou épigallocatéchine (figure),
gardent un spectre d'activité identique à celui de l'EGCG,
même si leur efficacité est toujours moindre. Chez l'homme,
la demi-vie plasmatique de l'EGCG est même plus élevée
que celle de l'EGC et son élimination par la voie urinaire est
très faible [23].
CONCLUSION Il
n'est pas question de faire croire ici que les épicatéchines
en général, et l'EGCG en particulier, sont des molécules
miracles. Mais leurs propriétés méritent en tout cas
que la communauté scientifique leur porte plus d'attention, car ces
épicatéchines laissent véritablement entrevoir des
possibilités de traitements nouveaux pour différentes maladies.
Mais que les buveurs d'autres types de thé se rassurent ; ils ne
doivent pas forcément changer leurs habitudes alimentaires puisqu'au
récent congrès de l'AACR à Philadelphie (10-14 avril
1999), parmi une vingtaine de résumés décrivant les
effets inhibiteurs du thé vert, cinq rapportaient des effets semblables
induits par les théaflavines tirées du thé noir !REFERENCES
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