ARTICLE
Depuis longtemps, depuis toujours, certaines femmes sont
confrontées à une histoire familiale sévère
de cancers du sein et doivent faire face à un risque tumoral plus
important que celui des femmes de la population générale.
Mais, depuis bientôt dix ans, la localisation puis l'identification
des gènes BRCA1 et BRCA2 a changé la donne
: de deux femmes s'inscrivant dans une famille à risque, l'une
peut avoir le risque de la population générale, l'autre
un risque plus élevé. Si on rassure la première ainsi
que ses descendants, on ne rassure pas la seconde. Cette dernière
est confrontée avec encore plus d'acuité à la maladie
de sa mère, de sa sur. Une prise en charge médicale
doit lui être proposée, ou tout au moins les diverses possibilités
discutées, et cela avant que le test génétique soit
réalisé. En effet, c'est précisément l'enjeu
du test que de lui proposer une prise en charge adaptée. À
l'heure actuelle, en l'absence de chimioprévention ayant fait preuve
d'une efficacité à long terme, deux attitudes sont possibles
: l'une est attentiste, ne limite pas les risques tumoraux mais en minimise
les conséquences, c'est le dépistage ; l'autre est irréversible,
limite les risques mais au prix d'une mutilation, c'est la chirurgie préventive.
Quels sont, en dehors de tout débat passionné, les éléments
qui peuvent orienter vers la mastectomie le médecin qui prend en
charge une jeune femme porteuse d'une altération des gènes
BRCA1 ou BRCA2 ?
En médecine, comme dans d'autres domaines, il devient habituel
de raisonner en termes de rapport préjudice/bénéfice.
Les préjudices attendus ou redoutés de la mastectomie prophylactique
sont : le retentissement psychologique péjoratif, la diminution
de la qualité de vie, la persistance d'un risque tumoral, la morbidité
liée aux complications chirurgicales. Les bénéfices
attendus ou espérés sont en revanche : la diminution de
la morbidité et de la mortalité, la levée de l'anxiété
liée à la crainte de la maladie, la diminution de la morbidité
secondaire à la surveillance et aux traitements de radio- et chimiothérapie.
Il est difficile d'établir un tel rapport (préjudice/bénéfice),
non seulement parce que les paramètres sont nombreux et leur valeur
pas toujours précisément établie, mais aussi parce
que, pour certains, leur coefficient varie d'une femme à l'autre.
Essayons de discuter seulement de la diminution de la mortalité
qui serait, et c'est un parti pris, le facteur qui guiderait en premier
lieu le choix des femmes. Celle-ci dépend de nombreux facteurs
qui sont : 1) l'estimation des risques tumoraux ; 2) le pronostic des
cancers du sein survenant dans un contexte de prédisposition ;
3) la mortalité des cancers dépistés précocement
; 4) le risque tumoral après mastectomie ; 5) enfin le risque de
cancer radio-induit (lié à la surveillance ou au traitement
d'un premier cancer). Une large part est faite à la discussion
des risques tumoraux.
Évaluation des risques
de cancer du sein lié à une altération des gènes
BRCA1 ou BRCA2
La première estimation des risques tumoraux associés
aux prédispositions génétiques au cancer du sein
est issue des études de ségrégation du trait «
cancer du sein » effectuées grâce à la reconstitution
systématique de l'histoire familiale d'une série de patientes
atteintes de cancer du sein. L'étude de référence
dans ce domaine est celle d'Elizabeth Claus qui, rappelons-le, a interrogé
une cohorte de 4 000 femmes âgées de 20 à 54 ans chez
lesquelles le diagnostic de cancer du sein a été fait entre
1980 et 1984. Cette étude a montré que 5 % des femmes atteintes
sont porteuses d'une prédisposition conférant un risque
tumoral de 2 % avant 30 ans, 14 % avant 40 ans, 38 % avant 50 ans et 67
% avant 70 ans [1] (tableau I).
Les études de ségrégation ne prenaient pas en compte
la possible hétérogénéité génétique,
c'est-à-dire l'existence d'un risque tumoral différent en
fonction de la nature du gène altéré.
Dès que les gènes BRCA1 et BRCA2 ont été
identifiés, il a donc été très important de
réestimer plus finement les risques tumoraux associés. Les
premières études ont été menées dans
les familles qui avaient contribué à l'identification de
ces gènes. Elles ont rapporté un risque de premier cancer
du sein avant l'âge de 70 ans de 87 % (intervalle de confiance à
5 % ou IC = 72-95) pour BRCA1 et 84 % (IC = 43-95) pour BRCA2
[2, 3] (tableau I). Ces
études ont pris en compte le mode de recensement des familles et
en principe ne surestiment pas le risque tumoral, l'information étant
essentiellement apportée par les sujets porteurs, indemnes à
l'âge de l'étude.
Ces premiers résultats apparaissent cependant différents
de ceux d'études de population, s'affranchissant d'un possible
biais d'observation dû à la sélection de cas familiaux.
L'étude d'un grand nombre de personnes appartenant à une
population donnée a été possible lorsqu'une relative
homogénéité de mutation, liée à un
effet fondateur, a été identifiée, facilitant alors
grandement le travail expérimental. Deux populations ont été
particulièrement étudiées : la population ashkénaze
de la ville de Washington, la population islandaise [4, 5]. La recherche
systématique de ces mutations dans un groupe de sujets indemnes
(première étude) ou de cas de cancer du sein recensés
pendant une période donnée (seconde étude) et la
reconstitution de l'histoire familiale de tous les sujets inclus ont permis
de réestimer le risque de cancer du sein chez les femmes porteuses
du trait. Dans la population ashkénaze étudiée, l'une
des trois mutations des gènes BRCA1 (185delAG ; 5382insC)
ou BRCA2 (6174delT) est présente chez environ 2 % des sujets
[4]. Le risque de cancer du sein avant l'âge de 70 ans est de 56
% (IC 40-73). Il n'y a pas dans cette étude de différence
de risque entre les trois mutations étudiées. Dans la population
islandaise, la mutation 999del5 du gène BRCA2 est associée
à un risque mammaire avant l'âge de 70 ans de 37,2 % (IC
= 22,4-53,9) [5].
Comment expliquer l'apparente discordance des résultats des études
familiales [2, 3] et des études de population [4, 5] ? Il faut
s'interroger sur la nature des populations étudiées et la
possibilité de leur comparaison. L'étude islandaise est
rétrospective, basée sur des données de registres
: des cas de cancer du sein diagnostiqués en 1910 ont été
pris en compte. Or on sait que le risque tumoral chez les femmes porteuses
d'une mutation de BRCA1 a augmenté au cours des cinq dernières
décennies (risque relatif de 3 pour les femmes nées après
1940 par rapport à celles nées avant) [6]. Ainsi, il est
possible que le mode de recensement des cas index soit à l'origine
d'un risque moyen plus faible et que celui-ci ne représente pas
le risque de la population actuelle. Enfin, la raison la plus vraisemblable
qui rende compte de ces différents résultats est l'existence
de facteurs modificateurs, qu'ils soient environnementaux ou génétiques,
dans les formes familiales de cancer du sein. Aucun de ces facteurs n'est
identifié, mais c'est sûrement un enjeu crucial à
l'heure actuelle que de les repérer. Ainsi, il reste raisonnable
de retenir que le risque tumoral de femmes porteuses d'une mutation BRCA1
ou BRCA2 et s'inscrivant dans une famille à cas multiples
soit proche de celui rapporté dans les premières études,
c'est-à-dire de l'ordre de 80 % à l'âge de 70 ans
[7]. Rappelons que ce sont à l'heure actuelle les situations les
plus fréquentes de conseil génétique, les tests moléculaires
étant proposés seulement dans les familles à cas
multiples [8].
La prise en compte du risque tumoral cumulé est utile, mais aussi
importante est celle du risque estimé en fonction de l'âge,
puisqu'il guide l'âge auquel la mastectomie pourrait être
proposée : dans les études familiales, le risque lié
à une altération du gène BRCA1 est estimé
à 73 % (IC = 49-87) avant l'âge de 50 ans, celui lié
à BRCA2 à 28 % (IC = 9-44) [2, 3] (tableau
I). Même si le risque tumoral cumulé est comparable
pour les gènes BRCA1 et BRCA2, il apparaît
clairement maintenant qu'il est retardé chez les femmes porteuses
d'une altération du gène BRCA2 [3].
Enfin, de façon générale dans les prédispositions
aux cancers, à un risque majeur de premier cancer est associé
un risque important de second événement tumoral, indépendant
du premier. Le risque de cancer du sein controlatéral, estimé
à partir d'études de cas familiaux, est de 64 % à
l'âge de 70 ans pour BRCA1, de 52,3 % (IC = 41,1-61,4) pour
BRCA2 [2, 9], soit un risque multiplié par trois par rapport
à celui de l'ensemble des femmes atteintes de cancer du sein. Ce
taux élevé d'atteinte controlatérale apparaît
confirmé par des études indépendantes [10, 11]. L'étude
d'Ansquer et al. [11] a reposé sur la recherche systématique
de mutations du gène BRCA1 chez 123 femmes atteintes de
cancer du sein avant l'âge de 36 ans. Le taux d'atteinte controlatérale
observé chez les 15 femmes porteuses d'une altération du
gène BRCA1 était de 23 % versus 4 % (p
< 0,01) après un recul moyen de 44 mois [11]. Il apparaît
assez clairement que, chez les femmes qui ont déjà developpé
un premier cancer dans un contexte BRCA1, le risque de second cancer
est élevé. Il serait un peu plus faible avec BRCA2.
Notons enfin que le risque d'un second cancer homolatéral (à
différencier d'une récidive) n'a pas été examiné
jusque-là.
Pronostic des cas de cancer
du sein associé à une altération des gènes
BRCA1 ou BRCA2
L'identification des gènes BRCA1 et BRCA2
a d'abord conduit à l'étude des caractéristiques
histopronostiques de ces tumeurs. Les cancers du sein liés à
une altération du gène BRCA1 sont caractérisés
par un grade histopronostique péjoratif avec un index mitotique
très élevé [12-15]. Ces tumeurs sont le plus souvent
non hormonodépendantes et cela de façon significative (70
% versus 34 % [16], 64 % versus 34 % [10-17]). Les cancers
liés à une altération du gène BRCA2
ont également un mauvais index histopronostique, mais du fait d'un
taux de formation de tubules plus faible et non pas d'un index mitotique
plus élevé [15]. L'analyse de l'hormonodépendance
des cancers BRCA2 est moins claire : ces tumeurs apparaissent,
selon les quelques études disponibles, le plus souvent hormonodépendantes
[18, 19].
Dans les études ayant examiné la survie des femmes atteintes
de cancer du sein et ayant une histoire familiale, sans que soit précisé
le gène responsable, leur pronostic était plus favorable
que celui des cas non familiaux [20]. Une première étude,
hollandaise, ayant porté sur des cas de cancer du sein dus à
une mutation de BRCA1 et recensés par une histoire familiale,
ne montre pas dans une analyse globale de différence de pronostic
par rapport à l'ensemble des cas de cancer du sein. Mais la suppression
du cas index et la prise en compte des seuls apparentés montrent
une tendance à un pronostic plus péjoratif [10]. Deux études
récentes, sans a priori de biais d'observation sur la survie,
car ayant porté sur des cas inclus dans une étude génétique
dès le diagnostic, rapportent que le pronostic est plus péjoratif,
cela de façon indépendante de l'âge au diagnostic
[11, 21]. Dans l'étude d'Ansquer et al. [11], le taux de
survie à 44 mois est de 60 % dans le groupe des femmes ayant une
mutation du gène BRCA1 et de 80 % dans le groupe témoin.
Dans l'étude de Foulkes et al. [21], reposant sur l'analyse
de patientes ashkénazes recensées au Canada, le pronostic
est aussi significativement péjoratif. Ces études ayant
porté sur un nombre limité de cas doivent être naturellement
confirmées sur de plus grandes séries.
Il n'y a pas, à l'heure actuelle, d'étude disponible sur
le pronostic des tumeurs liées à BRCA2. On peut s'attendre
cependant, compte tenu de leur pénétrance plus faible et
de leurs caractéristiques histopronostiques plus favorables, à
ce que le pronostic de ces cancers soit meilleur que celui des cas liés
à BRCA1, peut-être comparable à celui des cas
sporadiques.
En résumé, il existe probablement une hétérogénéité
de l'histoire naturelle des cancers du sein « héréditaires »,
hétérogénéité liée au gène
impliqué : BRCA1, BRCA2, BRCAX (?).
Mortalité des cancers
du sein dépistés précocement
On peut espérer raisonnablement qu'un dépistage
clinique et mammographique des cancers du sein mis en place précocement
(dès l'âge de 30 ans, selon les recommandations de l'expertise
collective Inserm-FNCLCC [8]) et à un rythme annuel devrait permettre
de faire le diagnostic de cancer du sein à un stade précoce,
T1N0. Soulignons de plus qu'un certain nombre d'éléments,
notamment mammographiques, devraient permettre de repérer les femmes
pour lesquelles la surveillance sera plus facile et de poser, dans la
majorité des cas, un diagnostic effectivement le plus précoce
possible. Or, même si le taux de survie à dix ans de ces
cancers dépistés précocement est le double de celui
des cancers présentant une atteinte ganglionnaire initiale, leur
taux de mortalité reste de l'ordre de 25 % [8]. Le cancer du sein
reste une maladie potentiellement grave, même dépisté
précocement.
Diminution du risque tumoral par la mastectomie
de prévention
Très peu d'études ont examiné avec
un recul important le risque de cancer du sein après mastectomie.
Elles sont cependant colligées dans le chapitre « mastectomies
prophylactiques » de l'expertise collective Inserm-FNCLCC [8].
Rapportons de plus les résultats récents de l'étude
de la Mayo Clinic [22] en retenant seulement le groupe des 214 femmes
ayant une histoire familiale sévère de cancer du sein qui
ont subi une mastectomie prophylactique, sous-cutanée dans 90 %
des cas et totale dans 10 % des cas, à l'âge moyen de 42
ans et ayant en moyenne quatorze ans de recul. Alors que 30 cancers du
sein étaient attendus, 3 ont été observés.
On peut donc retenir que la mastectomie prophylactique permet une diminution
du risque tumoral d'au moins 90 %.
Enfin, signalons la mise en place d'une étude rétrospective
du National Institute of Health [23] collectant les cas de chirurgie prophylactique
réalisés dans un contexte BRCA1/2 et dont les premiers
résultats devraient être assez rapidement disponibles.
Il est raisonnable de retenir d'emblée que la chirurgie prophylactique
permet de diminuer d'au moins 90 % le risque tumoral. Ainsi, le risque
d'une femme prédisposée pourrait passer de 80 à 8 %,
soit celui des femmes de la population générale.
Risque de cancer radio-induit (lié à
la surveillance ou au traitement d'un premier cancer)
Le rôle putatif des protéines BRCA1 et
BRCA2 dans la réparation des altérations de l'ADN, spontanées,
radio- ou chimio-induites, voire provoquées par les ultraviolets,
conduit immanquablement à s'interroger sur l'augmentation de l'effet
mutagène sur le tissu sain des outils utilisés pour le suivi
et la prise en charge de ces patientes [24].
À l'heure actuelle, aucune étude ne s'est attachée
à rechercher des manifestations de radiosensibilité retardée
au niveau des tissus sains chez les sujets prédisposés.
Les études épidémiologiques examinant le risque de
cancer controlatéral chez les femmes irradiées et porteuses
d'une altération des gènes BRCA1/2 pour un premier
cancer et le comparant à celui de femmes non irradiées et
également porteuses seront probablement longues, car nécessitant
un grand nombre de patientes.
Les études in vitro quantifiant directement le taux de réparation
et surtout de réparations inappropriées, associées
à une mutation, devraient nous donner une réponse plus rapide.
Ainsi, si le phénotype mutateur des sujets porteurs d'une mutation
des gènes BRCA1/2 n'a pu être démontré
jusqu'ici, il faut néanmoins fortement le suspecter.
Estimation du nombre d'années
de vie gagnées grâce à la mastectomie prophylactique
Afin de quantifier le bénéfice apporté
par la chirurgie prophylactique en termes d'années de survie et
en l'absence de données objectives, deux équipes ont construit
une cohorte fictive de femmes porteuses d'une mutation de BRCA1/2
et ayant subi une chirurgie prophylactique mammaire et/ou ovarienne [25,
26]. Ces études ont dû naturellement fixer un certain nombre
de paramètres (tableau
II). Le risque de cancer de l'ovaire a été pris
en compte. Trois niveaux de risque de cancers du sein et de l'ovaire ont
été retenus, issus des études familiales et des études
de population [3, 4]. Les résultats des deux analyses sont comparables
et sont résumés sur le tableau
III.
La question que nous nous posions est quel est l'impact de la mastectomie
sur la diminution de la mortalité, cela sans prendre en compte
le risque d'atteinte ovarienne et l'apport de l'ovariectomie. Aussi, si
l'on veut se rapprocher le plus possible de la réponse à
cette question, il apparaît important de retenir les valeurs d'années
de vie gagnées après mastectomie et ovariectomie, tout en
prenant en compte que ces valeurs sont peut-être sous-évaluées
du fait de l'estimation très pessimiste et discutable de la diminution
du risque ovarien par l'ovariectomie : 50 %. Ainsi les femmes porteuses
d'une altération des gènes BRCA1 ou BRCA2,
s'inscrivant dans une histoire familiale de cancers du sein (cf. discussion
sur la valeur des risques tumoraux) et subissant une mastectomie à
l'âge de 30 ans gagnent en moyenne 4,5 à 7,2 années
de vie pour un risque mammaire compris entre 56 % et 85 % (tableau
III). Soulignons qu'il s'agit d'une moyenne et qu'il existe probablement
une disparité des risques dans le groupe des femmes prédisposées.
C'est toute la difficulté que de transférer à la
pratique clinique, individuelle, des valeurs statistiques concernant une
population. Il est possible que, sur trois femmes subissant une mastectomie,
deux l'auront eue inutilement et qu'une aura gagné entre 13 et
21 ans de vie, le temps d'élever ses enfants ! Enfin, rappelons
qu'il s'agit de l'estimation d'années de vie gagnées et
que cette approche ne prend pas en compte le fait que les deux à
dix dernières années des femmes effectivement atteintes
seront des années de maladie avec une qualité de vie a
priori médiocre.
Estimation du risque de décès
par cancer du sein des femmes prédisposées en fonction de
l'attitude retenue
Une façon plus directe d'appréhender l'effet
sur la survie de la mastectomie prophylactique est d'examiner le pourcentage
de décès par cancer attendu à vingt ans en fonction
des trois attitudes possibles : abstention, surveillance, chirurgie prophylactique.
Ces estimations sont résumées dans le tableau
IV, dont la présentation est inspirée de l'expertise
collective Inserm-FNCLCC [8]. Les paramètres utilisés sont
similaires à ceux des études de Schrag et de Grann. Il est
vrai qu'aucune place n'est donnée ici à la chimioprévention.
L'étude récente du National Surgical Adjuvant Breast and
Bowel Project [27] de chimioprévention par tamoxifène a
rapporté une baisse de 50 % de la fréquence des cancers
du sein chez les femmes à risque après cinq ans de traitement.
Ces résultats très encourageants ne sont cependant pas confirmés
par deux études européennes [28, 29].
CONCLUSION
Devons-nous recommander en 1999 à une femme porteuse d'une mutation
des gènes BRCA1 ou BRCA2 une mastectomie prophylactique
? Il est impossible de recommander sans nuances et de façon péremptoire
un tel geste. Mais il nous semble que nous nous devons d'évoquer
cette possibilité avant que la consultante ne donne son consentement
pour un test génétique. Les modalités de la mastectomie
(âge auquel elle est envisagée, déroulement de l'intervention,
reconstruction...) et ses retentissements possibles doivent être
discutés après le test dans le cadre de consultations faisant
intervenir successivement plusieurs spécialistes : chirurgiens,
cancérologues, généticiens et psychologues, selon
les modalités pratiques recommandées par l'expertise collective
Inserm-FNCLCC [8]. L'élément central de discussion reste
cependant l'évaluation des risques tumoraux et le pronostic vital
engagé en cas de cancer du sein. Or comment parler de survie quand
les rapports médecin-patients sont basés, au moins dans
notre pays de culture latine, sur la réassurance, quand les mots
morts, mortalité, décès sont bannis de notre
langage et qu'existe une ambiguïté sur la signification du
mot dépistage : diagnostic pour les médecins, certes
précoce, prévention ou absence de cancer pour la majorité
de la population ? Ce n'est pas par hasard que, le plus souvent, les mastectomies
prophylactiques sont réalisées à la demande de femmes
informées de la gravité potentielle de la maladie parce
qu'elles sont médecins ou parce qu'elles ont perdu leur mère,
leurs surs d'un cancer du sein, pourtant diagnostiqué précocement.
Ne faisons-nous pas trop d'hypothèses en 1999 sur la valeur des
risques tumoraux, sur l'estimation de la mortalité ? Il est vrai
qu'il existe encore des inconnues ou des points à préciser
: Quel est le risque des femmes porteuses d'une mutation BRCA1/2
sans aucune histoire familiale ? Quel est le pronostic de ces formes héréditaires
? Quel est l'impact des radiations ionisantes sur le risque tumoral ?
Quels sont les facteurs modificateurs des risques tumoraux ? Nous avons
déjà des éléments de réponse solides
mais l'obtention de réponses plus fines dépendra de nos
capacités à mettre en uvre des études de cohorte
de sujets porteurs. La randomisation entre mastectomie et surveillance
n'étant pas envisageable, le suivi de cette cohorte et l'enregistrement
des modalités de prise en charge devraient nous permettre de connaître
l'apport de la mastectomie en termes de diminution de morbidité
et mortalité et en termes de qualité de vie.
Enfin, rappelons que, devant un geste si mutilant, pouvant avoir un
retentissement majeur sur la qualité de vie, la décision
sera prise in fine par les femmes elles-mêmes. Le taux d'acceptabilité
de la mastectomie prophylactique évalué chez des femmes
se présentant à une consultation d'oncogénétique
en France est de 14 % [30]. Il est probablement dépendant de l'information
qu'elles reçoivent.
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