ARTICLE
La cancérologie, soucieuse d'améliorer
la fiabilité de ses décisions, a joué un rôle
de pionnier pour élaborer des guides de bonnes pratiques (appelés
ici protocoles) appuyés sur des études scientifiques. Cette
démarche s'inscrit dans le mouvement, amorcé dans les années
quatre-vingt, vers une médecine fondée sur les résultats
de la recherche [1]. La prise de décision basée sur des
preuves n'est pas l'apanage des experts, mais doit être utilisée
par tout praticien [2] ; il est donc nécessaire de comprendre les
mécanismes d'utilisation des règles pour les cas rencontrés
dans une pratique tout venant, et non plus pour des cas sélectionnés.
Les bénéfices de ce mouvement sont indéniables :
la décision est soutenue par des résultats mieux fondés,
reconnus par la communauté scientifique comme valides. Cependant,
cette approche présente certaines limites. Si les protocoles permettent
d'identifier des catégories de cas, ils gomment nécessairement
les cas particuliers. C'est la justification de la mise en place des comités
de décision thérapeutique (CDT), dont la fonction est l'examen,
par un groupe pluridisciplinaire, des cas posant problème. Un cas
est simple lorsqu'il appartient clairement à une catégorie
prévue par le protocole ; les raisons pour lesquelles un cas s'avère
complexe et donc relève de la décision multidisciplinaire
sont très variées. On peut avoir à traiter des patients
à la limite d'une catégorie, des patients présentant
une caractéristique particulière ou des cas atypiques, c'est-à-dire
en dehors de toutes catégories ; on peut aussi rencontrer des problèmes
particuliers au regard du traitement. Les désirs de la patiente
peuvent amener également à revoir l'attitude protocolaire,
en pesant les risques engendrés par une éventuelle dérogation
à la conduite prévue.
Ces cas demandent alors à être traités en CDT. Au
centre Alexis-Vautrin, sont utilisés des protocoles élaborés
par les praticiens de la maison depuis vingt ans [3] ; ces protocoles
sont régulièrement mis à jour à la lumière
des données scientifiques publiées dans les revues répertoriées.
Les décisions sont prises au cours de réunions hebdomadaires
spécifiques pour chaque groupe de localisation cancéreuse
par appareil. Chaque CDT s'impose pour condition de validité de
réunir au moins un spécialiste senior de chaque spécialité
(chirurgien, radiothérapeute, chimiothérapeute) ; tout praticien
du centre qui le souhaite peut participer au CDT. La décision préconisée
par le CDT garde le statut de recommandation, chaque praticien décidant
en définitive en colloque singulier avec sa patiente. Les cas discutés
en CDT sont soit des cas relevant d'un traitement adjuvant, soit des cancers
métastasés.
L'étude rapportée ci-dessous a été faite dans
le comité de décision « sein ». Son but est d'une
part de décrire le fonctionnement du CDT et d'autre part de proposer
un mode de recueil des décisions qui permette d'utiliser les connaissances
disponibles pour la prise des décisions ; pour ce faire, une analyse
des dialogues de décision a été effectuée
par les ergonomes, les conclusions en étant validées par
les cancérologues en vue d'une application.
Résultats
Les analyses réalisées ont permis de dénombrer
les catégories de décisions et les savoirs utilisés
pour construire ces décisions ; elles ont permis également
de cerner la nature des critères de décision et leur utilisation.
Les catégories de décisions
Le CDT qui se consacre aux cas litigieux prend autant
de décisions protocolaires que de décisions adaptées
(tableau I).
Les savoirs utilisés
Les savoirs énoncés ont été
classés (tableau II).
On observe ici des décisions cliniques prises par un groupe d'experts
qui font peu référence à des savoirs biomédicaux.
- Exemple de savoir physiopathologique : « Le pourcentage de nécrose
dans les comédocarcinomes. »
- Exemple de règle : « Dans ce protocole [...] une fois
qu'on a fait l'intensification et l'autogreffe, a-t-on le droit d'irradier
? » « Oui, on a le droit. »
- Exemple de données de la littérature : « Ils nous
disent que l'arrêt du tamoxifène est une hormonothérapie
» « Il y a deux personnes qui ont écrit
sur le sujet, c'est l'effet rebond. »
On remarque l'importance numérique prédominante
des savoirs experts qui comportent un jugement sur le cas, le traitement,
le diagnostic sans autre justification qu'une énonciation d'« autorité »
(on trouve aussi dans les savoirs experts de rares règles propres
au praticien qui les énonce). Les savoirs experts émis majoritairement
(tableau III) concernent
la caractérisation du cas et le traitement à suivre, ce
qui correspond à l'activité du comité : situer les
cas par rapport au protocole et vérifier la pertinence du traitement
proposé.
- Exemples d'avis experts concernant les cas : « Cette dame va
sortir un [cancer] controlatéral » et « Quelquefois
on a un [carcinome] intracanalaire en périphérie. »
Les critères de décision
Les critères ont été distingués
en trois catégories : caractérisation, action et règle
(tableau IV).
Les critères de caractérisation se rapportent au cas ; il
peut s'agir de critères « protocolaires », c'est-à-dire
explicitement utilisés pour classer les cas (taille de la tumeur,
statut des récepteurs hormonaux) ou de critères mis en avant
par les praticiens (par exemple antécédents ou pathologie
associée).
Les critères d'action portent sur les actions possibles pour le
cas considéré ; il peut s'agir d'actions diagnostiques (biopsie
faite, avancement du bilan d'extension) ou d'actions thérapeutiques
(dose de chimiothérapie reçue).
Les critères de règles sont ceux qui utilisent explicitement
une règle écrite comme critère de décision
(pour prendre cette décision, il faut plus de trois ganglions).
Les critères de décision les plus utilisés sont ceux
relatifs aux caractéristiques du cas, les actions possibles n'étant
qu'au deuxième rang.
Les valeurs attribuées aux critères
Pour prendre la décision, c'est-à-dire
décider de la possibilité d'inclure le cas dans une catégorie
protocolaire, il faut considérer quelles valeurs particulières
prennent les caractéristiques habituellement envisagées
pour un cancer du sein (la taille, le statut ganglionnaire ou l'existence
de métastases) ; mais d'autres critères sont également
utilisés, qui font la particularité du cas considéré.
L'ensemble de ces critères doit être situé sur une
échelle de valeur.
Lorsque les critères sont énoncés, on leur attribue
donc le plus souvent une valeur pour prendre la décision ; il peut
s'agir d'une valeur qualitative, quantitative ou critique. L'attribution
d'une valeur qualitative est la plus fréquente (tableau
V) et elle est souvent énoncée en même temps
que le critère. On trouve ci-dessous des exemples de critères
assortis de valeurs qualitatives, quantitatives ou critiques.
- Exemple de valeur qualitative (localisation des douleurs) : «
Elle a des douleurs pelviennes et lombaires. »
- Exemple de valeur quantitative : « Elle a eu 60 Gy (en radiothérapie)
? » « 50 Gy. »
L'attribution d'une valeur critique est une évaluation
de la pertinence du critère employé. Par exemple : «
[L'analogue] protège le stock ovarien » et « Oui,
mais à 45 ans on ne peut pas extrapoler. »
Au-delà de la prédominance de l'utilisation des valeurs
qualitatives (qui dessine la « silhouette » du cas), on remarque
l'utilisation presque équivalente des valeurs quantitatives et
critiques (qui concernent l'opportunité d'utiliser ou non un critère).
Les associations de critères
Les associations de critères peuvent se faire
sur le mode de l'addition (plusieurs critères sont considérés
ensemble) ou de la hiérarchisation (on donne à un critère
une importance prédominante par rapport à d'autres). Ces
associations sont peu fréquentes, 14 pour les 86 cas. L'addition
suppose que deux critères conjoints ont une signification différente
de celle qu'ils ont lorsqu'ils sont isolés. La hiérarchisation
se fait par une pondération différentielle de critères
: il s'agit de cas où deux critères d'une valeur pronostique
contradictoire s'opposent et où un choix est fait sur l'importance
relative de ces derniers ; il s'agit par exemple de l'importance relative
de la faible taille d'une tumeur et du nombre (5) de ganglions envahis
; ou alors de l'importance relative d'une absence d'envahissement ganglionnaire
(N) et de récepteurs hormonaux négatifs.
Au total
La prise de décision apparaît donc comme
centrée sur l'utilisation faite de critères explicites auxquels
sont attribuées des valeurs ; il peut s'agir des critères
classiques en matière de cancer du sein (taille, ganglions, récepteurs
hormonaux...), mais aussi de critères propres à la patiente
; les actions possibles et les règles protocolaires sont également
prises en compte. Les critères sont soigneusement examinés
au cours de la décision collective ; ils sont assortis de valeurs
qui permettent de les cerner, mais aussi de les situer sur les échelles
de valeur quantitative ; ils sont enfin l'objet d'un examen sur leur validité
pour la décision en cours.
Habituellement, les critères sont utilisés isolément
et affectés d'une pondération identique ; mais dans les
décisions collectives, certains sont associés ou comparés
en importance.
Discussion
Les résultats sont ici confrontés aux
aides à la décision médicale actuellement utilisées
; ils sont commentés en termes de production de connaissances.
L'aide à la décision médicale
On a tenté dans les décennies précédentes
d'utiliser des outils qui prévoyaient la marche à suivre
pour prendre une décision ; à chacune des étapes
de la décision, chacune des possibilités était évaluée
en termes de probabilité, et il était recommandé
de prendre la décision qui répondait au plus fort taux de
probabilité de succès. Les arbres de décision sont
dérivés des théories mathématiques (théorème
de Bayes) [4] ; de nombreuses critiques peuvent en être faites [5]
: il s'agit en effet d'imaginer par déduction un modèle
comportemental à partir d'un certain nombre de postulats mathématiques.
Devant l'échec de ces modèles, l'intérêt s'est
reporté sur les connaissances issues de la pratique. Il peut s'agir
de bases de cas ; selon la définition de Richard, « le
raisonnement à base de cas utilise, pour la résolution de
problèmes, des connaissances concernant des objets particuliers
pour lesquels on a fait une expérience singulière dans un
contexte bien défini » [6]. Ce qui revient à appliquer
au cas débattu la solution (plus ou moins adaptée) élaborée
pour un cas rencontré antérieurement.
L'expérience de la pratique est utilisée, mais elle l'est
après évaluation par les essais thérapeutiques. Des
traitements précis, appliqués à des populations bien
définies, sont évalués selon les méthodes
de la science statistique ; les connaissances scientifiques produites
sont classées selon le niveau de preuve qu'elles apportent et sont
utilisées pour étayer les recommandations. On distingue
cinq niveaux de preuve : le niveau I est accordé à des essais
randomisés multiples et cohérents, le niveau II à
des essais randomisés ou séries de qualité correcte
dont les résultats sont cohérents, le niveau III à
des essais de qualité correcte mais non cohérents, le niveau
IV à des séries de cas, le niveau V à des avis experts
unanimes [7].
En pratique, la décision médicale est guidée par
des recommandations qui s'appuient sur une analyse de la littérature
et la modélisation d'avis experts, le recours aux avis experts
n'étant nécessaire que si le niveau de preuve des références
est faible.
Les Standards, Options, Recommandations de la FNCLCC (SOR) sont destinés
à guider les choix en proposant des conduites thérapeutiques
qui sont distinguées selon le degré d'unanimité sur
leur caractère bénéfique, peu approprié ou
nuisible ; les standards sont des décisions unanimes, les options
font l'objet d'un accord de la majorité, les recommandations sont
l'expression de jugements [8]. Ces SOR ont pour base méthodologique
la connaissance scientifique et le caractère explicite et argumenté
des recommandations formulées par les experts. Leur définition
permet la préparation d'arbres de décision qui doivent aider
le clinicien à la décision thérapeutique. Ces pratiques
initialement développées en cancérologie sont utilisées
dans d'autres branches de la médecine pour répondre à
des contraintes de sécurité et d'économie. Enfin,
les Références médicales opposables (RMO) émanent
de structures visant à gérer le coût des soins en
évaluant les pratiques médicales [9].
Les protocoles rédigés au centre Alexis-Vautrin s'inspirent
des SOR, quand ils existent, et du moins appliquent les mêmes principes
méthodologiques ; mais ils sont moins détaillés,
de manière à être diffusés (gagnant en facilité
d'utilisation par restriction des informations disponibles).
La décision multidisciplinaire intervient au moment de l'application
des recommandations aux cas particuliers ; quand un cas ne relève
pas clairement de l'application des protocoles, l'avis des différents
thérapeutes est nécessaire pour décider de la conduite
à tenir. La multidisciplinarité suppose la confrontation
d'avis émis par des gens qui ont des expertises différentes
acquises à travers des spécialités médicales
différentes. Visser et Falzon [10] ont montré que des tâches
différentes induisent des représentations différentes
d'un même objet ; la décision multidisciplinaire suppose
donc un ajustement de ces représentations. Lorsque des spécialistes
de différentes disciplines utilisent ensemble un même système
de règles, ces différences de point de vue n'apparaissent
pas ; mais si la décision ne peut être prise en utilisant
une règle commune, il faut confronter les savoirs multiples qui
interviennent dans la décision médicale, et c'est le débat
qui permet de contrôler les biais propres à chacun des savoirs
spécialisés.
Le rôle du CDT dans le partage des savoirs
Les savoirs énoncés au cours des débats
sont très inégaux en nombre et les savoirs experts prédominent
(tableau II) ; ces différents
types de savoirs sont également inégaux au regard de leur
rôle pour l'enseignement mutuel. Les savoirs biomédicaux
sont les moins nombreux, ce qui n'est pas surprenant si on se rapporte
aux études sur les mécanismes cognitifs de la décision
médicale ; d'une part, savoir clinique et savoir biomédical
sont distincts ; d'autre part, plus un clinicien est expert, moins il
utilise explicitement ces savoirs biomédicaux. Une série
d'études établit qu'on assiste avec l'expertise à
un effacement, une « encapsulation » des savoirs biomédicaux
qui ne sont plus utilisés explicitement [11-13]. Les praticiens
ne se réfèrent plus explicitement aux savoirs biomédicaux
; les supposant connus des autres praticiens, ils ne les expriment pas
non plus dans la discussion. Les données de la littérature
et les règles qui sont échangées jouent un rôle
de « formation continue » par échanges d'informations.
Les savoirs experts sont, et de loin, les plus nombreux (tableau
II) et couvrent les différents temps de la décision,
mais ce sont aussi les plus fragiles et les moins examinables. Ils sont
peu examinables parce qu'il s'agit d'avis basés sur l'expérience,
donc partiellement inexplicables et émis sans justifications associées.
Ce sont aussi des avis fragiles, car le jeu social, toujours présent
dans les débats, peut devenir prééminent si la discussion
est une « bataille d'experts ». En effet, le processus d'influence
(dû au titre, à l'âge ou à l'ascendant personnel)
joue d'autant plus que les opinions émises sont peu examinables.
La décision collective quand elle utilise des protocoles thérapeutiques
amène à justifier les positions prises et à ne pas
s'en tenir au dire des experts. C'est pourquoi on doit sans doute attribuer
le rôle pédagogique du CDT essentiellement au fait qu'il
est l'occasion pour les praticiens d'examiner les règles de décision,
de vérifier leur domaine d'application et d'en cerner les limites.
Le protocole peut être
vérifié et renforcé
Une décision protocolaire peut être prise
en définitive pour un cas pour lequel le protocole ne semblait
pas applicable d'emblée ; cela suppose qu'un travail de vérification
du domaine d'application du protocole a été effectué.
Lorsque certains des critères présentent des valeurs limites,
si le cas est intégré dans une des catégories protocolaires,
ce protocole se trouve précisé et renforcé. De même,
certains critères ont une valeur ambiguë : par exemple, quand
une tumeur est multifocale, la question peut se poser de savoir si on
doit cumuler la taille des différents foyers pour la décision,
et cela en fonction de la dispersion de ceux-ci. La décision prise,
si elle utilise le protocole, renforce celui-ci.
Les traitements prescrits peuvent soulever des questions sur leur limite
d'application ; si le traitement est finalement appliqué comme
le préconise le protocole, celui-ci est renforcé.
L'utilisation des critères peut être
précisée
Lorsqu'un critère se trouve assorti d'une évaluation
critique, sa zone d'utilisation possible se trouve précisée.
Cette évaluation critique est une occasion d'ajuster les savoirs
sur la façon de caractériser les cas, sur les actions possibles
à envisager et sur les conditions d'applicabilité des règles
:
- la configuration caractéristique-critique précise les
conditions dans lesquelles une caractéristique peut être
tenue pour certaine et prise en compte ;
- la configuration action-critique précise les conditions d'application
du moyen thérapeutique proposé ;
- la configuration règle-critique précise les conditions
d'application de la règle.
Le protocole peut être spécialisé
Lorsque les praticiens adaptent la thérapeutique
en réponse à un critère particulier, ils créent
une sous-catégorie dans le protocole et donc le spécialisent.
Il en va de même lorsque des critères sont associés
ou comparés.
Le point de vue adopté est que de telles spécialisations
se produisant de façon répétitive peuvent être
la base de modifications potentielles de la règle écrite.
En repérant des classes de spécialisation, on peut proposer
une nouvelle formulation de la règle. Cette proposition ne pourrait
être prise en compte que lorsqu'elle aurait acquis un niveau suffisant
de preuve, par la confrontation avec des résultats de la littérature,
voire par la construction d'un essai.
On pourrait donc faire évoluer les protocoles non plus simplement
à partir de données disponibles, mais aussi à partir
de l'usage. Cette pratique existe déjà dans les faits mais
reste peu formalisée ; les listes de « questions fréquemment
posées » sont un moyen de repérer les problèmes
qui se posent fréquemment aux praticiens ; ce qui est proposé
ici est de recueillir également les solutions apportées
par les praticiens aux problèmes qu'ils rencontrent.
Matériel et méthodes
L'étude porte sur 86 cas recueillis au cours
de 13 réunions étalées sur trois ans ; au cours de
cette période, 150 réunions ont eu lieu, qui ont traité
1 030 cas. La sélection des réunions ne répondait
à aucune règle autre que la disponibilité de l'ergonome,
si bien que cette sélection ne peut prétendre être
représentative ni de l'ensemble des réunions, ni d'un éventuel
sous-ensemble de réunions. Elle a été faite en fonction
des possibilités d'enregistrement des réunions. Pour chaque
réunion, tous les cas traités ont été étudiés.
Les 86 cas représentent donc 1/12e de la totalité
des cas traités pendant cette période par le comité
« sein », et constituent un échantillon pouvant être
considéré comme représentatif. L'échantillon
est réduit, du fait de la méthodologie employée qui
s'attache à mettre en évidence les mécanismes intimes
de la prise de décision.
Pour chaque réunion étudiée, un enregistrement et
une transcription de la totalité des débats ont été
réalisés. L'enregistrement était fait au vu et au
su des praticiens ; après une première période de
gêne, le groupe a appris à gérer l'enregistrement
en en demandant (rarement) l'interruption si les discussions prenaient
un tour personnel. Ce sont ces transcriptions qui ont constitué
le matériel d'étude des ergonomes : un encodage a été
réalisé pour étudier d'une part l'organisation des
savoirs étudiés, et d'autre part la nature et l'utilisation
des critères de décision :
- les savoirs sont des connaissances énoncées
au cours de la décision ; ils ont été distingués
en quatre catégories : connaissances physiopathologiques, données
de la littérature, avis experts et règles protocolaires
;
- les critères ont été classés
selon trois catégories et étudiés selon le traitement
qu'ils subissent au cours des débats. Les trois catégories
sont les critères de caractérisation (du cas), les critères
d'action et les critères de règles. Au cours du débat,
les critères sont associés à des valeurs qualitatives
ou quantitatives, ou assortis d'une évaluation critique ; on a
dénombré ces trois catégories d'associations. Les
critères peuvent être utilisés isolément ou
associés ; ces associations de critères ont été
identifiées.
Une classification préalable des cas a été
réalisée selon la nature de la décision prise :
- les décisions protocolaires sont celles prises
sans remise en cause du protocole ;
- les décisions avec adaptation sont celles où
le protocole est appliqué, mais avec ajout ou retrait d'un élément
thérapeutique en réponse à une particularité
du cas. Par exemple, l'âge de la patiente associé à
un autre critère peut modifier la valeur de celui-ci ; le problème
est alors : chez une femme jeune, faut-il garder la même attitude
envers les métastases ? ;
- les décisions construites sont celles qui sont
prises en dehors de toute référence explicite ou implicite
au protocole ; par exemple, pour un cas d'évolution très
atypique, les praticiens élaborent une thérapeutique ad
hoc ;
- les cas sans décision sont soit des cas pour
lesquels il manque trop de données, soit ceux qui sont présentés
simplement pour information.
CONCLUSION
Il apparaît qu'au centre Alexis-Vautrin, le
CDT remplit deux fonctions immédiates : la décision pour
des cas litigieux et l'enregistrement de ces décisions.
La décision a été décrite ci-dessus ; on a
mis en évidence, outre ses mécanismes, sa position par rapport
à la règle et les savoirs potentiels produits au cours de
son élaboration. Le CDT étudié ici concerne le cancer
du sein qui bénéficie de protocoles étendus ; mais
les résultats de cette étude sont applicables à toute
décision de cancérologie qui utilise des protocoles.
L'enregistrement des décisions est de première importance
pour l'utilisation des savoirs produits. Actuellement, les comptes rendus
élaborés à la suite de chaque réunion précisent
la caractérisation des cas traités et de la décision
; mais beaucoup d'éléments de la discussion manquent, en
particulier ceux qui permettent de comprendre les raisons des décisions.
À partir des données acquises, on peut s'interroger sur
la façon dont les particularisations des protocoles peuvent être
utilisées pour l'écriture ou la modification de ceux-ci.
Deux positions peuvent être en définitive soutenues :
- La première reconnaît l'utilité
des CDT : les protocoles, du fait même de leur mode d'élaboration,
gomment la variabilité individuelle et ne permettent pas l'adaptation
fine des thérapeutiques. Le CDT est là pour assurer cette
adaptation ; les avis experts jouent le rôle de modulation nécessaire
quand les données de la littérature ne permettent pas de
prendre une décision. Il s'agit d'un processus à sens unique,
du protocole vers la particularisation.
- La seconde position pose la construction des savoirs
comme un processus à double sens. Le CDT est nécessaire
non seulement pour des objectifs fonctionnels immédiats (particulariser
un protocole), mais aussi pour des objectifs métafonctionnels [14]
à moyen ou à long terme (affiner les protocoles). Les savoirs
résultants proviennent de deux sources, correspondant aux deux
formes de la pratique médicale : pratique systématique de
la recherche, pratique adaptative du thérapeute.
L'adoption de cette seconde position conduit à
des choix d'étude et d'action différents. Elle suppose notamment
que la trace des délibérations du CDT soit plus riche :
elle ne peut se limiter à la décision finalement retenue,
mais doit inclure ses justifications, les autres hypothèses envisagées,
les raisons qui ont conduit à les éliminer, les savoirs
non partagés par tous (c'est-à-dire surspécialisés)
qui ont été portés à la connaissance de tous
à l'occasion de la discussion. Une attention toute particulière
doit être accordée à la formulation de la question
qui doit permettre d'établir clairement le problème précis
posé par l'application du protocole au cas considéré.
Cela supposerait une formalisation des pratiques du CDT, ce qui serait
bénéfique à la fois à la prise de décision
et à la construction de connaissances ; on peut donc préconiser
:
- une étude minutieuse du dossier avant la
présentation pour parvenir à formuler précisément
le problème posé par le cas examiné ;
- une présentation à l'aide de transparents
préformatés ;
- la rédaction d'un compte rendu qui va au-delà
de la décison, rendant compte de l'utilisation qui a été
faite de la règle ; cela amènerait le rédacteur,
mais aussi le groupe, à se livrer à une activité
réflexive sur la décision prise.
C'est en effet seulement sur la base d'un tel compte
rendu enrichi que des décisions éventuelles d'adaptation
d'un protocole pourront être prises, en permettant un recueil systématique
de celles-ci pour déterminer des modifications éventuelles
des protocoles à partir de l'usage qui en est fait par une grande
variété de praticiens. Un projet de conception d'un système
à base de cas est actuellement en cours, l'objectif étant
de proposer de nouvelles règles par classification des adaptations
successives faites lors de l'usage.
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