ARTICLE
Des travaux récents ont montré l'implication
de gènes du développement dans la cancérogenèse
cutanée. Après la voie de signalisation Hedgehog dans les
cancers basocellulaires sporadiques et le syndrome de Gorlin, c'est au
tour de la voie de signalisation WNT d'être à l'origine de
certaines tumeurs pilaires. Ces résultats publiés dans
Nature Genetics par l'équipe d'Elaine Fuchs [1] font suite
à de nombreux travaux portant sur le rôle de cette signalisation
dans la morphogenèse et la tumorigenèse du poil [2, 3].
De la drosophile à
l'homme
La signalisation wingless joue un rôle
prépondérant au cours du développement de l'aile
de la drosophile. Or, une voie orthologue nommée WNT est retrouvée
chez l'homme et participe à l'élaboration de nombreux tissus.
Par ailleurs, de nombreuses études ont aussi démontré
son implication dans les mécanismes moléculaires de l'oncogenèse.
En effet, une série de protéines, cibles potentielles de
mutations, constitue cette voie. Le premier acteur de cette cascade fait
partie d'une famille de glycoprotéines sécrétées
qui donne son nom à cette voie de signalisation : il s'agit de
WNT. Certains membres sont clairement impliqués dans nombre de
carcinomes (endomètre, sein...). Cette protéine se fixe
sur un récepteur transmembranaire frizzled qui se charge
de transmettre le message dans le cytoplasme via une kinase dishevelled
(DVL). En aval, se trouve la clé de voûte de cette signalisation.
Il s'agit d'un complexe multiprotéique composé d'APC (responsable
du cancer du côlon), de la caténine ß surexprimée
dans une lignée de mélanomes, de la kinase GSK3ß et,
enfin, d'axine qui fait office de ciment entre les différents constituants
(figure 1).
Lorsque la voie WNT n'est pas activée (Wnt
non sécrétée ou complexée avec un antagoniste
endogène), la caténine ß, APC et l'axine se trouvent
phosphorylées par GSK3ß, provoquant ainsi une dégradation
rapide de la caténine ß par le protéasome (ubiquitinylation).
En revanche, si WNT agit sur son récepteur frizzled, DVL
inhibe GSK3ß, entraînant une surexpression de la caténine
ß. Dès lors, celle-ci peut se transloquer vers le noyau pour
former un complexe de transcription hétérodimérique
avec un membre de la famille LEF1/TCF. Parmi les gènes cibles de
cette voie, l'oncogène c-MYC a pu être identifié [4].
Du développement
normal du poil au pilomatricome
La morphogenèse des poils et des cheveux dépend
d'une série d'interactions épithélio-mésenchymateuses
qui induisent la formation des follicules pileux et des glandes sébacées
qui leur sont associées. Une fois le bulbe mis en place, les cycles
pilaires peuvent débuter : phase anagène (pousse du poil),
phase télogène (état quiescent) et phase catagène
(régression et perte du poil). Certaines tumeurs de ces annexes
sont issues des cellules de la matrice du poil situées dans le
bulbe pileux, formant de véritables kystes épidermiques.
Ces tumeurs cutanés restent bénignes, mais leur présence
peut être associée à plusieurs pathologies graves
telles que le syndrome de Gardner ou la dystrophie myotonique [5, 6].
La caténine ß
sur le banc des accusés
La signalisation WNT a un rôle essentiel dans
la morphogenèse du poil. En effet, les souris transgéniques
exprimant le gène WNT3 sous contrôle du promoteur de la kératine
14 sont caractérisées par des poils courts dus à
une différenciation anormale des cellules de la gaine pilaire.
Ce phénotype est également obtenu pour des souris transgéniques
surexprimant la kinase dishevelled [3]. Enfin, les souris transgéniques
exprimant la caténine ß constitutivement activée continuent
à développer des follicules pileux au stade adulte, alors
que cette morphogenèse est restreinte uniquement au stade embryonnaire.
De plus, les cellules du poil prolifèrent de façon incontrôlée,
entraînant l'apparition de deux types de tumeurs humaines : les
tricho-épithéliomes et les pilomatricomes [2]. Les cellules
qui composent ces derniers ont une forte expression cytosolique de la
caténine ß, démontrant une dérégulation
de sa dégradation. Il a été récemment montré
que 75 % des pilomatricomes ont le gène CTNNB1 (caténine
ß) muté dans la région N-terminale de la protéine
[1]. Cette région contient une série de sérines/thréonines
susceptibles d'être phosphorylées qui seront reconnues par
le système d'ubiquitinylation, entraînant par la suite la
dégradation de la protéine. Toutes les mutations ponctuelles
détectées dans les pilomatricomes sont localisées
sur ces sérines/thréonines. Enfin, la fonction de la caténine
ß dans le contrôle de la prolifération kératinocytaire
a été élucidée récemment par l'utilisation
de dominants négatifs. Les cellules exprimant une caténine
ß tronquée ont un phénotype ressemblant à celui
des cellules souches puisque leur potentiel prolifératif est accru
[7]. L'hypothèse actuelle est donc que la caténine ß
contrôlerait la transition du kératinocyte pluripotent embryonnaire
vers un stade de kératinocyte basal.
CONCLUSION Après
l'implication de la voie de signalisation Hedgehog dans les carcinomes basocellulaires,
voilà celle de WNT par l'intermédiaire de la caténine
ß impliquée dans les pilomatricomes ! Une revue de la littérature
nous montre l'importance de cette voie de signalisation dans différents
types de tumeurs épithéliales (figure
1). Ces types de communications cellulaires sont cruciaux au cours
de l'embryogenèse, mais leurs fonctions chez l'adulte sont mal connues.
Ainsi, les processus de dédifférenciation fréquemment
observés en carcinogenèse humaine commencent à être
bien illustrés dans les tumeurs cutanées.REFERENCES
1. Chan EF, Gat U, McNiff JN, Fuchs E. A common human skin tumour
is caused by activating mutations in ß-catenin. Nature Genetics
1999 ; 21 : 410-3.
2. Gat U, DasGupta R, Degenstein L, Fuchs E. De novo hair
follicle morphogenesis and hair tumors in mice expressing a truncated
ß-catenin in skin. Cell 1998 ; 95 : 605-14.
3. Millar SE, Willert K, Salinas PC, Roelink H, Nusse R, Sussnan
DJ, et al. WNT signaling in the control of hair growth and structure.
Developmental Biology 1999 ; 207 : 133-49.
4. He TC, Sparks AB, Rago C, Herneking W, Zawel L, da Costa LT,
et al. Identification of c-MYC as a target of the APC pathway.
Science 1998 ; 281 : 1509-12.
5. Pujol RM, Casanova JM, Egido R, Pujol J, De Moragas JM. Multiple
familal pilomatricomas : a cutaneous marker for Gardner syndrome ? Pediatric
Dermatology 1995 ; 12 : 331-5.
6. Grosshans E. Tumeurs bénignes de la peau et de ses
annexes. Rev Prat 1999 ; 49 : 848-51.
7. Zhu A, Watt FM. Beta-catenin signalling modulates proliferative
potential of human epidermal keratinocytes independently of intercellular
adhesion. Development 1999 ; 126 : 2285-98.
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