ARTICLE
Auteur(s) : Ariane Bize1, Patrick
Forterre2,3, David
Prangishvili2
1Cemagref, UR HBAN, 92185 Antony, France
2Institut Pasteur, Unité de biologie moléculaire du gène
chez les extrêmophiles, 25, rue du Docteur-Roux, 75015 Paris,
France
3CNRS UMR 8621, Institut de génétique et microbiologie,
Université Paris-Sud, 91405 Orsay Cedex, France
Introduction
Suite à la découverte des archées par Woese et Fox [1], les
organismes cellulaires ont été classés en trois domaines, Archaea,
Bacteria, Eukarya [2], appelés les trois domaines du vivant. Cette
classification repose sur des données de phylogénie moléculaire
obtenues à partir des séquences des petites sous-unités de l'ARN
ribosomique et de protéines ribosomiques [1] ainsi que sur des
propriétés biochimiques des composants cellulaires. Elle est en
concordance avec l'histoire évolutive du monde vivant.
Les connaissances accumulées depuis la découverte de Carl
Woese ont toujours corroboré l'existence des trois domaines
distincts [3, 4].
Les archées sont des micro-organismes unicellulaires
caractérisés par une combinaison unique et complexe de traits de
type bactérien, de type eucaryote et de traits qui leur sont
spécifiques. Ainsi, l'ultrastructure cellulaire ressemble à celle
des bactéries, avec l'absence de noyau et d'organites.
Les machineries de réplication [5] et de transcription de
l'ADN [6] présentent beaucoup de similarités avec celles des
eucaryotes. C'est également le cas des ATP-synthases [7],
ainsi que du complexe d'initiation de la traduction [8].
De plus, les archées possèdent des protéines apparentées aux
constituants de la machinerie eucaryote ESCRT-III (complexe de tri
endosomal requis pour le transport) [9, 10], et à l'ATPase associée
Vps4 [11, 12]. En revanche, les membranes plasmiques des archées
contiennent des lipides qui sont spécifiques de leur domaine [13,
14]. Chez les eucaryotes et les bactéries, les phospholipides sont
formés par la liaison de deux molécules d'acides gras linéaires au
D-glycérol-(3) phosphate (liaison diester). Les lipides des
archées sont eux basés sur des alcools isoprénoïdes méthylés, liés
au L-glycérol-(1) phosphate par une liaison éther. À côté des
diéthers qui permettent la formation de membranes « classiques » à
bicouche lipidique, on trouve également chez de nombreuses archées
(en particulier chez les hyperthermophiles) des tétraéthers qui
permettent la formation de membranes en monocouche lipidique très
stables et imperméables aux protons. La polarité spécifique
des lipides, différente chez les eucaryotes et les bactéries, d'une
part, et chez les archées, d'autre part, ne souffre d'aucune
exception et reflète l'intervention d'enzymes différentes lors de
la synthèse. Enfin, certains procédés présentent une mosaïque de
traits de types bactériens, eucaryotes, et spécifiques aux archées,
comme le système de sécrétion [15].
Les archées sont présentes dans une grande variété de biotopes
[16], par exemple les océans et sédiments marins, les sols, le
tractus digestif d'insectes et d'animaux (termites, ruminants,
homme, etc.), ou encore les marécages et les sources hydrothermales
terrestres et océaniques. Malgré cette large répartition
géographique, les niches investies par les archées sont très
particulières. En effet, soit leur habitat est « extrême »,
typiquement très chaud, hypersalin, acide, alcalin, etc. ; soit, si
l'environnement est plus commun, c'est leur métabolisme qui est
très spécifique. Ainsi, de nombreuses archées méthanogènes
(productrices de méthane) sont mésophiles, mais leur métabolisme
n'existe qu'au sein du domaine Archaea.
Valentine, en 2007 [17], a proposé une explication unifiante à
cette apparente hétérogénéité : au cours de l'évolution, les
archées se seraient adaptées aux conditions de stress énergétique
chronique. La nature de leurs membranes lipidiques
constituerait l'un des facteurs importants de cette adaptation, car
celles-ci sont moins perméables aux ions que les membranes
bactériennes ou eucaryotes, notamment dans des conditions
physicochimiques agressives (conditions extrêmes de pH, de
température, de salinité). Or, la capacité à maintenir des
gradients de concentrations en ions à travers la membrane plasmique
est cruciale pour la production d'énergie (ATP). Cela expliquerait
donc les métabolismes spécifiques des archées et leur grande
réussite dans les milieux extrêmes. Ainsi, même si de nombreuses
bactéries et certains eucaryotes sont hyperthermophiles, ce sont
les archées qui dominent dans les milieux chauds, et elles-seules
se développent au-delà de certains seuils de température.
Étant donné les caractéristiques uniques des archées, il est
intéressant d'étudier les virus qui les infectent (archéovirus).
Ces études ont été initiées par Zillig au début des années
1980, et elles ont abouti à l'isolement et la caractérisation de
plusieurs virus et plasmides [18]. Les archéovirus ont
d'emblée suscité un intérêt particulier en raison de leurs
morphotypes nouveaux et très divers, et de leur contenu génétique
également unique. Il est de plus apparu que chaque domaine du
vivant est associé à un ensemble de virus spécifiques (figure 1), entre lesquels
les échanges de matériel génétique sont, au stade actuel de
l'évolution, limités [19].
Aujourd'hui, plusieurs équipes étudient les archéovirus de par
le monde. L'unité dirigée par Daniel Prieur (Brest) s'intéresse aux
virus d'archées anaérobies de sources hydrothermales océaniques
profondes [20], Michael Dyall-Smith (Allemagne) étudie les
archéovirus d'environnements hypersalins [21]. Les équipes de
Dennis Bamford et Sarah Butcher (Finlande) travaillent sur les
virus à capside sphérique ou icosaédrique, quelle que soit leur
origine [22]. Enfin, l'équipe de Mark Young (États-Unis) [23] et
notre unité dirigée par David Prangishvili et Patrick Forterre
(Institut Pasteur, Paris) [19] étudient les virus d'archées
aérobies issues de sources hydrothermales terrestres, autour des
zones volcaniques.
À l'Institut Pasteur, au sein de l'unité de biologie moléculaire
du gène chez les extrêmophiles (BMGE), les virus que nous
étudions ont des provenances géographiques très variées : les
échantillons ont été originellement prélevés aux États-Unis, au
Japon, en Russie, en Islande, en Italie, etc. Notre objectif est,
d'une part, de poursuivre l'exploration de la diversité virale
chez les archées en isolant de nouveaux systèmes hôtes-virus,
d'autre part, d'étudier en détail des mécanismes biologiques
fondamentaux tels que la réplication virale ou la régulation de la
transcription [24], en nous concentrant sur quelques virus modèles.
Nous nous intéressons particulièrement au rôle joué par les virus
au cours de l'évolution.
Dans cette revue, nous présentons brièvement les hôtes, puis
décrivons les archéovirus et leurs principales caractéristiques.
Nous mettons en lumière des résultats récents contribuant à
l'émergence de nouvelles questions et perspectives sur le plan
fondamental ou appliqué. Ces résultats concernent
l'utilisation des archéovirus pour des applications en
bionanosciences, et certains mécanismes uniques de sortie de
virions, faisant intervenir des ultrastructures cellulaires
particulières. Il s'agit également d'évolution, avec les liens
entre plasmides et virus d'archées, ainsi que l'histoire évolutive
des virus des trois domaines du vivant, champ auquel l'étude des
archéovirus a largement contribué.
Nous désignons les virus associés aux trois domaines du vivant
par les termes archéovirus, bactériovirus et eucaryovirus. Cette
nouvelle terminologie est plus cohérente et rigoureuse que celle
couramment utilisée (le terme virus étant souvent réservé dans la
littérature pour les virus infectant les eucaryotes, et le terme
bactériophage étant utilisé pour les virus infectant les bactéries
— et parfois même, à tort, pour ceux infectant les archées !).
Nous essaierons de plus d'éviter la confusion entre virus et
virions [25]. Un virus est un organisme à capside, dont le génome
ne code pas pour un ribosome. Pour se multiplier, il infecte
nécessairement une cellule hôte qu'il transforme à son profit
(stade reproductif). Il possède de plus un stade de vie
extracellulaire, non reproductif. Le terme virions désigne les
particules virales émises dans le milieu extracellulaire : chaque
virion est composé de la capside et du matériel génétique. En fait,
la cellule infectée ou l'usine virale intracellulaire (compartiment
intracellulaire organisé mis en place par le virus pour la
production des virions) peuvent être considérées comme l'organisme
viral, tandis que les virions peuvent être considérés comme
l'équivalent de gamètes [26].
Hôtes, répartis en différents phyla
Le domaine Archaea comporte des organismes très divers [16]
répartis en trois phyla, Crenarchaeota, Euryarchaeota et
Thaumarchaeota [27]. Les crénotes, membres du
phylum Crenarchaeota, sont des archées hyperthermophiles
(température optimale de croissance supérieure à 80 °C) ou
thermophiles extrêmes, généralement anaérobies strictes ou aérobies
facultatives. Certaines d'entre elles sont acidophiles (se
développent à pH très acide) et métabolisent le soufre élémentaire.
Elles vivent dans les sources hydrothermales terrestres et
océaniques. Une division importante de crénotes est l'ordre des
Sulfolobales, en particulier le genre Sulfolobus, dont les espèces
sont des organismes modèles pour l'étude des archées [28].
Les virus de crénotes appartiennent à des familles virales
spécifiques du phylum et présentent une très importante diversité
de morphotypes (tableau 1 et figure 1) et de génomes.
Le phylum Euryarchaeota, dont les membres sont les euryotes,
rassemble des micro-organismes très divers. Il comprend les
différents ordres d'archées méthanogènes et méthanotrophes
anaérobies. Les archées méthanogènes vivent dans les milieux
anoxiques humides et riches en matières organiques, tels
divers tractus digestifs, les marécages et les rizières, les
sédiments marins et les sources hydrothermales terrestres et
océaniques. Le phylum Euryarchaeota comporte par ailleurs
l'ordre des Halobacteriales, regroupant les archées halophiles
extrêmes, également appelées haloarchées, qui se développent dans
les eaux saturées ou presque saturées en sels (3-4 M de NaCl),
par exemple dans les lacs salés, les tables saunantes et les
aliments salés. Enfin, le phylum Euryarchaeota inclut différents
ordres d'archées thermophiles et hyperthermophiles. L'ordre des
Thermococcales, notamment, correspond aux archées hyperthermophiles
dominantes dans les sources hydrothermales océaniques.
Les virus d'euryotes appartiennent à des familles virales
spécifiques au phylum ou à des familles virales partagées par de
nombreux bactériovirus (tableau 1 et
figure 1).
Le phylum Thaumarchaeota, récemment introduit dans la
classification [27], correspond pour l'instant à des archées de
milieux mésophiles trouvées dans les sols, les océans, etc., et il
comporte encore très peu de représentants cultivables en
laboratoire. Il a toutefois été déterminé que certaines
thaumarchées oxydent l'ammonium [29] et pourraient jouer un grand
rôle dans le cycle de l'azote [30]. Aucun virus de thaumarchée n'a
été observé ou isolé à ce jour, ce qui doit être lié aux
connaissances encore restreintes sur ce phylum.
Tableau 1 Principales caractéristiques des archéovirus
isolés et décrits dans la littérature. Les virus sont classés
selon le morphotype puis selon la famille virale.
|
Famille
|
Hôte
|
Génome
|
Intégration
|
Enveloppe
|
Modèle
|
Nb
|
|
Virus fusiformes
|
|
|
Fuselloviridae
|
Cr, Sulfolobales
|
C, 15
|
o
|
o
|
SSV1
|
9
|
|
Salterprovirus (genre)
|
Eu, Halobacteriales
|
C, 15
|
n
|
o?
|
His1
|
2
|
|
Bicaudaviridae
|
Cr, Sulfolobales
|
C, 60
|
o
|
o
|
ATV
|
1
|
|
Non classé, STSV1
|
Cr, Sulfolobales
|
C, 75
|
n
|
o
|
STSV1
|
1
|
|
Non classé, PAV1
|
Eu, Thermococcales
|
C, 18
|
n
|
o
|
PAV1
|
1
|
|
Virus linéaires
|
|
|
Lipothrixviridae
|
Cr, Sulfolobales Thermoproteales
|
L, 16-40
|
n
|
o
|
AFV1, SIFV
|
11
|
|
Rudiviridae
|
Cr, Sulfolobales
|
L, 25-35
|
n
|
n
|
SIRV2
|
4
|
|
Virus bouteilles
|
|
|
Ampullaviridae
|
Cr, Sulfolobales
|
L, 24
|
n?
|
o
|
ABV
|
1
|
|
Virus sphériques
|
|
|
Globuloviridae
|
Cr, Thermoproteales
|
L, 21-28
|
n
|
o
|
PSV
|
2
|
|
Non classé, SH1
|
Eu, Halobacteriales
|
L, 31
|
n
|
o
|
SH1
|
1
|
|
Non classé, STIV
|
Cr, Sulfolobales
|
C, 18
|
n
|
n
|
STIV
|
1
|
|
Non classé, HRPV-1
|
Eu, Halobacteriales
|
C, 7, ssDNA
|
?
|
o
|
HRPV-1
|
1
|
|
Virus tête-queue
|
|
|
Siphoviridae
|
Eu, Methanobacteriales
|
L, 26-30
|
o?
|
n
|
PsiM1
|
2
|
|
Myoviridae
|
Eu, Halobacteriales
|
L, 59
|
o
|
n
|
PhiCh1
|
2
|
|
Non classé, HF1-HF2
|
Eu, Halobacteriales
|
L, 77
|
n
|
n
|
HF1
|
2
|
Diversité des archéovirus
Une grande diversité de morphotypes et de contenu génétique a été
mise en évidence chez les archéovirus (tableau
1, figure
2) [19], bien qu'ils soient étudiés depuis moins longtemps
que les bactériovirus ou les eucaryovirus. Ainsi, sept nouvelles
familles virales et un nouveau genre viral ont été introduits et
approuvés par l'International Committee on Taxonomy of Viruses
(ICTV) pour permettre leur classification : Ampullaviridae,
Bicaudaviridae, Fuselloviridae, Globuloviridae, Guttaviridae,
Lipothrixviridae, Rudiviridae et Salterprovirus (figure 2A). Par ailleurs,
certains virus d'euryotes appartiennent aux familles Myoviridae et
Siphoviridae (figure
2A), qui sont également d'importantes familles de
bactériovirus. Enfin, plusieurs archéovirus ne sont pas encore
classés (ex. : figure
2C). À titre de comparaison, signalons que les
bactériovirus sont classés en dix familles, et environ 95% d'entre
eux appartiennent aux trois familles de virus tête-queue formant
l'ordre Caudovirales : Myoviridae, Siphoviridae, Podoviridae [31].
Les archéovirus contiennent de l'ADN double-brin, à l'exception
d'un virus d'haloarchée à ADN simple-brin, récemment isolé (figure 3) [32, 33].
Leurs génomes sont circulaires ou linéaires, avec une taille
comprise entre 7 (HRPV-1) et 78 kpb (HF2) environ. Leur
contenu en GC varie de 25 (SIRV2) à 68 % (SH1) et ils contiennent
de 9 (HRPV-1) à 119 (HF2) gènes. Lorsque les génomes sont
linéaires, leurs extrémités consistent souvent en des régions
inversées répétées de taille variable
(≈ 190 pb–2 kpb). La très grande majorité des
gènes des archéovirus ne présente aucune ressemblance avec les
séquences disponibles dans les bases de données, autres que les
séquences d'autres archéovirus, éventuellement sous forme de
provirus intégrés aux hôtes. Même au sein des archéovirus, les
virus les plus différents ne partagent qu'un nombre restreint de
gènes apparentés, ou même aucun [34]. Dans les deux familles
virales Fuselloviridae et Lipothrixviridae, et vraisemblablement
dans la famille Myoviridae, les génomes ont une structure mosaïque
[35-37], c'est-à-dire que des régions conservées au sein de la
famille y sont en alternance avec des régions moins conservées. En
outre, l'ordre des gènes et des différents blocs n'est pas toujours
identique entre les différents virus. Ces structures mosaïques
sont le résultat d'échanges fréquents de matériel génétique entre
les virus d'une même famille, typiquement par des mécanismes de
recombinaison. Ce phénomène a déjà été observé dans plusieurs
familles de bactériovirus [38].
Nous présentons ci-dessous les principaux types d'archéovirus en
insistant plus particulièrement sur leurs morphotypes.
Le tableau 1 synthétise des
informations générales concernant les génomes et les virions.
De nombreuses références bibliographiques antérieures à 2006
pourront être trouvées dans les revues [19, 20].
Virus fusiformes
Les virus produisant des virions fusiformes sont très communs chez
les archées, et ils leur sont spécifiques. Ils abondent dans
les sources hydrothermales acides, océaniques et les eaux
hypersalines. Ils infectent des crénotes acidothermophiles,
des euryotes halophiles extrêmes, ou hyperthermophiles.
Parmi les virus infectant des crénotes acidothermophiles, on
trouve notamment Acidianus two-tailed virus (ATV), seul membre de
la famille Bicaudaviridae. Ce virus peut alterner cycles
lytiques et cycles lysogéniques. De façon unique et tout à
fait remarquable, ce virus présente un stade de développement
extracellulaire [39]. Les virions qui sortent des cellules
n'ont pas de queue ; hors de la cellule, et si la température
dépasse 75 °C, les virions développent deux queues implantées à
chaque extrémité effilée du virion fusiforme (figure 2-A2).
La fonction de cette étonnante élongation extracellulaire des
particules virales, qui ne requiert pas d'ATP, n'est pas encore
connue.
Les membres de la famille Fuselloviridae sont des virus tempérés
qui infectent des crénotes acidothermophiles de l'ordre
Sulfolobales. Une dizaine de fusellovirus ont été isolés jusqu'à
présent. Les virions ont des tailles de 55-60
× 80-100 nm (figure 2-A1), et certains
sont pléiomorphes (figure 2-C1) [35].
Ils portent des petites fibres à une extrémité de la particule
virale. Le fusellovirus, sulfolobus spindle-shaped virus 1
(SSV1) est l'un des archéovirus les mieux caractérisés, un virus
modèle. Ainsi, la découverte du premier ADN surenroulé positivement
a été réalisée sur l'ADN de ce virus [40]. L'intégrase codée dans
le génome circulaire de SSV1 permet l'intégration du génome viral à
celui de l'hôte, au niveau d'un site spécifique (gène codant pour
un ARNt). Cette intégrase a notamment été caractérisée par
Letzelter et al. et par Serre et al. à Orsay [41, 42].
L'exposition des cellules infectées aux UV ou à la mitomycine C
induit temporairement la réplication virale et la production de
virions, ce qui ralentit la croissance de l'hôte, mais ne provoque
pas de lyse cellulaire.
Certains virus de crénotes ne sont pas encore classés.
Sulfolobus tengchongensis spindle-shaped virus 1 (STSV1) infecte un
crénote acidothermophile. Ses virions sont les plus grands
parmi les fusiformes (203 × 107 nm) et ont une queue
de taille variable à l'une des extrémités (figure 2-C3).
Les virus fusiformes infectant des euryotes halophiles extrêmes
correspondent pour l'instant au genre Salterprovirus, qui inclut
les deux virus virulents His1 et His2 [43]. Leurs particules ont
une taille de 44 × 67-77 nm (figure 2-A3) et les
génomes linéaires portent un gène d'ADN polymérase de la famille B
(ex. : protein-primed). Les ADN polymérases de cette famille
sont présentes dans les trois domaines du vivant et sont
fréquemment rencontrées chez les archées (voir partie
Évolution).
Un autre virus fusiforme d'euryote, non classé, est
Pyrococcus abyssi virus 1 (PAV1). Il est l'unique virus
d'euryote hyperthermophile isolé à ce jour par Geslin et al. à
Brest [44, 45]. Son hôte vit dans les sources hydrothermales
océaniques. La morphologie et la taille de ses virions
ressemblent beaucoup à celles des fusellovirus, mais le contenu
génétique est très différent (pas de protéines apparentées).
Virus « bouteilles »
La famille Ampullaviridae correspond au virus Acidianus
bottle-shaped virus (ABV), infectant un crénote acidothermophile
[46]. Ses virions ont une architecture exceptionnelle : en
forme de bouteille (figure 2-A5), ils ne
possèdent pas d'éléments de symétrie icosaédrique ou hélicoïdale,
et leur structure ne ressemble à aucun autre virus connu.
Le génome viral contient un gène d'ADN polymérase de la
famille B.
Virus linéaires
Les morphotypes linéaires sont majoritaires dans les sources
hydrothermales terrestres, où certains ordres de crénotes
acidothermophiles et hyperthermophiles dominent. De nombreux
virus produisant des virions linéaires ont été isolés et sont
relativement bien caractérisés. Ces virus infectent des
crénotes des ordres Sulfolobales et Thermoproteales.
Les virions sont soit des baguettes rigides (famille
Rudiviridae, figure
2-A6), soit des filaments flexibles (famille
Lipothrixviridae, figure
2-A7). Les appendices situés aux extrémités des
virions sont vraisemblablement impliqués dans l'adsorption aux
cellules hôtes. La longueur des particules virales est
directement liée à la taille du génome viral. Tous les virions
contiennent de l'ADN linéaire double-brin, une spécificité du
domaine Archaea : dans les autres domaines du vivant, les virus
linéaires sont à ADN simple-brin (ex. : M13 et f1, famille
Inoviridae, chez les bactéries) ou à ARN (ex. : tobacco mosaic
virus [TMV], genre Tobamovirus, chez les eucaryotes).
Des points communs à tous les archéovirus de morphotype
linéaire isolés jusqu'à présent sont l'absence d'intégration du
génome viral à celui de l'hôte, ainsi que l'absence de gène
d'intégrase dans le génome viral. De plus, les extrémités de
l'ADN viral double-brin consistent en des régions
inversées-répétées. Elles sont longues dans la famille Rudiviridae
(≈ 1,5-2 kpb) et plus courtes dans la famille Lipothrixviridae
(≈ 0,5-1 kpb). Chez les rudivirus, ces régions terminales
contiennent l'origine de réplication putative, et les extrémités de
l'ADN sont covalemment liées.
Dans la famille Rudiviridae, quatre virus ont été isolés [18].
Le corps des virions (23 × 610-900 nm, figure 2-A6), non
enveloppé, est formé par un complexe nucléoprotéique rappelant la
structure du TMV, un virus modèle infectant des plantes de la même
famille que le tabac (Solanaceae). Pour les rudivirus, il s'agit
d'un cylindre creux constitué de l'ADN viral associé à une
protéine glycosilée codée dans le génome viral, le tout enroulé en
hélice.
Dans la famille Lipothrixviridae, plus d'une dizaine de virus
ont été isolés [37, 47, 48, 49]. Les virions sont des
filaments flexibles enveloppés (figure 2-A7). Il a
été déterminé pour certains d'entre eux qu'au moins deux protéines
virales majoritaires interviennent dans la structure du filament
[37]. Les extrémités des virions ont des structures
extrêmement variées (figure 2-B). Les plus
spectaculaires sont certainement celles d'Acidianus Filamentous
Virus 1 (AFV1) (figure
2-B1) avec une forme de pince très élaborée [47].
Il s'agit de véritables « nanomachines », car ces pinces ont
été observées en configuration refermée, accrochées aux pili de
l'hôte.
Les membres des familles Rudiviridae et Lipothrixviridae
possèdent neuf gènes en commun et il a été proposé de les regrouper
dans un même ordre, Ligamenvirales [19]. Ce regroupement a été
récemment corroboré par la résolution de la structure des protéines
majeures de la nucléoprotéine d'un rudivirus [50] et d'un
lipothrixvirus [51]. Ces protéines possèdent un repliement
similaire correspondant à un nouveau fold, ce qui permet de définir
une nouvelle lignée virale sur la base de structures conservées au
niveau des protéines des virions.
Virus sphériques
Les cinq archéovirus de morphotype sphérique isolés présentent une
diversité importante aux niveaux structural et génomique, et
concernant la nature des hôtes. Ils infectent ainsi des
euryotes ou des crénotes.
Deux virus constituent la famille Globuloviridae et infectent
des crénotes hyperthermophiles anaérobies de l'ordre
Thermoproteales [52]. Les virions (diamètre 100 nm, figure 2-A8)
consistent en une nucléoprotéine surenroulée, englobée par une
enveloppe contenant des lipides.
Les autres virus de morphotype sphérique n'ont pas encore été
classés. Sulfolobus turreted icosaedral virus (STIV) (figure 2-C2) et haloarcula
virus (SH1) infectent respectivement des crénotes acidothermophiles
et des haloarchées. Leurs virions partagent le même type
d'architecture, retrouvée également chez certains bactériovirus et
eucaryovirus (voir partie Évolution) : il s'agit de capsides
protéiques icosaédriques encapsulant une membrane lipidique
interne. STIV et SH1 sont tous deux virulents [53]. En revanche,
leurs génomes sont différents, car celui de STIV est circulaire et
celui de SH1 est linéaire, et aucune homologie de gènes n'a été
détectée entre les deux virus.
Un dernier archéovirus de morphotype sphérique a été isolé
récemment : il s'agit de halorubrum pleomorphic virus 1 (HRPV-1),
l'unique archéovirus à ADN simple-brin [32, 33]. Ce virus
infecte une haloarchée. Ses virions
(44 × 55 nm) sont pléiomorphiques et contiennent
des lipides (figure
3A et 3B). Son génome, d'environ 7 kb, est le plus
petit génome d'archéovirus connu à ce jour (figure 3C).
Virus tête-queue
Les archéovirus produisant des particules de structure tête-queue
infectent des hôtes méthanogènes mésophiles, méthanogènes
thermophiles modérés ou halophiles extrêmes, donc des hôtes du
phylum Euryarchaeota exclusivement. Ces virus ne sont pas
encore classés ou appartiennent aux familles Myoviridae (figure 2-A9) et
Siphoviridae (figure
2-A10) (ordre Caudovirales), qui sont par ailleurs
d'importantes familles de bactériovirus. Une quinzaine
d'archéovirus de type tête-queue sont décrits dans la littérature
[36, 54], mais seuls quelques-uns ont été étudiés en détail.
Les observations d'échantillons environnementaux prélevés dans
des milieux où les archées dominent suggèrent que ces morphotypes
sont rares. Aussi, le nombre relativement important d'archéovirus
tête-queue isolés pourrait être lié à des biais méthodologiques :
sélection des virus produisant des plages de lyse sur tapis
cellulaire, nombre restreint de souches d'hôtes utilisées.
Archéovirus et bionanotechnologies
La diversité et la nouveauté des morphotypes, alliées au caractère
hyperthermophile d'un grand nombre d'entre eux, sont d'importants
atouts des archéovirus pour des applications dans le domaine des
bionanotechnologies [55]. Les virus en général sont une source
de molécules pouvant s'auto-organiser en structures complexes et
ordonnées d'échelle nanométrique. Le caractère
hyperthermophile est par ailleurs recherché pour la stabilité de
certaines protéines ou structures, notamment, bien sûr, aux hautes
températures. De nombreux virus d'archées combinent ces deux
propriétés, en plus de présenter des structures originales (voir
partie diversité des archéovirus).
En collaboration avec deux équipes, l'une britannique l'autre
américaine, notre laboratoire a participé à des études sur le virus
SIRV2 (Rudiviridae), dont l'hôte acidothermophile est issu de
sources hydrothermales terrestres d'Islande (pH ≈ 3,
T ≈ 80 °C). Ses virions sont des tubes rigides,
avec des petites fibres à chaque extrémité (figure 2-A6). Plus
précisément, le corps des virions (23 × 900 nm) est
constitué par un complexe nucléoprotéique enroulé en hélice, et la
cavité intérieure a un diamètre de 6 nm. Les résultats
ont démontré le fort potentiel de ce virus pour des applications en
nanotechnologies [56]. En effet, le caractère très robuste des
particules virales a d'abord été confirmé et mieux quantifié.
Aucune diminution significative du titre infectieux viral n'a été
constatée après plus de huit mois de stockage de virions à
température ambiante, dans un tampon classique (données non
publiées). Cela, étant donné le mode de propagation du virus,
requiert l'intégrité de la structure des particules virales (en
particulier, l'ADN viral seul n'est pas infectieux). De plus,
les particules virales sont restées stables pendant les
150 heures de test dans des mélanges d'eau et de solvants
(DMSO, éthanol) qui interviennent lors de procédures expérimentales
en nanosciences (bioconjugaison, minéralisation). Puis, résultat
très prometteur, il a été démontré des possibilités de
bioconjugaison des particules virales, à des sites spécifiques et
avec un contrôle spatial. Ainsi, des fonctions carboxylates et
hydrates de carbone peuvent être utilisées pour de la
bioconjugaison sur le corps des particules virales, tandis que des
fonctions amines peuvent être utilisées pour de la bioconjugaison
au niveau des fibres, c'est-à-dire aux extrémités des
particules.
Ces résultats permettent d'envisager l'utilisation de particules
virales fonctionnalisées comme des nanomatériaux de construction.
D'une manière générale, l'assemblage de particules virales selon
différents motifs élémentaires [57] peut permettre d'obtenir des
matériaux aux propriétés physiques nouvelles, ou de réaliser
différents objets, comme des micropuces et des nanocâbles. Dans le
cas de SIRV2, les virions pourraient être assemblés par les côtés
ou par les extrémités. Par ailleurs, la forme creuse des virions de
SIRV2 est intéressante, car elle permet d'envisager la
minéralisation de l'intérieur des particules virales, ou de tubes
formés de protéines virales recombinantes, pour obtenir des
nanocâbles de diamètre contrôlé et régulier.
D'autres virus linéaires ont déjà été étudiés très en détail
dans le domaine des nanosciences. Il s'agit notamment de M13
(bactériovirus, famille Inoviridae) [58, 59] et de TMV (virus de
plante, genre Tobamovirus) [60]. SIRV2, par ses propriétés
biochimiques et physiques différentes, complète avantageusement ce
panel de virus linéaires. La structure générale de SIRV2
ressemble très fortement à celle de TMV. Toutefois, TMV ne possède
pas de fibres aux extrémités, ce qui est un désavantage pour la
fixation du virion. En outre, TMV contient de l'ARN, ce qui laisse
présager d'une moins grande stabilité que SIRV2, virus
hyperthermophile à ADN. Enfin, les particules natives de TMV ne
contiennent qu'un type de protéines, aussi, possèdent-elles un seul
site de bioconjugaison, sans possibilité de contrôle spatial : on
ne peut fonctionnaliser que le côté des virions, pas les
extrémités. Ainsi, il a été nécessaire de partiellement
désassembler les extrémités des virions de TMV pour pouvoir
les fixer grâce à leur ARN [61].
Par rapport à M13, ce sont principalement la nature rigide, la
forme évidée, la symétrie des extrémités et une plus grande
simplicité qui différentient les virions de SIRV2.
Les nanomatériaux obtenus à partir de ces deux types de virus
pourraient donc avoir des propriétés distinctes, et cela pourrait
également orienter vers des applications en partie différentes.
Des anneaux composés d'une seule particule virale refermée sur
elle-même ont par exemple été obtenus avec M13 [58], ce qui ne
serait a priori pas envisageable avec SIRV2. Un autre exemple
concerne la minéralisation : les virions de M13 ne possèdent pas de
cavité, et c'est donc l'extérieur des virions qui est utilisé
pour cette application, alors que dans le cas de SIRV2, l'intérieur
des virions pourrait être exploité. D'une manière générale, M13 est
beaucoup utilisé pour la liaison de ligands aux virions grâce à
l'affichage de peptides d'ingénierie sur les protéines du manteau
[59]. Par contre, les applications basées sur la bioconjugaison de
particules par des méthodes chimiques ne sont pas décrites dans la
littérature, selon nos connaissances ; SIRV2 semble au contraire
très bien adapté à ces approches, en particulier pour les
applications qui nécessiteraient un marquage identique aux deux
extrémités des particules virales. Ainsi, des matériaux très
réguliers et avec différentes porosités pourraient être obtenus en
superposant différentes couches de virions assemblés par les
extrémités ou par les côtés, ce que ne permettrait pas M13 (sa
flexibilité pourrait causer une moins grande régularité et
précision) ni TMV (extrémités non fonctionnalisables). On pourrait
aussi envisager de combiner des particules de M13 et SIRV2 pour des
applications électroniques ou pour l'assemblage de cristaux
liquides, etc.
En conclusion, pour SIRV2, la première étape a été réalisée,
c'est-à-dire la démonstration d'un fort potentiel.
La collaboration se poursuit pour la mise en œuvre des
prochaines étapes.
Mécanismes de sortie des virions originaux
Des mécanismes comparables de perforation de l'enveloppe
cellulaire, très particuliers, ont récemment été découverts pour
deux virus virulents, non enveloppés, infectant des crénotes
acidothermophiles du genre Sulfolobus (figure 4, A1, B1).
Le premier virus est STIV, virus icosaédrique non classé,
étudié par Brumfield et al. [53]. L'autre est SIRV2, un
rudivirus étudié dans notre unité [62].
L'infection induit l'apparition d'ultrastructures cellulaires
pyramidales localisées au niveau de l'enveloppe cellulaire et
pointant vers l'extérieur ; probablement plus d'une dizaine de ces
pyramides apparaissent sur chaque cellule infectée (figure 4, A2, B2).
Ces ultrastructures aux traits anguleux contrastent fortement
avec les formes lobées des cellules de Sulfolobus (figure 4, A2-A4, B2-B4).
En outre, au niveau de ces pyramides, le S-layer est absent (figure 4, A4, B4) (le
S-layer est un réseau cristallin de protéines qui recouvre la
membrane plasmique chez Sulfolobus et d'autres archées et
bactéries.) Les structures pyramidales, bien qu'induites par
l'infection, sont distinctes des virions eux-mêmes.
En fin de cycle infectieux, les virions préalablement assemblés
dans le cytoplasme (figure 4, A3, B3 et A5,
B5) sortent des cellules grâce à l'ouverture des structures
pyramidales, ce qui crée des brèches circulaires localisées dans
l'enveloppe cellulaire (figure 5, A2, B3). Aussi,
après la sortie des virions, les cellules lysées persistent dans
les cultures sous la forme de sphères vides criblées des trous
apparus aux endroits où se trouvaient les structures pyramidales
(figure 4, A6,
B6). L'enveloppe cellulaire, qui consiste en la membrane et
le S-layer, doit être très robuste. Sa persistance après la lyse
est donc directement liée à sa nature et au mode d'extrusion des
virions, mais ne doit pas présenter d'avantage particulier pour le
virus.
On peut remarquer des différences d'aspects entre les pyramides
induites par STIV et SIRV2 (figure 5). Dans le cas de
STIV, la base de la pyramide semble être une étoile (base concave,
figure 5-A1),
tandis que pour SIRV2, la base semble être un polygone régulier
(forme convexe, figure
5, B1-B2). Ces deux ultrastructures pourraient
cependant avoir une symétrie d'ordre 7. Cela reste à confirmer et
serait intéressant, car assez rare dans le monde vivant.
Les similarités observées entre ces mécanismes de perforation de
l'enveloppe cellulaire sont d'autant plus remarquables que STIV et
SIRV2 sont des virus bien différents (outre les quelques points
communs mentionnés au premier paragraphe de cette partie). Ainsi,
les virions de STIV sont sphériques, avec une structure complexe
(membrane interne) ; ceux de SIRV2 sont en forme de baguette, avec
une seule protéine structurale majeure et absence de lipides.
Le génome de STIV est circulaire tandis que celui de SIRV2 est
linéaire (tableau 1). STIV et SIRV2
partagent toutefois trois gènes homologues qui n'ont pas de
fonction putative clairement identifiée. Il sera intéressant
d'identifier les mécanismes moléculaires impliqués dans
l'apparition des structures pyramidales, et de les comparer d'un
virus à l'autre. Par ailleurs, selon les connaissances actuelles,
les virus de crénotes sont rarement virulents [19], et il serait
utile d'évaluer la fréquence de ce mode de sortie de virions, qui
implique nécessairement la mort cellulaire.
Ces travaux montrent tout l'intérêt d'étudier les relations
hôte-virus chez les archées. En particulier, une piste à explorer
concerne le rôle possible des protéines ESCRT-III/Vps4 au cours du
cycle infectieux de certains virus d'archées. Chez les eucaryotes,
le complexe ESCRT-III est en effet impliqué dans le processus de
bourgeonnement de plusieurs virus enveloppés, dont HIV-1 [63]. Chez
les archées, le rôle des protéines de type ESCRT-III est en cours
de caractérisation. Certaines jouent un rôle important dans la
division cellulaire et d'autres sont présentes dans les vésicules
secrétées [11, 12]. Leur possible intervention au cours
d'infections virales n'a pas encore été spécifiquement étudiée.
Liens entre plasmides et virus d'archées
Des résultats expérimentaux et d'études in silico accumulés ces
dernières années mettent en évidence la variété et l'importance des
liens entre virus et plasmides d'archées, notamment sur le plan
évolutif. Les plasmides sont des éléments génétiques présents
dans de nombreuses cellules de bactéries, d'archées et également
chez la levure (Saccharomyces cerevisiae). Il s'agit
d'ADN, souvent circulaire, capable de réplication autonome. Un même
plasmide peut être présent en de multiples copies dans une cellule,
d'une à plusieurs dizaines, et le nombre de copies par cellule est
souvent régulé par des gènes du plasmide. Certains plasmides ont la
capacité d'être transmis aux cellules voisines par un contact
physique direct entre deux cellules : c'est le phénomène de
conjugaison, et les plasmides sont alors dits conjugatifs.
Les archées ont de nombreux plasmides [64, 65]. Ils sont
fréquemment présents chez les euryotes (haloarchées, archées
méthanogènes et archées hyperthermophiles de l'ordre
Thermococcales) et chez les crénotes hyperthermophiles de l'ordre
Sulfolobales. Ces plasmides ont des tailles très variables,
d'environ 3 kb (pGT5, Thermococcales, [66]) à 411 kb
(pNG700, haloarchées, [67]).
Chez les crénotes hyperthermophiles du genre Sulfolobus, il
existe des entités hybrides entre plasmides et virus. Deux ont été
isolées jusqu'à présent, pSSVx [68] et pSSVi [69]. Leur court
génome (environ 6 kb) peut être empaqueté dans des particules
virales fusiformes et transmis à un nouvel hôte, à condition que la
cellule qui les porte soit co-infectée par des virus spécifiques
(SSV1 ou SSV2, famille Fuselloviridae), dits virus helper. En
l'absence de ces virus helper, les entités hybrides ne peuvent se
propager. Les génomes de pSSVx et pSSVi étant plus courts que
ceux des virus helper (environ 6 et 15 kb respectivement), la
taille des particules virales diffère selon que l'ADN d'un élément
hybride ou l'ADN viral a été empaqueté (figure 6A).
La plupart des génomes de pSSVx et de pSSVi sont apparentés à
divers plasmides. Par exemple, pSSVx est apparenté à la famille de
petits plasmides non conjugatifs de Sulfolobales, pRN (figure 6B). Toutefois, une
fraction des génomes, l'équivalent d'un ou deux gènes, est
apparentée aux fusellovirus (figure 6B). Ces gènes
ne correspondent pas aux protéines structurales des fusellovirus et
diffèrent chez pSSVx et pSSVi. Aussi, les détails des mécanismes
d'empaquetage ne sont pas encore élucidés.
Chez les haloarchées, des gènes communs à certains virus,
plasmides et hôtes, ont été observés à deux reprises.
Le premier virus concerné est HRPV-1, à ADN simple-brin,
sphérique (figure
3) [32, 33]. Sur ses neuf gènes, le premier est apparenté à
des gènes de plasmides impliqués dans leur réplication par cercle
roulant. Les trois suivants sont apparentés à un bloc de trois
gènes du plasmide d'haloarchée, pHK2. Enfin, les quatre suivants
sont apparentés à une région du génome viral de His2,
salterprovirus (ADN double-brin, fusiforme) infectant une
haloarchée. Des régions apparentées à ce bloc de quatre gènes
sont également retrouvées dans le génome de deux espèces
d'haloarchées. En résumé, le génome de HRPV-1 semble être une
chimère de génome plasmidique et de génome viral, et la partie
virale est retrouvée sous forme intégrée dans des espèces proches
de l'hôte du virus. Le second cas [70] concerne le virus
d'haloarchée icosaédrique SH1. Au sein de son génome se trouvent
trois gènes codant pour deux protéines majeures de capside et pour
une ATPase putative. Ces gènes de SH1 ont des homologues à la
fois dans le plasmide d'haloarchée pHH205, dans le génome d'un
virus de bactérie thermophile du genre Thermus, et enfin dans un
provirus putatif d'une haloarchée du genre Haloarcula.
Ces gènes présents donc chez virus et bactéries thermophiles,
d'une part, et virus et archées halophiles extrêmes, d'autre part,
pourraient refléter l'un des nombreux transferts horizontaux ayant
eu lieu entre archées et bactéries thermophiles.
Ces multiples exemples illustrent le fait que des événements de
recombinaison surviennent fréquemment entre virus, plasmides et
hôtes, chez les archées. Ils mettent également en évidence des
liens de parenté entre virus et plasmides. Des travaux de
bio-informatique récemment publiés [71] ont confirmé qu'un ensemble
important de gènes sont partagés entre hôtes, virus et plasmides.
Des clusters de gènes de composition atypique ont été
identifiés dans un grand nombre de génomes d'archées et de
bactéries. Ces clusters sont nombreux au point de constituer
une fraction non négligeable des gènes cellulaires. Leur analyse
approfondie a montré que la plupart d'entre eux correspondent
vraisemblablement à des plasmides ou des virus récemment intégrés
aux génomes cellulaires. Un point intéressant est l'impossibilité
de trancher entre origine virale ou plasmidique pour environ un
tiers des clusters. Notamment, beaucoup de clusters des génomes de
Sulfolobales sont apparentés à la fois à des plasmides et des
virus. Cela renforce la notion d'existence d'un important pool de
gènes communs aux virus et plasmides, en particulier chez les
archées.
Des liens entre plasmides et virus d'archées existent également
en termes de relations avec l'hôte. Dans notre unité, il a été
découvert que le virus AFV1, infectant des crénotes
acidothermophiles de l'ordre Sulfolobales (genre Acidianus),
provoque la perte du plasmide conjugatif pAH1, présent dans les
cellules non infectées [72]. Ainsi, la forme circulaire du plasmide
(non intégrée au génome de l'hôte) disparaît progressivement
et totalement après l'infection, alors que les quantités d'ADN
viral intracellulaire augmentent. Il semble donc y avoir une
incompatibilité entre les deux éléments génétiques. L'exclusion
d'un élément génétique préalablement présent dans la cellule par un
élément génétique nouvellement arrivé n'avait encore jamais été
observée à notre connaissance.
Par ailleurs, il existe chez les archées et les bactéries un
système général de défense qui cible aussi bien les plasmides que
les virus. Ce système qui permet l'acquisition de la
résistance est basé sur une forme d'ARN interférence, sans être
toutefois apparenté au système d'ARN interférence des eucaryotes.
Chez les archées et les bactéries, le mécanisme repose sur les
clustered regularly interspaced short palindromic repeats (CRISPRs)
[73], des régions des génomes consistant en une alternance de
courtes séquences répétées (environ 25-50 pb), et de courtes
séquences variables (quelques dizaines de paires de bases
également). Une analyse récente du contenu des CRISPRs de crénotes
acidothermophiles (ex. : ordre des Sulfolobales) a montré que plus
de 3 000 séquences variables sont présentes dans l'ensemble
des génomes concernés [74]. Environ 30% de ces courtes séquences
sont d'origine virale ou plasmidique : environ 300 sont apparentées
à d'importantes familles de plasmides et environ 850 sont
apparentées à différents virus de crénotes acidothermophiles, une
même séquence pouvant être apparentée à différents éléments.
Ces résultats confortent bien la ressemblance entre les
relations hôte-virus et les relations hôte-plasmide.
En conclusion, les interactions entre hôtes, virus et plasmides,
chez les archées, sont importantes, riches et complexes. Elles ont
certainement joué un grand rôle au cours de l'évolution des
archées. L'observation d'entités hybrides entre plasmides et virus
et d'une gradation de ressemblance entre ces différentes entités
(ex. : absence ou présence de capside, capacité ou incapacité à se
propager, ADN simple-brin ou double-brin) suggère que la frontière
entre ces deux groupes est très ténue et qu'ils forment un «
super-groupe » d'éléments extrachromosomiques apparentés, au sein
duquel les échanges génétiques sont importants. Chez les bactéries,
les liens évolutifs entre virus et plasmides pourraient être
similaires d'après les résultats de l'étude in silico [71].
Évolution
L'étude des archéovirus a largement contribué au renouvellement des
connaissances sur l'histoire évolutive des virus en général.
Le tableau qui émerge actuellement est le suivant.
Tout d'abord, les virus auraient une origine très ancienne et
seraient antérieurs à LUCA [19, 22]. En effet, des protéines de
capsides et de réplication homologues se retrouvent chez des virus
infectant des hôtes appartenant à des domaines cellulaires
différents, ce qui suggère l'existence de virus à l'époque où ces
trois domaines ont commencé à diverger [19]. Deux lignées virales
définies par la structure de leurs protéines de capside ont été
décrites jusqu'à présent pour les virus à ADN. La première
correspond à des capsides icosaédriques et regroupe les virus de la
famille Tectiviridae chez les bactéries, le virus STIV chez les
archées, et les virus de la famille Adenoviridae ainsi que les
large nucleocytoplasmic DNA viruses (NCLDV) chez les eucaryotes.
Elle est caractérisée par la présence dans la protéine majeure de
leurs capsides d'un repliement spécifique appelé le double
jelly-roll fold (du nom d'une pâtisserie anglaise, le roulé à la
gelée). Il faut noter qu'un repliement de ce type est
également présent dans les protéines de capside d'un virus à ARN,
et que des repliements apparentés mais plus simples single
jelly-roll fold sont présents dans les protéines de capside de
nombreux virus à ARN, ce qui suggère une origine très ancienne de
ce type de capside. Les virions de ces virus possèdent souvent
une membrane lipidique interne et ces virus partagent un même type
d'ATPase impliquée dans l'empaquetage de l'ADN. La seconde
grande lignée virale regroupe les virus de l'ordre Caudovirales,
qui infectent les bactéries et les archées, avec les herpèsvirus
(famille Herpesviridae), qui infectent les eucaryotes. Cette
seconde lignée se caractérise par une protéine majeure de capside
présentant un repliement de type Hong-Kong, du nom du premier
bactériovirus dont la protéine de capside a vu sa structure
résolue, HK97.
Des protéines de réplication homologues et spécifiquement
virales se retrouvent également chez des virus infectant
des organismes appartenant à des domaines cellulaires
différents. Par exemple, des ADN polymérases homologues utilisant
une protéine comme amorce, ce qui n'a pas d'équivalent chez
les organismes cellulaires, sont codés par des
bactériovirus (phi29), des eucaryovirus (famille Adenoviridae) et
des archéovirus (famille Ampullaviridae, halovirus SH1). Toutefois,
il faut noter que les lignées évolutives correspondant aux capsides
et celles correspondant aux réplicons ne se recoupent pas. Ainsi,
certains virus possédant une capside de la lignée jelly-roll et
d'autres possédant une capside de la lignée Hong-Kong peuvent
partager ce même type d'ADN polymérases. Cela montre que des
recombinaisons entre gènes de morphogenèse et gènes de réplication
ont pu donner naissance à de nouvelles lignées virales. Il est
probable que de nouvelles lignées virales seront définies dans le
futur, lorsque toutes les protéines de capside du monde viral
auront été étudiées sur le plan structural. En particulier, les
archéovirus et leurs virions aux morphotypes originaux devraient
permettre de mettre en évidence de nouveaux types de repliements,
signature de lignées virales anciennes. Récemment, un nouveau type
de repliement a en effet été mis en évidence dans la
protéine majeure des virions des familles Rudiviridae et
Lipothrixviridae [51]. Ce repliement est toutefois pour le
moment spécifique des archéovirus et plus précisément de l'ordre
Ligamenvirales.
Si les virus étaient déjà présents à l'époque de LUCA, quand et
comment sont-ils apparus ? Il est probable que les virus sont
en fait apparus à l'époque où la biosphère était peuplée de
cellules dont le génome était encore composé d'ARN, mais qui
produisaient déjà des protéines complexes (autrement dit après
l'apparition du ribosome). Les virus ont pu apparaître à
partir de cellules à ARN qui ont inventé (ou recruté) le système du
virion pour parasiter d'autres cellules à ARN et ont par la suite
perdu la capacité de se diviser et de fabriquer leurs propres
protéines. Alternativement, les virus ont pu se former à partir de
réplicons présents dans des cellules à ARN et qui les ont inventés
(ou recrutés) pour se propager sans avoir à attendre que les
cellules ne se divisent. Dans les deux cas, l'étape clé a été
l'invention des virions. Ceux-ci auraient pu apparaître à partir de
mécanismes de protection transitoire des acides nucléiques (type
sporulation) ou à partir de vésicules produites par les cellules à
ARN [26, 75-77].
Si les premiers virus apparus étaient sans doute à ARN, tous les
archéovirus connus actuellement ont des génomes à ADN. Comment ces
derniers sont-ils apparus ? Selon une théorie, les virus auraient
pu jouer un rôle clé dans la transition du monde à ARN vers le
monde à ADN [78]. L'ADN est en effet une forme modifiée de l'ARN,
et les virus sont connus pour modifier chimiquement leurs génomes
pour les mettre à l'abri des défenses de l'hôte (par exemple des
enzymes de restriction). Les premiers virus à ADN auraient
ainsi pu infecter des cellules dont les génomes étaient encore à
ARN.
Si l'apparition des virus a précédé l'émergence des trois
domaines, comment expliquer les différences importantes qui
existent aujourd'hui entre les archéovirus, les bactériovirus et
les eucaryovirus ? Selon une hypothèse, trois pools de virus et de
plasmides, généralement distincts, provenant de l'ancienne
virosphère, auraient été sélectionnés au cours de l'émergence des
trois domaines et auraient par la suite coévolué avec leurs hôtes.
Ces trois pools auraient toutefois inclus certains virus
apparentés par leur capside (type jelly-roll ou Hong-Kong) ce qui
expliquerait la présence de ces repliements, aujourd'hui, dans les
trois domaines. De nouveaux virus seraient ensuite apparus au
sein de chaque domaine par recombinaison entre différents virus et
plasmides, expliquant l'existence de familles de virus spécifiques
pour les trois domaines du vivant (figure 1), [19].
La divergence progressive de ces groupes de virus et de leurs
hôtes constituerait désormais un obstacle majeur à l'échange de
matériel génétique entre les virus rattachés à des domaines
différents.
Une exception à ce scénario pourrait correspondre aux virus
tête-queue des familles Myoviridae et Siphoviridae, qui sont très
répandus chez les bactéries et infectent également certains
euryotes halophiles et méthanogènes. Dans ce cas, la ressemblance
des virus infectant les deux domaines suggère la possibilité d'un
transfert de ces virus des bactéries aux archées, d'autant plus que
les euryarchées halophiles et méthanogènes sont riches en gènes
d'origine bactérienne. On ne peut toutefois pas exclure qu'un
ancêtre des Caudovirales infectait déjà l'ancêtre des archées et
des bactéries. Des études de génomique comparée plus poussées
seront nécessaires pour trancher entre les deux hypothèses.
Conclusion
Les archéovirus constituent un groupe d'une grande diversité, avec
de nombreux morphotypes uniques. L'étude de ces virus a débuté
relativement récemment, et la compréhension de leur biologie est
délicate du fait de la difficulté de prédire les fonctions codées
par de nombreux gènes aux séquences uniques. Les recherches
progressent rapidement et plusieurs thèmes très porteurs sont en
train d'émerger. Des avancées conséquentes devraient avoir
lieu dans les années à venir, d'autant plus que les outils de
génétique disponibles pour les archées acidothermophiles, des
modèles biologiques importants, sont de plus en plus nombreux et
performants.
Les connaissances encore limitées sur la biologie des
archéovirus devraient se développer, par exemple concernant les
caractéristiques des principales étapes des cycles d'infections
(adsorption et pénétration dans la cellule, réplication du génome
et production de protéines virales, assemblage et libération des
virions). De grands projets de génomique structurale des
archéovirus, engagés il y a quelques années par plusieurs
laboratoires, devraient y contribuer : ils ont déjà produit des
résultats, et il devrait être possible de dégager une vue
d'ensemble d'ici quelques années. Par ailleurs, poursuivre
l'exploration de la diversité des archéovirus et l'analyse de leurs
génomes devrait nourrir encore les réflexions sur l'histoire
évolutive du vivant et le rôle qu'y ont joué les virus. Cette
thématique devrait prendre une importance croissante dans les
années à venir, car il semble maintenant établi que les virus ont
joué un rôle moteur dans l'évolution [79, 80].
Remerciements
Les auteurs remercient vivement l'Institut Pasteur qui rend
possible le travail sur les archéovirus au sein de l'Institut, dans
l'unité de biologie moléculaire du gène chez les extrêmophiles.
Ils remercient les relecteurs dont les suggestions ont
grandement contribué à améliorer la revue. Une partie des travaux
décrits ici a été financée par l'Agence nationale de la recherche,
« Programme blanc ».
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