ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marie Huraux
Service de virologie, CERVI, Groupe Hospitalier
Pitié-Salpêtrière, 83, bd de l’Hôpital, 75013 Paris
La virologie médicale, avec l’apparition de l’épidémie de
VIH/sida et la possibilité de prévention de l’hépatite B, s’est
trouvée confirmée, en Afrique, comme une des priorités de santé
publique jusque dans les zones les plus reculées, cela aux côtés de
la lutte contre la malnutrition, la malaria, les diverses
violences. Dans la province extrême nord du Cameroun, elle s’est
naturellement intégrée dans les activités de l’hôpital de district
de Tokombéré. Ce bourg est le chef-lieu d’un arrondissement à
forte densité de population : 180 habitants au km2,
vivant très pauvrement d’agriculture dans des villages situés pour
beaucoup en zone de petites montagnes, cela sous un climat de type
sahélien.
Cet hôpital, institution confessionnelle à but non lucratif,
avec un directeur à la fois prêtre et médecin, a développé depuis
30 ans un projet de promotion humaine dont les actions en
matière d’éducation à la santé et de soins de santé primaire
s’étendent, au-delà de Tokombéré, aux villages du district : en
effet, tous les personnels hospitaliers consacrent le tiers de leur
temps à s’y rendre. Ainsi, un engagement réciproque entre
hospitaliers et populations locales a permis la mise en place de
structures villageoises qui assurent les consultations de
protection maternelle et infantile (PMI) et contribuent au
dépistage et à la prise en charge de la malnutrition, ainsi que le
développement d’un projet prénatal associant matrones et
accoucheurs de village. En matière de virologie médicale, ce
dispositif a permis d’obtenir une couverture vaccinale d’environ 95
%, entraînant bientôt la disparition des cas de rougeole et de
poliomyélite.
La lutte contre le VIH/sida a été inscrite dans le projet de
promotion humaine de Tokombéré comme prioritaire dans les années
1990, alors que l’on n’en enregistrait pas encore de cas à
l’hôpital. Elle a d’abord consisté en des programmes de
sensibilisation du personnel soignant, puis des partenaires de
village, enfin de la population cible constituée des jeunes du
primaire, du secondaire, et des non scolarisés. En 1995, un
programme de dépistage a été mis sur pied, mais sa portée a été
longtemps limitée par l’insuffisance des moyens avec de multiples
ruptures dans l’approvisionnement en tests de dépistage. Avec
l’aide de donations d’Axios puis d’International Direct Relief et
grâce à deux contrats consécutifs avec la fondation GlaxoSmithKline
(fGSK) pour la prévention de la transmission du VIH de la mère à
l’enfant (PTME du VIH), ce dépistage a trouvé un rythme de
croisière (~ 2 000 par an), montrant une prévalence de l’infection
à VIH stable et modérée (≤ 2 %) dans la population générale
représentée par les femmes enceintes et les candidats au don de
sang. À partir de 2006-2007, les antirétroviraux (ARV) de première
ligne recommandés par le programme national de lutte contre le sida
(PNLS) ont fait leur apparition, non sans intermittences dans ce
district septentrional, tandis que la prescription pouvait en être
décidée sur place grâce à l’acquisition d’un compteur de
lymphocytes T CD4+.
Cependant, fondement du diagnostic dans les zones rurales de
tous les pays du Sud, les tests unitaires simples/rapides (TUS/R)
n’ont pas constamment mérité leurs deux derniers qualificatifs. En
effet, une réactivité à la limite de la visibilité, une discordance
dans une stratégie à deux tests et la fréquence bien connue des
faux positifs là où sévit le paludisme requièrent des tests de
confirmation pour initialement 10 % des dépistages. Ces tests
de confirmation ne sont pas l’Elisa qui nous est apparu souffrir
aussi de faux positifs, mais bien souvent, au-delà d’un Western
blot lui aussi ambigu, un séro- ou génotypage qu’il nous a fallu
obtenir et qui a reconnu à cette occasion des souches atypiques,
telles les souches VIH-1 de groupe O, spécialité camerounaise.
De tels tests sont pratiqués au Centre Pasteur du Cameroun
(CPC) de Yaoundé, à 1 450 km au sud de Tokombéré, et y faire
parvenir un sérum peut demander trois jours de transport sous
température élevée. Aussi, avons-nous procédé à des expéditions de
sérums séchés sur papier buvard au laboratoire de virologie du
groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière ou à celui du CHU de Rouen.
De la sorte, avec l’expérience de ces tests de confirmation en
France et avec une lecture semi-quantitative des TUS/R sur place à
Tokombéré, nous avions pu établir un algorithme d’interprétation
conduisant à ne plus faire confirmer qu’environ 2 % des dépistages.
Malheureusement, pour des motifs obscurs, les TUS/R auxquels nous
nous étions rodés (un couple classique, Determine HIV-1/2® et
ImmunoComb II HIV-1/2 bispot®) se sont trouvés remplacés, à
l’échelle nationale, par deux puis trois tests asiatiques. Leur
usage a entraîné une réaugmentation des résultats problématiques
avec, d’après une évaluation nationale a posteriori présentée à
l’ICASA-Dakar, une proportion inacceptable de faux négatifs comme
de faux positifs. Un retour à des tests éprouvés est, bien sûr,
programmé. Tout cela montre que, d’une part, le choix de réactifs
ou de toute fourniture de santé gagne, pour les patients du moins,
à répondre à des critères exclusivement médicaux, et d’autre part
que, plus de 20 ans après la mise au point du diagnostic
sérologique du VIH, les TUS/R, n’ont pas suscité l’intérêt
scientifique qu’ils méritent. Rien cependant n’interdit
l’optimisme, pour deux raisons : d’une part les bailleurs de fonds
mondiaux et, par suite, leurs bénéficiaires devraient, le temps
passant, se sentir encouragés à quelque rigueur ; d’autre part, la
diffusion des TUS/R dans nos pays du Nord, désormais confrontés à
cette biologie prétendument rustique, ne pourra que profiter aux
pays du Sud.
En ce qui concerne le diagnostic précoce de l’infection des
bébés, c’est par la technique de PCR ADN sur sang total séché sur
buvard que nous avons procédé, d’abord au laboratoire de virologie
du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, sur près de 30 cas. Puis
le relais a été pris à Yaoundé par le Centre international de
référence Chantal-Biya (CIRCB), dans le cadre de la politique
officielle de décentralisation de la prise en charge du VIH/sida,
succès à souligner même si cette politique n’empêche pas l’arrêt
récent de la fourniture de tests Determine HIV-1/2® au Cameroun
septentrional. Pour la charge virale VIH, nous vivons dans
l’espérance : dans l’attente, par exemple, d’une technique de PCR
sur dépôts de plasma ou même de sang total sur papier buvard, qui
permettrait, à défaut de la fine quantification de l’ARN viral dont
on ne saurait se passer dans nos pays du Nord, la détermination
d’un signal-seuil significatif d’échappement au traitement ARV.
À souligner d’autres points concernant le vécu en matière de
VIH/sida. La liberté d’esprit du directeur de l’hôpital de
Tokombéré fait qu’il n’a cure, dans sa pratique, de l’opposition
officielle de sa hiérarchie à l’usage du préservatif ; cette
réprobation du préservatif est présentée depuis peu, urbi et orbi,
comme une idée fausse, mais elle a laissé des traces dans bien des
esprits. La stigmatisation de l’infection nécessite une lutte
difficile, et rares sont encore les conjoints de femmes dépistées
VIH-positives, mis au courant et acceptant le test pour eux-mêmes.
Le rendu le jour même du résultat des TUS/R oblige le
laboratoire à une logistique serrée, quand c’est le jour de marché
qu’affluent les demandes. Proposer la PCR ADN aux bébés de mères
dépistées VIH-positives, et mettre ces enfants systématiquement
sous cotrimoxazole à 6 semaines de vie, a permis de réduire
notablement la proportion de mères et bébés perdus de vue,
initialement inacceptable. Quant à l’allaitement, au vu des risques
de stigmatisation et de l’état d’approvisionnement en eau des
villages, il n’est concevable qu’au sein, et une politique de
traitement systématique par ARV des femmes allaitantes est
actuellement à l’étude par les responsables du PNLS.
L’hépatite B tue à Tokombéré, malades et soignants.
Les autorités sanitaires du Cameroun, pays en partie
francophone, en partie anglophone, n’ont pas connu les
interrogations des nôtres en matière de vaccination contre
l’hépatite B, vaccination qui fait partie du PEV (programme élargi
de vaccination). Mais sa date de mise en route, à trois mois de vie
dans les meilleurs cas, laisse sans protection les bébés nés de
mères AgHBs-positives, dont la proportion est de 20 %. Par
ailleurs, sont apparues dans les recommandations du PNLS, d’une
part la possibilité de recourir au ténofovir (actif à la fois sur
le VIH et le virus de l’hépatite B [HBV]), et d’autre part la
demande pour les candidats au don de sang d’un dépistage
systématique, non seulement du VIH, mais aussi de l’AgHBs, des
anticorps dirigés contre le virus de l’hépatite C (HCV) et de la
syphilis, sans que suive la fourniture en réactifs. Cela nous a
conduits à élaborer un Programme collaboratif de prévention des
hépatites Tokombéré-Groupe d’études moléculaires des hépatites
(Gemhep), avec plusieurs volets : 1) dépistage de l’AgHBs chez les
femmes enceintes, pour permettre une PTME du HBV par administration
d’une dose de vaccin au nouveau-né dès la naissance, avant le
relais par le PEV ; 2) même dépistage chez les personnes infectées
par le VIH, pour choisir au mieux l’association d’antiviraux ; 3)
vaccination du personnel soignant qui y aurait échappé ; 4)
dépistage de l’AgHBs et de l’AcHCV chez les candidats au don de
sang, qui affluent à la saison des pluies. Ce sont alors les
pères, mères ou autres personnes de l’entourage d’enfants amenés
pour anémie palustre, parfois si profonde et sur un fond de
malnutrition tel que, faute de donneur AgHBs-négatif, on transfuse
du sang AgHBs-positif, puis l’on vaccine l’enfant s’il a survécu.
Ce programme, déjà commencé et très bien accepté par les
femmes enceintes, va donc nous conduire à « gérer » d’autres TUS/R
que ceux du VIH, et à analyser les co-infections VIH/HBV/HCV et
HBV/virus delta (HDV).
Avec le simple exemple de la transfusion sanguine, on voit le
bien fondé de la prise en charge globale des problèmes de santé, en
raison de leurs interactions. La lutte contre la malnutrition
ou le paludisme, problèmes complexes, ne peut avoir de résultats
aussi immédiatement spectaculaires que l’obtention d’une couverture
vaccinale de 95 %. Et pourtant, à l’occasion d’une prise en charge
de la malnutrition des enfants, on peut approcher dans les
villages, sans les stigmatiser, les mères VIH-positives ainsi que
leur entourage, et soutenir leur observance des traitements ARV. En
s’efforçant de supprimer les gîtes larvaires, on lutte à la fois
contre le paludisme et la menace toujours présente d’une
arbovirose. Le dernier exploit en la matière à Tokombéré a
été, à la suite d’une journée de formation sur « L’eau, facteur de
vie, facteur de mort », le ramassage en deux jours par les enfants
des écoles de deux tonnes de ces sacs plastiques qui polluent tant
de bourgs et villages africains. Désormais, une prise en charge des
soins mère-enfant élargie au-delà de la PTME du VIH fait l’objet
d’un troisième contrat avec la fGSK, avec la participation de
centres de santé publique du district.
Pour finir, insistons sur le facteur humain. La plupart des
soignants sont fort compétents, à tous les niveaux, suite à des
formations de qualité organisées en interne et par les autorités
sanitaires. Mais leur nombre est insuffisant, avec particulièrement
une rotation trop importante des médecins, insuffisamment payés
dans tout ce qui est institutions à but non lucratif et directement
au contact de malades eux-mêmes « à ressources limitées ».
Les démarches nécessaires pour prévenir ou pallier les
fréquentes ruptures d’approvisionnement en bien des choses
prennent, à ces médecins, aux techniciens et à l’administration
hospitalière, un temps considérable. Mais l’engagement individuel
de ces personnes, qui ne ménagent pas leur temps et qui vont dans
les villages, suscite l’admiration des visiteurs : les internes des
CHU camerounais, ou de certains CHU provinciaux ou parisiens, tous
les experts venant pour une mission ponctuelle, au point que
certains reviennent, pour de plus longs séjours. C’est cela la clé
de voûte de l’édifice.
Remerciements
Parmi tant de personnes investies dans cette action de virologie
médicale, au Cameroun et en France, je tiens à rendre hommage à
Christian Aurenche, directeur de l’Hôpital privé de Tokombéré,
Jacques Birguel, responsable de son laboratoire, François Beaufils,
président de l’association Tokombéré.
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