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Vaccins contre le virus de la varicelle et du zona


Virologie. Volume 10, Number 6, 407-14, Novembre-Décembre 2006, Revue

DOI : 10.1684/vir.2006.0030

Résumé   Summary  

Author(s) : P Bégué , Académie de médecine, 16 rue Bonaparte, 75006 Paris.

Summary : The varicella vaccine (OKA strain) first used in Japan in 70’s was introduced into the routine infants immunisation schedule of United States in 1995. Two other new varicella vaccines have been just licensed: a tetravalent measles-mumps-rubella-varicella vaccine (MMRV) and a zoster vaccine for more than 60 years old adults. In Europe varicella vaccine is not introduced in routine infant schedule, except in Germany, and only used for targeted aims. This reluctance is justified by several considerations: the fear of a shift of varicella to adults by low vaccine coverage, the risk of increasing zoster in adults by a mass vaccination. Several recent varicella outbreaks in highly vaccinated children stress the possible need for a routine second dose of vaccine in infants. The cost-effectiveness studies results are not similar in different countries and the benefits are indirect (time off work).Varicella is often considered as a mild disease, in spite of a better knowledge of complications and health benefits in United-States, where vaccination has resulted in a dramatic decline of deaths, hospitalisations and varicella-related complications. The new tetravalent MMRV vaccine could stimulate Europe to implement routine vaccination, provided that an efficient surveillance for varicella and shingles be instituted.

Keywords : vaccine, varicella, zoster, vaccination policy, epidemiology

ARTICLE

Auteur(s) : P Bégué

Académie de médecine, 16 rue Bonaparte, 75006 Paris

Depuis sa découverte en 1970, la vaccination universelle des enfants contre la varicelle a progressé très lentement puisque, à ce jour, elle n’est réellement recommandée qu’au Japon, pays de sa découverte, aux États-Unis depuis 1995, en Australie, au Canada et en Uruguay. Les pays européens, sauf l’Allemagne, sont encore en attente, fait rare pour un vaccin efficace. Tous les travaux concordent en effet pour confirmer que la souche vaccinale initiale Oka est bien atténuée, stable, efficace et bien tolérée. Cette attente de l’Europe, que l’on pourrait assimiler à une hésitation, s’explique par plusieurs faits qui ont leur importance dans des choix de santé publique et que l’on peut ainsi résumer : la varicelle a été longtemps jugée bénigne par les médecins ; les études sur le bénéfice du vaccin récemment entreprises dans les pays européens sont contradictoires et, jusqu’à présent, il y a eu d’autres priorités pour le choix de nouveaux vaccins ; la difficulté pour obtenir une couverture vaccinale suffisante fait craindre, comme pour la rougeole, un déplacement vers l’âge adulte, source de formes plus graves ; enfin, de grandes incertitudes persistent sur le devenir de l’incidence du zona de l’adulte âgé qui pourrait augmenter dans une population largement vaccinée. C’est le premier vaccin contre un herpès-virus et il se trouve, pour cette raison, confronté au double problème de l’infection primaire, la varicelle, pour laquelle il est conçu, et de l’infection latente de réactivation virale, le zona, qui est plus difficile à évaluer. Ces aspects très divers, parfois discordants, de la problématique du vaccin de la varicelle seront exposés dans les lignes qui suivent.

Les vaccins

Trois vaccins différents sont aujourd’hui disponibles : le vaccin contre la varicelle, le vaccin quadruple rougeole-rubéole-oreillons-varicelle et le vaccin du zona.

Vaccin contre la varicelle

Le vaccin contre la varicelle est un vaccin vivant atténué, mis au point au Japon en 1974 par Takahashi. Il est constitué par la souche Oka, issue d’un virus prélevé chez un enfant atteint de varicelle (le nom de l’enfant était Oka) Cette souche sauvage Oka-P a été atténuée afin d’obtenir une souche vaccinale Oka-V, ne provoquant plus de maladie chez l’enfant mais donnant une réponse immunitaire protectrice reproductible [1]. Ce vaccin Oka-Biken est largement utilisé au Japon. Les deux vaccins monovalents actuellement disponibles sont dérivés de la souche Oka-V, cultivés sur cellules diploïdes humaines MRC5 et contiennent plus de 1350 ufp par dose. Ce sont le Varivax® : souche Oka Merck (laboratoire Sanofi-Pasteur-MSD) et le Varilrix® : souche OKA-RIT (laboratoire Glaxo-Smith-Kline) Ils ont obtenu leur AMM en France en décembre 2004.

Efficacité

Le premier essai d’efficacité du vaccin contre placebo réalisé par R. Weibel et al. en 1984 chez l’enfant sain a comparé 468 enfants vaccinés et 466 enfants de 1 à 14 ans. Trente-neuf cas de varicelle ont été observés chez les enfants recevant le placebo et aucun chez les enfants vaccinés [2]. La protection globale constatée dans les études ultérieures est de 85 %, suffisante pour un bénéfice clinique [3]. L’efficacité varie de 70 à 100 % pour tous les cas confondus et elle est de 95 à 100% dans les formes modérées et sévères de varicelle [4].

Dosage des anticorps anti-VZV

Les méthodes sérologiques de dosage des anticorps anti-VZV sont très nombreuses. Les anticorps dosés doivent être corrélés à la protection réelle. On sait par l’expérience de la sérothérapie que les anticorps dirigés contre les glycoprotéines de surface, gps, sont protecteurs. Les tests sérologiques détectant ces anticorps sont donc un bon reflet de la protection. Parmi les très nombreuses méthodes décrites, les plus utilisées sont les méthodes Elisa, Fama (dosage d’anticorps anti-membrane par fluorescence), LA (agglutination au latex) et gp Elisa. Le test Fama est sensible ; un titre égal ou supérieur à 1/4 est témoin d’une protection [5, 6]. Les méthodes LA sont rapides mais moins spécifiques et à confirmer par d’autres dosages, en particulier Elisa. Les méthodes gp Elisa sont les plus fiables et très utilisées pour les essais vaccinaux : il est admis qu’un taux égal ou supérieur à 5 U gp Elisa est bien corrélé à la protection.

Chez l’enfant de 1 à 12 ans la séroconversion est de 95 % après une seule injection. Après l’âge de 13 ans et chez l’adulte, deux doses sont nécessaires à un mois d’intervalle pour obtenir ce résultat. En effet, chez les personnes âgées de 13 ans et plus, 78 % seulement ont une séroconversion après la première dose de vaccin et 99 % répondent après la deuxième faite à 4-8 semaines d’intervalle. Cette différence de réponse par rapport aux enfants de moins de 13 ans n’est pas encore expliquée [7].

La charge virale d’un vaccin peut modifier la réponse sérologique. Les deux vaccins actuels sont, sur ce plan, équivalents. Un travail récent de Lau et al. [8] avait comparé les deux vaccins et retrouvé une réponse immunitaire meilleure pour la souche Ola-Merck que pour la souche Ooka-RIT [8]. Ces auteurs ont émis l’hypothèse que cette différence pourrait provenir d’une séquence sur le gène 62 plus proche de la souche Oka P pour le vaccin Oka-Merck. que le serait la souche Oka-RIT. Il a été répondu que cette variation génétique minime ne pouvait altérer ni la réponse sérologique ni l’efficacité clinique, équivalentes pour les deux vaccins, comme les essais et la surveillance clinique le démontrent. En revanche, on s’interroge sur la validité de la méthode de dosage sérologique utilisée [9]. L’analyse génétique des vaccins a récemment montré un polymorphisme de lots de vaccin Varilrix®, probablement dû à des préparations de souches différentes et non à une mutation du vaccin [10]. Les deux vaccins sont donc recommandés d’une manière équivalente.

Vaccination des adultes

On vaccine les adultes, comme les professionnels de santé, dans certaines conditions de risque ou d’exposition. On conseille de ne vacciner que les personnes réceptives, repérées par l’absence de varicelle connue dans leurs antécédents. L’histoire clinique de varicelle est suffisante pour affirmer une protection, mais une histoire négative justifie un contrôle sérologique des anticorps anti-varicelle Les anticorps IgG anti-VZV sont corrélés à une immunité antérieure chez des sujets non vaccinés, mais il existe des sujets immuns sans anticorps décelables, ce qui se retrouve également pour un faible pourcentage de vaccinés [11, 12].

L’expérience de la vaccination des adultes demeure limitée. Gershon et al. [13] ont entrepris les premiers une étude d’envergure portant sur 268 adultes. Pour 187 adultes correctement vaccinés par deux injections de vaccin à 3 mois d’intervalle, on observe 82 % de séroconversion après la première injection et 96 % après la deuxième. Chez 16 adultes vaccinés et exposés à un contage familial de varicelle, 7 varicelles surviennent avec un tableau très atténué. Avec une correction des taux d’attaque à 80 % pour les adultes réceptifs, les auteurs estiment l’efficacité du vaccin à 51 %. Une surveillance sérologique sur 6 ans, mais ne portant pas sur tous ces adultes vaccinés, révèle une perte des anticorps chez 25 % d’entre eux. Cela explique que les adultes vaccinés aient pu contracter une varicelle parce qu’ils n’avaient plus d’anticorps protecteurs. Une autre étude chez 34 infirmières vaccinées a également montré que la protection clinique était bonne mais incomplète et que la présence des anticorps passait de 94 % après vaccination à 64 % au bout de 3 ans [14].

Tolérance

Le vaccin de la varicelle est bien toléré. Ses effets indésirables les plus particuliers sont la survenue d’un rash au point d’injection (4 % des cas) et surtout de quelques vésicules liées au virus vaccinal dans moins de 5 % des cas. Les signes locaux, œdème ou douleur, sont toujours très modérés (19 % des cas) et les signes généraux à type de réactions fébriles sont exceptionnels. La surveillance américaine par le VAERS (Vaccine Adverse Event Reporting System) confirme cette parfaite tolérance. Les cas graves n’ont jamais été imputables au vaccin. La transmission du virus vaccinal à une autre personne n’a été documentée que dans trois cas pour 16 millions de doses vaccinales aux États-Unis. Enfin, le risque de zona dû à la souche vaccinale, connu chez l’enfant immunodéprimé et vacciné, concerne moins souvent l’enfant sain, puisqu’une étude post-marketing aux États-Unis ne retrouve que 22 cas de zona dus à la souche Oka chez l’enfant de 1 à 7 ans (médiane après vaccin de 193 jours) pour 16 millions de doses [15].

Vaccin quadruple rougeole-rubéole-oreillons-varicelle

Ce vaccin, dénommé Proquad®, associe le vaccin triple rougeole-rubéole-oreillons au vaccin de la varicelle. Il est disponible aux États-Unis depuis 2005 et a reçu son AMM européenne en août 2006. Il est fragile, congelé, nécessitant des précautions particulières de conservation et de manipulation. Le vaccin triple est le vaccin rougeole souche Edmonston, rubéole souche Wistar et oreillons souche Jerryl-Lynn (en France vaccin ROR-Vax®). Le vaccin varicelle est la souche Oka-Merck, mais à une concentration supérieure à celle du vaccin Varivax®. Les premières études de vaccins combinés quadrivalents s’étaient soldées par des taux d’anticorps anti-varicelle inférieurs à ceux obtenus pour les vaccins associés mais séparés. Cette inhibition était due au vaccin rougeole. Les nouveaux essais publiés du vaccin quadrivalent actuel ont tous démontré une excellente séroconversion pour les quatre valences vaccinales. La tolérance est très bonne. On observe un peu plus de fièvre avec le Proquad® qu’avec les vaccins séparés [16]. Le Proquad® devrait faciliter l’administration des vaccins chez les enfants avec une seule injection au lieu de deux. Surtout, il pourrait mener à reconsidérer la stratégie de la vaccination de la varicelle.

Vaccin du zona

Un nouveau vaccin contre le zona (Zostavax®) vient d’être enregistré par la Food and Drug Aministration (FDA) aux États-Unis et par l’Agence européenne du médicament (Emea). La souche est Oka-Merck, mais sa concentration est dix fois plus élevée que dans le vaccin de la varicelle, supérieure à 19 400 ufp. Le vaccin s’administre par la voie sous-cutanée en une seule dose et il est destiné aux personnes de plus de 60 ans. Son indication est la prévention du zona et des algies post-zostériennes. Son efficacité a été démontrée par un vaste essai randomisé en double aveugle versus placebo chez 38 546 adultes de plus de 60 ans. Une réduction de 51,3 % des cas de zonas a été obtenue : pour 957 cas de zonas, 315 sont survenus chez les vaccinés et 642 dans le groupe placebo. La douleur a été réduite de 61 %. Les névralgies post-zostériennes ont été diminuées de 66 % (27 cas versus 80). Les réflexions sur la place de ce vaccin sont en cours. Il demeurera un vaccin individuel, et non un vaccin généralisé de masse [17, 18].

Politique vaccinale

En Europe, comme en d’autres régions, le débat se déroule autour de deux politiques : soit une vaccination généralisée de masse, soit une vaccination sélective, s’adressant à des personnes à risque. Les deux principaux pays qui ont largement utilisé le vaccin de la varicelle sont le Japon et les États-Unis. Le Japon n’a jamais réellement recherché une couverture vaccinale élevée et son expérience n’apporte pas de résultats épidémiologiques applicables aux stratégies requises en Europe, puisque le virus a continué à largement circuler dans la population.

Expérience américaine

Les États-Unis ont opté pour la vaccination universelle dès 1995. Leur expérience, leurs études et leurs réflexions sont très précieuses pour la discussion stratégique. Les débats contradictoires sur ce vaccin se sont déroulés pendant 2 ans, en particulier chez les pédiatres, en raison de la réputation de bénignité de la varicelle. La décision américaine a été étayée préalablement par une estimation épidémiologique et par des évaluations économiques. En mars 1995, l’Acip (Advisory Committee on Immunization Practices) a recommandé officiellement la vaccination des enfants sains contre la varicelle. La politique retenue chez l’enfant a consisté, jusqu’à présent, à vacciner par une seule injection tous les enfants âgés de 12 à 18 mois, sauf en cas d’antécédent fiable de varicelle. Au-delà de 13 ans, deux injections de vaccin espacées de 4 à 8 semaines sont recommandées en rattrapage pour les enfants susceptibles, n’ayant pas d’histoire clinique de varicelle. L’Acip recommande également la vaccination des adolescents et des adultes réceptifs et exposés, en particulier les personnels de santé [7].

Arguments pour le choix stratégique de la vaccination

En 2006, 11 ans après la décision américaine, les arguments présidant à la discussion sur le choix de cette vaccination se sont enrichis et les études se sont multipliées. Ils seront envisagés successivement et séparément dans un souci de clarification.

Évaluation du poids de la varicelle

La bénignité de la varicelle demeure un argument souvent invoqué contre la généralisation du vaccin dans tous les pays, y compris aux États-Unis initialement. En 1998, lors d’une enquête faite auprès des pédiatres de Washington, plus de 50 % ne recommandaient pas la vaccination, parce que la varicelle avait une perception de bénignité, que le vaccin était coûteux et que le rapport coût/bénéfice ne leur paraissait pas clair [19]. Une autre enquête, réalisée en 2000 auprès des parents dans le même État, faisait ressortir le rôle déterminant du pédiatre dans la décision de vacciner ou de ne pas vacciner [20].

L’évaluation des complications de la varicelle et des hospitalisations varie beaucoup selon les travaux publiés, qui peuvent se contredire, comme le font remarquer Jaeggi et al. [21]. L’existence d’une déclaration obligatoire de la varicelle peut jouer un rôle dans ces différences d’un pays à l’autre.

Une enquête française récente retrouve 3 500 cas hospitalisés annuellement, pour un nombre total annuel estimé de 553 000 à 751 000 cas : 30 % environ s’accompagnent de complications et 60 % sont cutanées. La létalité globale est de 0,8 %, soit 159 cas en 5 ans [22]. Ce taux relativement bas est peut-être lié au mode de recueil par le PMSI, qui peut sous-estimer les complications. En effet, dans un travail récent portant sur des varicelles hospitalisées, 83 % étaient hospitalisées avec une ou plusieurs complications [23]. Divers travaux récents publiés en Europe sur les varicelles hospitalisées et leurs complications montrent la progression des surinfections graves de la varicelle à point de départ cutané qui peuvent aboutir à des septicémies ou à des fasciites nécrosantes. Dues surtout au streptocoque du groupe A, elles représentent 30 à 50 % des hospitalisations [23, 24]. Ces faits, signalés dès 1995 aux États-Unis, sont donc retrouvés par la plupart des pays européens et constituent un argument supplémentaire en faveur de la vaccination, en modifiant la réputation de soi-disant bénignité de la maladie. On observe aux États-Unis une franche régression de ces infections sévères depuis l’instauration de la vaccination contre la varicelle [25]. La mortalité par varicelle est passée aux États-Unis de 0,41 par million en 1990-1994 à 0,14 en 1999-2001 [26]. La même régression est constatée pour les hospitalisations, qui passent de 14 212 en 1993 à 3 720 en 2001. L’opinion a donc évolué chez les médecins américains à la lueur de ces arguments et la couverture vaccinale, médiocre au début, a progressé plus rapidement depuis 2000.

En revanche, la varicelle congénitale et la varicelle de la femme suscitent des opinions divergentes. Certaines études montrent que l’impact de la varicelle chez la femme enceinte, de la varicelle congénitale et des varicelles néonatales est faible. Pour la France, des études plus précises sont souhaitées [22].

Coût/bénéfice de la vaccination de masse

Deux études américaines princeps, réalisées avant la mise en place de la vaccination, ont permis d’apprécier l’intérêt du vaccin de la varicelle en fonction du coût du vaccin et des bénéfices en santé publique. Celle de Huse comparant le coût du vaccin à celui de la maladie et de la perte de travail des parents démontre que la réduction de la perte du travail se solde par un gain positif de 66 dollars par vacciné [27]. L’étude de coût/efficacité de Lieu, modélisée avec une efficacité de 94 %, une couverture de 97 % et un prix de 35 dollars par dose vaccinale, conclut à une économie de plus de 5 dollars pour chaque dollar investi dans la vaccination. Les dépenses sociales liées à l’absentéisme des parents sont responsables de ce bénéfice, soit 384 millions de dollars par an en gains de travail et de soins. La perte de salaire des parents économisée par le vaccin justifie donc, sur un plan économique, la généralisation de la vaccination de la varicelle [28].

Une étude de Beutels en Allemagne considère que le bénéfice est possible si la couverture vaccinale est réellement de 70 % et si la vaccination des nourrissons coïncide avec la vaccination rougeole-rubéole-oreillons. Là encore, les bénéfices indirects sont supérieurs au seul coût de la maladie [29]. Deux études plus récentes, l’une canadienne et l’autre française, concluent que pour l’organisme payeur la seule stratégie bénéficiaire est la vaccination des adolescents, alors que la vaccination des nourrissons est très onéreuse [30, 31].

Le vaccin de la varicelle est le premier vaccin dont le bénéfice en santé publique est principalement un bénéfice indirect pour la société. Depuis ces travaux, les études coût/bénéfice se sont multipliées dans différents pays [32]. Le bénéfice, quand il existe, est surtout généré par l’économie des arrêts de travail des familles. L’organisation de l’assurance maladie est variable selon les pays. Lorsque l’organisme payeur pour le vaccin est différent de l’organisme prenant en charge les arrêts de travail, la perception du bénéfice n’est pas toujours facile à faire accepter aux autorités de santé. Cet argument exclusivement économique de la vaccination explique, en partie, le faible enthousiasme actuel. Le vaccin quadruple peut être bénéfique, d’après les publications de Beutels et de Coudeville [29, 33]. D’autres études européennes plus récentes vont dans le même sens plutôt favorable au vaccin [32]. On peut remarquer que ces travaux, pourtant récents, n’ont pas tous pris en compte le nouveau vaccin quadruple, la possibilité de deux doses vaccinales au lieu d’une, ni l’éventuelle vaccination contre le zona des sujets âgés.

Épidémiologie et couverture vaccinale

La simulation épidémiologique princeps d’Halloran et al. [34] pour les États-Unis démontre que l’insuffisance de la couverture vaccinale peut entraîner un vieillissement de l’âge des sujets réceptifs avec un risque d’épidémie chez les adolescents et les adultes. Sous l’influence de la vaccination, les cas de varicelle diminuent, ce qui réduit les contacts et les rappels naturels. Les sujets non vaccinés s’accumulent et vieillissent sans rencontrer le virus. Les épidémies surviennent et atteignent alors les individus adultes qui risquent d’avoir des varicelles plus sévères [34]. La même évolution de la varicelle vers l’âge adulte a été retrouvée dans une étude anglaise [35]. Une vaccination universelle avec couverture vaccinale élevée de 90 % et rattrapage des adolescents est donc la stratégie nécessaire. En 2005, après dix années d’efforts, la couverture vaccinale des États-Unis a finalement progressé, puisqu’elle est évaluée à 88 % pour l’ensemble du pays [36].

Vaccin de la varicelle et zona

L’influence bénéfique d’une vaccination varicelle sur le zona de l’adulte serait un argument majeur pour généraliser le vaccin. On étudie depuis les débuts le rôle possible de la vaccination de masse sur le zona par des réseaux de surveillance qui se sont donc mis en place aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe. Jusqu’à présent, il n’a pas été possible de déceler un changement favorable dans l’incidence du zona aux États-Unis, après dix années de vaccination.

À l’inverse, on redoute plutôt une augmentation du zona de l’adulte. Il est admis de façon empirique que les contacts étroits des sujets immuns avec des cas de varicelle diminuent la réactivation du virus latent dans les ganglions nerveux et protégent du zona [37]. On peut alors supposer qu’une vaccination de masse à couverture très élevée aboutira à la raréfaction de la circulation virale. La conséquence possible serait donc une diminution de la réactivation chez les personnes ayant eu une varicelle à virus sauvage et une augmentation de l’incidence du zona [38-40]. On pense donc aujourd’hui que la vaccination généralisée des enfants pourrait augmenter le zona chez l’adulte dans les années à venir. Une enquête américaine au Massachusetts a montré une progression de l’incidence du zona de 2,77/1000 à 5,25/1000 [41]. Qu’en sera-t-il ultérieurement pour les anciens vaccinés ? La physiopathologie de la varicelle est différente de celle de la vaccination. Il est possible que le virus vaccinal injecté par voie sous-cutanée soit moins présent dans les ganglions nerveux que le virus sauvage qui pénètre par les muqueuses respiratoires et conjonctivales avec deux longues virémies. Ainsi, on pourrait espérer que l’individu vacciné ayant peu de virus vaccinal dans les ganglions aurait moins de chances de présenter un zona au contact d’une varicelle. Ces hypothèses ne pourront avoir de réponse que dans quelques dizaines d’années, mais elles suscitent de nombreuses interrogations aux États-Unis [5, 42].

Épidémies de varicelle après vaccination aux États-Unis

Malgré une régression spectaculaire des cas de varicelle aux États-Unis des épidémies sont régulièrement rapportées et publiées depuis 2000, en Arkansas, au Michigan, en Oregon, au Nebraska, etc. Lopez et al. [43] décrivent une épidémie qui a duré 2 mois, chez 49 élèves, dont 43 vaccinés. Leur âge moyen était de 6 ans et l’âge moyen de la vaccination de 18 mois. Ces varicelles étaient bénignes, comme cela est habituel chez les personnes antérieurement vaccinées (89 % avaient moins de 50 lésions). Les auteurs posent la question de la protection par une seule dose vaccinale, car l’efficacité vaccinale était de 82 % pour une couverture vaccinale de 99 % dans cette école. Une seule dose ne paraît pas procurer une immunité collective suffisante pour arrêter les épidémies. En outre, la discrétion de l’éruption des varicelles de vaccinés rend leur diagnostic difficile et tardif, ce qui favorise la diffusion sans pouvoir prendre de mesures d’isolement ou de prévention suffisamment tôt. Un argument supplémentaire pour proposer deux doses de vaccin chez l’enfant est apporté par les résultats d’une étude comparative de Kuter chez deux groupes d’enfants de 12 mois à 12 ans vaccinés respectivement par une ou deux doses de vaccin à 3 mois d’intervalle (souche Oka-RIT) Une surveillance de dix années montre des taux d’anticorps post-vaccinaux efficaces chez 99 % des enfants vaccinés par deux doses contre 86 % chez ceux qui n’en ont reçu qu’une. Surtout, l’efficacité clinique est de 98 % pour le groupe deux doses et de 94 % pour le groupe une dose. Toutes les varicelles observées ont été bénignes. Cet essai démontre l’intérêt de vacciner les enfants avec deux doses au lieu d’une [44]. L’Acip propose donc de vacciner tous les enfants de moins de 13 ans en routine par deux doses à 12-15 mois et à 4-6 ans. Un rattrapage est proposé par une seconde dose chez les enfants, les adolescents et les adultes qui n’en ont reçu qu’une. Ces recommandations devraient prendre effet dans le calendrier vaccinal américain dès 2007 [45]. Ces discussions sur le schéma vaccinal sont importantes à prendre en compte pour les pays européens qui sont en réflexion sur l’introduction du vaccin varicelle dans leur calendrier national.

Politique vaccinale actuelle en Europe

Les pays européens ont été longtemps réticents à suivre la voie des États-Unis. La crainte de favoriser les varicelles d’adultes par une couverture vaccinale insuffisante provient des difficultés rencontrées par la majorité des pays européens à obtenir une couverture vaccinale de plus de 90 % pour le vaccin contre la rougeole. En 1998, le groupe européen des vaccinations de l’OMS-Europe avait donc recommandé de n’introduire cette vaccination au calendrier de l’enfant qu’aux conditions suivantes : obtenir une couverture de plus de 90 %, inscrire le vaccin au calendrier vaccinal national, obtenir son remboursement et disposer d’une surveillance réelle de la varicelle et de la vaccination dans les pays. Ces recommandations sont actuellement renouvelées. Un consensus européen publié en 2004 recommande en termes très prudents aux pays qui choisiraient la vaccination universelle une couverture vaccinale suffisante, une évaluation des anticorps dans la population adulte pour apprécier la nécessité d’un rappel, ainsi qu’une surveillance étroite de la varicelle, du zona et des épidémies [32]. Ce consensus n’aborde pas la question de la deuxième dose dans l’enfance, ce qui démontre la difficulté de proposer un schéma vaccinal clair tant les constats sont changeants et récents.

Une enquête entreprise en 2004 par le réseau de surveillance européen de la varicelle de vingt pays permet de connaître l’état d’avancement de l’Europe sur le vaccin. Seule l’Allemagne vient d’introduire le vaccin en routine pour tous les enfants de 11 à 14 mois. En Italie, seule la Sicile vaccine gratuitement les enfants dans la deuxième année de vie. Douze autres pays recommandent une vaccination sélective pour des groupes à risque tels que certaines personnes immunodéprimées en rémission (leucémies aiguës lymphoblastiques), les sujets en contact avec des immunodéprimés, les personnels des professions de santé exposés, les adolescents susceptibles ou les femmes susceptibles en âge de procréer. Les auteurs de cette enquête européenne concluent de manière consensuelle que toute décision de mettre en place une vaccination de masse contre la varicelle doit s’accompagner d’une surveillance rigoureuse des cas de varicelle et de zona. La mise en place de réseaux de surveillance est donc vivement souhaitée dans tous les pays qui se prépareraient à la vaccination universelle. Le réseau de surveillance européen peut aider à cette mise en place [46]. Ces mesures complexes de veille sanitaire ont un coût élevé qui s’ajoute aux dépenses générées par le vaccin, mais elles sont incontournables sous l’angle de la responsabilité en santé publique.

En France, depuis 2004, la vaccination de la varicelle est sélective. Elle avait été envisagée dès 1998 lors d’un consensus français sur la vaccination [47]. Elle concerne les personnes adultes sans antécédents de varicelle (ou dont l’histoire est douteuse) et dont la sérologie est négative exerçant les professions suivantes : professionnels en contact avec la petite enfance (crèches et collectivités), professions de santé en formation, à l’embauche ou en poste, en priorité dans les services accueillant des sujets à risque de varicelle grave (immunodéprimés, services de gynéco-obstétrique, néonatologie, maladies infectieuses, néphrologie) [48]. On recommande aussi de vacciner les enfants devant recevoir une greffe d’organe solide sans antécédent de varicelle et les personnes vivant au contact d’immunodéprimés. Enfin, le vaccin est recommandé en post-exposition pour les adultes sans antécédent de varicelle dans les 3 jours après exposition à un patient atteint de varicelle. Les arguments justifiant la non-vaccination actuelle des enfants sont détaillés dans un avis du Conseil supérieur d’hygiène publique de France [49]. On y retrouve, en particulier, les réserves faites par l’OMS Europe en 1998 déjà exposées plus haut.

Aujourd’hui, en France et dans les autres pays européens, l’arrivée d’un vaccin quadruple varicelle-rougeole-rubéole-oreillons pourrait modifier la réflexion sur la vaccination généralisée des nourrissons et des enfants, en répondant aux craintes maintes fois exprimées sur la nécessité d’une couverture vaccinale élevée [50]. Pour les pays qui ont atteint une couverture rougeole supérieure ou égale à 90 %, le vaccin quadruple pourrait être introduit dans le calendrier vaccinal, aux âges recommandés pour le vaccin rougeole-rubéole-oreillons. Une étude séro-épidémiologique française montre que la montée des anticorps de la varicelle a lieu entre 12 mois et 8 ans : 15 % à 12-24 mois, 50 % à 4 ans et 90 % à 8 ans. C’est donc bien les nourrissons entre 12 et 18 mois qu’il conviendrait de vacciner si l’on optait en France pour une vaccination de routine [51]. La simultanéité de l’administration des quatre vaccins assurerait en effet une couverture équivalente. Une analyse coût/bénéfice de Coudeville et al. [33] a montré que l’association des vaccins rougeole-rubéole-oreillons et varicelle chez l’enfant était la solution la plus avantageuse à tous les points de vue, patients et société. À la condition d’obtenir une couverture vaccinale d’au moins 80 % [33]. L’acceptation des familles ainsi que des médecins est nécessaire pour que ce raisonnement soit valable. Le nombre d’injections reste à discuter, puisque la question d’une deuxième dose de vaccin varicelle est en attente aux États-Unis. Une deuxième dose de vaccin quadrivalent a été également étudiée lors d’un essai chez les nourrissons de moins de 2 ans et chez les enfants à 4-6 ans. Les bons résultats immunologiques et de tolérance autoriseraient donc à faire une seconde dose de vaccin quadruple à l’âge prévu pour la deuxième dose de vaccin rougeole-rubéole-oreillons [52].

Conclusion

Le vaccin de la varicelle, malgré ses qualités, demeure à ce jour peu utilisé dans le monde pour la vaccination de routine des enfants. C’est aux États-Unis qu’ont été déployés le plus d’efforts de recherche sur le vaccin et la biologie de l’infection par le virus varicelle-zona. L’Europe est toujours en réflexion et se borne, pour la majorité des pays, à la vaccination sélective des personnes à risque. La perception des méfaits de la varicelle a cependant changé en dix ans grâce aux travaux américains et européens sur la létalité et les complications de la maladie. Néanmoins, plusieurs raisons expliquent les réserves sur l’introduction du vaccin de la varicelle dans le calendrier vaccinal de routine des enfants [53]. Ce sont le danger épidémiologique d’une couverture vaccinale insuffisante, les incertitudes sur le devenir du zona de l’adulte à moyen terme, la relative imprécision du schéma vaccinal idéal et efficient (doses, âge), la variabilité de la perception du bénéfice vaccinal selon les pays et les modèles choisis, la part socio-économique plus que médicale de ce bénéfice, enfin le coût de ces vaccins confronté à d’autres priorités de prévention.

L’arrivée sur le marché d’un vaccin quadruple devrait raviver les débats, car il assurerait plus facilement la couverture vaccinale simultanée des quatre vaccins. Le vaccin du zona pourrait aussi être une réponse à l’augmentation du zona de l’adulte. Toute décision sur l’introduction du vaccin de la varicelle en routine obligera aujourd’hui les décideurs de santé à s’entourer de précautions de surveillance sophistiqués et onéreux. Il reste à compter avec les souhaits des médecins et du public pour prévenir une maladie bénigne mais qui engendre des contraintes de garde et d’isolement. La perception du vaccin varie selon les pays et leur culture. L’Europe risque donc d’offrir dans l’avenir une diversité dans ses choix de prévention pour la varicelle, maladie qui n’est pas planifiée pour une éradication.

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