ARTICLE
Auteur(s) : S. Bressanelli
Virologie moléculaire et structurale, UMR CNRS-INRA 2472, 1,
avenue de la Terrasse, 91198 Gif-sur-Yvette Cedex
Le virus de l’hépatite C (HCV) est un problème majeur de santé
publique [1]. On estime à 3 % de la population mondiale le
nombre d’individus chroniquement infectés par ce virus à ARN
positif et on sait que ces infections chroniques sont un facteur de
risque important pour le développement de cirrhoses et de cancers
primitifs du foie. De fait, l’hépatite chronique C est d’ores et
déjà la première cause de transplantation de foie en Europe et aux
États-Unis et les données épidémiologiques indiquent que la
situation va encore s’aggraver dans les 10 à 20 prochaines
années en l’absence de médicaments efficaces contre le HCV. Il n’y
a pas de vaccin disponible et le traitement existant (à base
d’interféron-alpha, auquel on associe la ribavirine) n’est pas
satisfaisant pour plusieurs raisons [2] : tout d’abord, même
les bithérapies utilisant l’interféron pégylé, les plus efficaces
d’après des études récentes, ne conduisent à une réponse
virologique prolongée que chez 55 % des patients en moyenne.
En second lieu, ce traitement est lourd, avec des effets
secondaires indésirables dont les plus courants sont un syndrome
pseudo-grippal, un syndrome dépressif sévère et une anémie
hémolytique (due à la ribavirine). La non-observance par les
patients est d’ailleurs un facteur important d’échec du traitement
[3]. Enfin, ce traitement est très coûteux. Il y a donc nécessité
de développer de nouveaux médicaments, qui seraient à la fois plus
efficaces pour éradiquer le HCV et moins toxiques pour le patient.
Un moyen d’atteindre ces deux objectifs est de créer des molécules
qui ciblent spécifiquement les protéines virales. La connaissance
de la structure tridimensionnelle de ces cibles potentielles permet
d’entreprendre la conception rationnelle de nouvelles molécules
antivirales. L’exemple le plus connu est le développement, à partir
de la structure de la protéase du virus de l’immunodéficience
humaine (VIH), d’inhibiteurs spécifiques de cette enzyme [4]. De
plus, des structures de complexes avec des inhibiteurs précédemment
identifiés sont une aide très importante à l’amélioration
rationnelle de ceux-ci. C’est pourquoi de nombreux groupes de
cristallographie biologique, dont des équipes affiliées à des
laboratoires pharmaceutiques, ont mené et mènent des études
structurales sur les deux cibles de choix parmi les protéines du
HCV : la protéase-hélicase NS3 et la polymérase NS5B. Dans le
cas de la protéase NS3, l’étude structurale a puissamment aidé à
l’amélioration de molécules candidates, jusqu’à la première
obtention d’un composé prometteur en thérapie antivirale [5].
Le HCV : classification et organisation du génome
Le HCV est un virus enveloppé à ARN positif, seul membre du
genre Hepacivirus au sein de la famille des
Flaviviridae [6]. Son génome d’environ 9,6 kb comprend,
comme celui des autres Flaviviridae, un seul cadre ouvert de
lecture. Celui-ci est traduit en une polyprotéine de quelque
3 000 acides aminés qui est clivée co- et
post-traductionnellement en une dizaine de protéines (figure 1). La partie
N-terminale de la polyprotéine comprend les protéines structurales
qui forment la particule virale, tandis que la partie C-terminale
comprend les protéines non structurales (NS), pour lesquelles
plusieurs activités enzymatiques indispensables à la réplication
virale ont été identifiées et partiellement caractérisées sur les
protéines recombinantes. Ainsi, NS3 porte des activités ATPase et
ARN-hélicase dans sa partie C-terminale et protéase à sérine dans
sa partie N-terminale [7]. NS5b porte une activité ARN-polymérase
strictement dépendante de l’ARN [8] et constitue l’élément clé du
complexe de réplication du virus. C’est cette enzyme qui copie le
génome du virus, synthétisant d’abord le brin complémentaire de
l’ARN génomique, puis utilisant ce brin complémentaire comme
matrice pour produire de nouveaux génomes du HCV.
Un virus très variable
Une caractéristique du HCV qui est très vite apparue aux
chercheurs est sa très grande variabilité, qu’on peut décrire en
trois niveaux hiérarchiques : quasi-espèces, sous-types et
types [9]. Tout d’abord, les séquences isolées par RT-PCR du sérum
d’un même patient montrent un manque d’homogénéité des génomes de
HCV, fortement apparentés mais distincts, qui infectent celui-ci.
Ce phénomène, commun à de nombreux virus à ARN, a été associé chez
le HCV à une véritable distribution en quasi-espèces. Il n’est pas
sûr toutefois que ce fait soit un déterminant majeur de la capacité
du HCV à provoquer des infections persistantes. En second lieu, le
HCV présente une très grande diversité géographique, avec de
nombreux sous-types regroupés en six grands génotypes. Cela a une
grande importance dans la mesure où ces génotypes diffèrent
beaucoup quant à leur sensibilité au traitement actuel. Ainsi, le
génotype 1, majoritaire en Europe occidentale, aux États-Unis et au
Japon, est particulièrement résistant à ce traitement (dans le
meilleur des cas, 34 à 42 % de réponses virologiques
soutenues).
La polymérase du HCV
Par homologie avec les autres Flaviviridae et à cause de
la conservation de courts motifs caractéristiques d’une grande
famille de polymérases à une sous-unité [10], il a été très tôt
soupçonné que la polymérase du HCV devait être NS5b, l’extrémité
C-terminale de 591 résidus de la polyprotéine (figure 1). Cependant, ce
n’est qu’en 1996, soit 7 ans après l’isolement du génome du
virus, que la preuve a été apportée que ce polypeptide, produit en
système baculovirus et purifié, possédait in vitro
l’activité ARN-polymérase ARN-dépendante attendue [8].
De très nombreuses études in vitro menées depuis sur cette
enzyme recombinante ont permis de dégager ses propriétés
fonctionnelles (après 1999, la plupart des études ont été conduites
sur des protéines délétées de leur extrémité C-terminale hydrophobe
et produites en Escherichia coli, cf. ci-après) : tout
d’abord, la synthèse d’ARN par NS5b est strictement dépendante de
la présence d’un ARN matrice et NS5b n’accepte que des
ribonucléotides comme substrats. Cette activité ARN-polymérase
ARN-dépendante exige la présence de magnésium ou de manganèse,
conformément au mécanisme postulé pour l’ensemble des polymérases
[11]. En deuxième lieu, NS5b est très processive et peut par
exemple synthétiser d’un seul trait un antigénome (9,6 kb) si
on lui fournit le génome du HCV comme matrice [12]. En troisième
lieu, NS5b a in vitro une spécificité lâche vis-à-vis de la
séquence de l’ARN matrice. Elle est capable par exemple de copier
certains ARN non viraux (cellulaires ou homopolymériques).
Cependant, elle montre une préférence pour certaines séquences
[13-15]. Reigadas et al. ont ainsi pu montrer que
l’extrémité 3’ du brin négatif était une meilleure matrice que
celle du brin positif, ce qui est conforme au fait que le brin
positif (utilisé comme ARN messager et incorporé dans les virions
néosynthétisés) doit être produit en plus grande quantité que le
brin négatif. Une quatrième propriété de NS5b concerne l’étape
d’initiation de synthèse d’ARN. On a longtemps pensé que NS5b était
capable d’allonger un brin amorce apparié à la partie 3’ de l’ARN
matrice, mais non d’induire la synthèse d’ARN de novo. Dans
ce dernier mode d’induction, commun à de nombreux virus à ARN, la
polymérase virale est capable de se lier à l’extrémité 3’ d’un ARN
simple brin, puis à deux nucléotides dont la condensation constitue
le début de la synthèse du brin complémentaire. Il a été depuis
établi que NS5b pouvait de fait effectuer cette synthèse de
novo dans des conditions suffisamment proches des conditions
physiologiques (en particulier, non dépendantes de la présence de
manganèse) pour convaincre la communauté des
« hépacivirologues » [16]. Une cinquième propriété de
NS5b in vitro est la faiblesse de son activité spécifique
d’incorporation de nucléotides dans des tests classiques
d’élongation d’amorce (seulement 0,1 à 5 nucléotides par
minute). On a pu montrer que la faiblesse de cette activité moyenne
est entièrement attribuable au fait que seule une fraction (moins
de 1 %) des molécules de polymérase prend part à la réaction
dans ce type de test [17]. Cela semble dû à une étape limitante
lors de l’induction de la synthèse d’ARN, alors que l’élongation
elle-même se ferait avec une vitesse comparable à celle d’autres
polymérases comme la transcriptase inverse du VIH ou
l’ARN-polymérase ARN-dépendante du poliovirus (plusieurs centaines
de nucléotides incorporés par minute). On aurait donc en solution
un équilibre entre une forme inactive majoritaire et une forme
catalytiquement compétente, la transition de la première vers la
seconde étant lente.
Il a fallu attendre trois ans après la mise en évidence de
l’activité spécifique de NS5b pour disposer de la structure
tridimensionnelle de cette enzyme, déterminée indépendamment par
plusieurs groupes de cristallographie biologique et publiée
simultanément par trois d’entre eux [18-20]. La principale
difficulté, dans l’obtention de la protéine recombinante comme dans
sa cristallisation, a été la présence d’un segment C-terminal très
hydrophobe, vraisemblablement impliqué in vivo dans
l’association du complexe de réplication aux membranes du réticulum
endoplasmique. La démonstration que ce segment d’une vingtaine
d’acides aminés n’est pas indispensable pour l’activité in
vitro et que son élimination permet de produire en grandes
quantités une enzyme soluble et active [21, 22] a permis la
détermination de la structure par cristallographie aux rayons X.
Important aussi est le résultat selon lequel de plus grandes
délétions de la région C-terminale sont possibles (jusqu’à
63 résidus sans inactivation de l’enzyme), ce qui montre qu’on
a une quarantaine de résidus intercalés entre le segment d’amarrage
aux membranes et le domaine polymérase proprement dit.
Une architecture globale classique, mais des éléments très
particuliers
La structure de la polymérase du virus de l’hépatite C (figure 2) présente
deux caractéristiques originales par rapport aux autres polymérases
à une sous-unité, dont de nombreuses structures étaient connues en
1999 [23]. L’architecture générale de ces enzymes est décrite dans
une nomenclature définie d’abord pour le fragment de Klenow de
l’ADN-polymérase I de E. coli, la première dont la structure
a été connue [24] : cette enzyme ressemble à une main droite
ouverte, où des sous-domaines en N-terminal (« doigts »)
et en C-terminal (« pouce ») encadrent un troisième
sous-domaine (« paume »). Cette disposition forme une
profonde crevasse le long de laquelle vient se placer l’acide
nucléique matrice. L’addition d’un nucléotide triphosphate pour
allonger le brin amorce (ou le nucléotide initiateur dans le cas
particulier de l’induction de novo) est alors catalysée par
deux ions magnésium, dont la sphère de coordination comprend
plusieurs acides aspartiques strictement conservés (figure 3). Ainsi, on peut
concevoir la fonction biologique de ces polymérases comme le
positionnement récurrent des substrats (matrice, amorce et
nucléotide arrivant) vis-à-vis de deux ions magnésium qui sont les
véritables agents de la catalyse. Les résidus contribuant à la
fixation de ces deux ions sont situés au creux de la paume, tandis
que le pouce interagit avec la partie double brin du duplex
matrice-amorce, notamment par des contacts avec le petit sillon, et
que les doigts interagissent avec la partie simple brin de la
matrice. Il est à noter que les doigts participent aussi à la
liaison au nucléotide arrivant et que ces interactions ne sont
établies que lorsque ce sous-domaine se referme sur le site
catalytique : ainsi, les polymérases pour lesquelles on
dispose de structures de complexes incluant le nucléotide arrivant
en plus de la matrice et de l’amorce (complexes ternaires) montrent
que le sous-domaine des doigts a pivoté de 20° à 65° par rapport
aux structures de complexes binaires polymérase-acide nucléique. La
conformation « doigts fermés » n’avait été observée
jusqu’en 1999 que dans des complexes ternaires [23]. Pourtant, la
structure de NS5b en l’absence de tout substrat montre une telle
conformation fermée, de sorte que le site de liaison au nucléotide
arrivant est complètement préformé. Cette conformation est
identique dans les trois formes cristallines initialement décrites
[18-20], ainsi que dans plusieurs autres formes rapportées depuis
[25-29]. Cela exclut qu’on ait là un artefact de cristallisation,
où une conformation particulière minoritaire en solution serait
sélectionnée lors de la nucléation et de la croissance des
cristaux.
Cette première originalité dans la structure de NS5b nous amène à
considérer la seconde : les doigts comportent une extension
qui consiste en deux insertions dans ce sous-domaine (résidus 14 à
41 et 141 à 157). Or, cette extension vient se lier à l’arrière du
pouce (figure
2), principalement par l’intermédiaire d’une courte hélice
(A) qui complète le faisceau d’hélices constituant la charpente du
pouce chez NS5b. Une telle connexion doigts-pouce n’avait jamais
été observée auparavant chez une polymérase. D’une part, elle ferme
l’arrière de l’enzyme, laissant un tunnel bordé de résidus lysines
et arginines qui constitue la voie d’accès des nucléotides
arrivants. D’autre part, elle solidarise les doigts et le pouce.
Cette observation est de prime abord surprenante si l’on se
rappelle que, chez toutes les autres polymérases de structure
connue, ces deux sous-domaines étaient apparus capables de
mouvements indépendants et de grande amplitude. Cependant, on a
déterminé depuis la structure de deux autres ARN-polymérases
ARN-dépendantes [30, 31] et on retrouve une telle connexion chez
ces deux enzymes. On peut aussi se rendre compte rétrospectivement
[19] que cette connexion est présente chez l’ARN-polymérase
ARN-dépendante du poliovirus, même si la structure partielle
publiée en 1997 [32] n’avait pas permis de le voir, les doigts
étant en grande partie désordonnés dans les cristaux. La présence
d’une connexion entre doigts et pouce suggère que, chez les
ARN-polymérases ARN-dépendantes, les mouvements de ces
sous-domaines se produisent de façon concertée. Ils sont aussi
certainement plus restreints dans leur amplitude que pour la
plupart des autres polymérases. Cependant, la superposition des
structures dont les coordonnées sont disponibles fait apparaître
une légère différence entre les conformations des pouces (figure 4). Cela montre
que le couplage doigts-pouce n’est pas rigide, la boucle Λ1 étant
flexible et capable d’accommoder une certaine différence de
positions relatives entre doigts et pouce.
Une dernière observation surprenante concerne les quelque
40 résidus intercalés entre le segment transmembranaire et le
domaine polymérase (connecteur) : l’une des enzymes
recombinantes initialement décrites (5b-ΔC55) ne comprend pas ces
résidus [19], mais les deux autres constructions (5b-ΔC21) les ont
conservés [18, 20]. Les structures cristallines montrent que le
connecteur est ordonné et forme une longue boucle qui vient
s’insérer dans la crevasse contenant le site catalytique (figure 2, en vert).
Cette conformation est incompatible avec la présence d’un duplex
ARN, il faut donc supposer que le connecteur sort de la crevasse
lors de la polymérisation. Cette observation permet de comprendre
le résultat curieux selon lequel des délétions de 40 à
60 résidus du C-terminal de NS5b sont environ 40 fois
plus actives qu’une délétion de seulement 21 résidus dans les
tests d’élongation in vitro [25, 33, 34]. Ce phénomène a été
analysé précisément par Adachi et al. [25], qui ont montré
que le gain d’activité est bien dû à la libération de la crevasse
catalytique par le connecteur : dans les structures
cristallines où les trois résidus clés pour l’interaction
connecteur-crevasse sont absents ou mutés en alanine, le connecteur
ne se trouve plus dans la crevasse et les enzymes ont une activité
identique à celles qui sont complètement dépourvues du connecteur.
Ces observations laissent ouverte la question de l’éventuelle
fonction de l’interaction connecteur-crevasse. Les interactions du
connecteur avec l’épingle 17-18 contribuent à la conformation
plus fermée du pouce dans 5b-ΔC21 par rapport à 5b-ΔC55.
Ranjith-Kumar et al. [35] ont émis l’intéressante hypothèse
selon laquelle ces interactions, en excluant la fixation d’un ARN
double brin au site actif de NS5b, favorisent le mode initiation au
détriment du mode élongation. Ces deux étapes de la synthèse d’ARN
par NS5b sont discutées ci-après à la lumière de comparaisons avec
des enzymes homologues.
Comparaison avec la transcriptase inverse du VIH : comment
NS5b allonge un brin complémentaire de la matrice
La biologie structurale apporte des informations sur la parenté
entre les protéines car elle permet de détecter des homologies plus
éloignées que la seule comparaison de séquences. En effet, la
conservation détaillée des structures, et en particulier celle des
topologies de repliement tridimensionnel, est aisément
reconnaissable et permet de reconnaître des protéines homologues
alors même que l’identité de séquence est devenue indétectable. Ce
fait revêt une importance particulière en virologie, où l’évolution
des séquences peut être très rapide, surtout chez les virus à ARN.
Ainsi, la question de l’éventuelle parenté entre polymérases de
Picornaviridae, Flaviviridae et Retroviridae
n’a pu être résolue avec certitude par comparaison de séquences
[36]. Cependant, la comparaison des structures de polymérases du
poliovirus (3Dpol), du virus de l’hépatite C (NS5b) et du virus de
l’immunodéficience humaine (VIH-RT) montre que ces trois
polymérases descendent d’un ancêtre commun. Non seulement les
paumes, mais aussi les doigts admettent le même repliement [19].
Les doigts de NS5b (et très vraisemblablement de 3Dpol) ont
seulement des parties supplémentaires insérées par rapport à VIH-RT
(les boucles Λ1 et Λ2 et un faisceau d’hélices alpha, figure 5). Le fait que NS5b
soit dans une conformation « doigts fermés » permet ainsi
une comparaison détaillée avec la structure de complexe ternaire
(polymérase + matrice-amorce + nucléotide
arrivant) disponible pour VIH-RT [37]. La superposition des
substrats de ce complexe avec la structure de NS5b (figure 5) permet
d’identifier la plupart des résidus fonctionnellement importants.
En outre, elle permet de se rendre compte que NS5b ne peut pas,
dans la conformation du pouce observée dans les cristaux,
accommoder le brin néosynthétisé (même la forme 5b—ΔC55, dépourvue
de connecteur et avec un pouce plus ouvert). Si l’ARN néosynthétisé
reste apparié à la matrice dans un complexe d’élongation, il faut
d’une part que le pouce s’écarte d’environ 10° autour de l’épingle
bêta 15-16 (indiquée figure 4), ce qui amène
l’hélice P dans la position de l’hélice H du pouce de VIH-RT (figure 5), hélice donc
la fonction est de suivre le petit sillon du duplex [38]. De façon
intéressante, ce mouvement de charnière autour de l’épingle bêta
15-16 est celui qui est observé entre les différentes formes
cristallines de NS5b (figure 4) [25]. Il faut
d’autre part que la deuxième structure en feuillet bêta présente
dans le pouce, l’épingle bêta 17-18 qui plonge vers le site
actif, s’écarte légèrement de celui-ci.
Comparaison avec la polymérase du phage à ARN double brin j6 : comment NS5b induit de novo
la synthèse d’ARN
La comparaison avec la polymérase du VIH a été très riche
d’enseignements quant aux mécanismes moléculaires en jeu chez NS5b
lors de l’élongation d’un duplex matrice-amorce. Elle ne pouvait
cependant pas résoudre les questions concernant l’étape d’induction
de novo, puisque VIH-RT induit la synthèse d’ADN par un
mécanisme différent (et tout aussi fascinant, [39]). Des
informations importantes sur l’induction de novo sont venues
de la comparaison avec une autre enzyme homologue : la
polymérase du phage à ARN double brin j6
(j6pol). L’homologie entre NS5b et j6pol, révélée par la structure des deux
protéines, a été une surprise considérable [30]. Bien que
dépourvues d’identité de séquence significative, ces enzymes sont
non seulement homologues, mais plus proches structuralement l’une
de l’autre que d’aucune autre polymérase de structure connue. Comme
NS5b, j6pol induit la synthèse d’ARN
de novo et Butcher et al. ont pu déterminer la
structure d’un complexe d’induction. Cette structure comprend un
court acide nucléique simple brin auquel viennent s’apparier deux
nucléotides, l’un au site catalytique C de l’enzyme, l’autre à un
deuxième site, baptisé P et positionnant le nucléotide pour des
interactions de Watson-Crick avec la base en 3’ de la matrice.
Cette structure nous a permis d’interpréter les résultats obtenus
au laboratoire sur les structures de complexes entre NS5b et des
nucléotides [40]. Nous avons en effet montré qu’un nucléotide
pouvait se fixer au site catalytique de NS5b, même en l’absence de
matrice, mais aussi qu’une densité électronique supplémentaire dans
cette région était interprétable comme la moitié triphosphate d’un
second nucléotide, dont la moitié nucléoside est désordonnée en
l’absence de matrice. Or, cette moitié triphosphate correspond
exactement à celle du nucléotide P décrit par Butcher et al.
(figure 6). Ce
résultat établit que NS5b induit la synthèse de novo par un
mécanisme identique à celui découvert pour j6pol. Il nous a permis aussi d’identifier certains
des résidus formant le site P chez NS5b (ceux qui contactent la
moitié triphosphate du nucléotide initiateur). La conservation de
ces résidus chez des virus apparentés au HCV (flavivirus,
pestivirus) ainsi que chez des virus pour lesquels l’induction
de novo est un phénomène bien établi (bromovirus) nous amène
à proposer que l’induction de novo par un mécanisme
identique à celui de j6pol est une
propriété d’une large classe de virus à ARN positif. Deux de ces
résidus conservés (Ser367 et Arg386) sont situés à la base de
l’épingle 15-16, précédemment identifiée comme la charnière autour
de laquelle le pouce peut pivoter [19]. Nous avons émis l’hypothèse
qu’un changement de conformation du pouce se produit aussi lors de
l’induction de novo par NS5b, conduisant cette fois à une
position plus fermée de ce sous-domaine [40]. Il viendrait ainsi,
comme chez j6pol, apporter une
« plate-forme d’induction » qui maintient la base du
nucléotide au site P dans une position propre à établir des
interactions de Watson-Crick avec la base en 3’ de la matrice [30].
Dans le cadre de cette hypothèse, c’est au moins en partie en
maintenant le pouce en conformation fermée que le connecteur
interviendrait dans la différenciation entre induction et
élongation [35].
Une région périphérique de liaison à des petites molécules
Un dernier résultat de notre étude de complexes avec des
nucléotides reste à ce jour inexpliqué : il s’agit de
l’existence d’un site de liaison au GTP à la surface de NS5b, très
loin de la région catalytique de l’enzyme et composé de résidus
conservés (figure
7). Il pourrait être lié à l’activation in vitro de
NS5b par le GTP [16, 41]. On a montré depuis que la fixation
d’inhibiteurs non nucléosidiques de NS5b avait lieu dans une
crevasse située sous ce site GTP (figure 7) [27, 28]. Cette
observation suggère une régulation allostérique de l’enzyme, qui
pourrait intervenir dans le basculement induction-élongation. Nous
avons vu en effet que cette transition impliquait un changement de
conformation important dans la partie C-terminale (pouce et
connecteur). Une autre possibilité (n’excluant pas la précédente)
est que le site GTP de surface intervient dans l’oligomérisation de
NS5b. Ce phénomène et le lien entre oligomérisation et activation
de NS5b ont été rapportés dans deux publications [26, 42]. Dans la
première, deux résidus nécessaires à la fois à l’oligomérisation et
à l’activité de NS5b ont été identifiés (positions 18 et 502). L’un
deux se trouve à proximité du site GTP (figure 7). Quelle que soit
la fonction de ce site, il peut représenter une nouvelle cible dans
la recherche d’inhibiteurs contre NS5b.
Conclusion
Nous sommes à présent à un moment charnière de la lutte contre
le HCV. Le traitement existant atteint les limites de son
efficacité et seuls des essais cliniques permettront de
déterminer la valeur des molécules candidates actuelles comme
médicaments [43]. Dans la perspective de l’amélioration rationnelle
des nouvelles molécules dirigées contre NS5b ou de la recherche de
nouvelles pistes, les structures de complexes avec des ARN font
pour l’instant cruellement défaut. La détermination de la structure
d’un complexe d’induction ou d’élongation pour NS5b constituerait
donc un grand pas en avant, non seulement pour la compréhension de
la biologie du HCV, mais aussi pour la recherche pharmacologique
dans la lutte contre ce virus.
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