ARTICLE
Auteur(s) : V. Courgnaud *, M. Peeters *
* Laboratoire Retrovirus, UR36, IRD, 911, avenue Agropolis, BP
64501, 34394 Montpellier Cedex 5.
E-mail : martine.peeters@mpl.ird.fr
Les virus de l'immunodéficience simienne (SIV) ainsi que ceux de
l'immunodéficience humaine (VIH1 et VIH2) appartiennent à la
sous-famille des lentivirus de la famille des Retroviridae.
On dénombre à ce jour une trentaine d'espèces de primates africains
naturellement infectés par le SIV [1, 2]. L'absence de pathologie
observée chez ces primates suggère une infection d'origine ancienne
associée à une adaptation progressive et réciproque du virus à
l'hôte. La phylogénie moléculaire a permis de mettre en évidence
deux modes principaux d'évolution des lentivirus de primates.
Certaines lignées de SIV semblent avoir coévolué parallèlement à
leurs hôtes, d'autres semblent être le résultat de multiples
épisodes de transmissions inter-espèces survenus dans le passé
entre primates, dont les hommes [1, 3].
Dans certains cas, lors d'un changement d'espèce, le virus peut
devenir pathogène pour le nouvel hôte, les exemples les plus
frappants étant les virus VIH1 et VIH2, agents étiologiques du
sida. Le sida, décrit pour la première fois au début des années
1980, représente actuellement chez l'homme une maladie infectieuse
parmi les plus importantes. Environ 40 millions de personnes
sont infectées par le VIH dans le monde [4]. L'épidémie d'infection
par le VIH1 s'est largement répandue à travers le monde alors que
celle relative au VIH2 est restée endémique à l'Afrique de
l'Ouest.
De nombreux arguments en faveur d'une origine simienne du VIH2,
puis du VIH1 ont été apportés et il est maintenant clairement
acquis que la présence de ces virus dans la population humaine
résulte de transmissions zoonotiques provenant de deux réservoirs
différents : le VIH2 correspondant à plusieurs transmissions
du SIVsm de mangabeys enfumés (Cercocebus atys) à l'homme en
Afrique de l'Ouest et le VIH1 de transmissions du SIVcpz de
chimpanzés (Pan troglodytes) d'Afrique centrale [5-7].
Des données récentes ont montré que, par la chasse et la
consommation (principalement lors du dépeçage) de « viande de
brousse » encore maintenant très répandues en Afrique
centrale, la population est en contact régulier avec une diversité
considérable de SIV [2]. Le risque de nouvelles anthropozoonoses
est donc réel et il est fondamental de caractériser davantage de
SIV infectant les primates africains.
Cette revue a pour objectif de présenter l'état actuel des
connaissances sur la diversité génétique et l'évolution des
lentivirus de primates.
Classification des primates d'Afrique
Les primates africains sont porteurs asymptomatiques et naturels
de SIV. À l'exception du SIVcpz isolé de chimpanzés, tous les SIV
identifiés proviennent de primates appartenant à la famille des
Cercopithecidae ou singes de l'ancien monde. Les
Cercopithecidae sont divisés en deux sous-familles :
Colobinae et Cercopithecinae. Ces deux sous-familles
sont elles-mêmes sous-divisées, la sous-famille Colobinae
comprenant trois genres différents, Colobus ou colobe noir
et blanc, Piliocolobus ou colobe bai et Procolobus ou
colobe de Van Beneden, et la sous-famille Cercopithecinae
avec deux tribus principales : Papionini et
Cercopithecini. La tribu Papionini est composée de
babouins (Papio sp), mandrills et drills (Mandrillus
sp), cercocèbes (Cercocebus sp) et de lophocèbes
(Lophocebus sp). La tribu Cercopithecini comprend les
singes verts d'Afrique (Chlorocebus sp), les talapoins
(Miopithecus sp), les singes rouges (Erythrocebus
sp), les singes des marais (Allenopithecus sp) ainsi
qu'un grand nombre de cercopithèques [8].
Espèces de primates infectées par le SIV
Toutes les espèces de primates africains chez lesquelles des SIV
ont été isolés ou des séropositivités décrites sont regroupées dans
le tableau 1.
Tableau 1. Primates africains
naturellement infectés par le SIV.
|
Famille |
Sous-famille |
Tribu |
Genre |
Superespèces |
Espèces |
Nom
commun |
SIV |
Distribution géographique |
Références |
|
Hominidae |
Homininae |
|
Pan |
|
troglodytes |
chimpanzé commun |
SIVcpz |
Ouest à Est : Sénégal jusqu'à la Tanzanie |
5,
23, 40-44, 73 |
|
Cercopithecidae |
Colobinae |
|
Colobus |
|
guereza |
colobe guéréza |
SIVcol |
Centre : Nigeria, Éthiopie/Tanzanie |
11 |
|
|
|
|
Piliocolobus |
|
badius |
colobe bai d'Afrique occidentale |
SIVwrc* |
Ouest : Sénégal, Ghana |
71 |
|
|
|
|
Procolobus |
|
verus |
colobe de Van Beneden |
SIVolc* |
Ouest : Sierra Leone, Ghana |
71 |
|
|
Cercopithecinae |
Papionini |
Lophocebus |
|
albigena |
mangabey à joues grises/blanches |
? |
Centre : Nigeria-Ouganda/Burundi |
2 |
|
|
|
|
Papio |
|
anubis |
babouin de Guinée |
? |
Ouest à Est : Mali, Éthiopie |
2 |
|
|
|
|
|
|
cynocephalus |
babouin cynocéphale |
SIVagm-Ver* |
Centre : Angola,Tanzanie |
63 |
|
|
|
|
|
|
ursinus |
Le
Chacma |
SIVagm-Ver* |
Sud : Sud Angola, Zambie |
64 |
|
|
|
|
Cercocebus |
|
atys |
mangabey enfumé |
SIVsm |
Ouest : Sénégal, Ghana |
7,
33, 72 |
|
|
|
|
|
|
torquatus |
cercocèbe à collier blanc |
SIVrcm |
Centre-Ouest : Nigéria, Cameroun, Gabon |
18 |
|
|
|
|
|
|
agilis |
cercocèbe agile |
SIVagi* |
Centre : Nord-est Gabon, Nord-est Congo |
70 |
|
|
|
Mandrillus |
|
sphinx |
mandrill |
SIVmnd1, SIVmnd2 |
Centre-Ouest : Cameroun (sud Sanaga),Gabon, Congo |
21,
58 |
|
|
|
|
|
leucophaeus |
drill |
SIVdrl* |
Centre-Ouest : sud-est Nigeria, Cameroun (nord Sanaga) |
66 |
|
|
|
Cercopithecini |
Allenopithecus |
|
nigrovidis |
singe des marais, cercopithèque noir et vert |
? |
Centre : Congo |
32 |
|
|
|
|
Miopithecus |
|
talapoin |
talapoin du sud, miopithèque talapoin |
SIVtal* |
Centre-Ouest : Angola, Congo, Zaïre |
67 |
|
|
|
|
|
|
ogouensis |
talapoin du nord, miopithèque de l'ogooué |
SIVtal* |
Centre-Ouest : Cameroun (sud Sanaga), Gabon |
2 |
|
|
|
|
Erytrocebus |
|
patas |
singe rouge |
SIVagm-sab* |
Ouest-Est : Sénégal, Éthiopie, Tanzanie |
62 |
|
|
|
|
Chlorocebus |
|
sabaeus |
sabeus |
SIVagm-Sab |
Ouest : Sénégal, rivière Volta |
16 |
|
|
|
|
|
|
aethiops |
grivet d'Éthiopie |
SIVagm-Gri |
Est : Sudan, Erithré, Éthiopie |
12 |
|
|
|
|
|
tantalus |
cercopithèque tantale |
SIVagm-Tan |
Centre : Ghana, Ouganda |
17 |
|
|
|
|
|
pygerythrus |
vervet |
SIVagm-Ver |
Afrique de l'Est à l'Afrique du Sud, Somalie
et Angola |
13 |
|
|
|
|
Cercopithecus |
diana |
diana |
cercopithèque diane |
? |
Ouest : Sierra Leone, Côte-d'Ivoire |
32 |
|
|
|
|
mitis |
nictitans |
hocheur, le pain à
cacheter |
SIVgsn |
Centre : zone
de forêt d'Afrique de l'Ouest, Congo/Zaïre |
26 |
|
|
|
|
|
|
mitis |
singe bleu |
SIVblu* |
Centre-est :
Est Congo, vallée du rift |
68 |
|
|
|
|
|
|
albogularis |
cercopithèque à
diadème |
SIVsyk |
Est :
Somalie, est du cap |
15 |
|
|
|
|
mona |
mona |
cercopithèque
mona |
SIVmon* |
Ouest : delta
du Niger, Cameroun (nord Sanaga) |
2 |
|
|
|
|
|
pogonias |
cercopithèque
pogonias, mone couronnée |
? |
Centre-ouest : Cross River au Nigeria, Congo (est) |
2 |
|
|
|
|
|
|
wolfi |
mone de Meyer,
mone de Wolf |
SIVwol* |
Centre : sud
de la rivière Congo |
27 |
|
|
|
|
cephus |
cephus |
moustac |
SIVmus* |
Centre-ouest : Cameroun (sud Sanaga), est de la rivière
Congo |
2 |
|
|
|
|
|
|
ascanius |
cercopithèque
ascagne, l'ascagne |
SIVasc* |
Centre :
sud-est Congo, ouest Tanzanie |
69 |
|
|
|
|
|
lhoest |
lhoest |
cercopithèque de
l'Hoest |
SIVlhoest |
Centre : Est
Congo, Zaire, ouest Ouganda |
10, 59 |
|
|
|
|
|
|
solatus |
cercopithèque à
queue de soleil |
SIVsun |
Centre-ouest : forêt tropicale du Gabon |
14 |
|
|
|
|
|
hamlyni |
hamlyni |
cercopithèque de
Hamlyn, singe de tête à hibou |
? |
Centre : est
Congo, Zaire, Rwanda |
74 |
|
|
|
|
neglectus |
neglectus |
cercopithèque de
Brazza, singe de Brazza |
SIVdeb* |
Centre :
Angola, Cameroun, Gabon, Ouganda, ouest Kenya |
2 |
* Virus partiellement séquencé ; ? : seulement
sérologie +
L'utilisation de différents tests commercialisés pour le
diagnostic sérologique VIH1/VIH2 a permis la détection de réactions
croisées dans 33 espèces de primates différents. Cependant, il
semble évident que ces tests sérologiques disponibles ne sont pas
idéaux pour détecter toutes les infections à SIV, par manque de
sensibilité et de spécificité. Il est donc nécessaire de confirmer
ces infections potentielles par analyses moléculaires, en
amplifiant une région conservée (le plus souvent au niveau du gène
pol) chez tous les lentivirus de primates. Actuellement,
l'infection à SIV a pu être ainsi confirmée pour 27 espèces
par séquençage des produits d'amplification. Néanmoins, les
sérologies, même réelles, ne peuvent toutes être confirmées avec
les techniques moléculaires car, comme avec l'approche sérologique,
certains virus trop divergents ne seront pas détectés. Il est
également fort probable que plus d'espèces que celles indiquées
dans le tableau sont infectées, certaines espèces n'ayant jamais
encore été testées ou seulement sur un nombre trop réduit d'animaux
(par ex : gorilles, bonobos, colobes bai d'Afrique de l'Est,
etc.).
Organisation génomique
L'organisation génomique de tous les lentivirus de primates est
similaire comprenant une structure commune
LTR-gag-pol-vif-vpr-tat-rev-env-nef-LTR. Cependant,
l'organisation de la région centrale du génome permet de distinguer
trois groupes (figure
1). La structure de base s'applique aux membres des lignées
SIVagm, SIVsyk, SIVlhoest, SIVmnd1 et SIVcol [9-17]. Les virus de
la lignée SIVsm/VIH2 ainsi que les SIVrcm et SIVmnd2 possèdent en
outre un gène supplémentaire, vpx, en amont du gène
vpr [7, 18-21]. Plusieurs hypothèses ont été proposées sur
l'origine du gène vpx, mais il semble plus probable que ce
gène ait été acquis par recombinaison non homologue entre
différents SIV [22]. Enfin, ceux de la lignée SIVcpz/VIH1 possèdent
un gène vpu en amont du gène de l'enveloppe [23, 24].
Pendant longtemps la présence du gène vpu est restée une
caractéristique propre aux virus de la lignée SIVcpz/VIH1, et ce
n'est que très récemment que ce gène a été identifié dans le génome
de plusieurs SIV isolés de cercopithèques : SIVgsn du singe
hocheur, SIVmon du cercopithèque mona et SIVmus du moustac au
Cameroun ainsi que SIVwol de la mone de Meyer en République
démocratique du Congo (RDC) [25-27]. Il est à noter que seuls les
2 SIV connus transmis aux humains possèdent un gène
supplémentaire, vpu ou vpx.
Phylogénie des lentivirus de primates
Les lentivirus de primates sont actuellement répartis en six
lignées phylogénétiques distinctes :
– la lignée SIVsm identifiée chez le mangabey enfumé
(Cercocebus atys) associée au VIH2,
– la lignée SIVcpz retrouvée chez les chimpanzés (Pan
troglodytes) et associée au VIH1,
– la lignée SIVagm présente dans quatre espèces de singes verts
(membres du genre Chlorocebus),
– la lignée SIVsyk du cercopithèque à diadème (Cercopithecus
albogularis),
– la lignée SIVlhoest incluant SIVmnd1 retrouvée chez les
mandrills au Gabon (Mandrillus sphinx) SIVlhoest du singe de
l'Hoest (Cercopithecus lhoesti) et SIVsun du cercopithèque à
queue de soleil (Cercopithecus solatus),
– la lignée SIVcol décrite chez le colobe guéréza (Colobus
guereza).
L'élaboration de cette phylogénie s'est faite progressivement au
fur et à mesure de la description de nouveaux SIV et il est évident
qu'elle peut être remise en question à chaque nouvelle
caractérisation. D'une part, tous les virus actuellement
caractérisés ne peuvent pas être classés parmi ces six groupes car
ils possèdent des génomes hybrides ou mosaïques, signe de
recombinaison entre souches de différentes lignées ;
c'est-le-cas des SIVrcm isolés des cercocèbes à collier blanc, des
SIVmnd2 des mandrills au Cameroun et des SIVgsn des singes hocheurs
[18, 21, 26, 28]. D'autre part, certains virus ne sont encore que
partiellement caractérisés (tableau 1)
et seules les séquences complètes de leurs génomes permettront
d'établir leurs positions phylogénétiques exactes au sein de ces
six groupes de lentivirus de primates.
Les arbres phylogénétiques des protéines Pol et Env pour les six
lignées actuellement définies ainsi que pour les SIV possédant des
génomes mosaïques sont représentés sur la figure 2.
La lignée SIVsm/VIH2
Les premiers lentivirus simiens découverts furent ceux isolés de
macaques. En 1985, un virus dénommé SIVmac a été isolé de macaques
rhésus en captivité présentant des signes cliniques semblables à
ceux du sida [29]. Depuis, de nombreuses souches de SIVmac ont été
isolées chez d'autres espèces de macaques captifs, mais les
macaques ne semblent pas infectés à l'état sauvage en Asie [30,
31]. En 1986, un second virus humain, le VIH2, a été isolé de
patients originaires d'Afrique de l'Ouest et un virus simien, le
SIVsm, a été isolé de mangabeys enfumés asymptomatiques en
captivité [20, 32]. Les SIVmac, SIVsm et VIH2 se sont révélés
génétiquement remarquablement proches [7]. L'absence d'infection
par un SIV chez les macaques dans leur habitat naturel en Asie et
le fait qu'ils développent un sida lorsqu'ils sont infectés par le
SIV ont suggéré que les macaques n'étaient pas des hôtes naturels
du SIV et il est fort probable que le SIVmac provienne d'une
transmission inter-espèce entre mangabeys enfumés et macaques
vivant en captivité dans les mêmes centres de primatologie. En
outre, la caractérisation de nouvelles souches de SIVsm isolées de
mangabeys enfumés sauvages ou d'animaux de compagnie en Afrique de
l'Ouest (de la Guinée Bissau à la Côte d'Ivoire) a clairement
confirmé que les mangabeys sont les hôtes naturels du SIVsm. Bien
que le nombre d'animaux adultes testés ne soit pas très élevé, le
taux de prévalence in natura semble être aux alentours de
20 % [33-35].
Plusieurs éléments sont en faveur d'une transmission zoonotique du
SIVsm à l'homme à l'origine du VIH2 : le SIVsm et le VIH2
présentent une organisation génomique identique et sont
phylogénétiquement très proches, la prévalence apparemment élevée
des infections à SIVsm chez des mangabeys enfumés sauvages, la
superposition de leurs répartitions géographiques et, enfin, la
possibilité de voies potentielles de transmissions telles que la
chasse ou la possession de mangabeys enfumés comme animaux
domestiques [36]. De plus, plusieurs sous-types du VIH2 ont été
décrits [37] dont certains se sont révélés très proches du SIVsm
provenant de mangabeys enfumés de la même région géographique [34].
Il semble ainsi probable que les différents sous-types du VIH2
proviennent de plusieurs transmissions inter-espèces de mangabeys à
l'homme [1].
La lignée SIVcpz/VIH1
Des virus apparentés aux VIH1, SIVcpz, ont été isolés chez le
chimpanzé mais leur prévalence est apparemment faible dans cette
espèce. Le chimpanzé commun regroupe quatre sous-espèces ayant des
répartitions géographiques distinctes [38] : Pan
troglodytes verus confiné à l'Afrique de l'Ouest du sud du
Sénégal à la Côte d'Ivoire, Pan troglodytes troglodytes
présent du sud du Cameroun à la rivière Oubangui au Congo, Pan
troglodytes schweinfurthii présent à l'est du Congo (RDC), en
Ouganda, au Rwanda, au Burundi et en Tanzanie, et Pan
troglodytes vellerosus retrouvé dans une zone restreinte entre
la région de Cross River au Nigeria et la rivière Sanaga au
Cameroun [8]. Pour l'instant SIVcpz n'a été retrouvé que dans deux
sous-espèces, Pan troglodytes troglodytes et Pan
troglodytes schweinfurthii. Les études sérologiques réalisées
sur plusieurs centaines de chimpanzés appartenant à la sous-espèce
Pan troglodytes verus présents dans de nombreux centres de
primatologie en Europe et aux États-Unis se sont toutes révélées
négatives pour le SIV et semblent ainsi suggérer que cette espèce
n'est pas infectée à l'état naturel par le SIV [39, 40]. À ce jour,
au total 8 souches seulement ont été décrites,
2 provenant de chimpanzés du Gabon (SIVcpz-gab1 et gab2), 3 de
chimpanzés du Cameroun (SIVcpz-Cam3, Cam4 et Cam5), SIVcpzUS d'un
chimpanzé en captivité dans un centre de primatologie aux
États-Unis, mais dont l'origine est inconnue, le SIVcpz-ant d'un
chimpanzé d'origine congolaise (RDC, ex-Zaïre) et enfin le
SIVcpz-tan1, très récemment isolé d'un chimpanzé de Tanzanie à
l'état sauvage [5, 23, 40-44].
Les souches de SIVcpz provenant de la sous-espèce P. t.
troglodytes et celles des P. t. schweinfurthii
(SIVcpz-ant et SIVcpz-tan1) forment deux groupes distincts au sein
de la lignée SIVcpz/VIH1 [40]. Les trois groupes VIH1 M, N et O
sont phylogénétiquement plus proches des SIVcpz isolés de
chimpanzés de la sous-espèce P. t. troglodytes, ce qui
suggère que cette sous-espèce est le réservoir initial de
l'infection humaine au VIH1 [45]. Un argument supplémentaire en
faveur de l'origine P. t. troglodytes du VIH1 est la parenté
phylogénétique observée entre les SIVcpz de P. t.
troglodytes et le VIH1 N au niveau des gènes env et
nef [5, 46].
La prévalence des infections à SIV chez les chimpanzés sauvages
est mal connue. La majorité des animaux testés ayant été capturés à
un très jeune âge, les infections observées pourraient résulter de
transmissions verticales ne reflètant pas la prévalence réelle chez
les chimpanzés sauvages. Les chimpanzés sont une espèce protégée et
seul le développement de méthodes non invasives, comme celle qui a
permis la détection de SIVcpz-tan1, permettra d'évaluer plus
précisément la prévalence des infections à SIV chez ces animaux,
plus particulièrement pour les espèces P. T. troglodytes et
P. t. vellerosus pour lesquelles aucune donnée n'est
disponible [40]. Les seules études réalisées sur les chimpanzés
sauvages des sous-espèces P. t. schweinfurthii et
P. t. verus suggèrent néanmoins une prévalence de
l'infection à SIV assez faible [40].
La lignée SIVagm
Les singes verts d'Afrique font partie du genre
Chlorocebus qui est composé de quatre espèces principales
ayant une répartition géographique propre : les grivets
(Chlorocebus aethiops) en Éthiopie et au Soudan, les vervets
(Chlorocebus pygerythrus) de l'Afrique de l'Est à l'Afrique
du Sud, les tantales (Chlorocebus tantalus) en Afrique
centrale et les sabaeus (Chlorocebus sabaeus) confinés à
l'Afrique de l'Ouest [8] (figure 3 A). Un premier
virus, désigné SIVagm, fut isolé d'un singe vert du Kenya, puis par
la suite d'autres souches de SIVagm ont été isolées et
caractérisées chez les quatre sous-espèces [9, 12, 13, 16, 17,
47-53]. Les analyses phylogénétiques des séquences de ces
différents SIVagm ont montré que chaque espèce de singe vert est
porteuse d'un SIVagm génétiquement distinct (désignés SIVagmVer,
SIVagmGri, SIVagmTan et SIVagmSab selon la sous-espèce à partir de
laquelle ils sont isolés) (figure 3). Cependant, le
fait que ces virus soient plus proches entre eux que des autres SIV
caractérisés suggère qu'ils ont divergé au cours de la spéciation
de leur hôte naturel.
Le SIVagm-sab isolé du sabeus présente des différences
structurelles par rapport à ceux des autres espèces. En effet,
l'analyse phylogénétique des différents gènes du SIVagm-sab montre
que les régions 3' du gène gag et 5' du gène pol se
regroupent avec la lignée SIVsm/VIH2, tandis que le reste du génome
se regroupe avec les SIVagm [16]. Ces résultats indiquent une
structure mosaïque du génome SIVagm-sab résultant d'une
recombinaison entre des virus ancestraux.
Le taux de séroprévalence du SIV est assez élevé chez les singes
verts d'Afrique dans leur habitat naturel ou en captivité
[53-55].
La lignée SIVsyk
SIVsyk a été isolé du cercopithèque à diadème ou singe de Sykes
au Kenya, mais une seule souche a été caractérisée jusqu'à présent
[15]. Cette espèce, comme celles des singes verts, présente un fort
taux de séropositivité SIV dans la nature [56].
La lignée SIVlhoest et SIVmnd
Cette lignée comporte des virus isolés de trois espèces
différentes de primates : les cercopithèques de l'Hoest
(Cercopithecus lhoesti), les cercopithèques à queue de
soleil (Cercopithecus solatus) et les mandrills
(Mandrillus sphinx). Le SIVmndGB1 isolé en 1988 d'un
mandrill provenant du Gabon fut pendant plus de dix ans l'unique
représentant de ce groupe de virus [57, 58]. C'est seulement en
1999 que furent décrits les virus du cercopithèque de l'Hoest et du
cercopithèque à queue de soleil, désignés SIVlhoest et SIVsun
respectivement [10, 14]. Les mandrills appartiennent à la tribu
Papionini alors que les cercopithèques de l'Hoest et à queue
de soleil font partie de la super-espèce lhoesti de la tribu
Cercopithecini [8]. La super-espèce lhoesti est
composée de trois espèces dont les zones géographiques sont
totalement distinctes : les cercopithèques de l'Hoest présents
en RDC, Ouganda, Rwanda et Burundi, les cercopithèques à queue de
soleil confinés à la forêt des Abeilles au centre du Gabon, et les
cercopithèques de Preuss aux alentours du Mont Cameroun et sur
l'île de Bioko [8].
La découverte de deux virus, le SIVlhoest et le SIVsun, apparentés
phylogénétiquement et provenant de deux espèces phylogénétiquement
très proches a suggéré, là encore comme dans le cas du SIVagm
présent chez les singes verts, une évolution lentivirale parallèle
à celle des hôtes (coévolution hôte-virus) [10, 59]. Cela va dans
le sens d'une présence ancienne de ces virus dans cette espèce
évoquant la possibilité que l'ancêtre commun ait été infecté par un
SIV ancestral de cette lignée. Néanmoins pour confirmer cette
hypothèse, il serait nécessaire de déterminer si les cercopithèques
de Preuss sont porteurs naturels de SIV et si leur virus appartient
également à cette lignée.
SIVmnd1 et SIVmnd2 des mandrills
Le SIVmndGB1 fut le premier virus isolé chez le mandrill d'un
centre de primatologie du Gabon [58]. Récemment, un second SIVmnd,
le SIVmndGB14, très divergent du SIVmndGB1, a été isolé chez un
mandrill provenant du même centre de primatologie [21].
L'organisationgénomique diffère entre ces deux virus, le
SIVmndGB14 possédant le gène supplémentaire vpx. Ces
deux virus sont maintenant référencés par le SIVmnd1 pour le
SIVmndGB1 et le SIVmnd2 pour le SIVmndGB14. Le SIVmnd1 et le
SIVmnd2 ne sont proches entre eux qu'au niveau de l'enveloppe. Dans
la partie 5', gag-pol, le SIVmnd2 est proche du SIVrcm du
cercocèbe à collier blanc (les caractéristiques du SIVrcm sont
détaillées dans un paragraphe suivant). La distribution
géographique des deux types de SIVmnd est séparée par la rivière
Ogooué au Gabon, SIVmnd1 est retrouvé exclusivement chez des
mandrills présents au centre et sud du Gabon, tandis que le SIVmnd2
chez les mandrills du nord et de l'ouest du Gabon et au Cameroun
[21, 28].
Les zones géographiques d'habitat des mandrills et des
cercopithèques à queue de soleil se chevauchant au Gabon, la
présence de virus génétiquement proches retrouvés chez ces deux
espèces génétiquement éloignées semble suggérer que le SIVmnd1
provient d'une transmission inter-espèces entre les cercopithèques
à queue de soleil et des mandrills dans le passé. Il est toutefois
nécessaire d'obtenir davantage de virus de mandrills originaires de
régions distinctes pour connaître l'origine exacte des SIV chez les
mandrills. Ces observations sont importantes et démontrent que les
primates à l'état sauvage peuvent posséder deux types de SIV
pouvant se disséminer avec succès, les taux de prévalence des deux
types de virus étant apparemment élevés parmi les populations de
mandrills adultes [2, 21].
La figure 4
illustre la répartition géographique de la sous-espèce
lhoesti et celle des mandrills et de leurs deux virus.
La lignée SIVcol
Le SIVcol, isolé du colobe guéréza, fut le premier lentivirus à
être identifié dans la sous-famille Colobinae. Lors d'une
étude séro-épidémiologique au Cameroun, 7 colobes guéréza sur
25 testés présentaient des réactions croisées avec des
protéines du VIH et une séquence complète de SIVcol, le SIVcolCGU1,
a été obtenue [11]. Les analyses phylogénétiques ont révélé que ce
nouveau virus était le plus divergent de tous les SIV caractérisés
jusqu'alors, formant un groupe à part dans la phylogénie, le
sixième. La séparation des colobes des autres singes de l'ancien
monde ayant eu lieu il y a au moins 11 millions d'années [60],
la divergence observée entre le SIVcol et les autres SIV pourrait
refléter la divergence des hôtes.
SIVrcm du cercocèbe à collier blanc
Le SIVrcm a été isolé de cercocèbes à collier blanc provenant du
Gabon et du Nigeria, mais un seul génome complet, le SIVrcmNG411, a
été caractérisé [18, 61]. Cependant, le séquençage partiel de
souches provenant de cercocèbes à collier blanc de différentes
zones géographique suggère que ces animaux sont infectés par un
virus appartenant à la même lignée et confirme de la sorte qu'ils
sont les hôtes naturels du SIVrcm. Le SIVrcm possède un gène
vpx comme les virus de la lignée SIVsm/VIH2. Néanmoins les
analyses phylogénétiques ont montré que le SIVrcm était assez
divergent du SIVsm et possédait un génome mosaïque. Au niveau de
pol, le SIVrcm est plus proche du SIVcpz, du SIVmnd2 et du
SIVdrl isolé d'un drill, alors qu'au niveau des autres régions du
génome, il se groupe avec le SIVagmSab ou le SIVsm. Les cercocèbes
à collier blanc et les mangabeys enfumés sont deux espèces
génétiquement très proches, appartenant toutes deux au genre
cercocebus. Les mangabeys (cercocèbes) sont proches des
mandrills et dérivent probablement d'un ancêtre commun [8]. Seul le
gène vpx est commun aux SIV isolés de deux espèces du genre
cercocebus et au SIVmnd2 des mandrills. Cela peut suggérer
qu'un SIV ancestral ait infecté ce groupe de primates, néanmoins,
la divergence entre le SIVsm et le SIVrcm indique que ces deux
virus ont eu une évolution différente chez leurs hôtes respectifs.
D'autre part, une plus grande homologie est observée entre le
SIVrcm et le SIVmnd2 qu'entre le SIVrcm et le SIVsm. La
distribution géographique des cercocèbes à collier blanc chevauche
celle des mandrills permettant des transmissions inter-espèces
potentielles entre ces deux espèces alors que les mangabeys enfumés
sont confinés depuis une longue période à l'Afrique de l'ouest
(figure 4,
B).
SIVgsn du singe hocheur
L'étude séro-épidémiologique de grande envergure que nous avons
réalisée au Cameroun nous a également permis d'identifier un nouvel
SIV présentant des caractéristiques tout à fait intéressantes. Sur
165 singes hocheurs testés, 27 présentaient des réactions
croisées avec des protéines du VIH, notamment dirigées contre la
protéine d'enveloppe du VIH1 [2]. Deux séquences de SIVgsn
(SIVgsn-99CM71 et SIVgsn-99CM166) ont été amplifiées et entièrement
séquencées [26]. Le singe hocheur et le cercopithèque à diadème
sont deux espèces phylogénétiquement très proches appartenant à la
super-espèce C. mitis du genre Cercopithecus.
Cependant leurs virus, SIVgsn et SIVsyk respectivement, se sont
révélés très divergents l'un de l'autre. D'une part, leur
organisation génomique est différente, le SIVgsn possédant le gène
vpu spécifique jusqu'alors des membres de la lignée
SIVcpz/VIH1. Les gènes vpu provenant des deux souches de
SIVgsn sont assez proches entre eux (72 % d'homologie), mais
ne possèdent que peu d'homologie (35 %) avec les gènes
vpu de VIH1 ou SIVcpz [26]. Ce qui n'est pas très surprenant
puisque l'analyse comparative des Vpu du SIVcpz ou de VIH1 de
groupe M ou O a montré qu'il existait une grande variabilité parmi
ces protéines. L'identification d'un gène vpu dans le génome
d'un SIV provenant d'un cercopithèque a ainsi ouvert de nouvelles
pistes sur l'origine de ce gène dans cette famille de virus.
D'autre part, les analyses phylogénétiques ont permis de mettre en
évidence que, à la différence de SIVsyk, la structure du SIVgsn
semblait être mosaïque. Le SIVgsn est phylogénétiquement plus
proche de SIVsyk au niveau du gène gag et d'une partie du
gène pol et du SIVcpz au niveau de l'enveloppe (figure 2). La région
centrale du génome étant quant à elle, phylogénétiquement éloignée
de celle de tous les SIV connus.
La présence du gène vpu dans le génome du SIVgsn, ainsi
que l'homologie avec le gène env du SIVcpz (notamment au
niveau de la boucle V3 de la glycoprotéine de surface) peut
suggérer que ces deux virus partagent un ancêtre commun récent (au
moins au niveau du gène env) à l'échelle de l'évolution.
Nous reviendrons par la suite sur ces observations et leurs
interprétations possibles.
SIV partiellement caractérisés
Un arbre phylogénétique d'un fragment du gène pol (650pb)
de tous les SIV actuellement caractérisés est représenté sur la
figure 5.
SIV de patas et babouins
Des SIV ont été identifiés et partiellement caractérisés chez le
patas (Erythrocebus patas) en Afrique de l'Ouest, le chacma
babouin (Papio ursinus) en Afrique du Sud et le babouin
jaune (Papio hamadryas cynocephalus) en Tanzanie [62-64].
Étant donné les grandes homologies génétiques avec le SIVagm isolé
de singes verts vivant en sympatrie dans ces régions et la faible
séroprévalence observée pour ces animaux, il pourrait s'agir de cas
ponctuels de transmissions inter-espèces [65].
SIVdrl du drill
Récemment un SIV a été identifié chez des drills (Mandrillus
leucophaeus) provenant du Nigeria et du Cameroun [21, 66]. Les
drills sont une espèce allopatrique des mandrills et leurs
distributions géographiques actuelles ne se chevauchent pas, celle
des drills étant limitée à l'ouest de l'Afrique centrale. Le SIVdrl
s'avère être phylogénétiquement plus proche du SIVmnd2 que du
SIVmnd1 au niveau du gène pol [21]. De même que le SIVmnd2,
leSIVdrl est proche du SIVrcm et du SIVcpz au niveau de pol,
et du SIVmnd1 au niveau de env. Cependant, ce n'est qu'une
fois leur séquence complète obtenue qu'il sera possible de conclure
si ces deux virus représentent ou non pour le genre
Mandrillus un autre exemple de coévolution des lentivirus de
primates.
SIVtal du talapoin
Le SIVtal a été isolé de deux espèces différentes de talapoins,
le talapoin du sud provenant d'un zoo puis, plus récemment, le
talapoin du nord au Cameroun [2, 67]. Le séquençage partiel d'une
petite région du gène pol a montré que ces deux SIVtal
étaient très proches entre eux, formant un groupe assez divergent
des autres lignées de SIV. L'isolement de virus similaires chez des
singes à l'état sauvage confirme l'existence de cette lignée dans
la nature [2].
SIV de différentes espèces de cercopithèques
Des séquences partielles du gène pol ont été décrites
dans plusieurs espèces, notamment chez le cercopithèque de Brazza
(Cercopithecus neglectus) (SIVdeb), le cercopithèque mona
(Cercopithecus mona) (SIVmon) et le moustac
(Cercopithecus cephus) (SIVmus) au Cameroun ainsi que chez
le singe bleu (Cercopithecus mitis) (SIVblu) du Kenya, et de
la mone de Meyer (Cercopithecus wolfi) (SIVwol) et du
cercopithèque ascagne (C. ascanius) de RDC [2, 68, 69]. Les
analyses phylogénétiques d'un fragment de l'intégrase du gène
pol ont permis d'identifier deux groupes distincts parmi ces
différents SIV : le SIVdeb, le SIVblu et le SIVwol se groupant
avec la lignée SIVsyk, et le SIVmon et le SIVmus avec celle du
SIVgsn. Des données récentes du laboratoire ont confirmé les fortes
homologies du SIVmon et du SIVmus avec le SIVgsn dans d'autres
parties du génome, ainsi que la présence du gène vpu [25].
Comme auparavant indiqué, le SIVwol possède également un gène
vpu mais, à la différence des trois virus précédemment
cités, son gène d'enveloppe ne se groupe pas avec la lignée
VIH1/SIVcpz [27]. Cependant, une fois encore, seules les séquences
des génomes complets permettront de définir leurs relations
phylogénétiques exactes avec les autres lentivirus de primates.
SIVagi du cercocèbe agile
Récemment, un SIVagi a été isolé d'un cercocèbe agile du
Cameroun et les analyses phylogénétiques des gènes gag et
pol ont montré que ce virus se regroupe avec le SIVrcm. Les
prévalences in natura sur une quarantaine d'animaux testés
sont aux alentours de 15 % [2, 70].
SIV des colobes bais et olives d'Afrique de l'Ouest
Les espèces de colobes présentes en Afrique appartiennent à
trois genres différents : Colobus ou colobes noirs et
blancs, Piliocolobus ou colobes bais et Procolobus ou
colobes de Van Beneden [8]. Une étude sérologique effectuée sur
13 colobes provenant du parc national de la forêt Taï en Côte
d'Ivoire a permis d'identifier 5 colobes bais (Piliocolobus
badius) et 1 colobe de Van Beneden (Procolobus
verus) d'Afrique occidentale infectés par le SIV. Les résultats
d'analyses phylogénétiques réalisées sur un fragment du gène
pol ont montré que le SIVwrc du colobe bai et le SIVolc du
colobe olive formaient deux groupes distincts mais étaient plus
proches entre eux (homologie de l'ordre de 60 %) que des
autres SIV, et notamment du SIVcol isolé d'un colobus guéréza au
Cameroun (50 % d'homologie) [71]. Cette étude a mis en
évidence que les trois genres de la sous-famille Colobinae
étaient naturellement infectés par le SIV. Cependant, ces analyses
phylogénétiques initiales semblent suggérer qu'il n'y a pas eu
coévolution hôte-virus au niveau de cette sous-famille puisque les
virus représentatifs des trois genres ne se regroupent pas dans
pol. L'obtention des séquences complètes de SIVwrc et de
SIVolc sera indispensable pour déterminer si ces souches sont
« pures » ou « recombinantes ». D'autre part,
pour mieux comprendre l'évolution de ces virus dans la sous-famille
Colobinae, il est important et nécessaire d'identifier des
SIV provenant d'espèces de Colobus et de Piliocolobus
de différentes régions d'Afrique afin de pouvoir différencier entre
coévolution hôte-virus et transmissions interespèces entre colobes.
Ainsi la caractérisation de SIV provenant d'autres espèces des
sous-familles Cercopithecinae et Colobinae vivant en
sympatrie dans la forêt Taï, telles que par exemple, le
cercopithèque diane (Cercopithecus diana) ou le colobe blanc
et noir d'Afrique occidentale (Colobus polykomos) est
requise de manière à déterminer si des transmissions inter-espèces
ont eu lieu entre ces primates dans le passé.
Conclusions et perspectives
Au cours des dernières années la caractérisation d'un nombre
important de SIV a mis en évidence la complexité des relations
phylogénétiques entre tous les lentivirus de primates. Ces
relations phylogénétiques suggèrent que les transmissions
inter-espèces et les recombinaisons entre souches divergentes sont
à l'origine de l'évolution de ce groupe de virus. Récemment la
caractérisation du SIVgsn du singe hocheur nous a permis de
reconsidérer les relations phylogénétiques entre les différents
SIV/HIVs sous un nouvel angle.
Plusieurs virus, tels que le SIVrcm, le SIVmnd2 et le SIVgsn,
semblent à première vue des virus recombinants, mais il faut bien
garder à l'esprit que la notion de souche « pure » ou
« recombinante » est relative et dépend principalement de
l'ordre chronologique dans lequel les souches ont été identifiées.
Ainsi, les données suivantes permettent d'envisager une
interprétation différente pour le génome du SIVgsn. Dans les arbres
phylogénétiques représentés sur la figure 2, le SIVgsn se
groupe avec le SIVsyk au niveau de Pol et avec la lignée
SIVcpz/VIH1 au niveau de Env. Or, si l'on considère l'arbre
« Env » sans la lignée SIVcpz/VIH1, le SIVgsn se groupe
avec le SIVsyk au niveau de Pol et de Env. De plus, la position de
la lignée SIVcpz/HIV1 varie, se groupant avec le SIVrcm et le
SIVmnd2 au niveau de Pol et de SIVgsn au niveau de Env. Cela
suggère que le génome du SIVgsn pourrait être considéré comme
« pur » et celui du SIVcpz comme
« recombinant ».
En outre, plusieurs observations peuvent corroborer cette
interprétation : les aires de répartitions géographiques des
chimpanzés chevauchent celles d'autres espèces de singe permettant
des transmissions interespèces ; la prévalence de l'infection
à SIV des chimpanzés semble faible dans la nature et la possibilité
qu'un autre animal puisse être le réservoir du SIVcpz a été
envisagée ; et, enfin, les chimpanzés se comportant comme des
prédateurs pour d'autres espèces de singes, la possibilité d'une
transmission lentivirale à cette occasion est tout à fait
envisageable. La combinaison de toutes ces données nous a permis
d'envisager l'hypothèse selon laquelle le SIVcpz disséminé dans la
population de chimpanzés serait le résultat de recombinaisons entre
souches de SIV ancestrales de la sous-famille des
Cercopithecinae [26]. Une analyse en bootscan de
SIVcpz contre les six différentes lignées de SIV et incluant le
SIVrcm ou le SIVmnd2 et le SIVgsn est totalement en accord avec
cette hypothèse.
Cela illustre bien pourquoi, pour une meilleure compréhension de
l'évolution globale des lentivirus de primates, une approche
pluridisciplinaire est nécessaire entre des virologues, des
phylogénéticiens ainsi que des primatologues. Notamment, les
informations apportées par les primatologues sur les comportements
animaux, leurs répartitions géographiques passées et actuelles
ainsi que les données sur les associations polyspécifiques
observées entre certains groupes de primates afin de diminuer le
risque de prédation (par ex : le colobe bai s'associe souvent
au cercopithèque diane du parc national de Taï) peuvent être
déterminantes dans l'interprétation des relations entre les
lentivirus de primates.
Comme nous venons de le voir, l'évolution des lentivirus de
primates est très complexe faisant intervenir de nombreux
événements de transmissions inter-espèces et de recombinaisons
génétiques. Les mécanismes permettant aux lentivirus de franchir la
barrière d'espèce ne sont pas entièrement déterminés, mais les
relations phylogénétiques entre les lentivirus de primates
attestent que ces événements ne sont pas aussi rares que l'on
aurait pu le penser a priori. Deux transmissions zoonotiques
sont à l'origine chez l'homme du VIH1 et du VIH2. La transmission
virale entre le singe et l'homme pourrait avoir lieu dans certaines
conditions : morsures par un animal domestique ou lors du
dépeçage d'un animal chassé. Récemment, lors d'une étude
séro-épidémiologique de grande ampleur sur la « viande de
brousse » vendue sur les marchés au Cameroun, nous avons pu
montrer que la population humaine était en contact avec une
diversité considérable de SIV [2]. La chasse et la consommation de
« viande de brousse » ont toujours été pratiquées en
Afrique subsaharienne et constituent une source de protéines et de
revenus non négligeables. Cependant, la croissance explosive de ce
commerce au cours des dernières décennies, avec l'essor de
l'exploitation forestière ayant ouvert l'accès à des régions
jusqu'alors préservées, a considérablement augmenté le risque de
contact de la population avec des espèces infectées, favorisant
ainsi l'émergence potentielle de nouvelles zoonoses. Les
transmissions des lentivirus entre singes et hommes constituent un
risque potentiel d'émergence de nouveaux virus, mais également la
possibilité de nouveaux virus recombinants entre SIV et VIH.
Une meilleure connaissance de la diversité génétique des SIV chez
les singes sauvages est donc utile et nécessaire pour définir des
outils spécifiques permettant de surveiller l'émergence de nouveaux
variants dans la population humaine.
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