ARTICLE
L'infection de cellules par certains virus les rend réfractaires
à une réinfection immédiate par ces virus. Jusque
vers les années 1950, on expliquait ce phénomène,
connu sous le nom d'interférence virale, par le fait que le virus
infectant bloquait les récepteurs cellulaires nécessaires
à l'infection, les empêchant ainsi d'accueillir les nouveaux
virus. Des études sur l'interférence virale, conduites
par Isaacs et Lindenmann à Londres et réalisées
avec le virus influenza, ont montré que celle-ci survenait lorsque
les cellules (membranes chorio-allantoïques de poulet dans cette
expérience) étaient incubées avec un virus préalablement
inactivé par la chaleur et donc non infectieux. Le surnageant
des cellules ainsi traitées appliqué à des cellules
fraiches était capable d'inhiber l'infection de ces dernières
par un virus influenza infectieux. Ce résultat montrait pour
la première fois que c'est la cellule elle-même qui, au
contact d'un virus, produit une substance capable de provoquer l'interférence
virale. Cette substance, rapidement identifiée comme de nature
protéique, fut appellée « interféron »
[1]. Ce nom est toujours utilisé et les connaissances sur les
interférons ont nettement progressé, surtout à
partir des années 1980 où le clonage du premier interféron
a pu être réalisé par le groupe de Weissman, à
Zurich.
Les interférons : de la synthèse
à l'expression des gènes cibles
Synthèse
Il existe, dans chaque espèce de vertébrés, deux
types d'interférons : les interférons de type I, constitués
d'au moins quatre sous-types (interférons a, b, w et t), et l'interféron
de type II ou interféron g. La synthèse des interférons
est normalement réprimée dans la cellule. Les interférons
a et b sont synthétisés principalement après stimulation
virale par une grande variété de types cellulaires (essentiellement
lymphocytes pour l'interféron a et fibroblastes pour l'interféron
b). Les interférons w et t sont exclusivement produits par le
trophectoderme (couche épithéliale externe) des cellules
trophoblastiques de préimplantation et sont considérés
comme des hormones de reproduction car ils déclenchent une réponse
maternelle à l'implantation de l'embryon dans l'utérus
[2]. L'interféron g est induit par la stimulation des lymphocytes
T helper de type 1 (Th1) qui produisent également l'interleukine
2 (IL2) et le tumor necrosis factor b (TNFb) [3].
La transcription des gènes des interférons est régulée
par l'interaction spécifique de facteurs cellulaires avec des
séquences cibles localisées dans leurs régions
promotrices. L'interferon gene regulatory element (IRE) est une
région de 110 nucléotides, située en amont du site
d'initiation du gène de l'interféron b, qui se compose
de deux domaines chevauchants appelés positive regulatory
domains (PRD), PRDI et PRDII, permettant son induction en réponse
aux virus et à l'ARN bicaténaire, et d'un domaine régulateur
négatif (negative regulatory domain ou NRD). PRDI et PRDII
lient deux facteurs régulateurs (interferon regulatory factor
ou IRF), IRF1 et IRF2 qui, bien que structurellement proches (plus de
60 % d'identité), ont des fonctions distinctes : IRF1 est le
facteur positif déclenchant l'induction de l'interféron
b, alors qu'IRF2 réprime l'action d'IRF1 par compétition
au niveau du site de reconnaissance [4]. Le domaine PRDII lie en outre
le facteur NF-kB. Le facteur IRF1 joue un rôle pivot, non seulement
dans la transcription de l'interféron b, mais aussi dans la transcription
des gènes cibles car il se lie également à la séquence
baptisée IFNa-stimulated response element (ISRE) dont
le rôle sera développé plus loin (figure
1). La transcription d'IRF1 est inductible par les virus, l'ARN
bicaténaire et l'interféron lui-même [5]. Cependant
l'IFNb peut être induit dans des souris knock-out pour
le gène IRF1 en réponse aux virus ou à l'ARN bicaténaire
synthétique poly(I)-poly(C) [6]. Il existerait donc deux voies
conduisant à l'induction des interférons de type I, l'une
dépendante d'IRF1, l'autre indépendante. On a récemment
établi que la protéine-kinase dépendante des ARN
bicaténaires (PKR), qui est une des enzymes induites par l'interféron,
participe à l'induction de l'interféron par la voie dépendante
d'IRF1 (figure 2). L'IRF1
pourrait également avoir une fonction suppresseur de tumeur [7].
Son inactivation conduirait au développement de certaines tumeurs
du système hématopoïétique chez l'homme et
il provoquerait une apoptose des lymphocytes T activés par transactivation
des gènes des protéases Ice, dont la nouvelle dénomination
est Caspase-1 [8].
Expression des gènes cibles
Une unité d'interféron est définie
comme la dose nécessaire pour inhiber une croissance virale de
50 %. Les interférons ont une activité spécifique
élevée (10 7 à 10 9 U/mg de protéine)
et sont actifs à très faible concentration. Leur action
s'exerce à partir du milieu extracellulaire, après fixation
à haute affinité à des récepteurs spécifiques
(constante d'affinité : Kd = 10 9-10
11 M). Le nombre de récepteurs varie de quelques centaines
à quelques milliers d'une cellule à l'autre. Il existe un
récepteur commun aux interférons a et b (type I), distinct
du récepteur de l'interféron g (type II). Pour être
fonctionnels, ces récepteurs nécessitent la coexpression
de deux chaînes, respectivement IFNa-R1 et IFNa-R2 pour le récepteur
de type I [9, 10] et a et b pour le récepteur de type II [11].
L'activation des récepteurs par le ligand nécessite l'oligomérisation
des composés. Les interférons a et b entraînent l'oligomérisation
des chaînes IFNa-R1 et IFNa-R2. L'interféron g entraîne,
de la même façon, la dimérisation de deux monomères
de chaîne a qui démasque un site de liaison pour la chaîne
b. Le récepteur de l'interféron g serait donc un trimère
ou un tétramère, composé d'un dimère de chaînes
a flanqué de une ou deux chaînes b [12]. Les récepteurs
ainsi activés déclenchent des événements de
signalisation utilisant des protéines kinases qui appartiennent
à une famille de tyrosine kinases cytoplasmiques et sont appelées
Jaks pour « Janus kinases » car, tel Janus, dieu gardien des
portes chez les Romains, elles commandent l'ouverture de la porte cellulaire
à l'interféron. L'interaction IFN-récepteur déclenche
l'association deux à deux de trois de ces Jaks kinases (Tyk2, Jak1
et Jak2) [ pour revue, voir 13] à la partie cytoplasmique
des récepteurs. Pour le récepteur de type I (IFNa et b),
Jak1 interagit avec la chaîne IFNa-R2 et s'associe avec Tyk2, qui
a plus d'affinité pour la chaîne IFNa-R1. Pour le récepteur
de type II (IFNg), Jak1 interagit avec Jak2, Jak1 étant associé
à la chaîne a et Jak2 à la chaîne b [12] (figure
1).
La kinase Jak1 est ainsi commune aux voies de signalisation
par les deux types d'interférons, alors que Tyk2 et Jak2 sont respectivement
spécifiques de la signalisation par les interférons de type
I et de type II. Les Jaks kinases réunies par le récepteur
s'activent mutuellement par phosphorylation en tyrosine. Elles phosphorylent
ensuite leurs récepteurs, ainsi que des protéines cytoplasmiques
de la famille des signal transducers and activators of transcription
(Stat). Après phosphorylation, les protéines Stat se dimérisent
ou se multimérisent grâce à la présence de
domaines SH2 d'interaction avec le peptide portant la tyrosine
phosphorylée [13]. Les protéines Stat migrent ensuite dans
le noyau cellulaire pour y stimuler l'expression de gènes contenant,
au niveau de leurs promoteurs, deux types d'éléments qu'elles
peuvent reconnaître : a) pour les gènes cibles de l'interféron
de type I, un complexe formé de protéines Stat se positionne
sur l'IFNa-stimulated response element (motif ISRE), dont la séquence
consensus est AGTTTCNNTTTCNC/T ; b) pour les gènes stimulés
par l'interféron g, un complexe différent de protéines
Stat se positionne sur l'IFNg activation site (motif GAS), dont
la séquence consensus est TTNCNNNAA.
La partie centrale (ou core) du motif ISRE est homologue du motif PRDI
présent dans les promoteurs des gènes des interférons
de type I. Le motif ISRE peut donc également lier le facteur
IRF1. Ainsi, le facteur IRF1 qui déclenche l'induction du gène
de l'interféron b est capable de stimuler également des
gènes répondant à l'interféron b, ce qui
renforce l'action de celui-ci. Sur le site ISRE se fixe un complexe
multiprotéique, initialement appelé interferon stimulatory
gamma factor 3 (ISGF3), composé des protéines Stat1a
(91 kDa), Stat1b (84 kDa) et Stat2 (113 kDa) qui s'associent à
la protéine p48 ou ISGF3g. Cette dernière appartient,
avec IRF1 et IRF2, à la famille des IRF. Elle n'est pas phosphorylée
et c'est elle qui se lie effectivement à l'ADN, mais avec une
faible affinité. Cette affinité est considérablement
augmentée par l'association d'ISGF3g aux protéines Stats.
Sur le site GAS se fixe un dimère de Stat1, initialement appelé
IFNg activation factor (GAF). Stat1a et Stat1b proviennent du
même gène par épissage alternatif et ne diffèrent
que par une séquence de 38 acides aminés à la partie
COOH-terminale, correspondant à un domaine de transactivation
au niveau de Stat1a. En conséquence, GAF n'est actif que sous
les formes Stat1a/Stat1a ou Stat1a/Stat1b [13].
Mécanisme d'action
de quelques gènes induits par l'interféron
L'interféron induit la synthèse d'au moins trente gènes.
Certains sont induits uniquement par l'interféron de type I ou
par l'interféron de type II, tandis que d'autres sont induits
par les deux types d'interférons à la fois. Les fonctions
de ces gènes sont loin d'être toutes connues [pour revue,
voir 14]. Nous avons choisi de décrire ici quelques gènes
dont la fonction est directement impliquée dans le mécanisme
d'action antivirale de l'interféron : protéines Mx, 2-5A
synthétase, oxyde nitrique synthétase, protéines
du complexe majeur d'histocompatibilité (CMH). Nous mentionnerons
également une famille de protéines associées aux
corps nucléaires qui pourraient avoir un rôle antiviral
et l'ubiquitine cross-reactive protein (UCRP) qui pourrait servir
de relais dans les inductions d'interféron. Nous insisterons
enfin sur la protéine kinase dépendante d'ARN bicaténaire
(PKR) dont l'étude a pris un essor considérable ces dernières
années en raison de son implication à la fois dans les
mécanismes d'action antivirale et antitumorale de l'interféron,
dans les mécanismes d'apoptose et dans les mécanismes
de signalisation conduisant à la synthèse de différents
gènes, dont celui de l'interféron b.
Les protéines Mx
La famille des gènes Mx a été découverte
par une étude génétique. Il a en effet été
observé que des cellules de souris portant l'allèle dominant
Mx résistaient à l'infection par le myxovirus influenza
(d'où le nom Mx), alors que les cellules de génotype Mx
étaient sensibles au virus. Les cellules Mx+ étaient
capables de synthétiser, en réponse à l'interféron
de type I, une grande quantité d'une protéine de poids
moléculaire 75 kDa appelée protéine Mx1. Les protéines
Mx font partie d'une nouvelle famille de GTPases comprenant la dynamine
du rat, associée aux microtubules, et la protéine Vps1/Spo15,
impliquée dans la séparation des kinétochores [15].
Elles ont en commun une région NH2 terminale très
conservée contenant un domaine de liaison au GTP. Les protéines
Mx les mieux caractérisées sont les protéines Mx1
et Mx2 murines et de rat et les protéines MxA et MxB humaines.
Le gène des protéines Mx humaines est situé sur
le chromosome 21. Ces protéines sont induites par les interférons
de type I, mais aussi directement au cours de certaines infections virales.
En particulier, l'infection par le virus de l'immunodéficience
humaine 1 (VIH1) induit la synthèse de la protéine MxA.
Il a été observé que les protéines Mx confèrent
aux cellules une résistance contre le virus influenza, le virus
de la stomatite vésiculeuse (VSV) et le virus de la rougeole.
La protéine Mx1 de souris et de rat est nucléaire, alors
que les autres protéines Mx (Mx2, MxA, MxB) sont cytoplasmiques.
L'action des protéines Mx est absolument dépendante de
leur activité GTPase et s'exercerait sur les polymérases
virales. Lorsque les protéines Mx sont nucléaires (Mx1),
leur inhibition s'exercerait au niveau de la sous-unité PB2 de
la polymérase, bloquant ainsi la synthèse des ARN messagers
du virus influenza dans le noyau des cellules infectées. Lorsque
les protéines Mx sont cytoplasmiques, elles bloqueraient le transport
des polymérases virales vers le noyau [15, 16].
La 2'-5' oligo-adénylate synthétase
(2-5A synthétase) et le système 2'-5' oligo-adénylate
(2-5A)
En 1974, le groupe de Ian Kerr à Londres a observé
que le traitement préalable de cellules par l'interféron
les rendait plus sensibles à l'inhibition de leurs synthèses
protéiques par les ARN bicaténaires. L'addition d'ARN bicaténaire
aux extraits de cellules prétraitées par l'interféron
déclenchait la synthèse d'un inhibiteur, le 2-5A. Le 2-5A
est formé d'une série d'oligo-adénylates di- ou triphosphates
synthétisés à partir de l'ATP, dont la particularité
est d'avoir ses riboses liés en 2'-5' au lieu de la liaison classique
3'-5'. On l'exprime par la formule pppA (2'p5'A)n où
n est égal ou supérieur à 1. La série des
2-5A est synthétisée par une enzyme cellulaire, la 2'-5'
oligo-adénylate synthétase (2-5A synthétase) qui
est induite dans les cellules par l'interféron et ne s'active pour
synthétiser les 2-5A qu'en présence d'ARN bicaténaire.
À concentrations subnanomolaires, le 2-5A active une endoribonucléase
cellulaire associée aux polysomes, la RNAse L, de poids moléculaire
80 kDa [17], qui dégrade les ARN simple-brin cellulaires et viraux
par clivage en 3' des séquences UU et UA. La capacité de
la RNAse L à dégrader de façon quasi non spécifique
de nombreux ARN lui confère un rôle important dans le métabolisme
de l'ARN : elle est donc hautement contrôlée. Ce contrôle
peut s'exercer par la dégradation de son activateur, le 2-5A, sous
l'action d'une 2'-phospho-diestérase et d'une 5'-phosphatase. Il
s'exerce également par l'interaction de la RNAse L avec la protéine
RLI, de poids moléculaire 68 kDa, qui l'inhibe [18]. L'inhibiteur
RLI est induit au cours de l'infection de certains virus, comme le virus
de l'encéphalo-myocardite murine (EMCV), les protégeant
contre l'action de la RNAse L et ce, jusqu'à ce que l'induction
de la 2-5A synthétase par l'interféron renforce l'action
de la RNAse L (C. Bisbal, communication personnelle). Outre sa capacité
à activer la RNAse L, le 2-5A est également capable d'inhiber
les activités des enzymes transcriptase inverse et ADN topo-isomérase
[19, 20].
La 2-5A synthétase correspond en fait à une famille d'enzymes
de poids moléculaires différents (40, 46, 69 et 100 kDa)
induites par les deux types d'interférons. Les formes 40 kDa
et 46 kDa sont codées par le même gène et diffèrent
par épissage alternatif [21]. Elles se complexent sous forme
de tétramères, alors que la forme 69 kDa forme un dimère
et la forme 100 kDa se présente comme un monomère [22].
Les 2-5A synthétases sont présentes dans la plupart des
cellules et des tissus de mammifères et leurs niveaux peuvent
varier en fonction de l'état de croissance ou de différenciation
des cellules, ainsi qu'au cours d'une infection [23]. La surexpression
des formes 40 kDa humaine ou murine après transfection de leurs
ADNc et établissement de lignées cellulaires protège
les cellules contre certains virus tels que les picornavirus ou le VIH1,
mais non contre d'autres comme, par exemple, le VSV [21-25].
L'oxyde nitrique synthétase
L'oxyde nitrique synthétase (NOS) catalyse la
transformation de la L-arginine en citrulline en libérant l'oxyde
nitrique (NO), gaz à radical libre qui joue un rôle important
comme médiateur de multiples fonctions biologiques, en particulier
dans la cytotoxicité des macrophages. L'enzyme NOS est présente
sous trois isoformes : deux des isoformes sont constitutives dans les
cellules endothéliales et dans le cerveau ; la troisième
(i-NOS) est inductible dans les macrophages par le TNFa et le lipopolysaccharide
(LPS) et cette induction est considérablement augmentée
par l'interféron g. Le mécanisme exact de la régulation
de l'expression d'i-NOS n'est pas encore complètement élucidé
du fait de la diversité des effets bénéfiques et
néfastes de l'oxyde nitrique que l'organisme doit contrôler.
La production d'oxyde nitrique permet aux macrophages d'inhiber la croissance
de cellules tumorales, de bactéries, de champignons ou de virus,
tels que le virus herpès simplex 1 (HSV1) et le virus de la vaccine
[26, 27]. Cependant, une production excessive d'oxyde nitrique peut conduire
à une destruction cellulaire massive, y compris de cellules saines.
Des études réalisées sur le promoteur du gène
i-NOS murin ont montré qu'il contenait au moins six éléments
de régulation : deux motifs ISRE, deux motifs NF-kB, un élément
octamère et un motif GAS. Sur ces motifs peuvent donc venir se
positionner les facteurs de transcription IRF1 (motifs ISRE), NF-kB
et Stat1 (motif GAS). Il semble cependant que l'induction optimale du
gène dépende de la formation d'un complexe regroupant
tous ces facteurs qui, par eux-mêmes, sont peu opérationnels
[28].
Les gènes du complexe majeur d'histocompatibilité
Le complexe majeur d'histocompatibilité (CMH) de classe I permet
la présentation de différents antigènes à
la surface cellulaire après leur dégradation en peptides
dans le cytoplasme par la voie protéasome/ubiquitine. L'antigène
du CMH de classe I est induit par les interférons a, b et g,
par l'intermédiaire des facteurs de transcription IRF1 et NF-kB.
L'interféron g induit pour sa part le CMH de classe II par l'intermédiaire
de la synthèse de deux de ses sous-unités (LMP2 et LMP7)
qui stimulent l'activité catalytique du protéasome en
s'échangeant avec deux de ses sous-unités qui leur sont
fortement homologues. Ce type d'échange favoriserait l'activité
du protéasome sans changer sa structure [29].
Les protéines associées aux corps
nucléaires
La présence de domaines discrets ou corps nucléaires
dans les noyaux de nombreuses cellules a été révélée
par des techniques de microscopie électronique et par immunomarquage
avec le sérum de patients atteints de maladies auto-immunes. Il
existe au moins trois protéines qui se localisent dans ces corps
nucléaires : Sp100, PML et NDP52. Sp100 a été découverte
dans le sérum de patients atteints de cirrhose biliaire primitive.
Le gène codant pour PML a été identifié par
sa fusion avec le récepteur de l'acide rétinoïque dans
les translocations t(15:17) des leucémies aiguës promyélocytaires
[30]. NDP52 a été découvert plus récemment.
L'expression de ces trois gènes est induite par l'interféron,
ce qui est confirmé par le fait que le promoteur de Sp100 contient
une région ISRE et celui de PML une région ISRE et une région
GAS [31]. L'expression de Sp100 est également augmentée
en cas d'infection virale et de transformation cellulaire. La protéine
PML a une fonction suppresseur de tumeur impliquée dans le développement
de la leucémie aiguë promyélocytaire [32]. Elle est
présente dans les corps nucléaires sous sa forme naturelle
mais se trouve distribuée de façon microponctuelle après
sa fusion au cours de la leucémie.
Les corps nucléaires seraient choisis par certains
virus à ADN pour commencer leur réplication dans le noyau
des cellules infectées. Il en résulte une modification de
la structure des corps nucléaires car certaines protéines
virales s'y accumulent et entraînent leur désorganisation
(exemples : protéine ICP0 d'HSV1, protéines E1A et E4-ORF3
de l'adénovirus ou protéine EBNA5 du virus d'Epstein-Barr).
De nombreuses études sont en cours pour tenter de comprendre la
signification biologique de ces localisations virales. Par exemple, un
groupe a récemment montré que la protéine virale
ICP0 (encore appelée Vmw110), qui est impliquée dans l'initiation
du cycle lytique d'HSV1, interagit au niveau des corps nucléaires
avec une nouvelle protéase cellulaire de poids moléculaire
135 kDa, l'herpesvirus-associated ubiquitin-specific protease (HAUSP)
qui dégrade spécifiquement l'ubiquitine. Pour l'instant,
la signification exacte de l'interaction Vmw110/HAUSP n'est pas claire
: il a été proposé que la protéine Vmw110
obligerait HAUSP à « déubiquitiner », donc à
stabiliser, les protéines virales qui auraient déjà
été reconnues comme étrangères par la cellule
et préparées, par ubiquitination, à être dégradées
[33].
Les protéines des corps nucléaires sont clairement inductibles
par l'interféron mais on ne sait toujours pas dans quelle mesure
l'augmentation de la concentration des protéines PML, Sp100 ou
NDP52 aux sites de réplication virale procure à la cellule
un moyen de défense antivirale. En effet, la résistance
à une infection virale en réponse à l'interféron
a était identique dans des cellules de fibroblastes embryonnaires
dérivées de souris exprimant une forme mutée null
ou une forme sauvage de la protéine PML [34]. L'étude
de l'action de l'interféron dans d'autres systèmes cellulaires
doit cependant être réalisée avant d'éliminer
totalement une possible participation des protéines des corps
nucléaires à l'action antivirale de l'interféron.
La protéine ISG15 ou UCRP
Les interférons a et b induisent dans les cellules humaines
et bovines un gène codant pour une protéine cytoplasmique
de 15 kDa, l'interferon-stimulated protein 15 (ISG15), par l'intermédiaire
d'une région ISRE présente dans son promoteur. La protéine
ISG15 est composée de deux domaines homologues entre eux et à
l'ubiquitine (8,5 kDa). ISG15 est en effet reconnue par des anticorps
dirigés contre l'ubiquitine [35] et, pour cette raison, s'appelle
également ubiquitin cross-reactive protein (UCRP). L'ubiquitine
a pour rôle de préparer les protéines cellulaires
à être dégradées. Pour cela, elle modifie
les protéines au niveau post-traductionnel par un processus appelé
conjugaison, au cours duquel une glycine de la région carboxy-terminale
de l'ubiquitine se lie de façon covalente, via une liaison
isopeptide, aux amines primaires des lysines des protéines cibles.
Les complexes ainsi formés sont ensuite dégradés
au niveau des protéasomes par un processus dépendant de
l'action d'un complexe multienzyme (E1 : ubiquitin-activating enzyme,
E2 : ubiquitin carrier proteins, E3 : ubiquitin protein ligase).
La séquence carboxy-terminale LRLRGG de l'ubiquitine, essentielle
pour la conjugaison à d'autres protéines cellulaires,
est conservée dans la région C-terminale de l'UCRP, indiquant
que celle-ci pourrait fonctionner de façon similaire à
l'ubiquitine. Cependant, l'UCRP diffère de l'ubiquitine à
la fois par son peu d'affinité pour l'enzyme E1 et par sa faible
concentration intracellulaire : même après induction par
l'interféron, celle-ci ne représente en effet que 10 %
du pool de l'ubiquitine. Il est donc probable qu'UCRP utilise une enzyme
différente de E1 et donc une voie de conjugaison parallèle
à celle de l'ubiquitine [36]. L'UCRP aurait également
la fonction (non partagée avec l'ubiquitine), d'induire la secrétion
d'interféron g. Cette propriété, qui reste à
confirmer, suggérerait un rôle de relais de l'UCRP permettant
aux interférons de type I de provoquer l'expression d'interféron
de type II [37].
La protéine-kinase
dépendante d'ARN bicaténaire ou PKR
L'existence d'une protéine-kinase induite par
l'interféron et dépendante des ARN bicaténaires a
été démontrée en même temps que celle
de la 2-5A synthétase dans les années 1975-1977. Alors que
la découverte de cette dernière a été fortuite,
l'activité kinase était systématiquement recherchée
dans différents types cellulaires du fait de la connaissance d'une
kinase présente dans les réticulocytes de lapin, dont l'activité
était dépendante d'ARN bicaténaire et qui provoquait
une inhibition de la synthèse protéique. Comme la 2-5A synthétase,
cette protéine-kinase induite par l'interféron, appelée
protéine-kinase dépendante d'ARN bicaténaire (PKR),
a la propriété de se lier à son activateur, l'ARN
bicaténaire. Cela a facilité son étude grâce
à sa purification partielle sur le poly(I)-poly(C)-sépharose
[38]. Les travaux sur la PKR ont été accélérés
après son clonage, achevé en 1990 à l'Institut Pasteur
de Paris [39].
La PKR est présente à des niveaux de base
plus ou moins élevés dans de nombreux types cellulaires.
Elle est induite par les deux types d'interférons, quoique plus
faiblement par l'interféron g que par les interférons a
et b. La PKR humaine a un poids moléculaire de 68 kDa (contre 65
kDa pour la PKR murine). Son activation par des ARN bicaténaires
ou monocaténaires présentant une structure bicaténaire
interne s'effectue par liaison de l'ARN avec deux motifs similaires (57
% d'homologie) d'environ 20 acides aminés. Ces motifs, appelés
double-strand RNA binding domains (dsRBD), ont pour séquence
consensus GxGxSKKxAKxxAAxxALxxL [40]. Le motif dsRBD est également
présent au niveau d'autres protéines liant les ARN bicaténaires
comme les PKR murine et de rat, la RNAse III d'Escherichia coli,
la protéine E3L du virus de la vaccine, la protéine s3 des
réovirus, l'antigène cellulaire La, la protéine TRBP
ou la protéine Staufen de la drosophile. C'est d'ailleurs à
partir de la protéine Staufen que la structure de ce motif a pu
être établie. Par ses motifs dsRBD, la PKR interagirait avec
le petit sillon de la double hélice (configuration A) de l'ARN
bicaténaire [41]. L'activation de la PKR ne dépend pas de
la séquence de l'ARN bicaténaire mais de sa longueur : 11
paires de bases, soit un tour d'hélice, sont nécessaires
pour lier la PKR et 30 paires de bases pour l'activer. La région
1-91 de la PKR contenant le premier motif dsRBD présente une bonne
affinité pour l'ARN bicaténaire (Kd = 3,8 x 10
7 M). Mais l'affinité est 100 fois supérieure lorsque
les deux motifs sont utilisés (région 1-184 ; Kd = 4 x 10
9 M) [42]. L'activation de la PKR par les ARN bicaténaires,
même s'ils ont la longueur requise, dépend aussi de leur
concentration. La PKR présente en effet la particularité
d'être activée par de faibles concentrations, mais inhibée
par de fortes concentrations d'ARN bicaténaires [43]. Elle diffère
ainsi de la 2-5A synthétase, dont l'activation par les ARN bicaténaires
ne dépend pas de leur concentration [44]. Il semble que la PKR
puisse s'associer en dimère [45], mais il n'est pas démontré
que cette dimérisation soit requise pour son activation. L'activation
de la PKR, qui suit sa liaison à l'ARN bicaténaire, se produirait
par phosphorylation réciproque des monomères. Une fois phosphorylée
sur différents sites sérine et thréonine, la PKR
subit probablement un changement dans sa conformation qui ouvre l'accès
aux sites reconnus par les substrats.
La PKR possède différentes propriétés,
antivirales, suppresseur de tumeur, inducteur d'apoptose et médiateur
de la stimulation de plusieurs gènes qui peuvent influencer la
croissance cellulaire en réponse à différentes
formes de stress.
* Phosphorylation de eIF2a par la PKR et action
antivirale
La sous-unité a du facteur d'initiation eIF2
de la synthèse protéique est le premier substrat qui a été
attribué à la PKR. La démonstration de sa phosphorylation
par la PKR a d'abord été faite in vitro, puis confirmée
in vivo après expression de PKR recombinante dans des cellules
eucaryotes ou des levures [pour revue, voir 46, 47]. La phosphorylation
d'eIF2a est une fonction que la PKR partage avec la kinase GCN2 de la
levure [48] et la kinase HRI des réticulocytes de lapin (hemin
reticulocyte inhibitor). Ces trois kinases sont cependant différentes
dans leur structure et dans leur mode d'activation : si la PKR est activée
par des ARN bicaténaires, la kinase GCN2 est activée par
un manque en acides aminés dans le milieu de croissance de la levure
et la kinase HRI par un manque en hème. Elles possèdent
un motif commun, LFIQMEFCDKL, qui est considéré comme la
signature pour leur reconnaissance d'eIF2a [48]. Le site de liaison exact
d'eIF2a aux kinases n'est cependant pas encore connu et, dans le cas de
la PKR, pourrait se situer en aval de ce motif [49]. La phosphorylation
d'eIF2a inhibe la synthèse protéique. En effet, au cours
d'un processus normal de traduction, le facteur eIF2 forme un complexe
ternaire avec le GTP et le Met-tRNAi. Sa fonction est de permettre
la liaison du Met-tRNAi à la sous-unité 40S des
ribosomes et l'initiation de la synthèse protéique. Au cours
d'un cycle d'initiation, le GTP est hydrolysé en GDP lors de la
formation du complexe ribosomal 80S et les facteurs d'initiation sont
relargués. La molécule de GDP, encore associée au
facteur eIF2, doit alors être échangée pour une molécule
de GTP afin que celui-ci puisse de nouveau exercer un cycle d'initiation.
Cette réaction d'échange est catalysée par un autre
facteur, eIF2B ou facteur d'échange du nucléotide guanine.
Lorsque la sous-unité a de eIF2 est phosphorylée, elle forme
une association étroite avec eIF2B, le séquestre et empêche
le recyclage du GTP. Le facteur eIF2 ne peut plus exercer sa fonction
catalytique et les fréquences d'initiation chutent de façon
très importante, bloquant ainsi les synthèses protéiques
[50].
L'expression de la PKR sauvage (PKRwt) par transfection
dans Saccharomyces cerevisiae, conduit à la phosphorylation
du produit du gène sui2 (équivalent d'eIF2a chez la levure)
et à une forte inhibition de la synthèse protéique
et de la croissance de la levure [48]. De la même façon,
le facteur eIF2a est phosphorylé après infection par le
virus de l'encéphalomyocardite murine (EMCV) dans des clones
stables murins NIH/3T3 exprimant de façon constitutive la PKRwt,
mais non dans ceux exprimant une PKR catalytiquement inactive (PKRK-R296)
qui a été mutée par substitution du résidu
lysine 296 en arginine dans son sous-domaine catalytique II, essentiel
pour le transfert du phosphate de l'ATP sur le substrat [51]. La PKR
serait activée dans la levure par des ARN bicaténaires
fungiques parasites. Dans les clones stables, son activation est due
aux formes intermédiaires de réplication virale produites
au cours de l'infection par EMCV. Comme dans le cas des clones exprimant
la 2-5A synthétase, les clones exprimant la PKRwt
exercent un effet antiviral sélectif puisqu'ils permettent une
résistance contre le virus EMCV mais non contre le virus VSV.
Ils sont cependant beaucoup moins efficaces que les clones 2-5A synthétase,
avec seulement un log d'inhibition contre 3 logs pour la 2-5A synthétase
[51].
* Action de la PKR sur le contrôle de la
prolifération cellulaire : suppresseur de tumeur, inducteur d'apoptose
et médiateur de la stimulation de plusieurs gènes
La PKR est localisée dans le cytoplasme et, en
plus faible quantité, dans le noyau. Dans le cytoplasme, elle se
situe principalement dans la fraction microsomale et présente différents
états de phosphorylation (pHi de 7,5 à 9,5). Cela suggère
la présence continue d'activateurs de la PKR dans la cellule. Dans
le noyau, la PKR est présente à un faible taux dans les
nucléoles, avec un point iso-électrique unique de pH 9,5
[52]. Le rôle de la PKR nucléaire n'est pas connu. Cependant,
on peut noter l'existence de deux phosphoprotéines nucléaires
fortement homologues et immunologiquement apparentées à
la PKR, puisque initialement clonées à l'aide d'anticorps
anti-PKR. Ces protéines, qui sont également induites par
l'interféron, présentent des homologies avec des motifs
helix-loop-helix (HLH) les reliant à une famille de protéines
engagées dans la reconnaissance d'acides nucléiques, ayant
en particulier des affinités pour le petit sillon de l'ADN. Leur
rôle dans la fonction et/ou la régulation de la PKR reste
à définir [53].
Une fonction suppresseur de tumeur a été
rapportée pour la PKR. Des clones exprimant la PKR délétée
dans le motif LFIQME ou la PKR catalytiquement inactive (PKRK-R296)
se développent sous forme de tumeurs après injection à
des souris athymiques, ce qui n'est pas le cas de clones exprimant la
PKRwt [54, 55]. Le mécanisme sous-jacent n'est pas connu
avec précision et pourrait n'être pas simplement lié
à une dérégulation du contrôle de la synthèse
protéique, via eIF2a. En effet, bien que des clones exprimant
le mutant eIF2aSer-Ala51 (non phosphorylable et constitutivement
actif) puissent conduire à la formation de tumeurs in vivo
[56], des clones exprimant le mutant PKRK-R296 ne sont pas
totalement inhibés dans leur capacité à phosphoryler
eIF2a [48, 57]. Ceci indique que des mécanismes faisant intervenir
la phosphorylation d'autres substrats ou une interaction directe de la
PKR avec d'autres protéines seraient impliqués dans l'effet
suppresseur de tumeur de la PKR.
Depuis quelques années, plusieurs travaux indiquent
que la PKR pourrait être impliquée dans un des mécanismes
d'induction de l'apoptose, établissant ainsi un lien avec son action
antitumorale. Son rôle dans l'apoptose a été initialement
montré en utilisant le vecteur vaccine. Le gène de la PKR
y a été placé sous contrôle de l'opérateur/répresseur
lacI et l'expression de la PKR a pu être induite après infection
des cellules et traitement à l'isopropyl b-D-thiogalactoside (IPTG).
L'induction de la PKRwt a conduit à l'inhibition de
la synthèse des protéines virales et cellulaires ainsi qu'à
une fragmentation de l'ADN et à une destruction des cellules relevant
d'un mécanisme d'apoptose, tandis que celle de la PKRK-R296
était sans effet [58]. D'autres travaux ont montré que la
synthèse de Fas (le récepteur de Fas ligand, ou FasL, protéine
de la même famille que le TNF, également impliquée
dans l'apoptose) était induite au cours de certaines infections
virales, comme celles par le virus d'Epstein-Barr et le virus influenza.
Cette induction, qui se produit au niveau transcriptionnel, est bloquée
par la 2-aminopurine, un inhibiteur de la PKR [59]. Une relation plus
directe a été récemment montrée entre la PKR
et la protéine transactivatrice IRF1 qui a des propriétés
suppresseur de tumeur et d'induction d'apoptose [7, 8]. Des études
réalisées à partir de fibroblastes embryonnaires
de souris knock-out pour la PKR [60] indiquent que celle-ci est
directement impliquée dans la signalisation d'IRF1 par le poly(I)-poly(C)
et par l'interféron g et que les souris knock-out en PKR
sont déficientes en apoptose [61].
Les propriétés antivirales, suppresseur
de tumeur ou inductrice d'apoptose de la PKR, sont toutes compatibles
avec un rôle de contrôle négatif de la PKR sur la prolifération
cellulaire. Cependant, la PKR est paradoxalement également impliquée
dans la signalisation de gènes nécessaires à la prolifération
cellulaire, via l'activation de la voie NF-kB. Cette propriété
a été initialement mise en évidence par l'observation
que la 2-aminopurine, un inhibiteur de la PKR, pouvait inhiber l'induction
par les ARN bicaténaires des gènes précoces c-myc
et c-fos, ainsi que l'induction du gène de l'interféron
b et de certains gènes induits par ce dernier [pour revue, voir
46]. Des expériences concordantes ont par la suite confirmé
le rôle de la PKR dans l'activation de la voie NF-kB : en effet,
la suppression sélective des ARN messagers de la PKR entraîne
l'inhibition de l'activation de NF-kB en réponse à l'ARN
bicaténaire [pour revue, voir 46] ; la transfection du mutant
PKRK-R296 inhibe l'activation d'un gène reporter
sous la dépendance d'éléments de réponse à
NF-kB ; enfin, les fibroblastes embryonnaires murins provenant de souris
knock-out pour la PKR sont déficientes dans l'activation
de la voie NF-kB par les ARN bicaténaires [60, 61]. On ne sait
pas comment la PKR active la voie NF-kB. Elle est capable de phosphoryler
IkBa, l'inhibiteur cellulaire de NF-kB, mais cette phosphorylation n'a
pour l'instant été démontrée qu'in vitro
[pour revue, voir 46].
La capacité de la PKR à stimuler l'expression génique
via la voie NF-kB pourrait être un élément
supplémentaire de l'action antivirale de l'interféron,
puisqu'elle entraîne l'induction de l'interféron lui-même
(figure 3). Cependant,
la PKR pourrait également stimuler par cette voie l'expression
de long terminal repeats (LTR) de rétrovirus, tels que
le VIH1 et le HTLV1 [62] et conduire ainsi à la réactivation
de gènes viraux latents. Ce rôle complexe est encore difficile
à comprendre et suggère que l'activité de la PKR
doit être très contrôlée dans la cellule,
même en l'absence d'infection virale.
* Régulateurs viraux et cellulaires de la
PKR
De nombreux virus ont, au cours de l'évolution,
élaboré des stratégies permettant d'échapper
à l'action de la PKR (figure
4). Ils peuvent synthétiser abondamment soit des ARN bicaténaires
qui séquestrent la PKR (exemples : les ARN-EBER du virus d'Epstein-Barr
; l'ARN-VA1 des adénovirus), soit des protéines virales
qui entrent en compétition avec la PKR pour la fixation à
l'ARN bicaténaire (ex. : protéines E3 du virus de la vaccine,
s3 des réovirus) ou pour sa liaison avec le substrat eIF2a (ex.
: protéine K3L du virus de la vaccine). Certains virus peuvent
induire la dégradation de la PKR (poliovirus) ou sa séquestration
par compartimentation (virus de l'encéphalomyocardite) [ pour
revue, voir 47]. Ils peuvent également bloquer l'autophosphorylation
de la PKR, soit directement (ex. : protéines tat72 du VIH1, NS5A
du virus de l'hépatite C), soit indirectement en activant des inhibiteurs
cellulaires. Parmi ces inhibiteurs cellulaires, on peut mentionner la
protéine p58 IPK ( inhibitor of protein kinase,
58 kDa) qui est activée au cours de l'infection par le virus influenza.
La p58 IPK appartient à une famille de protéines
de stress. Elle possède des motifs répétés
en hélice a de type tétratricopeptide (TPR) qui permettent
des liaisons protéine-protéine. Par ces motifs TPR, elle
se lie à la région 244-296 de la PKR, recouvrant les deux
premiers domaines catalytiques de celle-ci, et l'inactive. Par d'autres
motifs de type DNAJ, elle serait elle-même régulée
de façon négative par liaison avec un inhibiteur de la famille
des protéines du heat shock [63]. L'infection par influenza
déstabiliserait la liaison de la p58 IPK et de son inhibiteur
au profit de la liaison PKR/p58 IPK. Le rôle de la p58 IPK
dans la cellule en l'absence d'infection par un virus influenza n'est
pas connu. Un autre régulateur cellulaire de la PKR, l'antigène
La (large antigen), présente une activité déroulase
sur des matrices ADN-ARN et ARN-ARN [64] qui peut être augmentée
au cours d'une infection virale ou d'une croissance tumorale. La TAR
RNA binding protein (TRBP), qui a été isolée
grâce à sa
capacité à lier la région TAR du VIH1, se conduit
également comme un inhibiteur de la PKR. La fonction de TRBP dans
la cellule en l'absence d'infection par le VIH n'est pas connue. La TRBP
s'apparente à la PKR par la présence d'un motif dsRBD [65]
: elle est donc capable de bloquer l'activation de la PKR par compétition
avec les ARN bicaténaires. Il semble cependant que l'inhibition
de la PKR par la TRBP s'effectue par interaction directe protéine/protéine
sur une région différente de celles contenant leurs motifs
dsRBD [66].
D'autres inhibiteurs cellulaires de la PKR peuvent également
être mentionnés. Ainsi, une protéine de 15 kDa,
appelée dRF, bloque la liaison de la PKR à l'ARN bicaténaire
dans des cellules non différenciées. Une protéine
d'environ 100 kDa, induite au cours de la transformation par ras, bloque
l'activation de la PKR par un mécanisme encore inconnu [pour
revue, voir 46].
Interféron et
infections virales :
mécanisme d'action et emploi thérapeutique
L'interféron est efficace en clinique dans le traitement d'infections
virales, telles que les hépatites virales chroniques (B et C),
les papillomes laryngés et génitaux, certains virus herpès,
et de certaines néoplasies telles que le sarcome de Kaposi, la
leucémie à tricholeucocytes ou la leucémie myéloïde
chronique. La connaissance des mécanismes d'action des gènes
qu'il induit permet d'élaborer des stratégies antivirales
plus précices, notamment dans le cas du VIH [67].
Interféron et VIH
Le traitement de l'infection par le VIH actuellement
le plus efficace consiste en l'administration d'une trithérapie
associant deux analogues nucléosidiques inhibant la transcriptase
inverse et un inhibiteur de protéase [68]. Bien que ces traitements
entraînent une diminution profonde de la virémie, l'émergence
de souches résistantes est possible après plusieurs mois
de traitement. Une action sur les mécanismes de défense
cellulaire induits par l'interféron pourrait être utilisée
en association à la thérapeutique spécifique. En
plus de son activité antivirale, l'interféron stimule les
réponses immunes, par exemple en induisant les gènes du
CMH, ce qui favorise une présentation des peptides viraux à
la surface cellulaire et leur reconnaissance par les lymphocytes T. Un
autre intérêt de l'emploi de l'interféron en thérapeutique
du VIH est son rôle antitumoral sur les sarcomes de Kaposi associés
au sida.
L'infection par le VIH entraîne l'induction de
l'interféron a et de l'interféron g, le premier étant
majoritaire. Cette induction se produirait après interaction de
la boucle V3 du virus avec un site secondaire à la surface cellulaire
[69]. La réplication du VIH a lieu principalement dans les cellules
réservoirs monocytes/macrophages et dans les lymphocytes T CD4+.
Les macrophages servent également de réservoirs pour le
virus et ont la capacité de propager l'infection à d'autres
types cellulaires. L'action de l'interféron sur la réplication
du VIH a été étudiée dans différents
cas : au cours d'une infection aiguë, au cours d'une infection chronique
ou au cours d'une infection latente, avec ou sans stimulation des cellules
permettant la réactivation du provirus. Les cellules ont été
traitées par les interférons, soit avant l'infection, soit
au cours de l'infection. Les trois types d'interféron (a, b et
g) se sont avérés capables d'inhiber la réplication
d'une souche de VIH1 ayant un tropisme spécifique pour les macrophages
(souche M-tropic) dans des macrophages primaires humains lorsque
les cellules étaient prétraitées par l'interféron
avant l'infection. En revanche, lorsque le traitement par l'interféron
était réalisé après l'établissement
de l'infection, celui-ci n'avait plus d'effet. Ces résultats indiquent
que l'action antivirale de l'interféron s'exerce sur une étape
précoce de l'infection, avant l'intégration de l'ADN [70].
Dans les lymphocytes T ou dans des lymphocytes périphériques,
l'interféron entraîne une réduction des niveaux d'ADN
proviral intégré dans le cas d'infections à cycle
unique et cette inhibition semble se faire au niveau de la transcription
inverse [71]. Là encore, lorsque l'infection est préalablement
établie, l'interféron n'a pas d'effet. Une étude
de traitement par l'interféron de type I, effectuée en parallèle
au niveau d'une lignée promonocytaire U937 infectée chroniquement
et d'une lignée CEM lymphocytaire, montre que celui-ci inhibe spécifiquement
la synthèse protéique, semble-t-il par rétention
spécifique des ARN viraux dans les polysomes de petite taille.
Cela indique que, puisque les ARN ne peuvent pas être engagés
dans les polysomes de grande taille, leur traduction est bloquée
[72]. Une autre étude de traitement par l'interféron de
cellules MT4 a conclu, quant à elle, à des altérations
post-traductionnelles [73].
L'interféron aurait donc des effets différents
selon que les cellules sont chroniquement infectées ou infectées
de façon aiguë par le VIH1. Au cours d'une infection chronique,
il bloquerait l'association des ARN aux polyribosomes, les modifications
post-traductionnelles des protéines et leur assemblage en particules
virales. Au cours d'une infection aiguë, il exercerait un rôle
sur l'intégration et l'activité transcriptase inverse. Dans
le cas d'une infection aiguë, on peut supposer que ses mécanismes
d'action antivirale classiques se mettent en place, via l'une des
ses 30 protéines induites. Dans le cas d'une infection chronique,
on peut supposer que le VIH a eu le temps de mettre en place ses propres
mécanismes.
L'interféron est un agent antiviral pouvant limiter
la propagation du VIH1 en cas d'infection par des particules virales libres.
Cependant, son utilisation en monothérapie chez des patients asymptomatiques
(taux des lymphocytes CD4+ supérieur ou égal
à 400/mm3) n'est pas recommandée car elle n'a
qu'une efficacité transitoire et oblige à l'emploi de fortes
doses (18 millions d'unités MU par jour), toxiques et mal tolérées
par les patients (symptômes grippaux, diarrhée, altération
du goût, alopécie, difficultés de concentration, granulocytopénie,
protéinurie, anémie). Une alternative serait l'emploi d'interféron
à faible dose (1 million d'unités par jour) couplé
à un inhibiteur de la transcriptase inverse tel que la zidovudine.
Depuis quelques années, une approche de thérapie génique
est développée par le groupe d'Edward de Maeyer, fondée
sur la production faible mais continue d'interféron b dans des
cellules après transformation par un vecteur rétroviral
exprimant l'interféron b humain de façon constitutive sous
la dépendance du promoteur murin H-2Kb. La transformation par ce
vecteur de cellules CEM, U937 et de monocytes du sang périphérique
de donneurs sains ou infectés par le VIH1 leur permet de mieux
résister à une infection par le VIH1. ll semble que l'interféron
b produit par ces cellules ne se propage pas dans le surnageant et ne
soit capable de protéger que les cellules qui le produisent, selon
un mécanisme autocrine [74]. L'interféron b interagirait
avec son récepteur en restant proche de la surface cellulaire,
mais à l'intérieur de la cellule. Ce mécanisme autocrine
a également été décrit pour d'autres cytokines,
telles que PDGF, IL3 et GM-CSF. Le blocage de l'infection virale par ce
mécanisme se produirait à un stade très précoce
de l'infection par le VIH1, probablement au moment de l'adsorption ou
de la pénétration. Une autre possibilité de thérapie
génique par l'interféron consiste en une construction artificielle
amenant le gène de l'interféron sous la dépendance
de la région TAR du VIH1, ce qui provoque son induction par la
protéine transactivatrice tat au cours de l'infection par le VIH1
[75].
L'utilisation de l'action antivirale de l'interféron dans l'infection
par le VIH1 peut aussi être fondée sur l'action de l'un
de ses gènes induits (Mx, 2-5A synthétase, PKR).
* Mx et VIH
La protéine Mx humaine, connue depuis plusieurs années
pour être un marqueur sensible du traitement des cellules à
l'interféron, peut être détectable dans les cellules
du sang périphérique plus de deux semaines après
traitement à l'interféron. Elle est pratiquement toujours
détectée dans les cellules du sang périphérique
de patients infectés par le VIH1, ce qui a initialement conduit
à émettre l'hypothèse que sa présence représenterait
un marqueur de l'induction de l'interféron par le VIH. Cependant,
une étude sur 26 patients infectés par le VIH1 a montré
que, si la majorité d'entre eux (25 patients) étaient
positifs pour Mx, seuls 11 présentaient des taux d'interféron
mesurables [76]. Cela a été expliqué par le fait
que le VIH1 induisait directement la synthèse du gène
MxA [77]. Parmi les gènes inductibles par l'interféron,
le VIH1 induit également la 2-5A synthétase [78], mais
non les gènes GBP, ISRE 6-16 et ISRE 9-27 [77]. L'induction directe
de MxA au cours de l'infection par le VIH1 fait que les monocytes infectés
par le VIH résistent à l'infection par le VSV. On pense
que cette capacité qu'a le VIH d'induire lui-même dans
la cellule un état antiviral lui permettrait de se protéger
contre des surinfections liées à d'autres virus, ce qui
pourrait expliquer en partie sa survie dans les macrophages. Il ne semble
donc pas souhaitable d'utiliser directement l'induction du gène
Mx dans la lutte contre le VIH1.
* Système 2-5A et VIH
Le système 2-5A peut être activé au cours de l'infection
par le VIH [78] et pourrait jouer un rôle dans le contrôle
des synthèses virales. Plusieurs stratégies sont à
l'étude. Le groupe de Schröder envisage une « immunisation
intracellulaire » avec un ADN complémentaire de 2-5A synthétase
couplé à la région TAR du VIH. L'objectif de cette
approche est d'augmenter la synthèse de la 2-5A synthétase
par l'action transactivatrice de tat se fixant sur la région
TAR, puis de prendre avantage de l'activation de l'enzyme par cette
même région TAR pour augmenter la concentration de 2-5A
dans la cellule. L'infection par le VIH1 dans des cellules Hela-T4 transfectées
de façon stable par un vecteur exprimant la 2-5A synthétase
sous dépendance du LTR du VIH1 a montré une augmentation
de l'accumulation de 2-5A intracellulaire par rapport à l'infection
de cellules Hela-T4 seules. En parallèle, la production de VIH1
est fortement inhibée dans les cellules Hela T4-2-5A synthétase
par rapport aux cellules Hela-T4 seules [79]. Si la 2-5A synthétase
se lie à la région TAR, elle peut en être déplacée
par la protéine tat qui a une meilleure affinité (Kd =
3,2 x 109 M 1). Cette forte affinité
de tat pour TAR pose d'ailleurs un problème pour la recherche
d'inhibiteurs directs de tat utilisables en pharmacologie. Afin d'être
le plus efficace possible, l'utilisation de l'activité 2-5A synthétase
dans l'action antiVIH devrait donc être couplée à
l'action conjuguée de plusieurs agents inhibiteurs de tat. La
stratégie décrite ci-dessus a permis de démontrer
que l'activité de la 2-5A synthétase était efficace
contre l'infection par le VIH1. Pour ne pas devoir introduire la 2-5A
synthétase directement dans les cellules, deux stratégies
sont à l'étude, visant toutes deux à augmenter
la concentration intracellulaire du 2-5A par traitement direct des cellules
avec des analogues du 2-5A ou des ARN bicaténaires misappariés,
comme le Poly(I)Poly(C12U) (Ampligen). Les deux types d'agents
se sont révélés capables d'inhiber fortement la
réplication du VIH1. Cependant, l'étude de leur action
ainsi que celle du 2-5A authentique a montré qu'elle ne correspondait
pas forcément à une activation de la RNAseL qui dégraderait
ensuite les ARN viraux. En effet, le 2-5A, ainsi que ses analogues de
type cordycepine (3'-déoxyadénosine), sont capables d'inhiber
l'activité transcriptase inverse du VIH1. Cette inhibition se
produirait par compétition entre la transcriptase inverse et
le 2-5A ou les analogues cordycépine pour la liaison sur l'anticodon
du primer tRNAlys [19]. Le 2-5A possède également la capacité
d'inhiber l'activité de l'ADN topo-isomérase lorsqu'il
s'accumule sous forme de longs oligomères (hexamères de
2-5A 5'-triphosphate). Il peut inhiber l'activité topo-isomérase
du VIH1 et pourrait ainsi interférer avec l'intégration
du provirus. L'ARN bicaténaire Ampligen est capable de réduire
significativement la charge virale de patients infectés par le
VIH tout en restaurant leurs fonctions immunitaires. Son mécanisme
d'action antivirale n'est pas encore parfaitement compris, bien qu'on
sache qu'il active la 2-5A synthétase et la PKR. Entre autres
actions, il pourrait favoriser l'accumulation de longues chaînes
de 2-5A dans la cellule et donc son activité antitopo-isomérase
sur le VIH1 [78].
* PKR et VIH
La PKR peut être activée au cours de l'infection par le
VIH par sa liaison à la région ARN bicaténaire
TAR du LTR, au niveau de la région tige. La protéine transactivatrice
tat (qui se positionne au niveau de l'excroissance) et la protéine
cellulaire TRBP (qui se lie à différents endroits de la
tige) se lient également à la région TAR. Une interaction
entre tat et PKR a été mise en évidence, ainsi
que la capacité de la PKR à phosphoryler la forme complète
de tat exprimée à partir de ses deux exons et appelée
tat86. La forme « un exon » de tat (tat72), au contraire,
ne peut être phosphorylée et se conduit comme un inhibiteur
de l'autophosphorylation de la PKR. Le rôle de la phosphorylation
de tat86 par la PKR dans l'infection n'est pas connu [80]. Une interaction
entre PKR et TRBP en dehors de leur région liant l'ARN bicaténaire
a également été mise en évidence [66]. TRBP
et tat72 peuvent donc servir d'inhibiteurs de la PKR au cours de l'infection
virale, empêchant ainsi son action antivirale. Une application
thérapeutique de la PKR inhibiteur du VIH serait d'utiliser sa
reconnaissance de tat, de TRBP, ainsi que de ses substrats. On peut
envisager la synthèse de peptides correspondant aux points de
liaison PKR/tat et PKR/TRBP afin de favoriser l'accès au substrat
eIF2a et donc l'inhibition de la synthèse protéique par
la PKR.
Interféron et virus de l'hépatite
B
L'infection par le virus de l'hépatite B (VHB)
entraîne une réponse cytotoxique de l'hôte restreinte
par le système HLA de classe I, dirigée contre de nombreux
épitopes viraux dont, en particulier, les épitopes de l'antigène
de capside exprimés à la surface de la membrane hépatocytaire
[81]. Si la réponse n'est pas assez forte pour permettre l'élimination
des cellules infectées, l'infection devient persistante et peut
conduire à une hépatite chronique, une cirrhose ou un carcinome
hépatocellulaire. La régulation de certains promoteurs de
gènes viraux est effectuée spécifiquement par des
facteurs de transactivation hépatiques, ce qui explique l'hépatotropisme
du VHB [82]. L'infection par le VHB induit également l'action de
nombreuses cytokines de l'inflammation qui pourraient jouer un rôle
dans l'inhibition de la propagation virale. Effectivement, un modèle
transgénique murin d'expression de l'antigène de surface
a démontré une action inhibitrice de l'interféron
g, de l'interleukine 2 et du TNF [83]. Le TNFa, l'interféron g
et l'interféron a, ont également montré leur pouvoir
inhibiteur dans une autre expérience, réalisée in
vitro (transfection d'un gène reporter placé
sous la dépendance du promoteur du core/prégénome
(C/P) du VHB) [84].
Bien qu'il existe maintenant un vaccin contre l'hépatite B,
l'infection chronique de plus de 300 millions de personnes dans le monde
impose encore l'utilisation de traitements antiviraux. C'est finalement
l'interféron a qui, au cours des dernières années,
s'est montré le plus efficace dans le traitement de l'hépatite
chronique B (2,5 à 18 MU trois fois/semaine). D'un point de vue
clinique, on peut observer dans un premier temps, sous traitement par
l'interféron, une recrudescence des signes d'hépatite
secondaire au démasquage des cellules infectées grâce
à l'induction des antigènes HLA de classe I par l'interféron,
puis l'élimination de l'ADN viral et de sa polymérase
du sérum des patients, associée à une diminution
du taux des transaminases sériques et du degré d'inflammation
histologique hépatique. Une réponse (disparition de l'antigène
Hbe et arrêt de la réplication virale) est observée
chez un peu plus d'un tiers des patients traités de 6 mois à
un an [85]. Afin de mieux comprendre les mécanismes par lesquels
l'interféron agit sur la réplication du virus, un système
expérimental a été établi avec un autre
membre de la famille des Hepadnaviridæ, le virus de l'hépatite
B du canard ou DHBV. L'action de l'interféron sur l'infection
par le DHBV a été étudiée dans la lignée
d'hépatome humain Huh7, l'interféron humain n'agissant
pas sur les cellules de canard. Le traitement par l'interféron
g entraînait un blocage de la réplication au niveau post-transcriptionnel.
Depuis le clonage récent de l'interféron a du canard,
un système d'étude homologue va pouvoir être utilisé
et permettre une expérimentation animale [86].
Interféron et virus de l'hépatite
C
Le virus de l'hépatite C (VHC) est le principal agent causal
des hépatites non-A, non-B post-transfusionnelles. Il se transmet
principalement par le sang (seringues contaminées au cours d'injection
de drogues par voie veineuse, transfusion sanguine). Avant sa découverte
en 1989 et le développement de tests de détection fiables,
sa transmission par la transfusion sanguine a conduit à l'infection
d'un grand nombre de personnes (150 000 personnes infectées aux
États-Unis en 1994). Son génome est un ARN positif d'environ
10 000 bases, traduit en une polyprotéine précurseur (environ
3 000 acides aminés) qui est ensuite clivée en protéines
structurales (capside et deux glycoprotéines membranaires) et
non structurales. Les différents génotypes du VHC constituent
actuellement le genre hépacivirus de la famille des Flaviviridæ.
Le VHC est un virus hautement variable, ce qui rend difficile le développement
de vaccins et de traitements antiviraux efficaces [87]. L'infection
par le VHC devient chronique dans 50 à 75 % des cas, et peut
conduire au développement de cirrhoses et de carcinomes hépatocellulaires
[88]. Le mécanisme de la persistance virale n'est pas encore
compris. C'est l'interféron a (a2a, a2b) qui est, aujourd'hui,
le seul médicament efficace dans le traitement des infections
par le VHC (3 millions d'unités trois fois par semaine pendant
12 mois). Dans l'ensemble, on observe une amélioration chez 30
à 50 % des patients, mais une rechute survient fréquemment
après l'arrêt du traitement. Les rémissions à
long terme ne représentent en fait que 15 à 30 % des cas
traités. En outre, le traitement n'est indiqué que si
les patients ne présentent pas de signes de cirrhose ou de désordres
auto-immuns. Le mécanisme d'action de l'interféron dans
l'infection par le VHC ne peut être analysé de façon
systématique en l'absence, pour l'instant, de système
de culture cellulaire pouvant être infectée par ce virus.
Les études sont donc réalisées à partir
de patients infectés et traités par l'interféron.
Une mesure de l'activité 2-5A synthétase dans des cellules
mononucléées du sang périphérique de patients
infectés par le VHC et traités par l'interféron
a montré qu'au cours du traitement, il pouvait survenir une désensibilisation
des cellules à l'interféron [89]. Cela impose soit de
trouver d'autres agents efficaces sur la réplication du VHC pour
s'associer à l'action antivirale de l'interféron, soit
de comprendre le mécanisme précis de défense antivirale
mis en place par l'interféron au cours de cette infection. Il
a été récemment avancé que la sensibilité
du génotype 1b du virus de l'hépatite C à l'interféron
serait liée à la région comprise entre les acides
aminés 2209 et 2248 de la protéine non structurale NS5A.
Ce motif de 40 acides aminés a été baptisé
interferon sensitivity-determining region (ISDR). Lorsque la
séquence ISDR est identique à celle de la souche prototype
VHC-J, les patients seraient résistants à l'action de
l'interféron. Lorsque cette région est mutée en
différents acides aminés, les patients répondraient
au traitement par l'interféron [90]. À la suite de cette
observation, une autre étude a montré l'existence d'une
interaction directe protéine-protéine entre une protéine
NS5A de type « sauvage » (c'est-à-dire de prototype
VHC-J) et la PKR. Cette interaction inhibe la phosphorylation de la
PKR, ce qui expliquerait pourquoi les patients infectés par un
VHC exprimant une protéine NS5A de type « sauvage »
résisteraient à l'action de l'interféron. Lorsque
la protéine NS5A comporte plusieurs mutations, elle ne pourrait
plus bloquer l'action de la PKR et l'action antivirale de l'interféron
pourrait s'exercer [91]. Cette information est importante car elle permettrait
de déterminer, par séquençage de la région
ISDR de la NS5A avant traitement, si un patient va être répondeur
ou non. Cependant, une étude récente réalisée
chez des patients infectés par le même génotype
viral n'a pas permis d'observer de corrélation entre la séquence
de l'ISDR et le type de réponse du patient à l'interféron
: on observait en effet une distribution similaire des séquences
de type « sauvage », de type intermédiaire et de type
muté chez les répondeurs et chez les non-répondeurs
[92]. L'importance de l'interaction NS5A/PKR dans la réponse
à l'interféron des patients infectés par le VHC
reste donc encore hypothétique.
Interféron et virus
d'Epstein-Barr
Le virus d'Epstein-Barr (EBV) est un virus complexe (génome
ADN de 172 Kb) lymphotrope et transformant. Il est l'agent causal de
la mononucléose infectieuse et se trouve fortement associé
à différentes affections malignes telles que le lymphome
de Burkitt, le carcinome nasopharyngé et des lymphomes B chez
des patients immunodéprimés. Parmi les cellules infectées
par l'EBV, une
fraction s'immortalise sous forme de lignées lymphoblastoïdes
au sein desquelles le génome viral persiste sous forme latente
comme un ADN épisomal circulaire [93]. Il n'exprime plus alors
qu'une partie très restreinte de son génome, soit six
antigènes nucléaires (EBNA 1-6), trois protéines
membranaires (LMP-1, -2A, -2B) et deux ARN de petit poids moléculaire,
abondants et non traduits : EBER1 (166 nucléotides) et EBER2
(172 nucléotides), transcrits par l'ARN polymérase III.
Les EBER peuvent résider en partie dans le noyau, en fonction
de l'état de croissance de la cellule, mais leur localisation
est principalement cytoplasmique, au niveau du réticulum endoplasmique
[94]. Les EBER ne sont pas nécessaires à la réplication
du virus, puisqu'un EBV recombinant dans lequel les gènes EBER
ont été délétés est encore capable
de se répliquer. On pense qu'un des rôles des EBER serait
en fait de contrecarrer l'action de la PKR (donc un des mécanismes
de défense antivirale de l'interféron), permettant ainsi
le maintien du virus dans la cellule. En effet, les EBER ont une structure
secondaire bicaténaire de type boucle-tige. Une analyse Scatchard
a montré que les ARN EBER1 et 2 se lient à la PKR avec
la même affinité (Kd = 0,3 nM), comme l'ARN bicaténaire
VA1 de l'adénovirus. Cette affinité est plus élevée
que celle de la PKR pour la région TAR du VIH1. Comme VA1, les
EBER inhibent l'activation de la PKR en se fixant sur les motifs dsRBD
de l'enzyme dans sa partie NH2-terminale. L'analogie de fonction
entre VA1 et EBER est renforcée par le fait que les EBER peuvent
se substituer à VA1 en permettant la croissance de mutants d'adénovirus
ne contenant pas les gènes VA [95]. La synthèse de petits
ARN viraux hautement structurés ferait partie des stratégies
virales pour se maintenir chez l'hôte.
Interféron et virus herpès humain
8 (sarcome de Kaposi)
Les sarcomes de Kaposi sont des tumeurs d'origine vasculaire
qui se caractérisent par la croissance d'un mélange de cellules
endothéliales et fibroblastiques (cellules spindle), par
une angiogenèse et par l'infiltration de cellules inflammatoires.
Bien que décrit en 1872 par Kaposi, ce type inhabituel de sarcome
n'a commencé à susciter l'intérêt qu'à
partir de 1981, lorsque sa progression de type épidémique
a coïncidé avec celle du sida. L'infection par le VIH joue
un rôle important dans le développement du sarcome de Kaposi,
mais elle ne suffit pas à l'initier. En effet, cette tumeur peut
apparaître chez des sujets VIH-négatifs et, lorsqu'elle survient
chez des sujets VIH-positifs, elle est considérablement plus fréquente
chez les personnes ayant eu des contacts sexuels que chez les hémophiles
contaminés par transfusion sanguine ou les enfants. Cela suggère
qu'un deuxième facteur, sexuellement transmissible, en est responsable.
Récemment, il est apparu de façon assez convaincante, grâce
à des études séro-épidémiologiques,
que l'agent responsable serait un nouveau virus de la famille des Herpesviridæ
appelé virus herpès humain 8 (HHV8) [96]. Le génome
d'HHV8 a été entièrement séquencé,
mais on connaît encore mal sa biologie. Il est intéressant
de constater, toutefois, qu'il pourrait être phylogéniquement
apparenté au virus d'Epstein-Barr. Comme ce dernier, il peut infecter
des lymphocytes B et s'y maintenir, à l'état latent, sous
forme épisomale [97]. Cette similitude permet d'aborder l'étude
d'HHV8 et de ses interactions avec les gènes induits par l'interféron
en s'aidant des connaissances provenant de l'étude d'EBV.
L'infection par le VIH joue un rôle important
dans le développement des sarcomes de Kaposi. En effet, les cellules
de Kaposi répondent à l'action de la protéine transactivatrice
tat extracellulaire qui s'y fixe sur des récepteurs de type intégrine.
Récemment, il a été montré que tat présentait
des propriétés angiogéniques en stimulant la migration
des cellules endothéliales. Cette action serait augmentée
par des cytokines de l'inflammation (IL1, TNF et IFNg) qui stimulent l'expression
des récepteurs de tat [98].
Il existe différents traitements des sarcomes
de Kaposi, parmi lesquels les plus efficaces sont les traitements chimiothérapiques
(vinblastine, étoposide) ou les traitements par l'interféron
a, seul ou en association à un antirétroviral (s'il s'agit
d'un sarcome de Kaposi associé au sida) [99]. L'interféron
a montré dès 1983 qu'il pouvait entraîner la régression
des sarcomes de Kaposi. Actuellement, le meilleur traitement (et le mieux
toléré) consiste en des injections d'interféron a
trois fois par semaine par voie sous-cutanée ou intramusculaire
pendant trois mois, soit seul (20 millions d'unités/m2),
soit en association avec la zidovudine, ce qui permet l'utilisation de
doses plus faibles, mieux tolérées. Ce traitement entraîne
la régression complète des sarcomes de Kaposi dans 30 à
50 % des cas (interféron seul) ou dans 50 % des cas (bithérapie).
La récidive des tumeurs est fortement retardée (8 à
24 mois) [99].
CONCLUSION
Le système interféron est l'un des premiers
mécanismes de défense de l'organisme. Il lui permet de se
protéger contre une infection virale. Au fur et à mesure
que l'on analyse la structure et la fonction des protéines cellulaires
impliquées dans cette défense antivirale, on ne peut que
s'émerveiller devant leur diversité et la précision
de leurs actions. On constate cependant que de nombreux virus ont développé
des stratégies astucieuses afin de contrecarrer le système
de défense antiviral des cellules et de détourner à
leur profit les fonctions cellulaires. Bien que l'on sache que cette relation
cellule-virus se construit, sans cesse, au cours du jeu aveugle de l'évolution,
le fait d'utiliser des expressions telles que « stratégies
astucieuses » ou « détourner à leur profit »
montre que l'on ne peut s'empêcher de comparer la relation virus-cellule
à une joute entre deux fins stratèges. Un exemple frappant
est celui de la protéine-kinase dépendante d'ARN bicaténaire,
la PKR, dont l'un des rôles principaux est de contrôler l'initiation
de la synthèse protéique. Or, la machinerie de la synthèse
protéique est un point de passage obligé pour tout virus,
qui a besoin de synthétiser ses propres protéines, structurales
et non structurales. Afin de contrecarrer l'action de la PKR et de continuer
à voir leurs protéines traduites, de nombreux virus inhibent
cette kinase stratégique, par exemple en l'attirant par des formes
imparfaites d'ARN bicaténaire qui la séquestrent au lieu
de l'activer, ou par des analogues de son substrat naturel qui empêchent
l'accès de celui-ci au site catalytique de l'enzyme.
Une utilisation efficace de l'interféron en clinique
est possible depuis plusieurs années. Elle a été
améliorée, d'abord par la comparaison systématique
de nombreuses molécules d'interféron dans des essais cliniques,
ce qui a permis de choisir les molécules les plus actives, puis
par l'emploi d'interférons recombinants correspondant à
ces molécules. L'étude systématique des protéines
induites par les interférons, ainsi que la connaissance de leur
mode d'action antivirale, permettent d'améliorer encore les protocoles
de traitement par l'interféron. Par exemple, on peut maintenant
évaluer rapidement, sur un prélèvement de cellules
sanguines, si un patient va répondre à l'interféron
ou non (test d'induction de la 2-5A synthétase ou de Mx) avant
de se lancer dans un long protocole de traitement.
On se tourne également depuis plusieurs années
vers une seconde génération de défenses par l'interféron.
En effet, au lieu de traiter les patients uniquement par l'interféron,
on peut activer directement telle ou telle protéine à fort
pouvoir antiviral. Le traitement de patients par l'ARN bicaténaire
Ampligen, qui stimule l'action du système 2-5A et de la PKR, en
est un bon exemple. On peut ainsi renforcer l'action de ces systèmes
de défense naturels en soutien du traitement général
par l'interféron et/ou en association à des traitements
antiviraux spécifiques.
En développant leurs stratégies antidéfenses
cellulaires, les virus nous ont, en quelque sorte, dévoilé
leur jeu : en « fondant » sur leurs cibles cellulaires pour
les inhiber, ils ne font pas que nous les révéler, mais
ils nous permettent également de déterminer, au niveau moléculaire,
la nature des motifs qu'ils ont choisis de bloquer. On sait alors que
l'on doit renforcer l'action de ces protéines-clefs si l'on veut
soutenir la défense cellulaire. La recherche nous met donc sur
la voie d'aider nos propres cellules, qui, par elles-mêmes, ne peuvent
que suivre le rythme lent de l'évolution, à trouver les
ripostes nécessaires. Dans le futur, on pourrait envisager la synthèse
de peptides correspondant à l'interaction protéine virale/protéine
cellulaire soit la création d'un leurre antileurre
et de les injecter aux patients pour détourner les virus de leurs
cibles.
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