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Les virus, acteurs d'une complexité encore insoupçonnée |
Virologie. Volume 1, Number 6, 451-2, Novembre - Décembre 1997, Editorial
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Résumé
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Author(s) : C. Griscelli, Directeur général de l'Inserm, 101, rue de Tolbiac, 75654 Paris Cedex 13. |
ARTICLE
La virologie a toujours eu une place à
part au sein des sciences du vivant du fait de son impact à la
fois en recherche fondamentale et en santé publique. L'étude
des virus a en effet été la source de nombreux concepts
majeurs de la biologie, qui ont fécondé et parfois créé
de nombreux courants dans le domaine de l'immunologie, de la génétique
et de la biologie moléculaire. Avant même que les virus ne
fussent reconnus, au début du xix e siècle, une
découverte empirique de terrain, la vaccination jennerienne, mettait
au jour le concept de mémoire immunologique spécifique,
ce qui a eu des conséquences majeures dans la prévention
des maladies infectieuses. Par la suite, l'étude de l'immunité
antivirale a été à l'origine de découvertes
importantes, telles que la présentation des antigènes par
le système HLA ou la notion de lymphocytes cytotoxiques. L'identification,
en 1892, du premier virus, celui de la mosaïque du tabac, a suscité
le concept de parasitisme intracellulaire et l'utilisation de cultures
cellulaires pour isoler les virus. L'universalité des virus a été
ensuite mise en évidence par la découverte
de très nombreux virus chez les plantes, les animaux, les protozoaires
et même les bactéries. L'étude des bactériophages
a été une des approches les plus fécondes à
la source de la biologie moléculaire, permettant d'identifier les
mécanismes moléculaires du cycle de réplication viral
et la notion de prophage. L'intégration de matériel génétique
dans les chromosomes de la cellule hôte a ensuite été
démontrée pour des virus d'animaux, tels que les rétrovirus.
Les virus contribuent donc à modifier le patrimoine génétique
des hôtes infectés en véhiculant de l'information
génétique de cellules à cellules. Ces quelques exemples
de découvertes fondamentales provenant de la virologie ont eu de
nombreuses conséquences pratiques sur le plan du diagnostic et
de la thérapeutique des maladies virales. Par exemple, l'identification
de la transcription inverse et des protéases virales a désigné
des cibles pour de nouvelles drogues antivirales.
La virologie a également une place
majeure dans les sciences de l'homme du fait de son impact en santé
publique. Alors qu'avec une arrogance naïve, beaucoup de scientifiques
prédisaient dans les années 1970 que les progrès
de l'hygiène et des approches préventives et thérapeutiques
feraient disparaître les maladies infectieuses des pays développés,
des maladies nouvelles, souvent d'origine virale, ont émergé
et se sont répandues dans les pays industrialisés, aussi
bien que dans les pays en voie de développement, telles que le
sida ou l'hépatite à virus C à l'origine de pandémies.
Pire, des virus inconnus très contagieux, tels que les filovirus
(virus Ebola) ou éventuellement de nouveaux variants du virus de
la grippe, font peser une menace sourde et imprévisible sur l'humanité.
L'émergence de ces virus inconnus abolissant toutes les certitudes
a été la source d'une véritable révolution
culturelle. Les craintes ont été confirmées en montrant
l'extraordinaire flexibilité des génomes viraux, notamment
celle des virus à ARN, et la diversification rapide des virus au
cours des épidémies et, dans le cas du VIH, chez les patients
eux-mêmes au cours du processus infectieux, constituant ainsi un
obstacle majeur à la vaccination. Cette remise en cause des certitudes
a coïncidé avec d'extraordinaires progrès techniques
appliqués aux virus, tels que les techniques de clonage et de séquençage,
la PCR ou l'amélioration des cultures cellulaires par l'utilisation
de facteurs de croissance nouvellement caractérisés. De
nombreux virus ont ainsi pu être identifiés, notamment le
VIH, le virus de l'hépatite C, les hantavirus, le virus herpès
HHV8 responsable du sarcome de Kaposi. Aujourd'hui, il n'est pas de mois
qui ne voit la caractérisation de virus inconnus dans l'ensemble
du monde vivant.
On pressent aussi que cet essor de la virologie
aura des retombées sur de nombreux domaines de la pathologie jusqu'ici
sans étiologie reconnue, tels que certaines maladies du système
nerveux central, le diabète et les maladies auto-immunitaires,
les déficits immunitaires, certains cancers, ou encore l'athérosclérose.
Cela est illustré par la mise en évidence très récente
de rétrovirus inconnus associés au diabète et à
la sclérose en plaques, ou encore par l'association de virus nouveaux
à certaines maladies psychiatriques. Les conséquences de
ces découvertes seront immenses en termes de santé publique,
ouvrant de nouvelles perspectives préventives et thérapeutiques.
Le monde des virus jouxte celui des viroïdes, minuscules ARN monocaténaires
non codant à l'origine d'infections chez les plantes, dont l'implication
chez les animaux n'est pas exclue comme cela est suggéré
par la découverte d'un domaine « viroïde » dans
le génome du virus delta de l'hépatite. Enfin, l'énigme
des prions illustre de façon éclatante que les maladies
infectieuses peuvent être source de découvertes fondamentales
en biologie, mettant en lumière l'importance de la biologie structurale
dans l'étude des maladies humaines. Là encore, les virus
n'ont peut-être pas dit leur dernier mot. L'étude des prions
met aussi en lumière le lien direct qui existe entre les maladies
infectieuses et les maladies génétiques.
La virologie est probablement à l'orée
de multiples découvertes qui féconderont de nombreux domaines
des pathologies humaines et des sciences de la vie. Il reste tant à
faire pour améliorer la santé et le bien-être de l'homme.
Par exemple, le virus de l'hépatite C qui infecte 600 000 personnes
en France reste très mal connu. On ne connaît notamment pas
ou mal ses récepteurs cellulaires et son cycle de réplication,
ni la façon de le cultiver, ni ses modes de transmission qui restent
hypothétiques. Son traitement reste encore peu efficace et il n'existe
pas encore de vaccination. Il me semble important de développer
une recherche médicale multidisciplinaire pour résoudre
les problèmes posés, associant des praticiens, des virologistes,
des épidémiologistes, des médecins de santé
publique, des fondamentalistes et réalisant ainsi un continuum
depuis la recherche fondamentale cognitive jusqu'à la recherche
appliquée aux patients. Cet éloge de la diversité
signifie aussi qu'il faut être à l'écoute pour faire
front à un avenir imprévisible et immense.
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