ARTICLE
Les virus foamy ont été mis en évidence en 1954
par Enders et Peebles au sein de cultures de cellules de rein de singe
Rhésus, puis ont été isolés pour la première
fois par Gajdusek en 1967 à partir de suspensions de cerveau
de chimpanzé. Par la suite, ces virus ont été retrouvés
dans des tissus de nombreuses espèces animales comme les bovins,
les félins, les hamsters et les primates. En 1971, Epstein et
al. ont décrit, chez un patient atteint d'un cancer du nasopharynx,
l'isolement d'un virus foamy qui a été considéré
comme le prototype « humain » des spumarétrovirus.
Cet isolat représente, jusqu'à aujourd'hui, le seul virus
foamy isolé chez l'homme disponible pour la communauté
scientifique. Les premières analyses réalisées
en microscopie électronique montrent que la particule extracellulaire
des spumarétrovirus, d'un diamètre de 100 à 140
nm, est entourée d'une membrane lipidique d'origine cellulaire
hérissée de spicules de 5 à 15 nm, et bourgeonne
essentiellement à partir des membranes du réticulum endoplasmique.
Ces virus amphotropes infectent divers types cellulaires, suggérant
l'ubiquité du récepteur. En culture cellulaire, les spumarétrovirus,
qui sont lytiques, induisent dans un premier temps l'apparition de cellules
géantes multinucléées présentant de nombreuses
vacuoles (figure 1).
Une étude moléculaire récente
La nouvelle classification proposée par B. Cullen a permis
de différencier les rétrovirus simples et les rétrovirus
complexes [1] (tableau 1).
Les rétrovirus simples, tels que le MLV (moloney leukemia virus),
codent seulement pour les gènes structuraux et enzymatiques gag,
pol et env. Ils ont un profil de transcription simple et
leur régulation dépend essentiellement de la cellule hôte
qu'ils infectent. Contrairement à ces virus, les rétrovirus
complexes ont un profil de transcription plus élaboré et,
outre ces trois gènes classiques, des gènes appelés
« accessoires » ou « régulateurs » vont leur
permettre d'acquérir un degré supplémentaire d'indépendance
vis-à-vis de la cellule hôte. Cette dernière classe
virale est formée de trois groupes : les lentivirus, dont le prototype
humain est le VIH, les virus des leucémies T représentés
chez l'homme par le HTLVI, enfin, les spumarétrovirus, dont le
seul et unique isolat humain disponible est le HFV (human foamy virus)
(figure 2).
Bien que la découverte des rétrovirus spumeux ait été
antérieure à celle des autres rétrovirus, leur étude
moléculaire a seulement commencé en 1987 par le clonage
moléculaire du virus HFV [2]. L'analyse de la séquence du
HFV a montré la présence de gènes accessoires situés,
non pas de part et d'autre du gène env comme chez les rétrovirus
VIH ou HTLV, mais entièrement en 3' de ce gène (figure
2). Cette particularité fut à l'origine de la nomenclature
de ces gènes : les gènes bel pour between e nv
and LTR.
La réplication des spumarétrovirus suit dans ses grandes
lignes celle des autres rétrovirus. L'ARN viral subit une transcription
inverse au sein de la cellule pour devenir un ADN double brin qui possède
une interruption ou « gap » sur le brin d'ADN(+) lorsqu'il n'est
pas intégré. Cette particularité est également
retrouvée chez les lentivirus ; elle est due à une double
initiation du second brin d'ADN lors de la transcription inverse. Cette
interruption est réparée après intégration
du virus dans le génome cellulaire.
Le LTR (long terminal repeat) a une structure classique avec
les trois régions U3, R et U5, mais sa taille est supérieure
à celle retrouvée chez les autres rétrovirus ; la
différence se situe essentiellement dans la région U3. Paradoxalement,
cette dernière région, qui comporte une multitude de sites
de fixation à des facteurs de transcription cellulaires chez les
autres rétrovirus complexes, ne semble posséder chez le
HFV que deux sites AP1 qui n'interviennent que de façon mineure
dans l'activation du LTR. L'activité transcriptionnelle du LTR
est entièrement dépendante de la présence du transactivateur
viral nucléaire Bel1, l'activité basale en l'absence de
cette protéine étant quasiment nulle [3]. En revanche, plusieurs
éléments de réponse au transactivateur viral Bel1
ont été retrouvés dans la région U3. Ces séquences
ne présentent aucune similitude et, par comparaison aux transactivateurs
rétroviraux (Tat, Tax), il a initialement été postulé
que Bel1 ne fixerait pas directement l'ADN viral mais s'associerait plutôt
à des facteurs cellulaires de transcription lui conférant
sa spécificité. Or, il a été démontré
récemment, par des expériences de retard sur gel et de protection
à l'ADNase I, que Bel1 se fixait sur le LTR viral, ouvrant ainsi
la voie à toute une série d'interrogations concernant son
mode d'action [4]. D'autres régions de régulation négative
ont été localisées dans R-U5.
Le LTR dirige la synthèse des ARNm des gènes structuraux
et des ARNm bel, selon un profil de transcription complexe ; ces ARNm
possèdent tous une séquence leader de 51 pb. Il est à
noter que des délétions spécifiques dans le LTR
de HFV ont été mises en évidence et sont plus fréquemment
retrouvées dans des systèmes d'infection chronique [5].
Les gènes structuraux
et enzymatiques
Le gène gag permet la synthèse d'un précurseur
protéique retrouvé sous forme d'un doublet de 74-78 kDa
dans les cellules infectées. Ces précurseurs sont clivés
par la protéase virale (codée par le gène pol)
en protéines de la matrice MA (p27), de la capside CA (p33) et
de la nucléocapside NC (p16) (tableau
2). Contrairement aux autres rétrovirus chez lesquels la
nucléocapside possède un doigt de zinc fixant l'ARN viral,
ce motif est remplacé par trois boîtes riches en Arg et Gly,
fortement basiques ; le deuxième domaine Arg-Gly joue le rôle
d'un signal de localisation nucléaire à l'origine de l'accumulation
des précurseurs Gag néosynthétisés dans le
noyau lors des étapes précoces de l'infection [6].
Le gène pol, très conservé parmi les spumarétrovirus,
permet la synthèse de la protéase virale Pro (p10), de la
transcriptase inverse/ARNaseH-RT (p80) et de l'intégrase IN (p40)
à partir d'un précurseur Pol de 127 kDa. Alors qu'un saut
de cadre de lecture de + 1 des ribosomes ou la suppression d'un codon
stop sont à l'origine de la synthèse du précurseur
Pol à partir d'un ARNm gag-pol chez les autres rétrovirus
exogènes, chez les spumarétrovirus, la synthèse de
ce précurseur dérive d'un ARNm pol spécifique. La
transcription de cet ARNm dépend à la fois du LTR mais aussi,
dans une moindre mesure, d'un activateur de la transcription (dépendant
également du transactivateur viral) situé en 3' du gène
gag [7, 8]. Le mode de synthèse de la protéine Pol
rappelle ce que l'on peut observer pour l'expression de la protéine
P chez le virus de l'hépatite B ou celui de la mosaïque du
chou-fleur, deux pararétrovirus. Mais cette particularité
pose un problème. En effet, chez les rétrovirus, la quantité
de protéine Pol synthétisée est invariablement couplée
à celle de la protéine Gag en raison de l'efficacité
de la suppression du codon stop ou du saut de cadre de lecture par les
ribosomes qui conduiront à la synthèse d'une protéine
de fusion Gag-Pol. Ainsi, l'incorporation des protéines Pol au
sein du virion passe par la compartimentation de la protéine Gag.
Chez les spumarétrovirus, il se pourrait que la localisation de
cette protéine dans le virion passe par une interaction spécifique
avec les protéines Gag ou avec les acides nucléiques viraux,
comme c'est le cas chez les hépadnavirus, ou bien avec ces deux
composants viraux à la fois.
Le gène env donne naissance à un précurseur
de 130 kDa clivé par une protéase cellulaire en protéine
de surface SU (gp70-80) et transmembranaire TM (gp48). La queue cytoplasmique,
comparativement plus longue chez les spumarétrovirus, par rapport
aux autres rétrovirus, contient un motif dilysine responsable
de la séquestration des virions dans le réticulum endoplasmique,
caractéristique partagée, là aussi, par le virus
de l'hépatite B qui bourgeonne également au niveau de
cet organelle.
Les gènes régulateurs
La localisation particulière des gènes accessoires bel
est à mettre en parallèle avec l'existence d'un promoteur
interne situé en 3' du gène env permettant la synthèse
des ARNm régulateurs indépendamment du LTR. D'activité
basale plus élevée que celle du LTR, ce promoteur dirige
l'expression des ARNm accessoires très tôt dans l'infection,
conduisant à la synthèse du transactivateur Bel1 qui va
activer la transcription des gènes à partir du LTR et des
promoteurs internes. Ainsi, le passage de la phase précoce à
la phase tardive de l'infection s'effectue par une simple bascule de promoteurs.
Cette particularité rend inutile la présence d'un régulateur
post-transcriptionnel tel que les protéines Rex et Rev qui remplissent
ce rôle chez les virus HTLV et VIH.
Le transactivateur viral Bel1 est une phosphoprotéine nucléaire
de 36 kDa composée d'un domaine d'activation et d'une région
impliquée dans la fixation à l'ADN viral. Cette protéine
active la transcription en se fixant sur l'ADN viral au niveau du LTR,
mais aussi du promoteur interne situé en 3' du gène env.
Enfin, elle possède in vitro une activité transactivatrice
sur le LTR du VIH, mais pas sur celui du HTLV.
Peu d'informations sont disponibles sur les éventuelles fonctions
de la protéine Bet (pour Bel1 plus Two). C'est une protéine
produite après épissage de 301 paires de bases dans le gène
bel1, fusionnant les 88 premiers acides aminés de Bel1 avec
la totalité du cadre ouvert de lecture de la protéine Bel2.
D'un poids moléculaire apparent de 60 kDa, elle est retrouvée
à la fois dans le cytoplasme et dans le noyau, et peut être
sécrétée dans le milieu extracellulaire. La localisation
nucléaire serait due soit à un signal de localisation nucléaire
qui reste à identifier, soit à l'entraînement de Bet
par la protéine Bel1 via la formation d'un hétérodimère
par leur domaine N-terminal commun. Nous avons montré que cette
protéine joue un rôle clé dans la persistance virale
observée chez les spumarétrovirus, comme nous le verrons.
L'existence d'autres protéines accessoires nommées Bel2,
Bel3 a été supposée d'après l'analyse génomique,
mais ces protéines n'ont jamais pu être mises en évidence
au sein de la cellule infectée.
Une relation étroite
avec le cytosquelette
Comme énoncé précédemment, l'une des caractéristiques
des virus foamy est l'accumulation des protéines Gag dans le noyau
très tôt dans l'infection. Ce phénomène permet
d'obtenir en immunofluorescence un marquage nucléaire intense dans
les premières heures qui suivent l'infection. L'analyse des étapes
précoces du cycle réplicatif nous a permis de montrer que,
seulement deux heures après l'infection, les protéines Gag
se concentrent à la périphérie du noyau autour du
centrosome, puis pénètrent progressivement dans le noyau.
L'utilisation de zidovudine (AZT) qui bloque la transcription inverse,
démontre qu'il s'agit de protéines virales entrantes, et
non d'une synthèse protéique de novo. Par ailleurs,
en microscopie électronique, nous avons pu montrer une juxtaposition
des marquages entre le génome viral et les protéines Gag,
suggérant que le complexe de préintégration se localise
autour de cette structure cellulaire (figure
3).
La localisation spécifique des protéines Gag autour
de l'organisateur microtubulaire de la cellule nous a amené à
penser que les protéines Gag pourraient interagir avec la tubuline
pour accéder à cet organite, puis au noyau. Un traitement
à la colchicine (inhibiteur de la polymérisation dynamique
du réseau microtubulaire) nous a conforté dans notre hypothèse
car les cellules traitées ne permettent plus une réplication
active du virus [9].
Notons que l'interaction protéines virales-tubuline n'est pas
uniquement retrouvée chez les spumarétrovirus : elle semble
aussi importante dans le cycle réplicatif d'autres virus tels
que le HSV, l'Ad 2 ou certains réovirus [10]. Enfin, récemment,
il a été montré que le complexe de préintégration
du VIH1 pouvait emprunter le réseau de vimentine pour atteindre
le noyau dans les cellules bloquées en G1/S.
Un pouvoir pathogène non établi
S'il est vrai que les spumarétrovirus sont hautement lytiques
in vitro, rien, à l'heure actuelle, ne permet d'affirmer
qu'ils sont pathogènes in vivo. Depuis leur découverte,
les spumarétrovirus ont été isolés à
partir de cellules de rein, de prélèvements de gorge, ou
plus simplement à partir de cellules du sang périphérique
de différentes espèces animales telles que les chimpanzés,
les hamsters, les bovins ou les félins. Chez ces derniers, le virus
induit une forte réponse immunitaire et persiste toute la vie,
suggérant un contrôle strict de sa réplication soit
par l'organisme, soit par le virus lui-même, soit par ces deux protagonistes.
à part cette manifestation immunologique, aucune pathologie n'a
pu être mise en évidence chez les animaux naturellement infectés.
Cela n'a pas empêché plusieurs groupes de rechercher
la présence de marqueurs d'infection par des spumarétrovirus
dans diverses conditions pathologiques, plus précisément
chez des patients atteints de maladies d'étiologie inconnue. Plusieurs
travaux ont décrit des marqueurs d'infection chez des patients
atteints de maladies auto-immunes, telles que la maladie de Basedow, la
thyroïdite de Quervain, certaines encéphalopathies, pour ne
citer que ces exemples. Cependant, ces travaux n'ont pas été
en mesure de démontrer formellement une réelle association
de ces pathologies avec les spumarétrovirus, et ont été
pour la plupart invalidés par des travaux plus récents [11].
Pour étudier le potentiel pathogène de ces virus en
laboratoire, deux voies complémentaires ont été empruntées
: l'infection d'animaux de laboratoire (souris, lapins) et l'obtention
de souris transgéniques pour le virus HFV.
L'inoculation intraveineuse ou intramusculaire du HFV chez des lapins
ou des souris induit une séroconversion rapide et le suivi de ces
animaux montre, d'une part qu'ils sont infectables par le virus et, d'autre
part, qu'ils ne révèlent aucune maladie, si ce n'est une
immunodéficience transitoire quelques jours après l'infection
[12, 13]. En revanche, les souris transgéniques développent
une myasthénie et des syndromes neurologiques entre six et huit
semaines après leur naissance. Ce phénotype, caractérisé
par une ataxie, une tétraparésie spastique et, dans certains
cas, par une cécité, conduit rapidement à la mort,
entre quatre et six semaines après l'apparition des premiers symptômes.
Les lésions sont principalement retrouvées dans le muscle
strié et le système nerveux central [14]. Dans ce dernier
compartiment, il semblerait que la protéine régulatrice
Bet soit neurotoxique, sans doute par son motif RGD, retrouvé également
dans la protéine Tat impliquée dans certains dysfonctionnements
du système nerveux central [15].
Récemment, il a été décrit le cas d'un
orang-outan décédé rapidement après l'apparition
de symptômes ressemblant à ceux retrouvés chez ces
souris transgéniques. L'examen post-mortem de l'animal a permis
de révéler, outre la présence de spumarétrovirus
(ce qui n'est pas original chez les primates supérieurs), la
présence de lésions pathologiques dans le système
nerveux central, lésions identiques à celles observées
chez les souris transgéniques [16]. Bien sûr, il est impossible
de conclure à partir d'un cas unique et, jusqu'à aujourd'hui,
les résultats obtenus par les différents groupes de recherche
ne permettent pas d'affirmer avec certitude l'innocuité des virus
spumeux.
Le HFV : un virus humain
?
Après l'isolement du premier virus foamy humain à partir
d'un patient atteint d'un carcinome du nasopharynx, l'étude d'une
réponse immunitaire contre des spumarétrovirus a été
entreprise dans l'espèce humaine. Les premiers résultats,
basés sur des études d'immunofluorescence, ont montré
une séroprévalence de 4 %, pouvant atteindre 9 % selon la
région géographique. Dix ans plus tard, un test Elisa permettra
de confirmer ces résultats et d'avancer que la prévalence
mondiale moyenne se situe aux alentours de 3 %, avec un taux plus élevé
en Afrique.
Cependant, des études postérieures n'ont pas confirmé
ces résultats. En effet, la fausse positivité des tests
immunologiques a conduit plusieurs équipes à se mettre d'accord
sur des critères de positivité, ainsi que sur des méthodologies
moléculaires pour l'étude des marqueurs d'infection des
virus foamy. C'est ainsi qu'une étude récente, réalisée
à l'aide de différentes techniques immunologiques et moléculaires
sur plus de 6 000 sérums humains, a montré une prévalence
nulle (quelle que soit la région géographique considérée),
suggérant fortement que l'infection par des spumarétrovirus
n'est pas un événement courant dans l'espèce humaine
[17]. De plus, une étude moléculaire comparant les différents
isolats simiens et le virus HFV a montré que ce dernier serait
un variant de l'isolat du chimpanzé SFV-cpz [18].
Bien que l'infection chez l'homme soit remise en question, l'analyse
de cas d'infection accidentelle de laboratoire (qui n'ont entraîné
aucune maladie chez les sujets) a démontré que les humains
sont infectables par HFV. Mais aucun cas de transmission inter-humaine
n'a pu être montré dans l'entourage de ces personnes [19].
S'il est démontré que les spumarétrovirus ne sont
pas des agents pathogènes naturels chez l'homme et qu'ils ne
provoquent aucune maladie chez leurs hôtes naturels, l'élaboration
de vecteurs de transfert génique à partir de ces virus
pourrait être envisageable [20].
Les virus spumeux : un modèle d'infection
persistante
Comme nous venons de le voir, l'une des caractéristiques des
spumarétrovirus est d'induire chez leurs hôtes naturels une
infection qui va persister toute la vie de l'animal. Le virus est retrouvé
dans tous les organes et tissus dans lequel il a été recherché.
In vitro, la réplication des spumarétrovirus conduit
très rapidement à la lyse cellulaire. Néanmoins,
quelques clones cellulaires résistants émergent au sein
de la boîte de culture lorsque ces cellules sont conservées
en culture, plusieurs jours après la lyse. L'étude du statut
viral dans de telles lignées chroniquement infectées a permis
de montrer que le HFV existe sous deux formes moléculaires : une
souche sauvage (HFV) et une autre (DHFV) possédant une délétion
de 301 paires de bases dans le gène régulateur Bel1. Cette
délétion est générée par un épissage
sur l'ARN génomique. Cette dernière forme ne pouvant plus
coder pour le transactivateur Bel1 est défective pour la réplication,
mais s'exprime en présence du virus sauvage ou de protéine
Bel1 exogène [21].
Le clonage de cette délétion a permis de montrer que
les extrémités de celle-ci correspondaient exactement aux
sites donneur et accepteur d'épissage donnant naissance à
l'ARNm bet. Cette forme défective du virus est non seulement majoritaire
dans les lignées chroniquement infectées, mais également
dans les modèles animaux d'infection par HFV. Cette observation
suggérait fortement que le DHFV pourrait être un élément
clé dans l'initiation et/ou le maintien de la persistance virale
in vitro et in vivo. Notons par ailleurs que l'examen rétrospectif
de la littérature et les travaux publiés par la suite ont
montré que cette forme défective du virus est retrouvée
chez tous les membres de la famille des spumarétrovirus, démontrant
que la formation d'un tel virus est un événement important
dans la biologie de ces agents viraux.
De plus, nous avons montré que des lignées cellulaires
ayant intégré de manière stable le DHFV sont résistantes
à la lyse induite par le virus sauvage et que l'infection conduit
à l'établissement de lignées chroniquement infectées
caractérisées par une très faible production de protéines
structurales et un taux élevé de la protéine régulatrice
Bet. Ces observations démontrent que le DHFV est un rétrovirus
défectif interférant, et que la protéine Bet doit
certainement jouer un rôle important dans ce phénomène
d'interférence. En effet, la présence d'un virus DHFV possédant
une mutation dans le cadre ouvert de lecture de la protéine Bet
s'avère incapable d'induire un état de résistance
à la lyse [22]. Enfin, des lignées cellulaires exprimant
de manière stable cette protéine à partir d'un vecteur
d'expression sont résistantes à la lyse induite par le virus
sauvage.
Ces résultats nous ont permis de décrire un aspect original
et unique parmi les rétrovirus : l'existence d'un ARN messager
subgénomique qui n'utilise pas le site donneur d'épissage
à la jonction LTR/gag classiquement utilisé chez les rétrovirus.
Par ailleurs, ils permettent d'expliquer par un simple événement
d'inactivation spécifique du transactivateur essentiel, provoquée
par un épissage sur l'ARN génomique, comment le HFV, qui
est hautement lytique, conduit à une infection persistante ; l'inactivation
de gènes clés représente un nouveau mécanisme
de régulation de l'expression génique chez les rétrovirus
(figure 4). Dans ce contexte,
il est intéressant de noter que des délétions des
gènes tat et nef de VIH1 ont été retrouvées
chez des patients asymptomatiques à long terme. Le rôle de
ces virus défectifs dans l'évolution de la maladie reste
à être évalué.
Le tableau ne serait pas complet si d'autres mécanismes moléculaires
pouvant être impliqués dans la persistance virale n'étaient
pas évoqués. Ainsi, il a été montré,
dans un cas d'infection latente in vitro par le SFV-3 (simian
foamy virus type 3), que la persistance du génome au sein de
la cellule hôte était due à un blocage de la transcription
des gènes viraux par méthylation des LTR (une réactivation
du virus s'obtient par traitement avec des agents déméthylants).
D'autres mécanismes décrits chez certains rétrovirus
sont aussi envisageables, comme, par exemple, une transcription inverse
incomplète, une persistance de formes virales non intégrés
(latence de préintégration), une transcription incomplète
du provirus (latence de post-intégration), sans oublier un effet
spécifique de la cellule hôte [23].
Nous avons trouvé des similitudes de séquences avec les
protéines Rev et Rex des virus VIH et HTLV. Ces protéines
possèdent deux domaines essentiels : le premier, constitué
d'acides aminés hydrophobes, est responsable de l'export nucléaire
des ARN messagers viraux et de la fixation à des facteurs cellulaires
indispensables à leur activité, l'autre intervient dans
l'homopolymérisation et la fixation spécifique aux ARN
viraux. Or, ces deux domaines sont retrouvés dans la protéine
Bet [22]. Cependant, nous avons vu que les spumarétrovirus effectuent
le passage de la phase précoce à la phase tardive de l'infection
par une utilisation temporelle de deux promoteurs, le promoteur interne
en 5' des gènes structuraux et le LTR. Par ailleurs, un virus
HFV muté dans le gène bet se réplique comme le
virus sauvage, au moins in vitro [24]. Quelle est alors la pertinence
de telles similitudes protéiques ? L'obtention de mutants de
Bet dans ces deux domaines et l'analyse de leurs effets vis-à-vis
de l'infection par le virus sauvage permettra de mieux appréhender
le mécanisme d'action de cette protéine.
Les directions futures
Les récents travaux sur les spumarétrovirus ont permis
de montrer que ces virus, bien qu'appartenant à la famille des
rétrovirus, s'en distinguent par plusieurs aspects. Étonnamment,
ces mêmes aspects les rapprochent des hépadnavirus, illustrant
ainsi une plasticité dans la réplication rétrovirale
[24].
Néanmoins, plusieurs questions restent encore en suspens, comme
le mode d'encapsidation de l'ARN viral (la séquence d'encapsidation
n'est pas encore localisée avec précision sur le génome)
ou la connaissance du récepteur viral. Par ailleurs, il serait
intéressant d'étudier le rôle du bourgeonnement à
partir du réticulum endoplasmique, phénomène qui,
chez certains virus tels que le cytomégalovirus ou les adénovirus,
permet de réguler la présence de molécules du complexe
majeur d'histocompatibilité et ainsi de moduler la réponse
du système immunitaire de l'hôte.
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