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Coxsackievirus B3 infection : p56lck involvement in viral replication and immune responses


Virologie. Volume 5, Number 4, 295-303, Juillet - Août 2001, Revues


Résumé   Summary  

Author(s) : E. Rouer, Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, U 342, bâtiment chirurgie, 82, av. Denfert-Rochereau, 75674 Paris Cedex 14.

Summary : The p56lck is the first tyrosine kinase involved in the signal transduction after engagement of the TcR. In p56lck-deficient mice (lck-/- mice), the thymic development of lymphoïd cells is altered. Consequently, the immune responses against pathogens are dramatically impaired. The observation that lck-/- mice infected by the coxsackievirus B3 remain healthy whereas wild-type mice die, is rather provocative. This results from the strong viral replication in wild-type mice whereas in lck-/- mice the replication is low and the virus is rapidly cleared. This is indicative of the successful adaptation of the virus to the host cell which uses p56lck to activate replication of its genome. A different susceptibility to the CVB3-induced pathogenesis has been observed in mice from different strains despite they express p56lck at a similar level. This is linked to both the MHC class II alleles expressed by mice and the Vgamma1+or Vgamma4+ repertoire of the TcRgammadelta+ selected cells. Moreover, a correlation has been observed between the susceptibility of mice and the pattern of secreted cytokines. Here we report these recent observations and we discuss the cell signalling pathways likely involved in the p56lck-induced CVB3 replication and the mechanisms by which the residual immune responses lead to the clearance of infected cells in lck-/- mice. We also discuss some mechanisms which could explain the quite different outcome of the infection according to the mice susceptibility.

Keywords : Coxsackievirus - p56lck - Viral replication - Immune functions.

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ARTICLE

p56lck et réponses immunes cellulaires

La p56lck, protéine tyrosine kinase (PTK) intracellulaire dépourvue de domaine membranaire, est impliquée dans la transduction immédiate de l'activation du lymphocyte T après l'interaction avec la cellule présentatrice de l'antigène [1, 2]. Ce sont des acylations co- et post-traductionnelles de résidus glycine et cystéine de sa région N-terminale qui assurent à la fois son adressage et son ancrage à la membrane plasmique [3]. Mais c'est via son interaction avec le domaine cytoplasmique de CD4/CD8 [4] qu'elle se trouve être recrutée dans un vaste complexe se formant autour du récepteur T après la stimulation antigénique et qui inclut également les protéines sous-membranaires effectrices telles que Zap70, PLCgamma1 et PI3K et des protéines du cytosquelette telles que l'actine et la tubuline. Enfin, c'est au sein des radeaux lipidiques de la membrane que s'organisent ces complexes multimoléculaires, dont la cohésion est assurée par le cholestérol et les glycérosphingolipides, particulièrement abondants dans ces microdomaines [5].

La p56lck, en tant que membre de la famille des PTK homologues à l'oncogène p60c-src, est organisée en domaines (SH) correspondant à des portions de séquence diversement conservées entre les différents membres (figure 1). Le domaine catalytique (ou domaine SH1) est le mieux conservé, à l'opposé du domaine SH4 (N-terminal) qui est sans homologie et constitue le domaine propre (unique) à chaque membre. Les domaines SH2 et SH3 assurent les interactions avec, respectivement, les tyrosines phosphorylées et les motifs riches en proline des protéines partenaires.

Diverses voies de signalisation conduisent à l'activation transcriptionnelle des gènes des cytokines nécessaires à l'expansion clonale et à la communication entre cellules du système immunitaire. La p56lck joue un rôle primordial dans l'activation de ces voies. Cela a été particulièrement bien démontré par les études réalisées avec un mutant somatique, JCaM1, de la lignée T Jurkat. Dans ces cellules, la stimulation par le récepteur T (exprimé normalement) n'induit aucune augmentation de phosphatidylinositol ni de calcium intracellulaire, par absence d'activation de la PLCgamma1 [6]. Cet effet a été associé à la déficience en p56lck qui résulte d'un défaut de maturation du pré-ARNm lck causé par une mutation ponctuelle dans un site 5' d'épissage [7]. La voie des MAP kinases [8], ainsi que celle émanant de CD28 et impliquant la protéine tyrosine kinase p72itk [9], sont aussi dépendantes de l'activité de la p56lck.

In vivo, c'est le développement intrathymique des éléments du système immunitaire qui est perturbé par la déficience en p56lck chez les souris dont le gène lck a été invalidé par recombinaison homologue. Chez ces souris lck-/-, le thymus est atrophié et la maturation des thymocytes est bloquée à un stade très précoce (CD117-CD44-CD25+). En revanche, la taille des organes lymphoïdes périphériques (rate et ganglions) est conservée, mais cela résulte de la présence massive de lymphocytes B, les lymphocytes T ne représentant plus que 5 % [10]. Une population restreinte de lymphocytes circulants TcRalphabeta+ CD4+/CD8+ existe néanmoins (5 à 10 % du niveau normal), mais ils ne sont que partiellement activables [10] et sont incapables d'induire une réponse cytolytique adaptée lors de l'infection aiguë de ces souris, par le virus de la chorioméningite lymphocytaire ou par le virus de la vaccine [11]. Ces souris sont capables d'initier une réponse humorale normale (secrétion d'IgM) en présence du virus de la stomatite vésiculaire, mais la commutation isotypique en IgG est inexistante [11]. Le développement des lymphocytes TcRgammadelta+ circulants est aussi bloqué au stade de pré-cellule T [12]. Cependant, les lymphocytes TcRgammadelta+ intrapéritonéaux semblent matures puisque l'expression de l'antigène HSA est éteinte (phénotype HSA-). Mais chez les souris lck-/- inoculées (ip) par Listeria monocytogenes, ils expriment un répertoire différent et plus restreint que celui des lymphocytes de souris lck+/+ pareillement inoculées. Ils utilisent, dans leur quasi-totalité, le segment Vdelta1 en remplacement du segment Vdelta6 [13]. Ces différents résultats démontrent le rôle primordial et irremplaçable de la p56lck pour la maturation correcte des lymphocytes T leur permettant d'acquérir l'équipement cellulaire nécessaire à l'exercice de leurs fonctions spécifiques, à leur prolifération et à leur coopération avec les autres cellules du système immunitaire. La p59fyn, à laquelle on attribue souvent un rôle de compensation en l'absence de p56lck, apparaît donc bien incapable de générer (même en nombre restreint) des lymphocytes dotés des mêmes capacités fonctionnelles.

La publication par Liu et al. [14] rapportant, chez les souris lck-/- inoculées par le virus coxsackie (CVB3), l'absence des manifestations cliniques aiguës habituelles (inflammation et destruction du myocarde, du pancréas, du foie et encéphalite), tandis que les souris exprimant la p56lck (souris lck+/- hétérozygotes de la même portée) développent tous ces signes et meurent rapidement, fait apparaître un paradoxe : un système immunitaire fonctionnel apparaît comme un désavantage. Cette situation est le signe de l'adaptation réussie du virus à la cellule-hôte. Les mécanismes cellulaires détournés par le virus pour réaliser sa survie semblent être différents de ceux décrits, en particulier pour le virus de l'immunodéficience humaine (VIH). Dans cette revue, nous exposons, à la suite des résultats de Liu et al., certaines données de la littérature qui complètent l'analyse des réponses immunitaires dans le cadre de cette infection et qui suggèrent certaines hypothèses concernant le rôle de la p56lck dans la réplication virale de CVB3.

Souris lck-/- et clairance du CVB3

L'absence d'effets cytopathiques de CVB3 chez les souris lck-/- ne résulte pas d'un défaut d'infectivité des lymphocytes de ces souris, car le virus pénètre les cellules JCaM (lck-/-) comme les cellules Jurkat (lck+/+), empruntant à la fois la molécule CD55 (ou DAF pour decay accelerating factor) et la molécule CAR (coxsackievirus adenovirus receptor) de la superfamille des immunoglobulines, comme récepteurs pour sa liaison, son internalisation et l'infection productive [15, 16]. D'autre part, il n'a été observé aucune différence entre les deux types de souris en ce qui concerne la production d'anticorps IgM neutralisants et d'interférons alpha et beta. Cela démontre la capacité des souris lck-/- à initier une réponse antivirale contre le CVB3, comme précédemment observé contre le virus de la stomatite vésiculaire [10]. Le développement de la maladie chez les souris exprimant la p56lck (lck+/-) résulte en fait de l'intense réplication et persistance du virus. La présence de ce dernier (particules infectieuses) est encore détectée dans le tissu cardiaque 42 jours après l'inoculation tandis que, chez les souris lck-/-, il devient indétectable après 10 jours (même par la technique de PCR pour la recherche du brin positif de l'ARN). Dans les cellules T déficientes en p56lck (lignée JCaM), le virus ne se réplique pas et, dans les cellules naturellement dépourvues de p56lck telles que les macrophages, les cellules dendritiques et les lymphocytes B, sa réplication est modeste. La virémie dans les organes de souris lck-/- est plus faible et le virus disparaît quasiment du pancréas et du cerveau en 4 jours après l'inoculation, en 7 jours pour la rate et en 10 jours pour le cœur. L'infection ne persiste donc pas assez pour qu'apparaissent les signes de la maladie chronique (amincissement des parois du muscle cardiaque et dilatation des ventricules). La fonction immunitaire résiduelle des souris lck-/- apparaît donc suffisante pour neutraliser cette infection à faible charge virale.

Quel pourrait en être l'agent effecteur ? Il ne semble pas que les lymphocytes NK soient impliqués dans cet effet puisque leur déplétion chez les souris lck-/- n'induit pas d'aggravation de l'infection. L'activité cytotoxique des lymphocytes TcRalphabeta+CD8+ des souris lck-/- n'a pas été testée dans cette étude mais, d'après les travaux de Penninger et al. [12], on peut supposer qu'ils sont aussi, dans le cas présent, peu compétents. En revanche, le développement des lymphocytes TcRgammadelta+ intraépithéliaux (IEL) n'est pas affecté chez les souris lck-/- [12] car, bien que d'origine thymique, ils achèvent leur maturation dans leur résidence épithéliale. En particulier, c'est dans l'intestin que les lymphocytes TcRgammadelta+ subissent une différenciation secondaire et expriment alors l'homodimère CD8alphaalpha+ [17]. Ils constituent la population majeure des IEL impliqués dans l'immunité muqueuse. Ceux-ci pourraient donc participer à la clairance de ce virus entérique chez les souris lck-/-. Les cellules dendritiques présentes dans la plupart des tissus non lymphoïdes, sous forme de cellules interstitielles, sont les seules cellules capables de stimuler les CD8+ naïves dans le cas d'une première infection [18]. Ces cellules, dotées de capacités particulières par rapport aux autres cellules présentatrices de l'antigène en ce qui concerne la capture et l'apprêtement des antigènes, et qui sont capables d'une grande mobilité, ont été qualifiées de cellules « sentinelles » de l'immunité [19]. Elles pourraient aussi intervenir dans la réponse immédiate contre le CVB3.

En dehors de cette situation expérimentale (invalidation du gène lck conduisant à une faible réplication du virus et donc à l'absence d'effet pathogène), une résistance naturelle à la maladie avait été observée chez certaines souches de souris malgré une intense réplication virale entre elles. Les études effectuées ont clairement désigné les cellules TcRgammadelta+ comme étant les cellules responsables de la susceptibilité différente des souris à la maladie. Cependant, dans ces études, seuls les splénocytes et les lymphocytes circulants (CD4+ ou CD8alphabeta+) ont pour le moment été analysés.

Souris lck+/+ et réponses des lymphocytes TcRgammadelta+

Des observations cliniques suggéraient une origine auto-immune à l'inflammation du myocarde développée au décours de l'infection par le CVB3 (présence d'autoanticorps dirigés contre des isoformes cardiaques de la myosine) [20]. Mais l'existence de souris sensibles ou résistantes à la maladie a mis en évidence le rôle des différents allèles du complexe majeur d'histocompatibilité (CMH) de classe II comme facteurs génétiques également déterminants pour le développement de la maladie [21]. Ainsi, il a été démontré que les souris C57BL/6 devaient leur résistance à l'absence de molécules IE du CMH de classe II (une mutation naturelle dans le gène Ealpha empêchant son expression), car la réexpression de molécules IE par introduction d'un transgène Ealpha les rend sensibles à la maladie [22]. D'autre part, l'analyse des splénocytes et des lymphocytes infiltrant le cœur des souris (sensibles ou résistantes) infectées par le virus a mis en évidence la présence dominante de cellules TcRgammadelta+. L'implication de ces lymphocytes dans le développement de la maladie a été confirmée par le knockout des gènes gamma et delta chez ces deux catégories de souris. Une inversion de leur susceptibilité à la maladie a alors été observée, suggérant l'existence de deux populations différentes de cellules TcRgammadelta+ au rôle soit inhibiteur, soit promoteur [22]. L'analyse du répertoire de ces cellules TcRgammadelta+ a montré que ces clones sont caractérisés par la présence du segment Vgamma4 chez les souris sensibles et du segment Vgamma1 chez les souris résistantes [23]. Ces cellules Vgamma1+ et Vgamma4+ sont majoritairement des cellules circulantes, mais elles peuvent être occasionnellement observées dans certaines muqueuses [24]. L'influence des antigènes du CMH de classe II sur la sélection clonale des lymphocytes TcRgammadelta+ IEL a aussi été rapportée [25, 26]. D'autre part, une corrélation a été observée entre le phénotype sensible ou résistant des souris et le profil (Th1 ou Th2) de sécrétion de cytokines. Les premières secrètent de l'IFNgamma et les secondes de l'IL4 [23]. Il est à noter que ces résultats concernent l'expression de cytokines mesurées dans les lymphocytes CD4+, mais que les lymphocytes CD4- en produisent également [23]. On peut supposer, comme cela a été rapporté pour d'autres infections [27], que ce sont des cellules TcRgammadelta+CD4- qui secrètent en premier les cytokines IL4 et IFNgamma et que celles-ci induisent ensuite l'orientation des cellules CD4+ vers un phénotype d'expression Th1 (grâce à l'IFNgamma) ou Th2 (grâce à l'IL4).

Chez les souris (lck+/+) sensibles à la maladie, par quel(s) mécanisme(s) les cellules Vgamma4+ pourraient-elles conduire au développement de la maladie ? L'activation des cellules TcRgammadelta+ se réalise par reconnaissance de l'antigène, présenté soit par les classiques molécules du CMH, soit par des molécules telles que les classe-I like ou les CD1. Une fois activés, les IEL, comme les lymphocytes TcRgammadelta+CD8alphabeta+ circulants, sont capables d'activité cytolytique [28] réalisée par les granzymes et la perforine. Chez les souris ayant subi l'invalidation du gène perforine, une réduction des lésions cardiaques a bien été observée [29], mais les lésions du pancréas sont restées inchangées [30]. Dans le pancréas, un effet cytolytique direct du virus est considéré comme plus probable [30]. Les cellules TcRgammadelta+ pourraient aussi agir via un réseau de cytokines. L'augmentation de la sécrétion d'IFNgamma a été observée par ces cellules [23]. Cette cytokine peut induire l'expression des antigènes du CMH et par conséquent augmenter la présentation des peptides viraux aux cellules TcRalphabeta+CD4+/CD8+. L'activation prolongée de ces cellules, du fait de la forte réplication virale, conduirait à l'exacerbation de leurs activités et aux dommages tissulaires (tableau).

Chez les souris (lck+/+) résistantes à la maladie, les lymphocytes Vgamma1+ secrètent de l'IL4. L'induction d'une réponse humorale est donc probable. La présence d'anticorps neutralisants corrélés avec la décroissance de la virémie chez les souris C57BL/6 inoculées par le CVB3 a effectivement été observée [30]. D'autre part, le rôle anti-inflammatoire de l'IL4 permettrait de limiter les lésions tissulaires (tableau).

p56lck et réplication du CVB3

L'effet de la p56lck sur la réplication de CVB3 n'étant pas un effet mineur (pouvant être interprété comme une activation fortuite), mais un effet puissamment activateur contribuant à l'installation d'une pathologie grave, la recherche du(des) mécanisme(s) impliqué(s) revêt un double et réel intérêt : celui d'élucider un autre cas de mise en échec des défenses immunitaires de l'hôte (souris et homme) par un virus dont le génome est constitué d'une seule molécule d'ARN simple brin, alors que seul l'effet de la p56lck sur la réplication du rétrovirus VIH1 est connu [31] ; puis, celui d'élaborer éventuellement des inhibiteurs spécifiques de l'un ou l'autre des partenaires cellulaires forcés du virus, si le blocage des récepteurs s'avère insuffisant pour enrayer la réplication virale.

Par quel(s) mécanisme(s) la p56lck pourrait-elle agir ? Les mécanismes à envisager doivent tenir compte de la nature du génome viral (ARN simple brin) et du cycle réplicatif propre à cette classe de virus. Le génome viral de CVB3 (long de 7 400 nt) code 11 protéines en un seul cadre de lecture (ORF). Celui-ci est flanqué d'une région 5' NTR (non traduite) de 741 nt et d'une extrémité polyA. À l'extrémité 5' du génome se trouve la protéine VPg liée par une liaison phosphodiester réalisée entre l'hydroxyl de sa tyrosine 3 et l'extrémité pUpUp de l'ARN [32]. Cette protéine jouerait un rôle important dans l'initiation de la synthèse d'ARN. Pour ce génome viral, la traduction et la transcription sont étroitement liées. Immédiatement après son entrée dans la cellule, le génome est traduit (car constitué d'un brin positif), puis, les protéines virales étant produites, la transcription commence. Un ARN brin négatif est synthétisé et sert de matrice pour la production de brins positifs. La région 5' NTR (hautement structurée) contient les séquences responsables de la réplication et de la traduction. Les cent premiers nucléotides (structurés en conformation trèfle chez les cardio- et poliovirus) sont plus particulièrement impliqués dans la réplication. Un complexe ternaire constitué de la poly(rC) binding proteine (PCBP 1 et 2) et de la protéase virale 3CD y a été mis en évidence. Un site Ires (internal ribosome entry site), structuré en simples tiges-boucles chez les entéro- et poliovirus, permet l'initiation de la traduction en l'absence de capping. Différentes protéines cellulaires telles que l'autoantigène La et la PTB (pyrimidine tract-binding protein) ont été rapportées se lier à cet Ires. L'Ires de CVB3 apparaît significativement plus court (nt 432 à 639) que celui du poliovirus, et il a été montré que des mutations ponctuelles dans cette région de CVB3 affectent sa réplication par modifications de la structure secondaire de l'ARN [33]. L'une des protéines impliquées dans l'un de ces processus pourrait être la cible de la p56lck et sa phosphorylation pourrait accroître ses interactions ou son activité intrinsèque. Cela pourrait bien être le cas de la protéine Sam 68 dans les cellules infectées par le virus polio-1 (appartenant au même genre Enterovirus que CVB3) qui interagit avec l'ARN polymérase virale [34]. Sam 68 est une protéine ubiquitaire, de liaison à l'ARN grâce à son domaine KH. Elle est connue pour interagir dans les lymphocytes T avec les protéines tyrosines kinases p56lck, p59fyn et p60src [35] et y être phosphorylée [36]. La recherche, dans les cellules infectées par le CVB3 et exprimant la p56lck, de la protéine Sam 68 associée ou non à l'ARN polymérase virale, permettrait de vérifier cette hypothèse.

Quel(s) événement(s) pourrai(en)t déclencher l'activité de la p56lck vis-à-vis de la protéine Sam 68 (ou d'une autre protéine du complexe de réplication) ? La molécule CD55, premier récepteur décrit pour le CVB3, est une glycosylphosphatidylinositolprotéine (GPI protéine) ancrée à la membrane par son GPI [15]. La p56lck est une protéine cytoplasmique dépourvue de domaine transmembranaire, mais ancrée à la face interne de la membrane plasmique grâce aux acides gras myristique et palmitique présents sur ses acides aminés N-terminaux Gly et Cys. Aussi l'interaction décrite entre ces deux protéines [37] pourrait être indirecte et impliquer une protéine transmembranaire adaptatrice [38]. Mais une interaction directe peut aussi être envisagée car il apparaît que, grâce à un épissage alternatif, la molécule CD55 peut exister avec un domaine transmembranaire à la place de l'ancre GPI [39]. D'autre part, il a été montré que la stimulation des cellules par des anticorps anti-CD55 conduit à la phosphorylation de la chaîne zêta du récepteur T, de la p56lck et de Zap70 [40]. La liaison de CVB3 à son récepteur CD55 pourrait de façon comparable activer la p56lck (figure 2). Il resterait à déterminer si ce signal unique est capable de conduire à l'activation de la réplication virale ou si cette dernière nécessite (comme beaucoup de réponses biologiques) la présence de co-signaux de signalisation reçus par un co-récepteur du virus tel que la molécule CAR, l'intégrine alphaVbeta6 [41], la molécule d'adhésion intercellulaire 1 [42] ou une molécule de la famille des nucléolines également rapportée comme récepteur putatif du CVB3 [43].

Comparaison avec l'effet de la p56lck sur la réplication du VIH1

Il a été montré que la liaison de la protéine gp120 du virus sur son récepteur CD4 active la p56lck qui, par une cascade de phosphorylations (dont toutes les étapes ne sont pas encore connues) aboutit à l'activation de NFkappaB, un des principaux facteurs cellulaires de transcription impliqué avec Tat dans la réplication de VIH1. Cela se réalise par l'inactivation (par phosphorylation), puis la dégradation (par le protéasome après ubiquitination) de l'inhibiteur IkappaBalpha qui, dans les cellules au repos, maintient le facteur NFkappaB dans le cytoplasme [31]. Il a été suggéré que l'activation du facteur NFkappaB via la p56lck permettrait, en l'absence de Tat, de démarrer la transcription du VIH afin de produire ce transactivateur viral (figure 3). Le complexe NF-AT est aussi un facteur d'activation de la réplication du VIH [44]. Sa sous-unité NF-ATc migre dans le noyau sitôt sa déphosphorylation réalisée par la calcineurine, une phosphatase dont l'activité est stimulée par l'élévation du taux de Ca++ intracellulaire, consécutive à l'activation cellulaire (figure 2). En plus de ces effets déclenchés par l'interaction directe du virus avec les cellules CD4+, les cytokines produites sont capables d'activer ou d'inhiber la réplication virale. L'IL2, l'IL6, l'IL18, entre autres, stimulent la réplication du VIH tandis que l'IL10 l'inhibe [45, 46]. Cependant, alors que la réplication du VIH se fait bien dans les cellules CD4+ déficientes en p56lck (cellules MT2 transformées par le HTLV1) [47], probablement parce que diverses voies de signalisation peuvent indépendamment conduire à l'activation de ces facteurs et que tous les stimuli passant par CD4 n'impliquent pas la p56lck [48], la réplication du CVB3 est nulle ou faible dans les cellules dépourvues de p56lck, comme les cellules T JCaM1 ou les cellules dendritiques et les macrophages. Cela indique que la p56lck contracte des interactions très spécifiques avec des protéines impliquées dans la réplication de CVB3, que ni la p59fyn (également exprimée dans les lymphocytes T), ni la p60src (ubiquitaire) ne sont capables de réaliser. Dans les lymphocytes B et dans les macrophages, existe un certain niveau de réplication qui pourrait en partie résulter de la présence (respective) des tyrosine kinases p55blk et p59hck (appartenant à la même famille que la p56lck), car l'incubation de ces cellules avec un inhibiteur spécifique des tyrosine kinases Src diminue la réplication virale [14]. Cependant, elle n'est pas totalement abolie et cela suggère l'existence, dans ces cellules, d'un activateur autre qu'une tyrosine kinase membre de la famille Src. De même, dans les myocytes, semble exister un autre mécanisme activateur de la réplication du virus [49]. Toutefois, il n'apparaît pas extrêment puissant puisque la clairance du virus dans le cœur des souris lck-/- est néanmoins réalisée en 10 jours (contre 7 jours dans les autres organes). De plus, la persistance pendant 42 jours du virus dans le cœur des souris exprimant la p56lck suggère que cette virémie élevée résulte plus probablement d'une plus grande infectivité des myocytes par le virus, répliqué et disséminé activement par les lymphocytes T. Cela pose le problème du tropisme cellulaire. La molécule CD55 pourrait bien être un élément du tropisme cardiaque car les différentes souches du CVB3 connues pour provoquer des lésions cardiaques se lient à CD55 [50]. Dans le pancréas, par contre, il semble que c'est l'expression du récepteur CAR qui soit responsable de l'infection des cellules acineuses, car les cellules des îlots de Langerhans n'expriment pas ce récepteur et ne subissent aucun dommage [30].

CONCLUSION

Remarques et perspectives

Les travaux d'Huber et al. [22, 23] ont mis en évidence le rôle majeur joué par les cellules TcRgammadelta+CD4+/CD8+ (splénocytes et lymphocytes circulants) dans la réaction à l'infection par le virus coxsackie, alors qu'il s'agit d'une population très minoritaire par rapport aux cellules TcRalphabeta+. De ce fait, peu de travaux avaient été consacrés à l'étude des cellules TcRgammadelta+ circulantes ou associées aux muqueuses. Ces cellules sont néanmoins connues comme étant peu conventionnelles, plus particulièrement impliquées dans l'immunité contre les agents pathogènes intracellulaires. Plus récemment, leur participation à la réponse antivirale contre les virus influenza, d'Epstein-Barr, herpès simplex et cytomégalovirus a aussi été montrée [51]. En particulier, les cellules TcRgammadelta+ IEL, en tant qu'éléments de l'immunité muqueuse, pourraient jouer un rôle important dans la défense contre le VIH et le virus de l'herpès. Dans la réponse contre le virus coxsackie, il est probable que divers types de cellules TcRgammadelta+ interviennent au cours des différentes phases de l'infection. Une étude phénotypique plus complète des cellules TcRgammadelta+ circulantes et de cellules présentes dans les organes lymphoïdes secondaires est donc nécessaire pour les identifier. De même, une analyse plus vaste des cytokines produites par ces cellules est indispensable. Car, s'il est clair que l'évolution de certaines infections (vers l'immunopathologie ou la maîtrise de l'infection) est bien corrélée avec l'expression de certaines cytokines telles que l'IFNgamma et l'IL4, il apparaît maintenant que d'autres peuvent avoir un rôle ambigu en ce qui concerne le contrôle positif ou négatif qu'elles exercent sur leur expression respective [52]. Dautre part, vu le nombre important de cytokines identifiées, le réseau de leurs inter-relations se complexifie, et continuer à envisager des mécanismes physiopathologiques d'après la simple et seule dichotomie (Th1/Th2) d'expression et de fonctions des cytokines semble difficile.

En ce qui concerne la tyrosine kinase p56lck, on connaissait bien son pouvoir transformant [53] comme celui de l'oncogène p60c-src [54]. Des modifications d'expression du gène lck avaient aussi été trouvées associées à des modifications phénotypiques de cellules de patients atteints de leucémies myéloïdes chroniques [55]. Avec cet effet activateur sur la réplication du CVB3 (et comme dans le cas du VIH), c'est un aspect beaucoup plus délétère de l'activité de la p56lck qui est mis en lumière : celui de conduire alors à une infection aiguë ou chronique mais fatale. Cet exemple illustre à nouveau l'adaptation de certains virus à l'hôte, afin d'échapper à ses défenses immunitaires. La stratégie adoptée par le CVB3 consiste à utiliser pour sa réplication l'enzyme clé du système immunitaire, la p56lck, dont il stimule probablement l'activité lors de son entrée dans la cellule. L'effet de la p56lck vis-à-vis du virus EMC a aussi été recherché, car il développe une pathologie voisine (l'encéphalomyocardite), mais il appartient au genre Cardiovirus tandis que le CVB3 appartient au genre Enterovirus. La mortalité apparaît plus importante chez les souris lck-/- que chez les souris lck+/-. Cette situation est donc logique par rapport à l'état du système immunitaire de ces souris et elle indique que la p56lck n'est pas un activateur général de la réplication de ces virus. Néanmoins, le nombre élevé (24) de sérotypes du virus coxsackie (par rapport aux deux sérotypes des virus cardiaques) ainsi que l'existence de variants pour chaque sérotype indiquent l'existence d'une certaine capacité de mutation du virus coxsackie. Il est donc possible que des modifications de séquence de la région 5'NTR de CVB3 aient pu survenir, avec pour conséquence la modification de l'interaction avec le complexe de réplication, cible putative de la p56lck. L'analyse plus particulière des séquences des gènes de structure des virus CVB 1-6 a déjà permis de mettre en évidence l'évolution de ces virus et d'établir une relation entre un type de séquence et la capacité des protéines de capside à se lier aux cellules [56]. La propriété développée par CVB3 pour augmenter sa réplication pourrait donc avoir été acquise par d'autres CVB. D'une façon générale, l'implication de la p56lck pourrait être recherchée dans les cas d'infections où persiste de façon anormale une virémie élevée.

Remerciements. L'auteur remercie S. Gisselbrecht pour ses suggestions et commentaires constructifs.

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