ARTICLE
Auteur(s) : F
Mille1,2, C Schwartz3, S Roy4,
F Brion3, P Degoulet1, MC
Jaulent1
1Inserm U872, EQ20, 15 rue de l’école
de médecine, 75006 Paris
2Service de pharmacie, Hôpital Vaugirard – Gabriel
Pallez, 10 rue Vaugelas, 75730 Paris
3Service de pharmacie, Hôpital Robert Debré,
48 bd serrurier, 75019 Paris
4Laboratoire de contrôle qualité, EPHP,
Etablissement pharmaceutique des hôpitaux de Paris
Les systèmes d’aide à la décision thérapeutique (SAD) ou
clinical decision support systems (CDSS) se définissent comme des
systèmes apportant des informations, au prescripteur, durant son
travail.
Leur impact est évalué en termes de respect des guides de bonnes
pratiques/recommandations [1, 2] et en termes de modification du
comportement de l’utilisateur [3-5]. C’est ainsi que l’on peut
mettre en évidence un pourcentage d’adhésion au référentiel de 66
%, lorsqu’un SAD est mis en place.
Les SAD présentent des limites. La première de ces limites
est constituée par l’absence de pertinence clinique de certaines
recommandations faites par ces systèmes [6, 7]. Cette absence de
pertinence peut être due à une recommandation qui n’est pas
applicable au patient. Elle peut être également due à une
recommandation dont les conséquences ne sont pas jugées comme
sévères [6], en cas de non application. En dernier lieu, l’absence
de pertinence clinique peut être due à un rapport bénéfice/risque
de non observation de la recommandation jugé comme favorable pour
le patient.
Dans la plupart des cas, cette absence de pertinence clinique
est secondaire à l’incapacité de ces systèmes à prendre en compte
le contexte clinique du patient [8].
Cette absence de pertinence des recommandations [6, 7]ou la
difficulté à les interpréter [9, 10], peut avoir des conséquences
délétères. La multiplication des alertes/recommandations
jugées comme non pertinentes (donc inutiles) est une source de
fatigue intellectuelle [7, 11] et d’agacement [6] pour le médecin.
Elle peut aboutir à un phénomène connu sous le nom de wolf cry
syndrom [12] où l’utilisateur n’accorde plus aucune attention au
système [7, 11]. Cette ignorance systématique peut amener
l’utilisateur à passer outre une recommandation pertinente avec des
conséquences potentielles importantes pour le patient si la
recommandation est relative par exemple à une
contre-indication.
Les systèmes de détection des interactions médicamenteuses
(SDIAM) sont un exemple de SAD, permettant la détection des
interactions médicamenteuses (IAM). Leur fonctionnement repose le
plus souvent sur un algorithme effectuant une recherche dans une
table contenant les associations de médicaments donnant lieu à une
IAM. Chaque ligne de la table contient, au moins, 3 éléments :
les deux premiers sont les médicaments, objet de l’interaction, le
troisième élément est constitué par le descriptif de l’interaction.
L’algorithme procède par recherche des IAM dans cette table. Dans
l’hypothèse où une association décrite dans cette table, est
présente dans la prescription, le système déclenche une alarme.
Comme les autres SAD, les SDIAM présentent un pourcentage
important de non prise en compte de leurs recommandations.
Les motifs invoqués sont entre autres : la faible gravité des
interactions signalées, un rapport bénéfice/risque positif de
l’association, l’absence de simultanéité de prise des deux
médicaments. Des enquêtes de satisfaction réalisées auprès des
utilisateurs montrent qu’ils souhaitent que ces systèmes prennent
en compte le contexte clinique du patient [13, 14] et notamment les
facteurs de comorbidité [15] pour faire une analyse plus fine [16].
Ils souhaitent également que ces systèmes proposent des
alternatives ou indiquent des modalités de gestion du risque
(adaptation de la posologie, schémas d’administration,
prescriptions médicamenteuses supplémentaires, etc.) et de
surveillance (examens biologiques, cliniques ou paracliniques) [17,
18]. Les médecins proposent également que ces systèmes
enregistrent l’alternative choisie en réponse à un message
d’alerte, afin de ne pas produire la même alerte chez le même
patient alors que la recommandation a été refusée (sous la forme
d’une confirmation de la prescription) [19]. Plus généralement, les
médecins souhaitent une intégration plus satisfaisante de ces
systèmes dans le flux du travail médical, en évitant notamment que
ce flux soit interrompu inutilement [20]. Dans l’absolu, les
médecins souhaitent que les systèmes d’alerte thérapeutique
connaissent leurs méthodes de travail (de prescription) [6] pour ne
signaler que les comportements sortant de l’exercice normal.
Tous les motifs cités par les utilisateurs mettent en évidence
un manque de pertinence clinique des interventions de ces systèmes.
Les évaluations réalisées montrent que le mode de
fonctionnement des SDIAM ne prend pas assez en compte le contexte
clinique du patient. Au contraire, leur mode de fonctionnement
s’appuie sur des connaissances trop statiques.
Par conséquent, l’objectif de ce travail a été de proposer des
modifications et des améliorations des SDIAM, afin d’augmenter la
pertinence clinique de leurs interventions.
Matériel et méthode
Notre travail est divisé en quatre étapes.
Dans un premier temps, nous avons procédé à l’étude d’un SDIAM
utilisé en milieu hospitalier. Dans un deuxième temps, nous avons
procédé à la modélisation des connaissances relatives aux IAM.
Cette étape nous a permis dans un troisième temps de construire une
base de connaissances sur les IAM. Ces deux étapes constituent
un travail d’intégration des connaissances dans les systèmes
informatisés.
Dans un dernier temps, nous avons exploré une voie pour tenter
d’adapter le mode de présentation des alertes, au flux du travail
médical.
Étude d’un système existant
Cette étape était indispensable car les études relatives aux
carences des SDIAM ne permettent pas d’appréhender l’origine de la
non pertinence de certaines alertes.
L’étude a été réalisée au CHU Robert Debré, hôpital pédiatrique
de 510 lits. Depuis son ouverture, le système informatique de
cet hôpital s’articule autour du logiciel PCS® (patient
care system) [21-23]. Ce logiciel est avant tout un système de
prescription informatisée – computerised prescriber order entry
(CPOE) permettant de gérer l’ensemble des prescriptions
(médicaments, examens de biologie et d’imagerie médicale) des
patients hospitalisés. Il intervient également dans la gestion
(consultation et archivage) des résultats d’examens de biologie et
d’imagerie médicale. En dernier lieu, il permet la transmission des
prescriptions médicamenteuses à la pharmacie.
En matière d’aide à la décision, le système PCS®
dispose d’un module de détection signalant en temps réel, les IAM,
au fur et à mesure que le médecin ajoute des médicaments à la
prescription. Cette détection s’appuie sur le thésaurus des
interactions médicamenteuses édité par l’Afssaps. Ce module
est un système intrusif car, lorsqu’il détecte une IAM, il
interrompt le médecin pour lui demander d’effectuer une action : le
médecin peut passer outre l’alerte en poursuivant sa prescription
ou interrompre la prescription du médicament à l’origine du message
d’alerte.
Durant une période de 2 mois, pour chaque IAM signalée pour
laquelle le médecin est passé outre l’alerte, un pharmacien a
analysé l’intégralité de la prescription, notamment les jours
d’administration, les doses et voies d’administration. En effet, on
considère qu’il y a une interaction uniquement si deux médicaments
connus pour interagir ensemble sont administrés de manière
concomitante à des doses suffisantes et selon des voies
d’administration compatibles. Le pharmacien a également
recherché un protocole clinique local susceptible de justifier la
prescription d’une association donnant lieu à une IAM. En effet,
dans certaines situations le bénéfice de l’association peut être
supérieur au risque de l’IAM. L’existence de ces protocoles permet
d’affirmer que le médecin est passé outre l’alerte pour des raisons
pertinentes.
L’analyse de ces différents critères permet de déterminer si
deux médicaments sont susceptibles d’interagir donc de déterminer
si une alerte est pertinente. Il est alors possible de dire si
l’alerte est justifiée (vraie alerte) ou non justifiée (faux
positif). Nous considérons qu’une alerte est justifiée si elle est
à la fois pertinente et utile.
Cette analyse a mis en évidence les raisons ayant motivé le
médecin à ne pas tenir compte de l’alarme et permis de construire
une classification des alertes non prises en compte. Elle a
également permis de proposer une liste de spécifications pour
l’amélioration des SDIAM.
Modélisation des connaissances
L’objectif de cette étape est de proposer un modèle des
connaissances nécessaires au fonctionnement d’un SDIAM.
Pour réaliser cette modélisation, nous avons fait le choix de
procéder par extraction de connaissances à partir des textes. Cette
méthode fait l’hypothèse que les connaissances s’expriment en
langage naturel, de sorte que l’étude de textes d’un domaine permet
d’avoir accès aux connaissances du domaine [24, 25].
Dans le domaine des IAM, le texte de référence est le thésaurus
des IAM de l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des
produits de santé). Chaque monographie précise la pertinence d’une
association et des modalités de gestion du risque lorsqu’elle est
réalisée.
Dans un premier temps, nous avons réalisé une analyse manuelle
des monographies du thésaurus, dans le but d’identifier une
structure évidente des monographies.
Dans un deuxième temps, nous avons réalisé une analyse
morpho-syntaxique, suivie d’une description sémantique et d’une
normalisation sémantique. Un logiciel d’analyse morpho-syntaxique
analyse un texte pour proposer des termes jugés comme pertinents
pour le domaine étudié. La description sémantique permet de
rechercher parmi les termes proposés, les concepts du domaine
étudié. La normalisation sémantique permet de ne retenir et
organiser que les concepts jugés nécessaires à l’objectif suivi.
L’analyse morpho-syntaxique a été réalisée grâce au logiciel
Syntex-Upery® [26, 27]. Un pharmacien a réalisé la
description sémantique pour proposer les termes relatifs aux
concepts du domaine des IAM. Il a également procédé à la
normalisation sémantique. L’organisation des concepts retenus a
permis de construire un modèle de l’IAM.
Acquisition des connaissances
L’objectif est la mise à disposition des SDIAM, des connaissances
nécessaires à leur fonctionnement. En effet, les connaissances
relatives aux IAM se présentent sous la forme de textes « libres »
inutilisables directement par les SDIAM.
Pour créer une base de connaissances sur les IAM, nous avons
utilisé l’approche documentaire. Cette acquisition des
connaissances s’est déroulée en 4 étapes.
Dans un premier temps, nous avons défini un jeu de balises XML
(extensible markup language) et la sémantique associée à ces
balises, à partir du modèle créé précédemment.
Dans un deuxième temps, nous avons développé un logiciel
d’édition de fichiers XML permettant de marquer les connaissances
en utilisant les balises XML définies. À l’aide de ce logiciel nous
avons ensuite procédé à l’encodage des monographies du thésaurus de
l’Afssaps.
Pour finir, nous avons procédé à une validation de la base de
connaissances en deux étapes. Nous avons réalisé une validation du
modèle, puis une étude de la variabilité inter opérateurs, induite
par notre logiciel.
Pour valider le modèle, nous avons demandé à deux experts
d’effectuer une comparaison entre les fichiers XML édités et le
texte natif des monographies. Pour chaque fichier XML, les experts
ont attribué une note comprise entre 0 (aucune correspondance
entre le fichier XML et le texte original) et
10 (correspondance parfaite). Les experts ont également
effectué une évaluation par rubrique à l’aide d’une note comprise
entre 0 (absence de correspondance) et 3 (correspondance
parfaite). Nous avons calculé la moyenne de ces évaluations.
Pour évaluer la variabilité inter opérateurs, nous avons demandé
à deux experts, d’encoder 30 monographies avec l’éditeur XML.
Les deux experts ont encodé les mêmes monographies. Une
comparaison quantitative a été réalisée en effectuant un test de
comparaison des moyennes sur séries appariées, du nombre moyen de
balises utilisées. Une comparaison qualitative a été réalisée par
un test de comparaison du pourcentage des balises communes aux deux
experts.
Adaptation au travail médical
Pour éviter les alertes non pertinentes, l’inactivation des
recommandations connues des médecins a été proposée. Néanmoins,
cette proposition n’est pas satisfaisante [28]. En effet, la
plupart des erreurs de prescription sont secondaires à la non
application de recommandations connues. En conséquence, il est
préférable de proposer d’adapter la présentation de l’alerte au
contexte. L’alerte pourra être intrusive (interruption du travail)
pour les associations létales ou inhabituelles. Elle sera non
intrusive pour les associations couramment utilisées. Par
conséquent, l’objectif de cette étape est de mettre en évidence des
habitudes.
Nous avons procédé à une étude de l’option retenue (confirmation
ou annulation de prescription), en réponse aux alertes d’un SDIAM.
Cette étude a été réalisée sur un échantillon d’IAM signalées par
le SDIAM de l’hôpital Robert Debré, durant l’année 2006. Pour
chaque IAM signalée, nous avons déterminé son type (médicaments
impliqués), le service clinique où elle a été détectée et
l’attitude suivie (annulation ou confirmation).
Dans un premier temps, nous avons étudié la distribution des
différents types d’interactions dans les services, à l’aide d’un
test du χ2.
Dans un deuxième temps, nous avons réalisé un autre test du
χ2 sur les 20 premiers types d’IAM, dans le but
d’étudier l’homogénéité du comportement (annulation ou
confirmation) des médecins.
Résultats
Étude d’un système existant
Durant la période d’étude, le système PCS® a produit
3 404 messages d’alertes. Les médecins n’ont pas
tenu compte de ces alertes dans 69 % des cas. Nous avons constitué
par tirage au sort et analysé un échantillon de 613 alertes
non suivies. Cette analyse a individualisé 3 catégories
d’alertes non suivies (tableau 1).
Une catégorie regroupe les « erreurs d’information ».
Ces alertes sont des faux positifs. Il y a effectivement
une IAM. L’alerte est donc pertinente. Néanmoins, il existe un
protocole justifiant la prescription. L’alerte est par conséquent
inutile donc non justifiée.
Les « erreurs système » constituent une autre catégorie.
Le système déclenche un message d’alarme, en l’absence d’une
IAM réelle. L’alerte est non pertinente et inutile, donc non
justifiée : c’est un faux positif. Nous avons identifié
3 sous-types d’ « erreurs système » correspondant à
3 variables de la prescription non analysées par le SDIAM :
les horaires d’administration, les doses, la voie
d’administration.
Une autre catégorie est celle des « alertes justifiées ». Cette
catégorie regroupe les vrais positifs. L’alerte est pertinente.
Le système a produit un message utile mais le médecin a fait
le choix de confirmer sa prescription.
Ces résultats nous ont permis de proposer les recommandations et
les spécifications suivantes pour améliorer les SDIAM.
Nous recommandons que 5 informations soient mises à la
disposition des SDIAM : les dates et heures effectives
d’administration des médicaments, les doses, les voies
d’administration, les protocoles, le contexte clinique.
Les deux premières informations sont destinées à mettre en
évidence une administration concomitante, première condition pour
qu’une IAM soit possible.
En corollaire aux informations fournies, les SDIAM doivent
pouvoir contrôler si deux médicaments sont pris de manière
concomitante et vérifier qu’un patient ne rentre pas dans le champ
d’application d’un protocole clinique. Pour finir, ces systèmes
doivent proposer à l’utilisateur des modalités de gestion
(adaptation des posologies, substitution de médicaments,
prescription de médicaments supplémentaires, etc.) et de
surveillance (examens cliniques et/ou biologiques) de
l’association. Nous avons synthétisé ces spécifications sous la
forme d’un algorithme (figure 1).
En dernier lieu, ces systèmes doivent être capables d’adapter
les modalités de présentation d’alerte aux habitudes des médecins.
Dans le cas d’une association ne faisant pas partie d’habitudes
médicales, le message sera intrusif (interruption du travail du
médecin). En revanche, dans le cas d’une prescription entrant dans
le cadre d’habitudes de prescription, le système devra informer
l’utilisateur sans interrompre son travail.
Tableau 1 Classification des alertes non prises en
compte par les médecins.
|
Type
|
Sous-type
|
Effectif (%)
|
|
Erreur d’information
|
35 (5,71)
|
|
Erreur « système »
|
Date incompatible
|
193 (31,48)
|
|
Posologie incompatible
|
12 (1,96)
|
|
Voie d’administration incompatible
|
9 (1,47)
|
|
Autre
|
30 (4,89)
|
|
Alerte justifiée
|
334 (54,49)
|
|
Total
|
613
|
Modélisation des connaissances
L’étude manuelle des monographies d’IAM du thésaurus de l’Afssaps
permet de constater que ces textes sont structurés en
4 rubriques : l’association, le mécanisme et le risque
potentiel pour le patient de l’interaction, le niveau de contrainte
et la conduite à tenir. Cette constatation nous a amené à
construire un premier modèle de l’IAM. Ce premier modèle est
composé de 6 objets : interaction, association, niveau,
mécanisme, conséquences, précautions.
Le logiciel d’analyse morpho-syntaxique Syntex-Upery®
a proposé 22 650 candidat-termes dont
9 393 apparaissent au moins deux fois dans le corpus de
texte analysé.
Le pharmacien ayant analysé cette liste de candidat-termes a
retenu 2 657 de ces candidat-termes comme des termes du
domaine des IAM. Il les a regroupés selon 5 axes
sémantiques : « pharmacologie et pharmacocinétique »
(931 termes), « galénique, principe actif et posologie »
(936 termes), « physiopathologie » (282 termes), «
physiologie » (188 termes), « autres termes du domaine »
(188 termes).
Le premier axe permet de regrouper les termes relevant de la
pharmacologie et de la pharmacocinétique. Le deuxième axe
contient les termes relatifs au médicament (composition et forme
pharmaceutique) et à ses modalités d’administrations (posologie).
Le troisième axe est relatif à la physiopathologie : les
maladies et les symptômes (signes cliniques). Le quatrième axe
est dédié aux termes de la physiologie. Le cinquième axe
contient des termes du domaine des IAM mais qui ne peuvent être
attribués à un autre axe.
La description sémantique des termes retenus a permis de
constituer une liste de 888 concepts.
Par normalisation sémantique, nous avons construit un modèle de
l’IAM, constitué de 49 types d’objet. Ce modèle
représente l’objet « interaction médicamenteuse » comme étant
constitué de 6 types d’objets principaux : « association », «
mécanisme », « conséquences », « précautions », « facteurs de
risque », « limitations ». L’ensemble des objets définis permet de
modéliser les concepts du domaine de l’IAM.
Acquisition des connaissances
Nous avons établi un schéma XML à partir du modèle présenté
précédemment. Ce schéma définit des balises et leur
sémantique, dans le but de baliser les connaissances présentes dans
les monographies décrivant les IAM. Il définit 72 balises
pour spécifier une arborescence composée de 6 branches.
Ces 6 branches sont les 6 classes principales du
modèle que nous avons présenté précédemment : association,
mécanisme, facteurs de risque, conséquences, précautions,
limitations.
Pour faciliter le travail d’encodage au format XML des
monographies, nous avons développé le logiciel X-DIE (XML drug
interaction editor) [29]. Pour une monographie d’IAM, ce logiciel
permet d’écrire un fichier XML contenant les connaissances
présentes dans la monographie.
À l’aide du logiciel X-DIE, nous avons procédé à l’encodage de
1 053 monographies. L’ensemble des fichiers XML obtenus
constitue une base de connaissances sur les IAM, utilisables par
des SAD capables de lire le format XML. La base de
connaissances a fait l’objet d’une évaluation selon la méthodologie
présentée précédemment.
L’évaluation du modèle a permis d’obtenir un score moyen de
8,2 sur 10 pour le modèle évalué dans son ensemble. Par
conséquent, le modèle assure une couverture satisfaisante des
connaissances présentes dans les monographies. L’évaluation par
rubrique met en évidence un score de couverture compris entre
2,7 et 2,2 sur une échelle de 3, selon la rubrique
évaluée. Nous avons conclu que le modèle assure une couverture
satisfaisante des connaissances, lorsqu’il est évalué par
rubrique.
Le logiciel X-DIE a également fait l’objet d’une évaluation pour
rechercher une variabilité inter-opérateurs. Le test de
comparaison des moyennes sur séries appariées est significatif.
Il y a une différence significative du nombre de balises
utilisées par les utilisateurs de X-DIE. De plus, le
pourcentage moyen des balises communes aux deux experts est de 86
%. Nous avons conclu que le logiciel X-DIE induit une certaine
variabilité entre les opérateurs.
Adaptation au travail médical
Nous avons analysé un échantillon de 5 787 alertes
signalées et constaté un taux d’alertes non prises en compte de
71,5 %. Ces alertes correspondent à 155 types d’IAM.
On constate une différente significative (p < 0,001) entre
les services, de la nature des alertes. Sur 20 types d’alertes
étudiées, 5 présentent une différence statistiquement
significative de traitement (confirmation ou annulation de la
prescription) entre les services.
Les deux résultats précédents soulignent la double hétérogénéité
des alertes produites par les SDIAM : les IAM sont différentes
selon le service prescripteur. Un même type d’IAM est traité
différemment suivant le service où il est détecté.
L’existence de cette hétérogénéité ouvre des perspectives pour
l’amélioration des SDIAM. Nous proposons que cette hétérogénéité
soit transposée dans le signalement des IAM. Dans un service
n’ayant aucune antériorité dans l’utilisation de l’association à
risques, objet de l’alerte, le signalement doit être intrusif.
Le travail de l’utilisateur doit être interrompu pour que
celui-ci évalue bien le rapport bénéfice/risque d’une association
qu’il n’a pas l’habitude d’utiliser. En revanche, dans un service
ayant l’habitude plus ou moins régulière d’utiliser l’association,
objet de l’alerte, le message peut être non intrusif et prendre la
forme d’un simple affichage ne nécessitant pas d’action de
l’utilisateur.
Discussion
Notre travail s’inscrit dans le prolongement des études menées dans
le domaine de l’évaluation des SAD en général et de la pertinence
de leurs recommandations, en particulier. Au travers de ce travail
sur les SDIAM, nous présentons les carences de ce type de SAD et
proposons des spécifications pour améliorer leur fonctionnement.
Dans un premier temps, à la suite de l’étude d’un SDIAM
existant, nous avons démontré que la principale carence des SDIAM,
est la non prise en compte de l’ensemble des items de la
prescription. Cette carence est à l’origine de message d’alerte non
pertinent interrompant le travail des médecins. Bien que limitées à
l’observation d’un système ancien utilisé dans un seul hôpital
pédiatrique, nos conclusions dans le cas particulier des SDIAM sont
conformes avec les résultats décrits dans la littérature pour les
SAD en général : des interruptions non pertinentes et trop
fréquentes du travail médical.
La proportion des recommandations non pertinentes peut être
suivie à l’aide du taux des alertes non prises en compte.
Le taux observé dans notre étude est très important (70 %).
Néanmoins, il ne doit pas être interprété comme une remise en cause
totale ou comme une inutilité du système. D’une part, 30 % des
alertes ont été prises en compte par l’utilisateur (annulation de
la prescription) d’où un bénéfice pour le patient et, d’autre part,
le schéma de l’étude ne permet pas de conclure sur l’absence
d’impact des alertes qui n’ont pas été prises en compte
(confirmation de la prescription). Nous ne pouvons exclure la
possibilité que l’utilisateur ait mis en place une surveillance non
relevée par l’étude (surveillance clinique) ou qu’il ait modifié sa
prescription après une réflexion approfondie suscitée par le
message d’alerte. Dans cette dernière hypothèse, l’utilisateur,
après avoir confirmé initialement la prescription, décide
d’annuler, de suspendre ou de modifier (dose, schéma
d’administration) la prescription d’un des deux médicaments
impliqués dans l’IAM.
De manière moins précise, notre étude met également en évidence
l’ignorance par ces systèmes, des habitudes de prescription des
médecins, connaissance par les systèmes pourtant demandée par les
utilisateurs dans la littérature. On constate en effet que des
alertes n’ont pas été prises en compte car les associations
signalées entrent dans le cadre de protocoles où le bénéfice
attendu est supérieur au risque.
Malgré ces limites, cette étude a pour originalité de ne pas
utiliser de questionnaire à destination des utilisateurs, méthode
pouvant être subjective. Au contraire, elle s’appuie sur des
critères objectifs pour juger de la pertinence ou de l’absence de
pertinence clinique des alertes.
Dans un deuxième temps et à partir des résultats de notre
observation, nous avons développé un algorithme capable d’améliorer
la spécificité des SDIAM. La complexité de cet algorithme par
rapport à l’algorithme classiquement utilisé démontre que la
détection des IAM ne se limite pas à une recherche dans une table.
Elle doit reposer également sur une analyse fine de la prescription
et du contexte clinique, ce que réalise notre algorithme.
La structure de cet algorithme repose sur la synthèse des
carences du SDIAM utilisé à l’hôpital Robert Debré. La limite
de cet algorithme résulte du caractère monocentrique de l’étude
dont il est issu. Néanmoins, les SDIAM fonctionnant tous sur le
principe de recherche dans une table contenant des IAM jugées comme
cliniquement significatives, l’impact de cette limite est très
restreint. Par conséquent et compte tenu de la méthode suivie pour
le construire, cet algorithme a un fort potentiel pour réduire la
fréquence des alertes non pertinentes. Ce potentiel de
réduction résulte notamment de la prise en compte du facteur temps
dans l’analyse des prescriptions. Conformément aux désirs des
médecins exprimés dans la littérature, notre algorithme ne limite
pas son action au simple signalement des IAM. Il propose
également des modalités de gestion (adaptation de la posologie,
alternative thérapeutique, etc.) et de surveillance (examens
biologiques et paracliniques) du risque. Cette fonctionnalité
implique que l’algorithme ait accès, sous un format adapté, aux
connaissances nécessaires sur les IAM. C’est pour ajouter cette
fonctionnalité à notre algorithme que dans un troisième temps, nous
avons construit une base de connaissances sur les IAM.
Il existe des bases de données sur le médicament
(Theriaque®, Vidal®, etc.) mais aucune ne
présente un degré de structuration permettant aux systèmes
informatisés de manipuler les connaissances qu’elles contiennent.
Dans toutes ces bases de données, les connaissances sont exprimées
en texte libre, format que les systèmes informatisés ne peuvent ni
interpréter ni manipuler. Par conséquent, afin que l’algorithme
soit utilisable, il était nécessaire de construire une base
contenant les connaissances sur les IAM, sous un format adapté.
Pour construire notre base de connaissances, nous avons utilisé
deux techniques reconnues de l’ingénierie des connaissances.
Le modèle sur lequel repose la base de connaissances a fait
l’objet d’une validation. Il est en mesure de modéliser
l’ensemble des connaissances présentes dans le référentiel encodé.
Le langage XML utilisé pour réaliser l’encodage est un langage
reconnu, la base de connaissances développée est donc implantable
dans différents SDIAM.
Le référentiel encodé est le thésaurus des IAM rédigé et
entretenu par l’Afssaps. Par conséquent, notre base de connaissance
est le reflet exact des recommandations de l’Afssaps. Elle a fait
l’objet d’une étape de validation qui s’est révélée être
satisfaisante. Les alertes et suggestions réalisées par les
systèmes susceptibles d’utiliser cette base de connaissances sont
donc conformes aux recommandations de l’Afssaps.
L’outil développé pour l’écriture au format XML facilite le
travail d’encodage et d’entretien de la base de connaissances.
Cependant, ce travail reste encore très manuel et nous avons mis en
évidence des différences d’encodage entre les utilisateurs.
Néanmoins l’encodage est susceptible d’être facilité et la
variabilité qu’il induit est susceptible d’être réduite par
l’utilisation de techniques de traitement automatique des langues
comme la reconnaissance des opérateurs déontiques [30].
Dans une troisième partie, nous avons également mis en évidence
une hétérogénéité dans le traitement des alertes des SDIAM en
fonction du service où l’IAM est détectée. Cette étude est
restreinte à un seul hôpital et n’utilise pas de véritables
techniques de « fouille de données ». Mais elle ouvre des
perspectives pour l’utilisation de ces techniques pour améliorer le
fonctionnement des SDIAM. La réaction d’un médecin en réponse
à une alerte constitue un élément de connaissance qui devrait faire
l’objet d’un enregistrement. L’ensemble de ces réponses constitue
une base de cas pouvant faire l’objet d’une étude par des
techniques de fouilles de données. Ces techniques
permettraient de mettre en évidence des habitudes de prescription
qui, formalisées par des règles, permettraient aux SDIAM d’adapter
leurs modalités d’interaction avec l’utilisateur : émission ou non
d’alertes, modalités de présentation des alertes, etc.
Dans ce travail, nous avons présenté le début d’un cycle
d’assurance qualité d’un SDIAM. Au travers des différentes étapes
suivies, nous avons analysé son fonctionnement, mis en évidence ses
carences et proposé des pistes pour améliorer sa spécificité.
Ce cycle d’assurance qualité n’est néanmoins pas achevé. En
effet, les améliorations proposées n’ont pas été mises en
application et par conséquent ne peuvent pas encore faire l’objet
d’une évaluation. Les résultats que nous avons obtenus n’ont
pas fait l’objet d’une utilisation dans un SDIAM. De ce fait,
nous n’avons pas abordé des problèmes comme l’intégration dans un
système d’information hospitalier (SIH) ou d’interface
homme-machine (IHM). Cette dernière problématique est
particulièrement importante car située à l’intersection entre
différentes disciplines : ergonomie, psychologie, sociologie,
etc.
L’ensemble de ce travail a porté sur le cas particulier des
SDIAM. Mais chaque partie peut être appliquée au cas général des
SAD de type « alerte » car tous font l’objet de critiques sur la
non pertinence clinique de leurs interventions.
Le recours aux techniques de l’ingénierie des connaissances pour
construire des bases de connaissances est possible, pourvu que les
connaissances soient synthétisées sous la forme de référentiels.
Par conséquent, l’ensemble des SAD peut bénéficier de l’apport de
connaissances pour en améliorer leur fonctionnement et la
pertinence de leurs recommandations.
L’analyse du fonctionnement, selon une méthodologie similaire à
notre travail, est également généralisable et souhaitable pour
l’ensemble des SAD. Seule une telle analyse est susceptible de
trouver les causes de non pertinence des alertes pour proposer des
solutions.
De même, la recherche des habitudes de prescription des médecins
peut bénéficier à tous les types de SAD, afin d’enregistrer ces
habitudes sous la forme de règles d’analyse des prescriptions.
Pour finir, dans le domaine des SAD de type « alerte » relatifs
à l’utilisation des médicaments, notre travail s’inscrit dans le
changement de méthode d’analyse que doivent adopter ces systèmes.
Aujourd’hui les SAD travaillent dans deux dimensions : un cas
clinique générique auquel le cas du patient est réduit et le
traitement du patient. L’intégration d’une troisième dimension
d’analyse est aujourd’hui nécessaire. Cette dimension doit
correspondre au contexte clinique (antécédents, pathologie(s)
actuelle(s) du patient.
Conclusion
Lorsque les premiers systèmes informatisés ont été mis en place
dans le domaine médical, ils ont suscité une grande euphorie.
Depuis une dizaine d’années, on assiste à un mouvement de remise
en cause de ces systèmes. En effet, leur impact sur l’organisation
du travail médical n’est pas anodin, ce qui peut aboutir à un
phénomène de rejet de la part des utilisateurs.
Dans le domaine des SAD, la principale critique faite est une
fréquence trop importante des interruptions du travail par des
recommandations qui ne sont pas cliniquement pertinentes. Cette
absence de pertinence résulte de la non prise en compte du contexte
clinique. Ceci peut aboutir à une perte totale de confiance de
l’utilisateur dans le système, avec pour conséquence que celui-ci
n’accorde plus aucun crédit à ces systèmes ; phénomène connu, sous
le nom de wolf cry syndrom.
À l’aide d’une étude descriptive et de l’utilisation des
techniques de l’ingénierie des connaissances, nous proposons deux
artefacts informatiques qui ont la potentialité d’améliorer la
pertinence clinique des recommandations faites par les SDIAM. Nous
proposons également d’extraire les connaissances présentes dans les
bases de données enregistrant la conduite tenue par les
utilisateurs lorsqu’une interaction est signalée. L’extraction de
ces connaissances peut permettre d’adapter le fonctionnement de ces
systèmes aux habitudes de prescription des médecins.
Les deux artefacts ainsi que les hypothèses que nous proposons
sont des pistes encourageantes pour l’amélioration des SDIAM, au
service de la sécurité des patients.
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