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French pharmacoepidemiological observatory of buprenorphine delivery and good use in community pharmacy


Journal de Pharmacie Clinique. Volume 28, Number 1, 5-12, janvier-février-mars 2009, Article original

DOI : 10.1684/jpc.2009.0106

Résumé   Summary  

Author(s) : FA Allaert , Hôpital du Bocage, Chaire d’évaluation médicale Ceren ESC & Cenbiotech / DIM, BP 77 908, 21079 Dijon Cedex.

Summary : Objective: to describe the buprenorphine delivery in community pharmacies and its good use in daily practice. Methods: cross sectional pharmacoepidemiological study conducted in community pharmacies. Each pharmacist was asked to include the next 10 opioid-dependant patients coming with a prescription of buprenorphine. Results: 3772 opioid-dependant patients, 35 years old among whom 73,9% were male, have been included in the study. The name of the pharmacy was written on the prescription in 67,7% of them, the average duration of the prescription was 24 days and the average dosage was 8 mg, and the intake was once a day in 78,8%. Three quarters of patients (75,5%) use the sublingual way, 14,3% inject buprenorphine and 5,3% sniff it\; 35,5% are also taking benzodiazepines\; 12,5% have more than one medical prescribers\; 4,6% have already shown false prescriptions et 12,7% have sometime some hostile reactions. The good use of buprenorphine appears statistically correlated with patient socialization. Conclusion: the good use of buprenorphine can still be improved and the pharmacist may provide an important contribution to a better practice, and especially if specific continuous training are proposed to all staff members.

Keywords : high-dose buprenorphine, good use, epidemiology

Pictures

ARTICLE

Auteur(s) : FA Allaert

Hôpital du Bocage, Chaire d’évaluation médicale Ceren ESC & Cenbiotech / DIM, BP 77 908, 21079 Dijon Cedex

Le rôle du pharmacien dans la prise en charge des usagers de drogues est particulièrement important. Dans de nombreuses situations, il est en effet le plus fréquemment au contact des usagers de drogues pour assurer la bonne délivrance du traitement de substitution, veiller à son bon usage, prévenir les associations thérapeutiques inadaptées et aider l’usager de drogues par son conseil pharmaceutique.

Dans leurs recommandations pour réduire « les mauvaises utilisations des médicaments de substitution des opiacés », l’HAS et l’Afssaps insistent sur le rôle majeur et spécifique du pharmacien en indiquant que « le succès du traitement nécessite l’établissement d’une relation de confiance patient-médecin-pharmacien » [1]. On ne peut que se réjouir de cette reconnaissance du pharmacien dans la prise en charge du patient trop souvent encore uniquement décrite au travers de la relation médecin-patient.

Parmi les médicaments de substitution, la buprénorphine haut dosage (BHD) occupe une place prépondérante puisque, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), elle constitue le traitement de substitution de plus de 80 % des patients pharmacodépendants majeurs aux opiacés soit de l’ordre de 80 000 personnes en France [2].

Pour mieux connaître la délivrance de la BHD par le pharmacien et son opinion sur le bon usage de ce médicament, un observatoire national a été conduit en pharmacie de ville. Cet observatoire s’inscrit ainsi dans le cadre des recommandations de la Haute autorité de santé qui préconisent la conduite d’observatoires pharmacoépidémiologiques permettant de décrire et d’évaluer l’usage des médicaments en conditions réelles [3].

Matériel et méthodes

Nature et objectif de l’observatoire

L’objectif de cet observatoire pharmacoépidémiologique national transversal était de décrire de manière strictement observationnelle la délivrance de la BHD en pharmacie de ville et l’usage qui est fait de ce médicament dans la pratique quotidienne.

Recrutement des pharmaciens et des usagers de drogues

Le recrutement des pharmaciens participant à l’enquête a été effectué par courrier sur l’ensemble de la France. Chaque pharmacien acceptant de participer à l’observatoire devait inclure les 10 premiers usagers de drogues se présentant à la pharmacie avec une ordonnance comportant la délivrance de Subutex® (BHD). Aucun autre critère de sélection n’était prévu afin de ne pas interférer avec la pratique quotidienne du pharmacien.

Données recueillies

L’observatoire comportait deux documents de recueil : un questionnaire pharmacien et une fiche d’observation des patients. Le questionnaire pharmacien décrivait les caractéristiques de la pharmacie, l’expérience du pharmacien dans la délivrance de BHD et le suivi des usagers de drogues, ses relations avec les médecins et avec les usagers de drogues. La fiche d’observation des patients décrivait leurs caractéristiques sociodémographiques (âge, sexe, statut professionnel et familial, couverture sociale), la délivrance de la BHD (initiation ou renouvellement, ancienneté du traitement, existence d’un contact avec le prescripteur, caractéristiques de l’ordonnance et conformité aux pratiques recommandées, durée de la délivrance…). Elle comportait également des éléments d’appréciation sur le bon usage de BHD au travers des questions suivantes « L’usager de drogue vous paraît-il prendre Subutex® en sublingual », « Pensez-vous qu’il injecte le médicament », « Pensez-vous qu’il sniffe le médicament », « Pensez-vous qu’il consomme de l’héroïne/autre stupéfiant », « Pensez-vous que le patient consomme des benzodiazépines ? ». De même pour chaque patient était aussi reporté le fait d’avoir déjà présenté une ordonnance falsifiée et d’avoir plus d’un médecin prescripteur. Le questionnaire utilisé est présenté en Annexe A.

Analyse statistique

Etude descriptive

L’analyse statistique décrit successivement les caractéristiques des usagers de drogues, les modalités de la délivrance de la BHD, le pourcentage de personnes ayant un bon ou un mauvais usage de ce produit, ainsi que la nature de ces mésusages.

Etude analytique

Le traitement statistique analyse les facteurs sociodémographiques ayant un lien avec le bon ou le mauvais usage de la BHD.

Méthode statistique

Les descriptions des variables quantitatives ont été réalisées par moyennes et écarts types et celles des variables qualitatives par effectifs et pourcentages. Les comparaisons des moyennes ont été conduites par des analyses de variance et les comparaisons de pourcentages par des tests du Chi2 ou leurs équivalents non paramétriques si nécessaire. L’identification des facteurs ayant une influence sur le bon ou le mauvais usage de la BHD a fait appel à des méthodes d’analyse multifactorielle de type régression logistique. Les données ont été saisies et traitées avec le logiciel SAS version 8.2 implanté sur console de travail SUN. Le seuil de significativité a été fixé à α = 0,05 pour l’ensemble des tests.

Résultats

Description des pharmacies

Sur l’ensemble de la France, 445 pharmacies ont contribué à l’observatoire entre mars 2006 et octobre 2006. Plus de la moitié d’entre elles (37,8 %) est située dans des villes de plus de 100 000 habitants, 49,1 % dans des villes de 10 000 à 100 000 habitants et 13,1 % dans des villes de moins de 10 000 habitants. L’équipe pharmaceutique impliquée dans la délivrance de BHD est composée dans la moitié des cas (50,5 %) d’un à deux pharmaciens, et comprend au total 4 collaborateurs en moyenne en plus du pharmacien responsable de la réalisation de l’observatoire.

Description des usagers de drogues sous BHD

Caractéristiques démographiques des usagers de drogues sous BHD

Les 445 pharmacies ont inclus 3 772 usagers de drogues âgés de 35 ± 8 ans, de sexe masculin pour les trois quarts d’entre eux (73,9 %). Sur le plan social, 91,4 % ont un domicile fixe, 52,8 % ont une activité professionnelle, 48,6 % bénéficient de la sécurité sociale des travailleurs salariés et 51,4 % de la CMU. Sur le plan familial, 44,9 % vivent en couple et 41,8 % ont des enfants, 40,9 % vivent seuls et 14,2 % vivent chez leurs parents.

Contexte de la délivrance de la BHD

La délivrance de BHD s’inscrit essentiellement dans le cadre d’un renouvellement (97,2 %) chez un usager de drogues suivi par le pharmacien depuis 3,5 ± 2,7 ans. Un contact entre le pharmacien et le médecin a eu lieu chez 59,6 % des usagers de drogues : 32,4 % il y a longtemps, 27,2 % récemment. Parmi ces usagers de drogues, 89,3 % ont toujours été sous BHD.

Caractéristiques de la délivrance de la BHD

Le nom de la pharmacie figure sur plus des deux tiers des ordonnances (64,7 %). La durée moyenne de la prescription est de 24,3 jours (médiane : 28), mais la délivrance est prévue pour une durée maximale de 15 jours chez plus de la moitié des patients (51,9 %), avec 30,8 % de délivrances hebdomadaires et 3,1 % de délivrances quotidiennes. En cas de délivrance quotidienne, la prise de la BHD a lieu à l’officine dans 18,4 % des cas et au domicile dans 81,6 %.

La posologie quotidienne médiane prescrite de BHD est de 8 mg (moyenne 9,1 ± 5,8 mg) prise en une seule fois pour 78,8 % des personnes. Lorsque la prise est fractionnée en deux, la quantité totale n’est pas pour autant augmentée avec une posologie médiane de 4 mg lors de chaque prise. Ces posologies sont restées stables au cours des 12 derniers mois chez 62,6 % des personnes, elles ont augmenté chez 12,7 % d’entre elles et diminué chez 24,7 %.

Sur 43,6 % des ordonnances figurent d’autres médicaments, et notamment des benzodiazépines et/ou des antidépresseurs que l’on relève respectivement sur 27,2 % et 12,9 % des ordonnances.

Usagers de drogues et usage de la BHD

Selon les pharmaciens, les trois quarts des usagers de drogues (75,5 %) prendraient la BHD en sublingual, 14,3 % se l’injecteraient et 5,0 % la snifferaient (tableau 1 et figure 1). Un tiers (35,5 %) consommeraient en parallèle des benzodiazépines ce que corroborent les informations figurant sur les ordonnances, et 15,4 % continueraient de consommer de l’héroïne ou d’autres stupéfiants.

Les pharmaciens pensent que parmi les personnes auxquelles ils délivrent de la BHD, 12,5 % ont plus d’un médecin prescripteur, 4,6 % leur ont déjà présenté des ordonnances falsifiées (figure 1) et 12,7 % ont déjà eu des réactions désagréables à leur égard.

Tableau 1 Les comportements des usagers de drogues selon le pharmacien.

Non

Oui

NSP

Total

N

%

N

%

N

%

N

%

Prise de BHD en sublingual

429

11,7

2 763

75,5

467

12,8

3 659

100

Injection de BHD

2 485

67,9

525

14,3

653

17,8

3 663

100

Sniff de BHD

2 574

70,4

184

5,0

899

24,6

3 657

100

Consommation d’héroïne/stupéfiants

2 091

57,1

565

15,4

1 006

27,5

3 662

100

Consommation de benzodiazépines

1 848

50,7

1 291

35,5

503

13,8

3 642

100

Présentation d’ordonnance falsifiée

3 411

93,0

167

4,6

87

2,4

3 665

100

Plus d’un médecin prescripteur

2 789

76,1

456

12,5

417

11,4

3 662

100

Caractéristiques des patients et usage de la BHD

Une étude statistique a été conduite pour évaluer le lien entre caractéristiques socioprofessionnelles des patients et usage de la BHD. En particulier, les fréquences des différents mésusages en fonction de l’âge, du sexe et du statut vis-à-vis de la sécurité sociale sont illustrées sur les figures 2 à 4. Pour tenir compte du fait que les différentes caractéristiques socioprofessionnelles corrélées avec l’usage de la BHD étaient étroitement interdépendantes entre elles (exemple : l’insertion professionnelle conditionne le statut d’assuré social), des études en régression logistique ont complété les analyses précédentes afin de déterminer celles ayant un lien majeur et indépendant sur le mauvais usage et la suspicion de revente.

Ces analyses multifactorielles, résumées dans le tableau 2, montrent que :

  • les injections sont significativement plus fréquentes chez les sujets âgés de plus de 30 ans (OR 1,6 [1,1 ; 2,3]), sans emploi (OR 2,8 [1,9 ; 4,0]), sans domicile fixe (OR 2,0 [1,2 ; 3,4]) et vivant seuls (OR 1,5 [1,1 ; 2,0]) ;
  • les sniffs sont significativement plus fréquents chez les hommes (OR 1,8 [1,0 ; 3,1]), sans emploi (OR 2,1 [1,2 ; 3,7]), bénéficiant de la CMU (OR 1,8 [1,0 ; 3,2]), ce profil étant par ailleurs associé à un plus jeune âge ;
  • la prise d’héroïne et/ou d’autre(s) stupéfiant(s) pendant le traitement est significativement plus fréquente chez les hommes (OR 1,8 [1,3 ; 2,6]), sans emploi (OR 3,6 [2,5 ; 5,2]), sans domicile (OR 1,8 [1,0 ; 3,1]), bénéficiant de la CMU (OR 1,5 [1,1 ; 2,2]) ;
  • les prises de benzodiazépines sont significativement plus fréquentes chez les sujets de plus de 40 ans (OR 2,0 [1,4 ; 2,7]), sans emploi (OR 2,3 [1,7 ; 2,9]), vivant seul (OR 1,3 [1,0 ; 1,6]), bénéficiant de la CMU (OR 2,1 [1,6 ; 2,8]), sans enfants (OR 1,5 [1,1 ; 1,9]) ;
  • l’existence de prescripteurs multiples est plus fréquente chez les hommes (OR 1,8 [1,2 ; 2,6]), sans emploi (OR 3,4 [2,2 ; 5,1]), bénéficiant de la CMU (OR 1,9 [1,3 ; 2,9]), sans enfants (OR 1,6 [1,1 ; 2,3]) ;
  • la présentation d’ordonnances falsifiées est plus fréquente chez les hommes (OR 2,5 [1,2 ; 4,9]), sans emploi (OR 4,1 [2,0 ; 8,4]).

Par ailleurs, face aux enjeux et aux difficultés du suivi des usagers de drogues dans le cadre de leur pratique d’officine, 49,7 % des pharmaciens souhaiteraient bénéficier d’une formation en matière de prise en charge des usagers de drogues dépendants aux opiacés.

Tableau 2 Analyse en régression .logistique des caractéristiques socioprofessionnelles corrélées au mauvais usage de la BHD.

Injection

Sniff

Prise de stupéfiants

Prise de benzodiazépines

Prescripteurs multiples

Ordonnances falsifiées

OR

OR

OR

OR

OR

OR

[ IC95%

[ IC95%

[ IC95%

[ IC95%

[ IC95%

[ IC95%

IC95%]

IC95%]

IC95%]

IC95%]

IC95%]

IC95%]

p

p

p

p

p

p

Homme vs Femme

1,297

1,799

1,812

0,839

1,779

2,452

0,927

1,039

1,261

0,651

1,201

1,237

1,815

3,114

2,604

1,082

2,635

4,861

NS

p < 0,05

p < 0,01

NS

p < 0,01

p < 0,01

De 31 à 40 ans vs Jusqu’à 30 ans

1,591

1,263

1,055

1,432

1,011

1,109

1,104

0,734

0,736

1,092

0,690

0,627

2,292

2,173

1,514

1,880

1,482

1,961

p < 0,05

NS

NS

p < 0,05

NS

NS

Plus de 40 ans vs jusqu’à 30 ans

1,202

1,012

0,832

1,975

1,247

0,729

0,769

0,513

0,528

1,424

0,786

0,327

1,879

1,996

1,309

2,739

1,979

1,623

NS

NS

NS

p < 0,001

NS

NS

Sans emploi vs en activité

2,772

2,102

3,572

2,257

3,362

4,109

1,936

1,196

2,461

1,733

2,223

2,007

3,967

3,695

5,183

2,941

5,082

8,413

p < 0,001

p < 0,05

p < 0,001

p < 0,001

p < 0,001

p < 0,001

Sans domicile fixe vs Domicile fixe

1,995

1,220

1,789

1,264

1,550

1,472

1,167

0,540

1,030

0,766

0,871

0,675

3,411

2,757

3,108

2,087

2,759

3,214

p < 0,05

NS

p < 0,05

NS

NS

NS

Vit seul vs Vit maritalement ou en couple

1,462

1,373

1,128

1,264

0,978

1,011

1,077

0,861

0,821

1,000

0,697

0,596

1,984

2,190

1,549

1,599

1,372

1,716

p < 0,05

NS

NS

p < 0,05

NS

NS

CMU vs Sécurité sociale salarié

1,229

1,797

1,546

2,143

1,934

1,727

0,866

1,024

1,075

1,648

1,290

0,875

1,745

3,155

2,223

2,786

2,901

3,406

NS

p < 0,05

p < 0,05

p < 0,001

p < 0,01

NS

Sans enfant vs avec enfant

1,041

0,944

1,371

1,460

1,621

1,170

0,762

0,585

0,985

1,146

1,134

0,669

1,422

1,522

1,908

1,861

2,316

2,046

NS

NS

NS

p < 0,05

p < 0,01

NS

Discussion

Les pharmacies ayant participé à l’observatoire sont majoritairement localisées dans les villes de 10 000-100 000 habitants : 49,2 % contre 26,2 % au niveau national et à l’inverse sous-représentées dans les villes de plus de 100 000 habitants et de moins de 10 000 habitants avec respectivement : 37,8 % vs 45,2 % au niveau national et 13,1 % vs 18,2 % au niveau national [4].

S’il existe au niveau national une description des caractéristiques des pharmacies [4], aucune donnée n’est par contre disponible sur le profil des pharmacies participant au suivi des patients toxicomanes. Dans ces conditions, il est difficile de juger de la représentativité de notre propre échantillon. Il n’est cependant pas étonnant de constater une différence entre les caractéristiques des pharmacies impliquées dans ce type d’activité et les données nationales, ne serait-ce qu’en raison du caractère plutôt urbain de la toxicomanie.

De plus, pour des raisons de discrétion, certains usagers de drogues vivant en zones rurales ou semi-rurales préfèrent se rendre dans les pharmacies d’agglomérations plus importantes où le risque est moindre de rencontrer des parents ou des voisins.

Les usagers de drogues bénéficiant d’une substitution par BHD correspondent globalement à ceux décrits dans les études précédentes [5-8] (tableau 3), mais on note des tendances qui peuvent peut-être traduire une évolution au fil des années du profil des usagers de drogues. En particulier, ceci pourrait se traduire par une tendance à un certain vieillissement de la population et un plus grand pourcentage de ceux ayant un domicile fixe. Il serait intéressant pour vérifier cette hypothèse de reproduire des observatoires transversaux annuels ou bisannuels pour juger de l’évolution du profil socioprofessionnel des personnes auxquelles est délivrée la BHD.

La fréquence du nom de la pharmacie sur l’ordonnance est variable selon les études de 26,1 % dans une étude conduite dans les Vosges à 51 % dans une autre conduite en Aquitaine [9]. Cependant ces études sont déjà anciennes et une étude plus récente conduite dans la région d’Arras [6] fait état d’un taux de 63 % qui rejoint le taux de 64,7 % d’ordonnances où figure le nom de la pharmacie dans notre observatoire. Depuis l’arrêté du 8 avril 2008, postérieur à l’observatoire, la mention du nom de la pharmacie sur l’ordonnance est désormais obligatoire. Quant aux contacts entre médecins et pharmaciens chez 59,6 % des personnes auxquelles est délivrée de la BHD, il est comparable au taux de 54 % relevé dans l’étude de Feroni [10] ou de 53 % dans celle de Jeantaud [5].

La fréquence des délivrances est mensuelle chez moins d’un usager de drogues sur deux (46,1 %) et ceci pourrait refléter également le fait que nombre des usagers de drogues sont sous traitement de substitution depuis une longue période. Dans l’étude de Jeantaud [5] conduite au début de la délivrance de la BHD et donc sur des usagers de drogues ayant beaucoup moins de recul, une délivrance mensuelle n’était réalisée que chez 11 % d’entre eux. On soulignera cependant que plus de la moitié des usagers de drogues (53,9 %) ont un régime de délivrance plurimensuelle ce qui constitue une charge importante pour les pharmaciens qui font le choix de s’investir dans leur suivi.

La posologie quotidienne de 8 mg est celle citée dans l’étude Spesub [11] et proche de la prise de 8,3 mg par jour rapportée par les usagers de drogues sous protocole Oppidum en 2005 [12], alors qu’elle est de 12,1 pour ceux hors protocole. Elle s’inscrit dans la partie basse des fourchettes de prise relevées dans une région, 11,5 mg [8]. Cette posologie se situe dans la fourchette des doses de 6 à 12 mg par jour qui a été identifiée dans une méta-analyse de 13 essais comparatifs comme de nature à permettre une diminution de la consommation d’opiacés et de benzodiazépines [9]. Par contre on ne saurait se satisfaire du taux de 21,2 % des personnes, selon les pharmaciens, qui prennent leur traitement par BHD en plusieurs fois, même si la quantité totale quotidienne n’est pas augmentée. Ceci est contraire au bon usage du médicament et expose à une moindre efficacité susceptible d’inciter à la prise concomitante de drogues ou d’autres médicaments. Il est à signaler qu’avec 35,5 % de consommateurs réguliers, la prise de benzodiazépines reste également élevée dans notre observatoire et supérieure au taux de 23 % relevé dans l’étude Oppidum en 2005 [12]. Par contre, elle est un peu moins fréquente que dans l’étude Thirion publiée en 2002 [8] où cette consommation de benzodiazépines concernait 43 % des personnes. Ces variations s’expliquent sans doute par un manque de définition claire de ce qui est entendu par consommation de benzodiazépines dans les différentes études : consommation quotidienne, régulière, occasionnelle… mais également par des pratiques régionales de prescription différentes. De même, les 15,4 % des personnes qui continuent à consommer de l’héroïne sont comparables aux 11 % relevés dans l’étude Spesub [11]. Le pourcentage d’usagers de drogues s’injectant la BHD de 14,3 % est aussi strictement comparable aux 14 % relevés dans l’étude Spesub [11] comme dans l’enquête Oppidum en 2000 [13] pour ceux sous protocole. Pour les pratiques de sniff, nous avons retrouvé peu de données antérieures sur ce mode de prise, à part dans l’étude Trend [14] qui fait apparaître 8 % de personnes utilisant ce mode de consommation, ce qui est là encore comparable aux 5 % relevés dans notre observatoire, l’enquête Oppidum en (2005) [12] donnant un pourcentage de 8 % pour les usagers de drogues sous protocole et 30 % pour ceux hors protocole.

Le bon usage de BHD apparaît étroitement corrélé avec l’insertion sociale des personnes et est significativement plus fréquent chez les femmes que chez les hommes. En particulier l’analyse des odds ratio de la régression logistique fait apparaître que la prise sous forme de sniff, la prise de stupéfiants associés, l’existence de prescripteurs multiples et la présentation d’ordonnances falsifiées sont deux fois moins fréquentes chez les femmes. En revanche, la fréquence de l’injection et la prise de benzodiazépines sont comparables. On remarque également que le bon usage est moins fréquent chez les usagers de drogues les plus âgés, ce qui pourrait refléter l’effet des campagnes sur le bon usage chez les plus jeunes dont ils ont bénéficié dès les premières prescriptions de BHD. Les données disponibles dans l’observatoire ne permettent pas de confirmer cette hypothèse.

Le taux de suspicion de revente de 14,1 %, est lui aussi très comparable aux 13 % relevés en 1999 dans l’étude de Jeantaud [5] et l’existence de 12,5 % de prescripteurs multiples recouvre également les 12 % décrits dans l’étude Thirion [8]. Selon l’Assurance-maladie, en 2002, « seulement 6 % des usagers de drogues recevant de la BHD (32 mg par jour et plus et qui consultent plusieurs médecins) sont à l’origine de 25 % des unités thérapeutiques remboursées » [1]. Quant au profil des personnes qui se livrent à ces pratiques, peu d’informations sont là encore disponibles dans la littérature et c’est l’un des intérêts de notre travail que d’avoir tenté de l’approcher. Le caractère masculin de ces comportements n’est cependant pas surprenant et selon l’Osiap [15], la production d’ordonnances et d’ordonnances volées est le fait du sexe masculin dans respectivement 66,0 % et 77,7 % des cas. Quant aux autres critères apparaissant significatifs dans les analyses en régression logistique, ils témoignent essentiellement de la corrélation existante entre précarité et comportements délictuels dans cette population et de la nécessité d’ouvrir la triade médecin/pharmacien/usager de drogues aux assistantes sociales et aux travailleurs sociaux de manière générale.

Le taux de réactions désagréables signalées pour 12,7 % des personnes témoigne de l’engagement des pharmaciens dans cette lutte contre les dépendances qui parfois peut prendre place dans un climat tendu auxquels ils ne sont pas a priori préparés et qui devrait être abordé dans les formations dont la moitié d’entre eux souhaitent pouvoir bénéficier, les formations universitaires étant à ce jour quasi inexistantes. Il paraît judicieux d’en envisager la mise en œuvre. La formation continue pourrait être envisagée en s’adressant à l’équipe officinale, portant sur des thèmes théoriques et pratiques qui permettraient d’améliorer le bon usage, comme par exemple le déploiement du travail en réseau qui se matérialise dans un premier temps par des contacts téléphoniques systématiques puis par l’instauration d’un traitement de substitution. Pour mémoire, tout pharmacien qui contacte un médecin suite à la détection d’un problème ou suite à la nécessité d’avoir un complément d’information auprès d’un médecin devrait enregistrer et dater sur l’ordonnance le contenu de cette communication.

Les professionnels formés pourraient ainsi tenter d’instaurer systématiquement un dialogue avec l’usager de drogues, et vérifier lors de chaque visite à la pharmacie si la posologie a été modifiée, et montrer ainsi au patient qu’il existe un suivi collégial médecin-pharmacien de son dossier. La mise à disposition d’un nouvel outil thérapeutique comme Suboxone pourrait permettre d’apporter un renouveau à l’alliance thérapeutique médecin/pharmacien/patient. Suboxone est une association fixe de buprénorphine et de naloxone dans un rapport de 4 pour 1, dont l’objectif est de diminuer le potentiel d’abus (trafic et mésusage par voie intraveineuse et/ou nasale) de la buprénorphine tout en conservant la même efficacité et la même tolérance.

Par ailleurs, il pourrait être intéressant d’impliquer davantage les travailleurs sociaux à travers ces formations continues, impliquant l’ensemble de l’équipe officinale, ce qui pourrait contribuer à optimiser cet accompagnement dans la prise en charge de ces patients souvent désocialisés.

Tableau 3 Comparaison des profils des usagers de drogues bénéficiant d’une substitution par BHD.

Jeantaud (1999) n = 79

Vignau (2001) n = 142

Fhima (2001) n = 909

Thirion (2002) n = 2 078

  • Allaert (2006)
  • n = 3 772


Âge

31 ans

26 ans

30 ans

34 ans

35 ans

Sexe masculin

71 %

76 %

72 %

76 %

73,9 %

Couple ou famille

68 %

76 %

79 %

Non précisé

59 %

Insertion professionnelle

37 %

40 %

51 %

Non précisée

53 %

Domicile fixe

Non précisé

82 %

85,2

Non précisé

91,4 %

Régime général

Non précisé

Non précisé

63 %

Non précisé

48,6 %

Conclusion

Cet observatoire réalisé en pharmacie de ville vient conforter l’essentiel des résultats d’études précédentes et notamment celles conduites chez les médecins en leur apportant une image en miroir.

Elle fait apparaître que les conditions de prescription et de délivrance de la BHD sont encore perfectibles, de même que les comportements des usagers de drogues qui en bénéficient. Le pharmacien, qui est l’acteur de santé le plus souvent au contact des utilisateurs de médicaments de substitution aux opiacés, peut y contribuer tant en relayant les recommandations sur le bon usage qu’en renforçant le lien avec les médecins prescripteurs afin d’accompagner au mieux les usagers de drogues. Des relations avec les travailleurs sociaux et des formations continues impliquant l’ensemble de l’équipe officinale pourraient contribuer à optimiser cet accompagnement.

Annexe A. Questionnaire de l’observatoire Pharmasub

Références

1 Anaes. Recommandations pour la pratique clinique, réduire les mauvaises utilisations des médicaments de substitution des opiacés. Service des recommandations professionnelles. Paris : Anaes, 2004 ; (juin).

2 Substitution aux opiacés en France, synthèse des informations disponibles de 1996 à 2001 en France. Paris : OFDT, 2003.

3 Règlement intérieur de la commission de transparence version 22 juin 2005. NOR : SANX0530379X.

4 Insee. Activité des pharmacies et revenu des pharmaciens. Paris : Insee Première, 2004 ; (955).

5 Jeantaud I, Haramburu F, Begaud B. Subsitution treatment for opiate dependance : survey of community pharmacies in Aquitaine. Therapie 1999 ; 54 : 251-5.

6 Vignau J, Duhamel A, Catteau J, Legal G, Pho AH, Grailles I, et al. Practice-based buprenorphine maintenance treatment (BMT) : how do french healthcare providers manage the opiate-addicted patients ? J Subst Abuse Treat 2004 ; 21 : 135-44.

7 Fhima A, Henrion R, Lowenstein W, Charpak Y. Two year follow-up an opiod-user cohort treated with high-dose buprenorphine (Subutex). Ann Med Interne (Paris) 2001 ; 152 (Suppl. 3) : IS26-IS36.

8 Thirion X, Lapierre V, Micallef J, Ronfle E, Masut A, Pradel V, et al. Buprenorphine prescription by general practitionners in a French region. Drug Alcohol Depend 2002 ; 65 : 197-204.

9 Buprénorphine en substitution. Prescrire 2005 ; 25 : 603-11.

10 Feroni I, Aubisson S, Bouhnik AD, Paraponaris A, Masut A, Coudert C, et al. Collaboration between general practioners and pharmacists in the management of patients on high-dosage buprenorphine treatment. Prescribers’ practices. Presse Med 2005 ; 34 : 1213-9.

11 Duburcq A, Charpak Y, Blin P, Madec L. Two years follow-up of a heroin users cohort treated with high dosage buprenorphine. Results of the SPESUB Study (Pharmacoepidemiologic follow-up of general practice Subutex). Rev Epidemiol Sante Publique 2000 ; 48 : 363-73.

12 OPPIDUM. Observation des Produits Psychotropes Illicites ou Détournés de leur Utilisation Médicamenteuse Afssaps et Centres d’Evaluation et d’Information sur la Pharmacodépendance (CEIP) Résultats de l’enquête 17 – octobre 2005.

13 Thirion X, Barrau K, Micaleff J, Haramburu F. « Traitements de substitution de la dépendance aux opiacés dans les centres de soins : le programme OPPIDUM des Centres d’évaluation et d’information sur les pharmacodépendances ». Ann Med Interne 2000 ; 151 (Suppl. A) : A10-A17.

14 Bello PY, Toufik A, Gandilhon M, Evrard I. Phénomènes émergents liés aux drogues en 2001. Paris : OFDT, 2002.

15 Afssaps. Ordonnances suspectes, indicateurs d’abus possible. Résultat des enquêtes 2004 et 2005. Paris : Afssaps, 2006.


 

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