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Antifungal empirical treatment during febrile neutropenia: evaluation and respect of guidelines


Journal de Pharmacie Clinique. Volume 27, Number 3, 155-66, juillet, août, septembre, article original

DOI : 10.1684/jpc.2008.0095

Résumé   Summary  

Author(s) : J Lapalu, M Lafaurie, P Ribaud, E Raffoux, B Brethon, P Faure, S Touratier , Service de pharmacie, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10, Pôle PREVI (produits de santé, évaluation, infectiologie), hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10, Service d’hématologie-greffe de moelle, hôpital Saint-Louis, AP-HP, université Paris-VII, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10, Service d’hématologie adulte, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10, Service d’hématologie enfant, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10.

Summary : The antifungal empirical treatment strategy led to the improvement of the morbi-mortality rate in patients with neutropenia. The aim of our study was to assess the strategy of empirical antifungal treatment in Saint Louis Hospital and to compare it to the COMAI’s (anti-infectious drugs commission) recommendations and to the institutional guidelines of AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). The prospective inclusion of patients was realised using the antifungal prescriptions for empirical treatment in case of febrile neutropenia. The study included 56 patients and 71 treatment episodes (TE). The antifungal treatments received were Fungizone ® (17%), Ambisome ® (17%) and Cancidas ® (66%). The treatment dose was in conformity (100%) with the AMM recommendations and the median duration of treatment was 9 days [1-42]. The global conformity to the COMAI’s recommendations, based on indication respect and molecule choice, reached 36.6%. Seventy-nine per cent of TE were conform to the institutional guidelines. This study highlights the gap between COMAI and AP-HP recommendations, the latter suggesting only groups of indications for one drug, without taking into account the nature of molecules (included in GHS) prescription strategies. The high rate of Cancidas ® prescription should prompt a discussion on its place in the empirical antifungal prescription according to its spectrum and to potential ecological consequences. A revision of the local COMAI recommendations is to be performed in order to update them.

Keywords : antifungal therapy, neutropenia, empirical treatment, guidelines

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ARTICLE

Auteur(s) : J Lapalu1, M Lafaurie2, P Ribaud3, E Raffoux4, B Brethon5, P Faure1, S Touratier1

1Service de pharmacie, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10
2Pôle PREVI (produits de santé, évaluation, infectiologie), hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10
3Service d’hématologie-greffe de moelle, hôpital Saint-Louis, AP-HP, université Paris-VII, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10
4Service d’hématologie adulte, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10
5Service d’hématologie enfant, hôpital Saint-Louis, AP-HP, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75475 Paris cedex 10

Depuis deux décennies, l’incidence des infections fongiques n’a cessé de croître. Cette augmentation est, pour une grande part, liée à l’immunodépression induite par les chimiothérapies anticancéreuses, aux traitements immunosuppresseurs, incluant la corticothérapie à haute dose largement utilisée dans les transplantations d’organes et de cellules souches hématopoïétiques, mais aussi dans les maladies auto-immunes [1]. Les champignons les plus fréquemment rencontrés en pathologie humaine sont les Candida et les Aspergillus. Les infections, dont ils sont responsables, ont pour conséquence une lourde mortalité et morbidité chez les patients immunodéprimés [1, 2]. L’hôpital Saint-Louis est spécialisé dans la prise en charge des pathologies cancéreuses et hématologiques ; la forte population de patients immunodéprimés conduit à une fréquente prescription d’antifongiques. La plupart de ces molécules (Ambisome®, Cancidas®, Vfend®) font partie des médicaments remboursés en sus du coût des groupes homogènes de séjour (GHS) depuis la mise en place de la tarification à l’activité (T2A) [3]. Ces médicaments, dits de la liste « T2A », ne sont remboursés aux établissements hospitaliers qu’à la condition d’une prescription dans un cadre défini par le contrat de bon usage (CBUS). Suite à l’obtention de l’indication du Cancidas® (caspofungine) dans le traitement empirique des neutropénies fébriles en mai 2004, il a été constaté, à l’hôpital Saint-Louis, une augmentation considérable de la consommation de cette molécule exprimée en dose définie journalière pour 1 000 jours d’hospitalisation (+81 % entre 2004 et 2005) au détriment de l’utilisation de la Fungizone® (amphotéricine B désoxycholate) (–62 % entre 2004 et 2005) et de l’Ambisome® (amphotéricine B liposomale) [–16 % entre 2004 et 2005]. Une étude a alors été mise en place afin d’évaluer les pratiques de prescription des antifongiques dans le cadre du traitement empirique des neutropénies fébriles [4-6].

Objectifs de l’étude

L’évaluation de la stratégie du traitement empirique antifongique du patient neutropénique fébrile, à l’hôpital Saint-Louis, comporte plusieurs objectifs :
  • évaluer les circonstances de prescription des antifongiques dans le cadre du traitement empirique au cours des neutropénies fébriles ;
  • comparer les pratiques aux recommandations en vigueur à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ;
  • analyser les ordonnances de prescription par rapport au référentiel de la « Juste-prescription » (AP-HP).

Cette évaluation servira dans le cadre de l’application du CBUS et de l’évaluation des pratiques professionnelles.

Traitement empirique antifongique et définition

Le traitement empirique antifongique est défini par l’instauration d’un antifongique chez des patients ayant une neutropénie profonde (polynucléaires neutrophiles [PNN] < 500/mm3), induite par une chimiothérapie anticancéreuse, qui présentent une fièvre persistante et inexpliquée malgré une antibiothérapie à large spectre [7-9]. La fièvre est définie par une température supérieure à 38,3 °C une fois ou par une température supérieure à 38 °C pendant plus d’une heure (h) ou prise à 12 heures d’intervalle [10, 11].

Recommandations de la commission des médicaments anti-infectieux (COMAI) de l’AP-HP

La COMAI a élaboré des recommandations de bon usage des antifongiques systémiques en 2004. En matière de traitement empirique, ces recommandations sont les suivantes :
  • le traitement recommandé est l’amphotéricine B désoxycholate (Fungizone®) intraveineuse à la dose de 1 mg/kg par jour jusqu’à la sortie d’aplasie ;
  • en présence d’une insuffisance rénale avérée (créatininémie ≥ 1,5 fois la normale) ou hautement prévisible (cas des allogreffés recevant un immunosuppresseur de type ciclosporine ou tacrolimus) ou survenant sous amphotéricine B désoxycholate (Fungizone®), le traitement recommandé est soit l’amphotéricine B liposomale (Ambisome®) à la dose de 3 mg/kg par jour, soit la caspofungine (Cancidas®) à la dose de 70 mg le premier jour puis 50 mg/j si le poids du patient est inférieur à 80 kg (ou 70 mg/j si ce dernier est supérieur à 80 kg). Il est rappelé que le Cancidas® n’a pas d’efficacité démontrée sur Fusarium et les zygomycètes. L’utilisation du Cancidas® chez les patients de moins de 18 ans n’a pas fait l’objet de recommandation officielle ;
  • sont non recommandés l’amphotéricine B complexe lipidique (Abelcet®) et le voriconazole (Vfend®).

Référentiel de la « Juste-prescription » (AP-HP)

Le groupe de la « Juste-prescription » de l’AP-HP a élaboré un référentiel associé à des justifications de prescriptions pour les molécules antifongiques innovantes et coûteuses (hors GHS). L’ordonnance pour chaque molécule hors GHS mentionne différentes indications classées en groupe 1 (indications reconnues), groupe 2 (indications pertinentes), groupe 3 (indications non reconnues). Pour l’Ambisome® et le Cancidas®, l’indication du traitement empirique fait partie de l’AMM ; il s’agit d’une indication de groupe 1 pour ces deux molécules.

Matériels et méthodes

Méthodologie générale

Une étude prospective a été menée par l’interne en pharmacie en charge des anti-infectieux et le référent anti-infectieux (infectiologue) au sein des différents services prescripteurs sur une période de 3 mois, de novembre 2005 à janvier 2006, à l’hôpital Saint-Louis. Cette étude a été diligentée et validée par le Groupe de réflexion des anti-infectieux : COMAI locale (GRAI), sous-commission du comité du médicament (COMED).

Pour évaluer l’application des recommandations de la COMAI (AP-HP), il a été nécessaire de fixer une valeur normale seuil de créatininémie (μmol/L). Les recommandations préconisent Cancidas® ou Ambisome® si la créatininémie est supérieure à 1,5 fois la normale. La valeur normale de la créatininémie a été fixée au regard des fourchettes de normalité du laboratoire de biochimie de l’hôpital. Les valeurs normales de créatinémie sont situées entre 62 et 106 μmol/L, quels que soient l’âge et le sexe. En conséquence, le seuil de créatininémie retenu dans notre analyse a été la borne supérieure de l’intervalle (106 μmol/L). La créatininémie définie à « 1,5 fois la normale » par la conférence de consensus [12] est donc établie à 159 μmol/L ; une insuffisance rénale avérée est définie dans notre étude par une valeur de créatininémie supérieure à 159 μmol/L.

Critères d’inclusion des patients

Les patients inclus doivent avoir reçu un traitement antifongique empirique au cours des 3 mois de l’étude dans le cadre d’un épisode de neutropénie fébrile. Pour les patients ayant reçu plusieurs antifongiques successifs au cours d’un même épisode fébrile ou au cours de deux épisodes distincts de neutropénie fébrile, un épisode de traitement (ET) est considéré pour chaque antifongique prescrit.

Recueil des données

Les patients ont été inclus sur la base des ordonnances nominatives servant à la dispensation des antifongiques dits T2A. Les ordonnances d’Ambisome® et de Cancidas® comportent les mentions légales (nom/prénom du patient, numéro d’identification permanent (NIP) du patient, poids, service, date et nom-signature du médecin) et les indications à cocher selon le groupe défini par le référentiel. En complément, des items cliniques et biologiques ont été rajoutés : pathologie sous-jacente, échec thérapeutique ou intolérance. Les items communs aux deux ordonnances sont les suivants : pathologie sous-jacente, taux de globules blancs, créatininémie, clairance de la créatinine. Pour l’Ambisome®, la prescription concomitante de médicaments néphrotoxiques doit être renseignée. Une fois la prescription établie, l’ordonnance nominative est validée par l’interne en pharmacie en charge des antifongiques. Toutes les ordonnances concernant l’instauration d’un traitement empirique, entre novembre 2005 et janvier 2006, ont été répertoriées. Pour la Fungizone®, molécule incluse dans le GHS, les prescriptions ne sont pas l’objet d’un suivi nominatif à la pharmacie. Pendant la période de l’étude, l’interne en pharmacie est donc allée chaque semaine dans les services pour inclure les patients traités par Fungizone® dans le cadre d’un traitement empirique.

Une fiche de recueil de données (Annexe A) a été élaborée. Le remplissage de ces fiches a été réalisé en temps réel par l’interne et le référent anti-infectieux à partir du dossier médical du patient et des prescriptions journalières, au début et en fin de traitement antifongique pour chaque ET, sans intervention auprès du prescripteur.

Analyse des données

Les résultats sont exprimés en médiane et écart-type pour les variables quantitatives et en pourcentage pour les variables qualitatives.

Résultats

Description de la population de l’étude

Cinquante-six dossiers de patients ont été analysés, correspondant à 71 ET. L’âge médian des patients est de 40 ans [3-76], 7 patients ayant un âge inférieur à 15 ans. Le sex-ratio H/F est de 0,86. Le poids médian des patients est de 60 kg [11-125].

Les patients inclus sont répartis sur 5 services : 23 patients sont hospitalisés en hématologie adulte (27 ET), 15 dans le service de greffe de moelle (23 ET), 8 en hématologie enfant (9 ET), 6 en hémato-oncologie (7 ET) et 4 en réanimation médicale (5 ET).

Les pathologies sous-jacentes des patients de l’étude sont regroupées comme suit :

  • 29 (52 %) leucémies aiguës myéloïdes (LAM) dont 34 % de LAM 2 ;
  • 8 (14 %) leucémies aiguës lymphoïdes (LAL) ;
  • 7 (13 %) lymphomes : 3 folliculaires, 2 à grandes cellules B, 1 du manteau à petites cellules, 1 lymphoblastique ;
  • 12 (21 %) « autres » : anémies de Fanconi (n = 3), myélodysplasies (n = 3), aplasie médullaire sévère idiopathique (n = 2), leucémie myéloïde chronique (n = 3), leucémie lymphoïde chronique (n = 1).

Parmi les 56 patients, 15 (27 %) ont bénéficié d’une allogreffe de cellules souches hématopoïétiques et 5 (9 %) d’une autogreffe. Tous les patients ont reçu une chimiothérapie intensive neutropéniante.

Traitements antifongiques

Trois spécialités antifongiques sont administrées dans le cadre du traitement empirique des neutropénies fébriles au cours de l’étude (figure 1). La répartition des molécules en ET est la suivante : 12 ET pour la Fungizone® (17 %), 12 ET pour l’Ambisome® (17 %) et 47 ET pour le Cancidas® (66 %).
  • Les services d’hématologie adulte et de greffe de moelle ont prescrit respectivement 38 % (27 ET) et 32 % (23 ET) des antifongiques, toutes spécialités confondues. La Fungizone® n’est utilisée qu’en réanimation médicale et dans le service d’hématologie enfant. Le Cancidas® est prescrit dans 47 ET (66 %) ; il est donné en première intention dans 40 ET (85 %) et en relais de l’Ambisome® pour un même épisode de neutropénie fébrile dans 6 cas (15 %). Le service d’hématologie adulte ne prescrit que du Cancidas® en première intention. L’Ambisome® n’est prescrit que par le service de greffe de moelle dans le cadre du traitement empirique de première intention (12 ET), avec un relais par Cancidas® en raison d’intolérance ou de toxicité dans 6 cas.
  • Les posologies des traitements sont respectées dans l’ensemble des cas : la posologie médiane de la Fungizone® est de 1 mg/kg par jour [0,5-1]. La posologie d’Ambisome® est de 3 mg/kg par jour dans 100 % des cas, et celle du Cancidas® correspond à celle préconisée par l’AMM.
  • La médiane de la durée du traitement antifongique empirique est de 9 jours [1-42]. Elle est de 4,5 jours pour l’Ambisome®, de 9 jours pour la Fungizone® et de 10 jours pour le Cancidas®.

Respect des recommandations de la COMAI

Le respect de ces recommandations est évalué selon les critères définissant la neutropénie fébrile et des critères liés au choix de la molécule en tenant compte de la coprescription de ciclosporine et de la présence d’une insuffisance rénale. La fièvre et la neutropénie ne sont pas définies dans les recommandations de la COMAI, mais la validation de ces critères a, cependant, été établie dans notre travail en suivant la définition habituellement utilisée [10, 11].

Etude du critère « Neutropénie fébrile »

  • Cinquante-huit ET (81,7 %) répondent à la définition de la neutropénie fébrile et correspondent à une stratégie de traitement empirique. Les taux de PNN ou GB sont inférieurs à 500/mm3 pour 51 ET. Pour 7 autres ET, les GB étaient supérieurs à 1 000/mm3. Cependant, ces ET ont été considérés comme des épisodes de neutropénie fébrile dans un contexte de leucopénie postchimiothérapie.
  • Treize ET (18,3 %) ne répondent pas à la définition de neutropénie fébrile (tableau 1) : absence de neutropénie pour 4 ET (patients nos 1, 2, 3, 4), absence de fièvre pour 5 ET (patients nos 5, 6, 7, 8, 9), absence de fièvre et de neutropénie pour 2 ET (patients nos 12, 13) et 2 cas supposés d’infections sans fièvre (patients nos 10 et 11, pour lesquels un traitement préemptif a été mis en place).

La durée médiane de la fièvre persistante sous antibiothérapie à large spectre est de 6,5 jours [0-19] avant l’instauration de l’antifongique. Celle de la neutropénie est de 12,5 jours [0-58] avant l’instauration de l’antifongique. La durée médiane totale de neutropénie au cours des ET est de 28 jours [1-61].

Choix de l’antifongique en fonction de la coprescription de ciclosporine ou tacrolimus et de la fonction rénale des patients de l’étude

Le tacrolimus n’est prescrit chez aucun patient de l’étude. La ciclosporine est notée dans 21 % des ET (n = 15/71). La ciclosporine est relevée en association avec l’Ambisome® (7 ET) et avec le Cancidas® (5 ET) dans 12 ET répondant à la définition de la neutropénie fébrile.

Pour les ET sans ciclosporine coprescrite, la Fungizone® doit être prescrite en première intention selon les recommandations si la fonction rénale est normale, c’est le cas de 11 ET (24 %).

Sur les 35 ET où la Fungizone® n’a pas été prescrite, seuls 3 ET justifient la prescription d’Ambisome® ou de Cancidas® en raison d’une créatininémie supérieure à 159 μmol/L, soit 8,5 % (figure 2).

La médiane de la créatininémie de la population de l’étude est de 63 μmol/L [18-294].

Tableau 1 Description des patients sans neutropénie et/ou sans fièvre avant l’instauration de l’antifongique en empirique.

Patients (n = 13)

Neutropénie oui/non

Fièvre oui/non

Antifongique prescrit

Durée du traitement (j)

Raisons de la prescription de l’antifongique au vu du dossier médical

1

Non

Oui

Fungizone®

5

Patient fébrile avec AREB + pneumopathie diffuse

2

Non

Oui

Cancidas®

7

Inexpliqué

3

Non

Oui

Cancidas®

10

Pneumopathie à VRS diagnostiqué a posteriori

4

Non

Oui

Cancidas®

30

Inexpliqué-(hospitalisée pour une cystite hématurique à virus BK, fièvre non documentée)

5

Oui

Non

Cancidas®

10

Inexpliqué

6

Oui

Non

Cancidas®

12

Inexpliqué

7

Oui

Non

Cancidas®

39

Traitement préventif chez un patient apyrétique sous antibiotiques à large spectre

8

Oui

Non

Cancidas®

2

Inexpliqué

9

Oui

Non

Cancidas®

24

Inexpliqué

10

Oui

Non

Ambisome®

7

Traitement préemptif : suspicion d’infection avec tachycardie et CRP élevée (= 130)

11

Oui

Non

Ambisome®

3

Traitement préemptif : douleurs thoraciques chez un aplasique

12

Non

Non

Cancidas®

11

Lésions cutanées douteuses, 11 jours de traitement « curatif » dans l’attente des résultats de la biopsie en faveur d’une GVHD cutanée

13

Non

Non

Cancidas®

3

Inexpliqué

Au total

En tenant compte du respect des critères légitimant la prescription empirique des antifongiques, suivant les recommandations de la COMAI (indication, choix de molécule fonction de la coprescription de médicaments néphrotoxiques et de la fonction rénale des patients), la conformité globale des prescriptions est de 36,6 % (n = 26/71) (figure 2).

Respect du CBUS : référentiel « Juste-prescription » AP-HP

Le référentiel « Juste-prescription » ne s’applique qu’aux prescriptions d’Ambisome® et de Cancidas®, seules molécules concernées par un financement hors GHS (les 12 ET de Fungizone® ne sont pas pris en compte). L’analyse porte sur le respect du référentiel AP-HP en termes de conformité des indications mentionnées sur les prescriptions (groupes 1, 2 ou 3). Douze ET (20,3 %) ne correspondent pas à la définition du traitement empirique (figure 3).

En dehors des ET où les indications sont non conformes au référentiel AP-HP, le choix de la molécule des épisodes comprenant une prescription de Cancidas® ou d’Ambisome® est conforme à 100 % au référentiel AP-HP (100 % de groupe 1). Le pourcentage de conformité globale au référentiel AP-HP est de 79,7 % (n = 47/59).

Arrêts des traitements empiriques d’antifongiques

Plus de la moitié des arrêts du traitement empirique (56,3 %, soit 40 ET) fait suite à la sortie d’aplasie des patients.

Trois décès sont survenus au cours de l’étude (4,2 %). Une intolérance au traitement a entraîné l’arrêt de l’Ambisome® au cours de 6 ET sur les 12 ET de l’étude (50 %) : développement d’une insuffisance rénale au décours de 4 ET et apparition de frissons et de vomissements liés à la perfusion pour 2 ET. L’Ambisome® a été relayé par le Cancidas® dans tous les cas.

Les autres causes ayant justifié l’arrêt du traitement empirique ont été les suivantes : sortie d’hospitalisation (5 ET) [informations sur la sortie d’aplasie indisponibles], changement de service (3 ET) ayant conduit dans tous les cas à un changement de molécule, disparition de la fièvre (2 ET), diagnostic d’infection fongique infirmé (1 ET), infection à virus syncitial respiratoire (VRS) (1 ET) et apparition d’une réaction du greffon contre l’hôte cutanée (1 ET).

La suspicion d’une aspergillose invasive a entraîné 9 arrêts du traitement antifongique empirique (12,7 %). Sept cas d’aspergilloses (12,5 %) seront finalement retenus : 3 aspergilloses possibles, 4 aspergilloses probables [5].

Discussion

Pendant les 3 mois d’étude, 56 patients ont été inclus et 71 ET ont été évalués. Les pathologies sous-jacentes de la population étaient majoritairement des leucémies aiguës (66 %), et un quart des patients ont bénéficié d’une allogreffe de cellules souches hématopoïétiques. Les patients présentaient une neutropénie de longue durée avec une médiane à 28 jours des ET. Il est important de souligner que notre cohorte est composée essentiellement de patients à haut risque d’infections fongiques [13-15]. Cette forte proportion de patients à haut risque illustre le recrutement particulier de l’hôpital Saint-Louis spécialisé dans le traitement des pathologies hématologiques et cancéreuses.

Dans cette étude, le Cancidas® est prescrit de façon majoritaire dans 47 ET (66 %). Il est intéressant de constater que les traitements antifongiques sont prescrits selon les habitudes des services : le Cancidas® est prescrit par tous les services alors que l’Ambisome® reste majoritairement prescrit par le service de greffe de moelle, et la Fungizone® par le service d’hématologie pédiatrique en raison d’une bonne tolérance alléguée de cette dernière chez l’enfant. En réanimation, la Fungizone® reste une molécule prescrite en première intention de par une prise en charge étroite de la néphrotoxicité. La durée médiane du traitement antifongique empirique est de 9 jours [1-42], valeur comparable aux données de la littérature [16-17]. L’Ambisome® reste la spécialité prescrite le moins longtemps avec une durée médiane à 4,5 jours. Son potentiel néphrotoxique ou l’intolérance immédiate qui découle de son administration surviennent dans 50 % des ET d’Ambisome®. Ces effets indésirables ont tous conduit à l’arrêt du traitement. Ce pourcentage est supérieur aux données de la littérature [16, 18-20] qui rapportent des taux allant de 10 à 30 % d’arrêts de traitement pour ces mêmes raisons ; il peut être expliqué par la population importante d’allogreffés de moelle, constituée de patients recevant de nombreuses molécules néphrotoxiques (ciclosporine).

Lors de la mise en place du traitement antifongique, les différents paramètres définissant le traitement empirique ont été étudiés. Dans notre population et avant l’instauration de l’antifongique, la durée médiane de la fièvre est de 6,5 jours [0-19] malgré une antibiothérapie à large spectre, et la durée médiane de la neutropénie est de 12,5 jours [0-58]. L’instauration du traitement antifongique pourrait être considérée comme tardive au vu des recommandations préconisant d’ajouter l’antifongique en cas de persistance de la fièvre au-delà de 3 à 5 jours d’antibiothérapie à large spectre. Au regard des critères définissant le traitement empirique [7-11], 13 ET (18,3 %) ne répondent pas aux critères de neutropénie fébrile. Pour 6 de ces 13 ET, le taux de GB est supérieur à 1 000/mm3 sans connaissance du taux des PNN à l’instauration du traitement antifongique empirique. Cette méconnaissance du taux de PNN (non fourni par le laboratoire) constitue un handicap pour les prescripteurs sur l’évaluation de la neutropénie. Parmi les 13 ET, la prescription de l’antifongique pouvait paraître justifiée pour 6 ET (patients nos 1, 3, 7, 10, 11, 12) au vu du dossier médical, même si cette prescription n’était pas initiée dans un cadre de neutropénie fébrile.

La fonction rénale des patients et la prescription de ciclosporine vont conditionner le choix de l’antifongique en accord avec les recommandations en vigueur à l’AP-HP (COMAI). Aucune distinction entre adultes et enfants n’a été réalisée dans l’étude de par le faible effectif qu’ils représentaient et de par leur fonction rénale normale permettant un traitement en empirique par Fungizone®. La justification de la prescription d’Ambisome® ou de Cancidas® ne peut se faire qu’en cas de prescription de ciclosporine ou si la fonction rénale est altérée (créatininémie > 1,5 fois la normale selon la COMAI) [19, 21]. Or, ces antifongiques sont prescrits en première intention pour 32 ET chez des patients ayant une créatininémie < 159 μmol/L (figure 2). Ainsi, le taux de non-conformité du choix de la molécule vis-à-vis des recommandations de la COMAI est de 55 % (n = 32/58). Des questions se posent en termes de connaissance des recommandations en vigueur à l’AP-HP ou de la non-adhésion des cliniciens à ces dernières en raison de la néphrotoxicité de la Fungizone® préconisée en traitement de première intention. Une réflexion doit être menée sur le seuil de créatininémie fixé à 1,5 fois la normale. Ce seuil, extrait de la Conférence nationale de consensus de mai 2004 [12], reste imprécis puisque la norme de créatininémie varie en fonction de l’âge et du sexe, avec une marge de « normalité » étendue. Cette imprécision a conduit à une adaptation de ce critère à l’hôpital Saint-Louis, en concertation avec les néphrologues : l’insuffisance rénale est définie par une clairance de la créatinine inférieure à 60 mL/min, et l’altération de la fonction rénale est déterminée par une diminution de cette clairance de 15 à 20 % après correction des facteurs favorisants. Pour notre étude et dans un objectif de comparaison de nos pratiques aux recommandations COMAI, la créatininémie a été fixée à 106 μmol/L, borne supérieure de l’intervalle de normalité du laboratoire de biochimie.

Au total, les recommandations de la COMAI (indications et choix de molécule) sont respectées dans 36,6 % des ET (n = 26/71).

Un des objectifs du CBUS des médicaments hors GHS est basé sur le principe du respect du référentiel. Au regard des dossiers médicaux et sur la base du référentiel AP-HP de « Juste-prescription », une comparaison de l’indication mentionnée par le prescripteur et de l’indication validée dans le dossier médical a été réalisée. Dans notre étude, les ET non conformes à la définition de la neutropénie fébrile représentent 20,3 % (n = 12/59) des traitements. En termes de choix de molécule, toutes les prescriptions d’Ambisome® ou de Cancidas®, pour lesquelles l’indication du traitement empirique est justifiée, sont classées en groupe 1 sans prendre en considération les recommandations édictées par la COMAI. Le taux global de conformité à ce référentiel s’élève à 79,7 % (n = 47/59), la Fungizone® étant exclue de cette analyse puisque cette molécule fait partie du GHS.

Cette analyse soulève le problème du décalage pouvant exister entre des recommandations et un référentiel de « Juste-prescription ». Un référentiel propose uniquement des groupes d’indications, pour une molécule donnée, sans tenir compte de stratégie de prescription de molécules incluses dans le GHS. Seul le respect du référentiel est pris en compte pour le remboursement des molécules coûteuses et innovantes, ce dernier faisant partie du CBUS signé entre les établissements de santé et l’Agence régionale d’hospitalisation afférente. Il est important de souligner que la mise en place du CBUS et du financement hors GHS des molécules coûteuses et innovantes a sûrement entraîné une majoration des prescriptions de Cancidas® et d’Ambisome®. En effet, l’indication du traitement empirique fait partie du groupe 1 pour ces deux molécules (indications de l’AMM). Il est, par ailleurs, indéniable que le Cancidas® bénéficie d’une place importante en termes de prescription en raison de sa facilité d’administration et d’une meilleure tolérance comparativement à la Fungizone®.

Une réflexion particulière doit être réalisée sur la prescription des antifongiques en empirique prenant en compte le spectre des molécules à disposition et l’impact de ces dernières sur l’écologie des filamenteux et des levures (émergence de résistance et sélection de nouveaux pathogènes).

Un nombre non négligeable d’aspergilloses survenues pendant l’étude doit amener à une réflexion sur la place du Cancidas® en première intention du traitement empirique. L’étude réalisée par Madureira et al. [22] sur 186 patients, ayant reçu du Cancidas® dans un cadre de neutropénie fébrile, mentionne une prévalence de 6 % d’aspergilloses prouvées ou probables survenant après 6 jours de traitement. En 2005, l’équipe de Saint-Louis [23] rapporte deux cas d’infections à Aspergillus ustus survenus chez deux patients, un traité en prophylaxie par Vfend®, et l’autre traité en prophylaxie par Cancidas®, ce dernier ayant bénéficié d’un traitement prophylactique de 197 jours.

Un cas d’infection à zygomycètes [24] a été décrit chez une patiente en aplasie sévère alors qu’elle était traitée par Cancidas® pour une infection à Candida krusei.

Les auteurs de ces deux dernières études [23, 24] concluent qu’une utilisation prolongée de ces traitements (Cancidas® ou Vfend®) chez des patients très immunodéprimés pourrait augmenter le risque d’émergence d’organismes résistants.

De plus, une tendance à l’augmentation des souches de Candida parapsilosis, espèce de sensibilité intermédiaire au Cancidas® in vitro, est observée à Saint-Louis. Le nombre de souches de cette levure passe de 3 en 2003 à 6 en 2005. Elles représentent 12,5 % (n = 3/23) des souches totales de Candida responsables de candidémies en 2003 et passent à 17 % (n = 6/36) en 2005. Une publication [25] rapporte un premier cas de développement de résistance secondaire multiple d’un C. parapsilosis chez un patient traité par Cancidas®.

Au vu de ces éléments publiés dans la littérature, il est important de souligner que le Cancidas® et le Vfend® n’ont aucune activité sur les zygomycètes. L’amphotéricine B, quelle que soit sa forme, présente jusqu’ici un des spectres antifongiques le plus large.

Notre évaluation a fait l’objet d’une présentation aux services concernés et à la COMAI locale. Différents points ont fait l’objet de discussion : place de la Fungizone®, limitation de la prescription du Cancidas® et ajout d’un item clinique sur l’ordonnance (fièvre). Afin d’améliorer l’adéquation de l’indication du traitement empirique à Saint-Louis, il a été décidé d’assurer un suivi systématique du taux de PNN et de la fièvre par l’interne en pharmacie, en cas de non-remplissage de ces items sur l’ordonnance. Une consultation du référent anti-infectieux sera envisagée en cas de non-respect de cette indication. Une prochaine actualisation des recommandations de la COMAI devra tenir compte de la publication récente des recommandations européennes de l’ECIL (European Conference on Infections in Leukaemia) [26] qui préconisent le Cancidas® ou l’Ambisome® en première intention, en précisant que le Cancidas® n’a pas d’action sur les mucorales ; la Fungizone® a été positionnée en seconde intention. Dans l’attente de nouvelles recommandations AP-HP, la COMAI locale mène une actualisation de ces dernières. Ces recommandations intègrent la prescription d’Ambisome® ou de Cancidas® en première intention, en prônant une alternance de prescription entre polyènes et échinocandines. Ces recommandations stipuleront qu’en cas d’absence d’insuffisance rénale, la prescription de Fungizone® doit être privilégiée.

Conclusion

Cette étude nous a permis de faire un état des lieux des pratiques sur le traitement empirique antifongique à l’hôpital Saint-Louis. Les patients de notre cohorte sont des patients à haut risque d’infection fongique. Les traitements antifongiques reçus en première intention dans l’indication des neutropénies fébriles sont majoritairement constitués de Candidas®. L’analyse pharmaceutique a permis de mettre en évidence une conformité des posologies des traitements antifongiques. La prescription importante de Cancidas® témoigne d’une évolution des pratiques en termes de traitement empirique. Les recommandations de l’AP-HP préconisent la Fungizone® en première intention sauf en cas d’insuffisance rénale ou d’associations à la ciclosporine ou au tacrolimus. L’Ambisome® ou le Cancidas® ont été prescrits en première intention malgré une fonction rénale normale et en absence de prescription de ciclosporine dans la moitié des ET. Les raisons principales du non-respect des recommandations peuvent être la méconnaissance de ces dernières ou la non-adhésion des cliniciens à l’utilisation de la Fungizone® en raison de sa néphrotoxicité. En matière d’indication, près de 18 % des ET sont non conformes aux recommandations et au total, la non-conformité globale atteint 63,4 % (indication associée au choix de la molécule). La prescription des antifongiques soumis au financement des molécules hors GHS est basée sur le respect du référentiel AP-HP. Dans notre étude, la non-conformité par rapport à ce référentiel est de 20 %.

Les niveaux des non-conformités aux recommandations (environ 60 %) et au référentiel (20 %) ne sont pas superposables, soulevant le décalage entre un référentiel de « Juste-prescription » de molécules innovantes et une stratégie thérapeutique intégrant des molécules incluses ou non dans le GHS.

En complément, l’incidence élevée de cas d’aspergilloses dans notre étude et l’évolution de l’écologie fongique constatée, en particulier des levures responsables de candidémies, doivent inciter à une réflexion sur le choix de l’antifongique à prescrire en première intention au vu du choix préférentiel de prescription du Cancidas® à l’hôpital Saint-Louis. Les recommandations locales ou institutionnelles devront intégrer les préconisations de l’ECIL [26] et à terme, celle de l’IDSA (Infectious Diseases Society of America).

 

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