ARTICLE
Dans l'arsenal thérapeutique, les antibiotiques occupent une place
importante tant au niveau des quantités consommées qu'au
niveau du budget pharmaceutique [5, 8]. Selon les hôpitaux, ils
représentent 10 à 40 % du budget consacré aux médicaments
[6]. Le coût des thérapeutiques antibiotiques dépend
non seulement du nombre et du type des antibiotiques disponibles (les
nouvelles molécules à large spectre utilisées pour
le traitement des infections à bactéries multi-résistantes
sont souvent très coûteuses) mais aussi de la durée
du traitement et de sa ré-évaluation périodique [1].
Par conséquent, le bon usage des antibiotiques à l'hôpital
apparaît essentiel. L'amélioration de la prescription des
antibiotiques doit permettre d'améliorer la qualité des
soins et ainsi de diminuer la morbi-mortalité liée aux infections
et à l'iatropathogénécité médicamenteuse.
D'autre part, plusieurs travaux [2-4] ont montré que les antibiotiques
exercent une pression de sélection sur les bactéries conduisant
à l'augmentation de la résistance des bactéries à
ces molécules. Cette étude, d'une durée de 1 an,
a donc eu pour objectifs : 1) d'observer les pratiques de prescription
de quatre antibiotiques injectables parmi les plus utilisés à
l'hôpital Paul-Brousse (imipénème, ciprofloxacine,
teicoplanine et vancomycine), 2) d'évaluer la documentation bactériologique
des infections et 3) d'évaluer l'impact financier de la mise en
place des prescriptions nominatives.
Patients et méthodes
Quatre fiches de prescription nominative concernant Tiénam®
(Imipénème), Ciflox® injectable (Ciprofloxacine),
Targocid® (Teicoplanine) et Vancocine® (Vancomycine)
élaborées par les services pharmacie et microbiologie ont
été mises à disposition, en février 1997,
de tous les prescripteurs (internes, attachés, chefs de clinique,
praticiens hospitaliers) des services de médecine interne, maladies
infectieuses, oncologie médicale, hématologie, chirurgie
hépato-biliaire et dans les trois services de gérontologie.
Chacune de ces fiches de prescription comprend dans une première
partie les données administratives relatives au patient (nom, prénom,
âge, sexe). Une deuxième partie comporte la notification
du site de l'infection et le nom du germe isolé par le laboratoire
de bactériologie en cas d'infection documentée. La posologie,
la voie d'administration, la durée de traitement ainsi que le nom
et la signature du médecin prescripteur sont indiqués dans
une troisième partie.
Avant chaque dispensation un interne ou un pharmacien est chargé
de l'analyse des prescriptions, en particulier vérification des
posologies et vérification de la documentation bactériologique.
L'appel du médecin par la pharmacie n'était effectué
que face à une posologie ou une durée de traitement inhabituelle.
Les dispensations pour les prescriptions sans documentation bactériologique
des infections étaient limitées à 5 jours de traitement
selon un consensus local édicté par le Comité du
Médicament.
A partir de ces fiches, une analyse rétrospective a été
réalisée en confrontant les prescriptions avec le dossier
bactériologique du patient. Les résultats des données
bactériologiques répertoriées dans le logiciel Netlab,
associés à la consultation des référents des
services cliniques, ont permis de classer les ordonnances en deux catégories
: documentée ou probabiliste.
Sept cent vingt-huit ordonnances correspondant à 450 patients
ont été analysées.
Résultats
Répartition des prescriptions de ciprofloxacine,
teicoplanine, vancomycine et imipénème
Parmi les 728 prescriptions analysées, les ordonnances de ciprofloxacine
(n = 293, 209 patients), teicoplanine (n = 159, 132 patients), vancomycine
(n = 165, 97 patients) et imipénème (n = 111, 85 patients)
représentent respectivement 40, 23, 22 et 15 %. Deux cent quatre-vingt-quatre
prescriptions (39 %) sont bactériologiquement documentées.
Les ordonnances de teicoplanine, d'imipénème, de vancomycine
et de ciprofloxacine sont respectivement documentées à 49,
46, 45, et 27 %. La durée moyenne de traitement est de 10,1 jours
pour ces prescriptions (tableau
I). Quatre cent quarante-quatre prescriptions (61 %) correspondent
à une attitude probabiliste, parmi lesquelles on note 73 % des
ordonnances de ciprofloxacine, 55 % des ordonnances de vancomycine, 54
% des ordonnances d'imipénème et 51 % des ordonnances de
teicoplanine (tableau II).
Ces prescriptions d'une durée moyenne de traitement de 8,5 jours,
concernent essentiellement les services d'hématologie (28,8 %),
de chirurgie hépato-biliaire (22,3 %), d'oncologie médicale
(21,8 %) et de réanimation (18,5 %).
Répartition des antibiotiques par service
Les prescriptions de ces quatre antibiotiques concernent essentiellement
les services de chirurgie hépato-biliaire et d'onco-hématologie.
Ces services regroupent 98 % des prescriptions de teicoplanine, 90 % des
prescriptions de ciprofloxacine, 87 % des prescriptions de vancomycine
et 85 % des prescriptions d'imipénème (figures
1 et 2).
Évaluation de la résistance des
bactéries aux antibiotiques étudiés
Le tableau III présente
les pourcentages de résistance à l'imipénème
et à la ciprofloxacine des principales bactéries à
Gram négatif en 1996 et en 1997. Il apparaît que la résistance
bactérienne à l'imipénème ne concerne que
les genres Pseudomonas et Acinetobacter. En revanche, la
résistance à la ciprofloxacine est plus largement distribuée
et implique la plupart des bactéries rencontrées dans les
infections nosocomiales.
En 1997, 10 % des souches de staphylocoques coagulase négative
étaient résistantes à la teicoplanine. Seules les
souches isolées lors de deux hémocultures successives ont
été prises en compte. Ces souches ont été
isolées chez des patients transplantés hépatiques
ou lors de septicémies (tableau
IV). En revanche, aucune souche de Staphylococcus aureus
résistante aux glycopeptides n'a été isolée
à l'hôpital Paul-Brousse en 1997.
La mise en place des fiches de prescription nominatives de ciprofloxacine,
teicoplanine, vancomycine et imipénème n'a pas modifié
l'écologie microbienne de notre hôpital. En effet, en 1998,
les pourcentages de résistance aux quatre antibiotiques étudiés
des bactéries isolées de produits pathologiques à
visée diagnostic sont similaires à ceux observés
en 1996 et en 1997 (tableaux III et IV).
Évaluation de l'adéquation bactériologique
des prescriptions
Parmi les prescriptions documentées de vancomycine, ciprofloxacine,
impénème et teicoplanine, 85, 63, 52 et 52 % sont respectivement
adaptées selon les critères bactériologiques (tableau
V). Il apparaît ainsi que 64 % des prescriptions documentées
(182 sur 288) sont adaptées selon les critères bactériologiques.
Évolution du budget antibiotique entre
1996 et 1997
La mise en place de ces fiches de prescription montre entre 1996 et
1997, une économie, pour un coût unitaire constant selon
les prix de 1996, de 654 650 F ( 23,6 %). Cette économie
n'est pas imputable à une baisse d'activité de l'hôpital
mais semble liée à une diminution des dépenses en
imipénème, ciprofloxacine et glycopeptides ( 40,2
%, 20 % et 13,7 % respectivement). La diminution de la consommation
en ciprofloxacine injectable et en imipénème s'est traduite
par un report des prescriptions vers la ceftriaxone (+ 50 %). Toutefois,
la mise en place de ces fiches de prescription a permis de réduire
le budget antibiotique de l'hôpital de 582 978 F (tableau
VI).
La poursuite du contrôle de ces prescriptions en 1998 montre une
légère augmentation des dépenses liées à
ces antibiotiques (+ 2,5 %).
Discussion
Depuis plusieurs années, la prévalence des bactéries
multirésistantes aux antibiotiques a fortement progressé.
La gravité des infections qu'elles engendrent, notamment chez les
patients immunodéprimés, a orienté l'antibiothérapie
probabiliste vers la prescription des molécules les plus récentes
à large spectre. De nombreuses études [1, 2, 4, 7] ont montré
que ces pratiques favorisent non seulement l'émergence de nouvelles
résistances mais aussi induisent des surcoûts importants.
Cette étude a ainsi servi de base à une réflexion
multidisciplinaire visant à optimiser la prescription des antibiotiques
en prenant en compte leur activité mais aussi l'écologie
bactérienne de l'hôpital et leur coût.
Compte tenu de nos résultats, il apparaît qu'un effort
important doit être effectué afin de limiter la durée
des prescriptions probabilistes. Cependant, ces résultats peuvent
être expliqués non seulement par le nombre important (38
%) des prescriptions des services d'onco-hématologie mais également
par la forte proportion de patients porteurs de dispositifs invasifs de
longue durée (53,3 %) et de patients immunodéprimés
à l'hôpital Paul-Brousse (47,2 % selon l'enquête de
prévalence réalisée en 1997). D'autre part, il apparaît
que la volonté de certains prescripteurs de rechercher un maximum
de sécurité pour certains patients à risque puisse
également expliquer l'importance des prescriptions probabilistes
de ces antibiotiques à large spectre. A l'avenir, nous devrons
essayer d'atteindre les recommandations de l'ANDEM préconisant
une réévaluation de ces prescriptions à 72 heures.
Cet objectif peut être envisagé dans les plus brefs délais
grâce à l'informatisation récente du service de microbiologie
permettant l'exportation des résultats dès leur validation.
De plus, cette politique de maîtrise des prescriptions d'antibiotiques
devra s'étendre très rapidement aux céphalosporines
de troisième génération. Par ailleurs, près
de 40 % des prescriptions documentées des antibiotiques suivis
sont inadaptées selon les critères bactériologiques.
Cependant, la fréquence des prélèvements plurimicrobiens
tels que ceux provenant des liquides d'écoulement de drains abdominaux
chez des patients transplantés hépatiques ou des malades
ayant subi une chirurgie abdominale peut expliquer ce résultat.
En revanche, dans tous les cas, les infections sur dispositifs intraveineux
de longue durée ou les septicémies induisent peu d'inadéquation
entre le germe isolé et la prescription antibiotique. Il apparaît
ainsi clairement qu'un véritable programme de formation sur l'utilisation
des antibiotiques à l'hôpital est nécessaire. La formation
des nouveaux internes dès leur arrivée dans l'hôpital,
la participation des médecins séniors au DIU de chimiothérapie
anti-infectieuse sont des initiatives à inciter. La diffusion de
protocoles d'antibiothérapie écrits et consensuels par sites
infectés ainsi que des recommandations concernant les durées
de prescription et les révisions de traitement pourraient s'effectuer
via le système intranet de l'hôpital à l'instar
de ce que nous réalisons avec les protocoles d'hygiène (lavage
des mains, préparation de l'opéré...).
L'évolution du budget antibiotique entre 1996 et 1997 montre
une diminution significative (24 %) des dépenses liées à
ces antibiotiques, alors que l'activité des services de court séjour
de l'hôpital a augmenté de 4,86 %. Le report des prescriptions
de ciprofloxacine injectable et d'imipénème vers la ceftriaxone
semble suggérer que la prescription systématique en première
intention d'antibiotiques à large spectre n'est pas justifiée.
CONCLUSION En
conclusion, la modification de certaines habitudes de prescription, la rédaction
de protocoles d'antibiothérapie écrits et consensuels, le
recours à un médecin senior référent ainsi que
la mise en place de méthodes d'évaluation des pratiques de
prescription de certains antibiotiques (connaissance et respect des protocoles
notamment) sont les objectifs primordiaux à atteindre dans notre
établissement. REFERENCES
1. Acar JF. Consequences of bacterial resistance to antibiotics
in medical practice. Clin Infect Dis 1997 ; 24 : S17-8.
2. Auckenthaler R. Politique d'utilisation des antibiotiques
et maîtrise de la résistance bactérienne à
l'hôpital. In : Infection nosocomiale et résistance aux
antibiotiques : évolution et tendance. Journées de l'hôpital
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3. Ebert SC. Relationship between antimicrobial use and resistance.
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4. Freeman J, Goldmann DA, McGowan JE Jr. Confounding and
the analysis of multiple variables in hospital epidemiology. Infection
Control 1987 ; 8 : 465-73.
5. Gyssens IC, Kullberg BJ. Improving the quality of antimicrobial
drug use can result in cost containment. Pharm World Sci 1995 ;
17 : 163-7.
6. Pradeau S., Schrive I., Charbit M., Balansard G. Évaluation
de la prescription nominative des antibiotiques dans un service de chirurgie
générale et urgences. J Pharm Clin 1997 ; 16 : 249-53.
7. Rahal JJ, Urban C, Horn D, Freeman K, Segal-Maurer S,
Maurer J, Mariano N, Marks S, Burns JM, Dominick D, Lim M. Class restriction
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Klebsiella. JAMA 1998 ; 280 : 1233-7.
8. Rao S, Machuga D. Clinical interventions reduce antimicrobial
costs. Am J Hosp Pharm 1994 ; 51 : 703.
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