ARTICLE
L'agranulocytose se définit comme l'absence
de polynucléaires neutrophiles dans le sang. Sous ce terme sont
regroupées en réalité les neutropénies sévères
(< 500 mm- 3). Elle constitue le plus fréquent des
accidents hématologiques médicamenteux. Son incidence annuelle
est évaluée à moins de cinq cas par million d'habitants
[8] avec une mortalité estimée entre 5 et 7 % [9, 10]. Elle
s'observe plus fréquemment chez la femme. Les antithyroïdiens
de synthèse font partie des médicaments classiquement impliqués
dans la survenue de cet accident.
Nous décrivons ici une agranulocytose survenue moins d'un mois
après l'instauration d'un traitement par carbimazole (Néo
Mercazole®).
Observation clinique
Une femme de 50 ans (1,60 m ; 56 kg) consulte le 20 mars 2001 dans le
service d'endocrinologie du CHU de Dijon pour asthénie, palpitations,
sueurs, tremblements et perte de poids (2 kg) sur les conseils de son
généraliste. Un dosage des hormones thyroïdiennes est
réalisé. Il révèle une augmentation de la
T4 libre (31 pmol.L- 1 ; N = 8,4 à 22 pmol.L-
1) et une diminution de la TSH plasmatique (< 0,01 mU.L-
1), témoignant d'une hyperthyroïdie périphérique.
Le diagnostic de maladie de basedow est posé. Un traitement associant
un antithyroïdien de synthèse, le carbimazole (Néo
Mercazole® 40 mg.j- 1) et un béta-bloquant
à faible posologie, le propranolol (Avlocardyl®
20 mg matin et soir) est institué.
Le 26 avril 2001, la patiente est hospitalisée dans le service
d'hématologie clinique du CHU de Dijon. Elle signale un prurit
diffus apparu une dizaine de jours auparavant. L'examen clinique révèle
des vésicules papulo-bulleuses d'aspect purulent à centre
nécrotique au niveau des cuisses, avant-bras, visage et mains ainsi
que des lésions ulcérées de la muqueuse buccale.
La température est à 38,6 °C. L'hémogramme révèle
une leucopénie (leucocytes = 2 400 mm- 3) associée
à une agranulocytose (polynucléaires neutrophiles = 4 %
soit 96 mm- 3, monocytes = 32 % soit 760 mm- 3).
Le myélogramme montre une moelle pauvre avec diminution de la lignée
granuleuse. Aucune cellule anormale n'est observée.
Quelques heures après son admission, sa pression artérielle
chute à 70/30 mmHg. Un traitement symptomatique par hydroxyéthylamidon
(Elohes® 6 %), dobutamine (Dobutrex®) et
une antibiothérapie intraveineuse à large spectre sont instaurés
: céfotaxime 2 g x 3/j, fosfomycine 4 g x 3/j, nétilmicine
150 mg x 2/j et vancomycine 1 g x 2/j. Afin de favoriser la correction
rapide de l'agranulocytose, un traitement par facteur de croissance hématopoïétique
est institué. Le choix se porte sur le G-CSF (Neupogen 30®,
une injection quotidienne en sous-cutané) en raison de sa bonne
tolérance. Le traitement permet de restaurer la tension artérielle
en quelques heures, la température se normalise et les polynucléaires
neutrophiles surveillés quotidiennement remontent au-delà
de 500 mm- 3 après deux jours de traitement. L'administration
de filgrastime est alors interrompue. Dans les jours qui suivent, les
lésions cutanées régressent rapidement et la récupération
hématologique est complète à J6 (PNN > 1 500 mm-
3) (figure 1). Le
traitement antibiotique intraveineux est progressivement interrompu entre
les 4e et 6e j après l'admission. Les examens
bactériologiques des prélèvements cutanés
réalisés à l'admission ont identifié deux
germes, Staphylococus aureus et Peptostreptococus sp. Tous
les autres prélèvements (hémocultures, gorge, selles,
urines) sont revenus négatifs. La patiente est autorisée
à quitter le service 6 j après son entrée : le chiffre
des polynucléaires est alors de 1 800 mm- 3. Le traitement
de sortie associe : pristinamycine (Pyostacine® 2 g/j pendant
7 j) et propranolol (Avlocardyl® 20 mg x 2/j).
Discussion
Deux mécanismes peuvent être à l'origine d'une agranulocytose
médicamenteuse. Le premier est immunologique et c'est le plus fréquent.
L'accident, indépendant de la dose nécessite un contact
préalable avec le médicament. Le second est toxique (toxicité
directe sur les précurseurs granuleux médullaires). Il est
indépendant de la dose. En outre une nouvelle administration du
médicament à dose réduite ne sera pas nécessairement
toxique. Exception faite des anti-néoplasiques, cette toxicité
cellulaire directe est rare.
Le mécanisme de l'agranulocytose induite par le carbimazole,
reste controversé. Certains auteurs suggèrent une toxicité
directe du médicament sur les précurseurs granuleux [4,
5], tandis que d'autres ont identifié des anticorps dirigés
contre les polynucléaires neutrophiles dans le sérum des
patients, ce qui suggère un accident d'origine immunologique [3].
En l'absence de tout traitement, l'agranulocytose médicamenteuse
se corrige habituellement en 2 à 3 semaines après l'arrêt
du médicament incriminé [10]. L'incidence et la sévérité
du risque infectieux sont corrélées à la profondeur
et à la durée de la neutropénie. Le risque est considéré
comme majeur lorsque le chiffre des neutrophiles est inférieur
à 100 mm-3. L'utilisation de facteurs de croissance
permet de réduire la durée de la neutropénie.
Depuis les années 1990, le G-CSF et le GM-CSF sont utilisés
pour stimuler la récupération hématologique au cours
des agranulocytoses médicamenteuses. Tous deux accélèrent
prolifération et différenciation des cellules de la lignée
myéloïde (le G-CSF ayant une action spécifique sur
la lignée neutrophile, le GM-CSF agissant également sur
les monocytes, macrophages et éosinophiles).
Leur utilité réelle a pourtant été controversée
sur la base de séries comparatives de petite taille (tableau
I). Les auteurs proposent deux principales raisons pour expliquer
leurs résultats modestes : une posologie de G-CSF trop faible [6],
un retard à l'instauration des injections de facteurs de croissance,
en moyenne 1,8 jour [2] et 6,3 jours [12] après le diagnostic.
Une analyse récente portant sur 20 patients présentant une
agranulocytose médicamenteuse démontre l'efficacité
des facteurs de croissance lorsque le chiffre initial des polynucléaires
neutrophiles est inférieur à 100 mm- 3 [1]. Un
groupe de dix patients a reçu du G-CSF à la posologie de
300 mug.j- 1. L'autre groupe n'a pas reçu de facteur
de croissance. Le traitement est débuté dans les 48 heures
suivant le diagnostic. Les auteurs mettent en évidence une diminution
significative du délai de récupération hématologique
(PNN > 1 500 mm- 3) dans le groupe traité par G-CSF
(6,8 ± 4 j versus 11,6 ± 5 j, p < 0,046). La durée
de l'antibiothérapie et de l'hospitalisation est également
réduite sous G-CSF (- 4,5 jours, p = 0,041 et - 2,5 jours,
p = 0,038). Un coût inférieur est relevé dans
le groupe G-CSF, environ 13 000 euros par patient.
Dans l'observation que nous rapportons, l'agranulocytose sévère
(PNN = 94 mm- 3) s'est corrigée en 4 j (PNN > 1 500
mm- 3). Deux injections sous-cutanées de 300 mug de
G-CSF ont été suffisantes pour induire cette correction.
De ce fait la durée de l'hospitalisation n'a été
que de 6 j. Cette observation est en accord avec deux observations d'agranulocytoses
médicamenteuses induites par le carbimazole et rapidement corrigées
par G-CSF [7, 11].
Le coût du traitement par G-CSF a été d'environ
200 euros. La journée d'hospitalisation s'élevant à
400 euros, le recours aux facteurs de croissance permet sans doute une
économie substantielle même si aucune étude pharmaco-économique
n'a été réalisée sur le sujet.
CONCLUSION La
place des facteurs de croissance hématopoïétique dans
le traitement des agranulocytoses médicamenteuses reste contestée.
Une étude récente et plusieurs observations suggèrent
que leur utilisation la plus précoce possible et à une posologie
suffisante (5 mug.kg- 1.j- 1) est efficace lorsque
le chiffre des neutrophiles est inférieur à 100 mm- 3.
Pour une neutropénie initiale supérieure à 100 mm-
3, leur intérêt reste à discuter au cas par cas
(sujet âgé, infection patente...). Une étude prospective
et randomisée portant sur un large effectif de patients et comportant
une analyse pharmaco-économique reste nécessaire. REFERENCES
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