ARTICLE
Auteur(s) : Asma
Ezzaher1, Dhouha Haj Mouhamed1,
Anwar Mechri2, Fadoua Neffati1, Wahiba
Douki1, Lotfi Gaha2, Mohamed Fadhel
Najjar1
1Laboratoire de biochimie-toxicologie, Hôpital
universitaire de Monastir, Tunisie
2Service de psychiatrie, Hôpital universitaire
de Monastir, Tunisie
Article reçu le 18 Septembre 2009, accepté le 13 Novembre
2009
L’obésité constitue un problème majeur de santé publique en
raison de sa fréquence et de son influence sur l’état de santé de
l’individu. L’obésité est actuellement classée parmi les premières
causes de mortalité et de morbidité à travers le monde. Sa
prévalence mondiale est de l’ordre de 20 % [1]. Elle est
actuellement reconnue comme une véritable pathologie mondiale
notamment à cause des problèmes physiques, psychiques et même
sociaux qui lui sont associés et dont les plus importants sont
l’hypertension artérielle, le diabète, la dyslipidémie, les
maladies cardiovasculaires, la dépression et les troubles
bipolaires [1]. Les troubles bipolaires représentent des
troubles de l’humeur d’évolution périodique ou cyclique, où
alternent de façon variable des épisodes dépressifs, des épisodes
maniaques ou hypomaniaques et des intervalles libres, avec
stabilisation complète de l’humeur. Leur diagnostic est basé sur le
caractère récurrent des épisodes dépressifs et maniaques ou
hypomaniaques. Ces troubles concernent 1 à 2 % de la
population générale et font partie des dix maladies les plus
coûteuses et les plus invalidantes à l’échelle mondiale avec un
taux de mortalité trois fois plus élevé que celui de la population
générale [2].
La relation entre l’obésité et les troubles bipolaires constitue
un sujet actuel de recherche. L’obésité est fréquemment constatée
chez les patients bipolaires, avec des chiffres de prévalence
variables de 20 [3] à 36 % [4]. Cette variabilité serait en rapport
avec des différences au niveau de l’origine ethnique, des habitudes
alimentaires et des styles de vie des patients, mais également au
niveau de leurs caractéristiques cliniques et thérapeutiques. Par
ailleurs, certains auteurs ont souligné l’implication de l’obésité
et des perturbations métaboliques dans l’augmentation du risque
cardiovasculaire et/ou de la mortalité dans les troubles bipolaires
[5]. En effet, chez les patients bipolaires, l’obésité serait
associée à une prévalence accrue des dyslipidémies, de
l’insulinorésistance, du diabète et des maladies cardiovasculaires
[6].
L’objectif de ce travail était d’étudier la prévalence de
l’obésité et sa corrélation avec les paramètres lipidiques chez les
patients bipolaires tunisiens.
Patients et méthodes
Patients
Notre population a été formée de 130 patients bipolaires dont
85 hommes âgés de 38,1 ± 11,4 ans et 45 femmes âgées
de 37,5 ± 13,4 ans. Tous ces patients répondaient aux critères
diagnostiques du DSM-IV [7] d’un trouble bipolaire de type I avec
comme épisode actuel, un épisode dépressif, maniaque ou stabilisé.
Cette population a été comparée à 130 sujets sains
(84 hommes et 46 femmes) âgés respectivement de 36,9 ±
12,5 et 37,9 ± 14,3 ans et indemnes de toute pathologie
notamment psychiatrique ou pouvant influencer les paramètres
lipidiques. La consommation de tabac et d’alcool a été
recherchée à tavers des questions posées à tous les participants
précisant le ou les produits consommés, la quantité et la durée de
la consommation. Les patients bipolaires ont été évalués
cliniquement par leur psychiatre traitant afin de préciser la phase
de la maladie : dépressive, maniaque ou en stabilisation.
Les principales caractéristiques socio-démographiques et
cliniques sont rapportées dans le tableau 1.
Tableau 1 Caractéristiques sociodémographiques et
cliniques de la population d’étude.
|
Patients (n = 130)
|
Témoins (n = 130)
|
|
|
Sexe : Hommes/Femmes (ratio)
|
85/45 (1,89)
|
84/46 (1,89)
|
NS
|
|
Âge (ans)
|
37,9 ± 12,1
|
37,2 ± 13,1
|
NS
|
|
Nombre
|
%
|
Nombre
|
%
|
χ2
|
|
IMC (kg/m2)
|
|
|
|
|
|
|
< 25
|
47
|
36,2
|
68
|
52,3
|
< 0,05
|
|
[25-30]
|
40
|
30,7
|
46
|
35,4
|
NS
|
|
≥ 30
|
43
|
33,1
|
16
|
12,3
|
< 0,05
|
|
Age (ans)
|
|
|
|
|
|
|
< 35
|
49
|
37,7
|
65
|
50
|
< 0,05
|
|
[35-55]
|
71
|
54,6
|
56
|
43,1
|
NS
|
|
≥ 55
|
10
|
7,7
|
9
|
6,9
|
NS
|
|
Consommation tabagique
|
|
|
|
|
|
|
Oui
|
68
|
52,3
|
66
|
50,8
|
NS
|
|
Non
|
62
|
47,7
|
64
|
49,2
|
NS
|
|
Consommation alcoolique
|
|
|
|
|
|
|
Oui
|
17
|
13,0
|
14
|
10,8
|
NS
|
|
Non
|
113
|
87,0
|
116
|
89,2
|
NS
|
|
Phase de la maladie
|
|
|
|
|
|
|
Dépressive
|
21
|
16,2
|
-
|
-
|
|
|
Stabilisée
|
73
|
56,1
|
-
|
-
|
|
|
Maniaque
|
36
|
27,7
|
-
|
-
|
|
|
Traitement
|
|
|
|
|
|
|
Acide valproïque
|
64
|
49,2
|
-
|
-
|
|
|
Lithium
|
12
|
9,2
|
-
|
-
|
|
|
Carbamazépine
|
10
|
7,7
|
-
|
-
|
|
|
Antipsychotiques
|
44
|
33,9
|
-
|
-
|
|
Protocole de l’étude
Les patients ont été recrutés au cours d’une hospitalisation dans
le service de psychiatrie du CHU de Monastir ou pendant les
consultations spécifiques pour troubles bipolaires. Notre travail a
été approuvé par le comité d’éthique et tous les patients ont
participé volontairement. Les patients âgés de moins de
18 ans et ceux présentant d’autres maladies psychiatriques
n’ont pas été inclus dans notre étude. Dix-huit patients de notre
population ont été exclus de l’étude du bilan lipidique
(14 diabétiques, 8 hypertendus et 4 cardiaques).
Echantillons
Pour chaque sujet, 5 mL de sang ont été prélevés sur un tube
contenant de l’héparinate de lithium, centrifugés, aliquotés et
conservés à - 20 °C jusqu’au moment de l’analyse.
Méthodes d’analyse
L’obésité a été estimée par l’indice de masse corporelle (IMC). Cet
indice se définit par le rapport du poids (kg) sur la taille au
carré (m2). Le surpoids est défini par un IMC entre
25 et 29,9 kg/m2 et l’obésité par un IMC ≥
30 kg/m2. Le cholestérol total (CT), les
triglycérides (TG), et le HDLc ont été dosés par des méthodes
enzymatiques colorimétriques. Le dosage du LDLc a été réalisé
selon la méthode LDL-Cholestérol plus, 2e génération de
Roche Diagnostics sur Cobas Integra 400 plus. Il s’agit
d’une méthode enzymatique colorimétrique en phase homogène
utilisant la cholestérol-oxydase modifiée par le PEG, après
solubilisation micellaire sélective du LDLc à l’aide d’un détergent
non ionique. Les ApoA1 et B et la Lp(a) ont été
déterminées par immunoturbidimétrie sur Konélab 30TM.
Analyses statistiques
Les résultats sont exprimés en moyenne ± écart type (M ± ET). Pour
l’analyse statistique, nous avons utilisé le test χ2 et
le test t de Student. La différence est considérée
significative pour p < 0,05.
Résultats
Le tableau 1 montre que les
prévalences respectives de l’obésité et du surpoids chez les
patients bipolaires sont de 33,1 % et de 30,7 % contre 12,3 % et
35,4 % chez les témoins. Nous avons noté des valeurs moyennes de
l’IMC significativement plus élevées chez les patients bipolaires
par rapport aux témoins, indépendamment du sexe et du statut
tabagique. Dans le groupe des patients, les valeurs moyennes de
l’IMC sont significativement plus élevées chez les femmes et les
non fumeurs (p < 0,05). L’étude des variations de l’IMC en
fonction de l’âge et du statut alcoolique a montré que les patients
âgés de moins de 35 ans et ceux consommateurs d’alcool
présentent des valeurs de l’IMC significativement plus élevées par
rapport aux témoins (respectivement p = 0,01, p < 0,001), alors
que parmi les patients bipolaires, l’IMC moyenne est
significativement plus élevée chez les sujets âgés
de 35 à 55 ans (p < 0,05). Il en est de même
pour les non fumeurs bipolaires chez lesquels nous avons retrouvé
une augmentation significative du cholestérol total (p < 0,001),
du LDLc (p < 0,001), de la Lp(a) (p = 0,02) et du rapport
ApoB/ApoA1 (p < 0,001) par rapport aux témoins non fumeurs.
Les mêmes variations sont retrouvées chez les patients
consommateurs d’alcool mais sans différences significatives
par rapport aux témoins (tableau 2).
Le tableau 3 montre que
l’obésité est plus prononcée chez les patients en phase dépressive
par rapport à ceux en phase maniaque. L’obésité et le surpoids sont
plus fréquents chez les patients traités par l’acide valproïque ou
le lithium, représentant respectivement 72 % et 52 % des cas (figure 1).
L’étude des paramètres du bilan lipidique chez 112 patients a
montré une augmentation significative du cholestérol (4,41 ±
1,02 vs 3,90 ± 0,98 mmol/L ; p < 0,001), du LDLc (2,13
± 1,09 vs 1,29 ± 0,56 mmol/L ; p < 0,001) et de la
Lp(a) (236 ± 207 vs 163 ± 150 mg/L ; p < 0,001) et une
diminution significative du HDLc (0,98 ± 0,28 vs
1,09 ± 0,36 mmol/L ; p = 0,01) par rapport aux témoins
(tableau 4). Chez les patients de
sexe masculin, nous avons noté une augmentation significative des
concentrations plasmatiques du cholestérol total (p < 0,001) et
du LDLc (p < 0,001) et une diminution significative du HDLc (p
< 0,001) par rapport aux témoins. Chez les femmes bipolaires,
nous avons retrouvé une augmentation significative des
concentrations plasmatiques du cholestérol total (p < 0,001), du
LDLc (p < 0,001), de la Lp(a) (p < 0,01) et du rapport
ApoB/ApoA1 (p < 0,001) par rapport aux témoins (tableau 4). Les patients bipolaires
présentent une tendance à l’hypercholestérolémie et une
augmentation des concentrations du LDLc en fonction de l’âge avec
augmentation significative des concentrations du LDLc (p <
0,001) et de la Lp(a) (p < 0,05) et diminution significative du
HDLc (p < 0,01) chez les patients âgés de moins de 35 ans,
une augmentation significative des TG (p = 0,05), du CT (p <
0,01), du LDLc (p < 0,001) et de la Lp(a) (p < 0,01) chez les
patients âgés de 35 à 55 ans et une augmentation
significative du cholestérol total (p < 0,05) et du LDLc (p <
0,001) chez les patients âgés de plus de 55 ans (tableau 4).
Chez les patients bipolaires, les fumeurs et les non
consommateurs d’alcool présentent une augmentation significative
des concentrations plasmatiques du cholestérol total
(respectivement p = 0,05, p < 0,001), du LDLc (respectivement p
< 0,001, p < 0,001) et de la Lp(a) (respectivement p = 0,04,
p < 0,01) et une diminution significative du HDLc
(respectivement p < 0,001, p < 0,01) par rapport aux témoins
du même statut (tableau 4).
Les patients en phase stabilisée ont montré une augmentation
significative de la Lp(a) par rapport à ceux en phase
dépressive.
Une hypertriglycéridémie significative est retrouvée chez les
patients traités par l’association acide valproïque/lithium (tableau 5).
Chez les patients obèses, les TG sont majorés de 20 % et les
HDLc diminués de 10 % par rapport aux patients en surpoids et ceux
dont l’IMC est < 25 kg/m2, sans que les
différences ne soient significatives. Cependant, l’augmentation de
la Lp(a) chez les patients en surpoids est significative (tableau 6).
Tableau 2 Variation de l’IMC en fonction du sexe, de
l’âge, du statut alcoolique et du statut tabagique dans la
population d’étude.
|
Patients
|
Témoins
|
p
|
|
Sexe
|
|
|
|
|
Hommes
|
26,23 ± 4,03a
|
24,91 ± 3,36
|
0,02
|
|
Femmes
|
28,83 ± 5,03b
|
25,80 ± 4,80
|
0,004
|
|
Age (ans)
|
|
|
|
|
< 35
|
25,93 ± 3,97a
|
23,96 ± 3,43a
|
0,006
|
|
[35-55]
|
27,66 ± 4,45b
|
26,56 ± 3,96b
|
0,15
|
|
≥ 55
|
29,30 ± 6,29
|
26,11 ± 3,94
|
0,22
|
|
Consommation alcoolique
|
|
|
|
|
Oui
|
25,60 ± 3,84
|
23,87 ± 3,03
|
0,0007
|
|
Non
|
27,36 ± 4,65
|
25,39 ± 4,01
|
0,17
|
|
Consommation tabagique
|
|
|
|
|
Oui
|
26,32 ± 3,77a
|
24,82 ± 3,38
|
0,01
|
|
Non
|
28,03 ± 5,20b
|
26,64 ± 4,42
|
0,006
|
Tableau 3 Répartition des patients bipolaires selon
l’IMC en fonction de la phase de la maladie et du traitement.
|
IMC (kg/m2)
|
IMC ≥ 30
|
25 ≤ IMC < 30
|
IMC < 25
|
|
n = 43 (%)
|
n = 40 (%)
|
n = 47 (%)
|
|
Phase de la maladie
|
|
|
|
|
Dépressive (n = 21)
|
8 (38,1)
|
4 (19,1)
|
9 (42,8)
|
|
Stabilisée (n = 73)
|
25 (34,2)
|
23 (31,5)
|
25 (34,3)
|
|
Maniaque (n = 36)
|
10 (27,8)
|
13 (36,1)
|
13 (36,1)
|
|
Traitement
|
|
|
|
|
AVP (n = 64)
|
25 (39,1)
|
17 (26,6)
|
22 (34,3)
|
|
Li (n = 12)
|
6 (50)
|
4 (33,3)
|
2 (16,7)
|
|
Carb (n = 10)
|
2 (20)
|
5 (50)
|
3 (30)
|
|
AVP/Li (n = 6)
|
2 (33,3)
|
3 (50)
|
1 (16,7)
|
|
A (n = 38)
|
8 (21,1)
|
11 (28,9)
|
19 (50)
|
Tableau 4 Variations des paramètres du bilan lipidique
selon le sexe, l’âge, le statut tabagique et le statut alcoolique
chez la population d’étude.
|
TG (mmol/L)
|
CT (mmol/L)
|
HDLc (mmol/L)
|
LDLc (mmol/L)
|
Lp(a) (mg/L)
|
ApoB/ApoA1
|
|
Témoins (n = 130)
|
1,64 ± 0,96
|
3,90 ± 0,98
|
1,09 ± 0,36
|
1,29 ± 0,56
|
163 ± 150
|
0,72 ± 0,30
|
|
Patients (n = 112)
|
1,97 ± 1,66
|
4,41 ± 1,02*
|
0,98 ± 0,28*
|
2,13 ± 1,09*
|
236 ± 207*
|
0,70 ± 0,25
|
|
Sexe
|
|
|
|
|
|
|
|
Hommes
|
T (n = 84)
|
1,75 ± 1,09
|
3,96 ± 1,09
|
1,06 ± 0,37
|
1,42 ± 0,59
|
170 ± 130
|
0,73 ± 0,31
|
|
P (n = 76)
|
2,16 ± 1,88
|
4,44 ± 1,05*
|
0,87 ± 0,24*
|
2,18 ± 1,16*
|
218 ± 188
|
0,73 ± 0,26
|
|
Femmes
|
T (n = 46)
|
1,43 ± 0,62
|
3,79 ± 0,74
|
1,16 ± 0,31
|
1,04 ± 0,40
|
150 ± 183
|
0,50 ± 0,16
|
|
P (n = 36)
|
1,56 ± 0,96
|
4,35 ± 0,93*
|
1,18 ± 0,23
|
2,01 ± 0,89*
|
276 ± 241*
|
0,64 ± 0,19*
|
|
Age (ans)
|
|
|
|
|
|
|
|
< 35
|
T (n = 65)
|
1,61 ± 1,08
|
3,78 ± 1,08
|
1,11 ± 0,39
|
1,26 ± 0,61
|
179 ± 189
|
0,63 ± 0,24
|
|
P (n = 46)
|
1,66 ± 1,44
|
4,17 ± 1,03
|
0,94 ± 0,29*
|
1,98 ± 0,91*
|
256 ± 213*
|
0,67 ± 0,25
|
|
[35 – 55]
|
T (n = 56)
|
1,68 ± 0,86
|
4,01 ± 0,86
|
1,05 ± 0,31
|
1,33 ± 0,51
|
145 ± 97
|
0,66 ± 0,35
|
|
P (n = 59)
|
2,24 ± 1,86*
|
4,54 ± 1,00*
|
1,02 ± 0,28
|
2,16 ± 1,19*
|
223 ± 214*
|
0,73 ± 0,25
|
|
≥ 55
|
T (n = 9)
|
1,58 ± 0,79
|
4,11 ± 0,85
|
1,28 ± 0,41
|
1,25 ± 0,49
|
162 ± 119
|
0,70 ± 0,25
|
|
P (n = 7)
|
1,70 ± 0,67
|
4,94 ± 0,66*
|
1,04 ± 0,15
|
2,84 ± 1,00*
|
219 ± 92
|
0,76 ± 0,20
|
|
Consommation tabagique
|
|
|
|
|
|
|
|
Oui
|
T (n = 66)
|
1,78 ± 1,10
|
4,05 ± 1,10
|
1,01 ± 0,27
|
1,44 ± 0,61
|
173 ± 139
|
0,75 ± 0,34
|
|
P (n = 60)
|
2,04 ± 1,61
|
4,43 ± 1,06*
|
0,87 ± 0,26*
|
2,21 ± 1,15*
|
237 ± 201*
|
0,74 ± 0,26
|
|
Non
|
T (n = 64)
|
1,49 ± 0,78
|
3,75 ± 0,82
|
1,18 ± 0,42
|
1,14 ± 0,46
|
152 ± 161
|
0,53 ± 0,17
|
|
P (n = 52)
|
1,88 ± 1,72
|
4,39 ± 0,97*
|
1,10 ± 0,25
|
2,03 ± 0,99*
|
235 ± 216*
|
0,66 ± 0,22*
|
|
Consommation alcoolique
|
|
|
|
|
|
|
|
Oui
|
T (n = 14)
|
1,41 ± 0,77
|
3,86 ± 1,03
|
0,94 ± 0,36
|
1,52 ± 0,66
|
143 ± 83
|
0,76 ± 0,36
|
|
P (n = 15)
|
2,04 ± 2,07
|
4,39 ± 1,27
|
0,87 ± 0,22
|
2,04 ± 1,50
|
249 ± 234
|
0,70 ± 0,25
|
|
Non
|
T (n = 116)
|
1,67 ± 0,98
|
3,91 ± 0,98
|
1,11 ± 0,35
|
1,26 ± 0,54
|
165 ± 156
|
0,63 ± 0,28
|
|
P (n = 97)
|
1,96 ± 1,60
|
4,42 ± 0,97*
|
1,00 ± 0,28*
|
2,14 ± 1,01*
|
234 ± 204*
|
0,71 ± 0,25
|
Tableau 5 Variations des paramètres du bilan lipidique
selon la phase de la maladie et le traitement chez les patients
bipolaires (n = 112).
|
TG (mmol/L)
|
CT (mmol/L)
|
HDLc (mmol/L)
|
LDLc (mmol/L)
|
Lp(a) (mg/L)
|
ApoB/ApoA1
|
|
Patients (n = 112)
|
1,97 ± 1,66
|
4,41 ± 1,02
|
0,98 ± 0,28
|
2,13 ± 1,09
|
236 ± 207
|
0,70 ± 0,25
|
|
Phase de la maladie
|
|
|
|
|
|
|
|
Dépressive (n = 17)
|
2,10 ± 1,43
|
4,57 ± 0,96
|
1,07 ± 0,28
|
2,18 ± 1,15
|
164 ± 89
|
0,77 ± 0,33
|
|
Stabilisé (n = 64)
|
1,94 ± 1,91
|
4,50 ± 0,96
|
1,13 ± 0,41
|
2,12 ± 0,93
|
263 ± 236b
|
0,68 ± 0,20
|
|
Maniaque (n = 31)
|
1,95 ± 1,20
|
4,16 ± 1,12
|
1,00 ± 0,25
|
2,10 ± 1,33
|
221 ± 183
|
0,71 ± 0,27
|
|
Traitement
|
|
|
|
|
|
|
|
Carb (n = 9)
|
2,25 ± 3,45
|
4,61 ± 1,17
|
1,11 ± 0,43
|
1,74 ± 0,79
|
297 ± 234
|
0,65 ± 0,24
|
|
AVP (n = 55)
|
1,78 ± 1,28
|
4,25 ± 1,01
|
1,07 ± 0,36
|
2,09 ± 1,10
|
243 ± 223
|
0,69 ± 0,21
|
|
Li (n = 11)
|
1,67 ± 1,30
|
4,24 ± 0,76
|
1,06 ± 0,32
|
2,07 ± 0,85
|
181 ± 95
|
0,71 ± 0,26
|
|
AVP/Li (n = 4)
|
2,16 ± 2,04a
|
3,89 ± 0,36
|
1,01 ± 0,24
|
2,39 ± 1,44
|
137 ± 80
|
0,87 ± 0,21
|
|
A (n = 33)
|
1,84 ± 0,64
|
4,75 ± 1,05
|
1,13 ± 0,37
|
2,29 ± 1,19
|
239 ± 211
|
0,73 ± 0,32
|
Tableau 6 Variations des paramètres du bilan lipidique
selon l’IMC chez les patients bipolaires (n = 112).
|
IMC (kg/m2)
|
IMC < 25 n = 44
|
[25 -30] n = 36
|
IMC ≥ 30 n = 32
|
|
Cholestérol (mmol/L)
|
4,30 ± 1,08
|
4,62 ± 1,02
|
4,34 ± 0,91
|
|
Triglycérides (mmol/L)
|
1,86 ± 1,88
|
1,87 ± 0,96
|
2,22 ± 1,93
|
|
HDLc (mmol/L)
|
1,15 ± 0,46
|
1,04 ± 0,28
|
1,06 ± 0,26
|
|
LDLc (mmol/L)
|
2,06 ± 1,10
|
2,35 ± 1,20
|
1,97 ± 0,91
|
|
ApoA1 (g/L)
|
1,19 ± 0,25
|
1,20 ± 0,26
|
1,15 ± 0,17
|
|
ApoB (g/L)
|
0,77 ± 0,26 (a)
|
0,89 ± 0,26 (b)
|
0,77 ± 0,17 (c)
|
|
ApoB/ApoA1
|
0,68 ± 0,30
|
0,75 ± 0,20
|
0,69 ± 0,21
|
|
Lipoprotéine (a) (mg/L)
|
213 ± 218
|
298 ± 251*
|
202 ± 111*
|
Discussion
Dans notre étude, les prévalences respectives de l’obésité et du
surpoids chez les patients bipolaires ont été de 33,1 % et de 30,7
%. Ces résultats sont similaires à ceux rapportés par Elmslie
et al. [8] et Fagiolini et al. [4] (36 % et 32 %). Par
contre, McElroy et al. [3] rapportent des valeurs différentes,
de l’ordre de 44 % et 20 %. La prévalence de l’obésité chez
les patients est plus importante que celle chez les témoins (12,3
%), ainsi que celle observée à travers le monde (20 %) [1].
La relation obésité-troubles bipolaires est évoquée par Raji
et al. [9], selon lesquels l’obésité représente un facteur de
risque de déclin cognitif et de démence par développement d’une
atrophie cérébrale. Par ailleurs, les troubles bipolaires peuvent
favoriser l’obésité par diminution de l’activité physique,
modification des habitudes alimentaires, et par les médicaments
utilisés comme nous l’avons constaté chez nos patients traités
notamment par l’acide valproïque et le lithium. Selon McEvoy
et al., la modification du style de vie, la fumée de tabac et
la diminution de l’activité physique majorent le risque de maladies
cardiovasculaires par induction de l’obésité et des dyslipidémies
qui constituent deux critères de base du syndrome métabolique [10].
De plus, les patients bipolaires ont un risque accru de
morbidité et de mortalité par rapport à la population générale avec
une réduction de l’espérance de vie de 15 à 30 ans, en
rapport avant tout avec des événements cardiovasculaires précoces
(infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral…) [6].
Dans notre étude, nous avons retrouvé une augmentation
significative de l’IMC chez les patients bipolaires par rapport aux
témoins indépendamment du sexe et du statut tabagique.
Ces résultats sont en faveur de l’implication de la pathologie
dans le processus de gain de poids. Cependant, au sein des patients
bipolaires, nous avons noté une augmentation significative de l’IMC
chez les femmes par rapport aux hommes, à l’instar des résultats de
Wang et al. [11], et chez les non fumeurs par rapport aux
fumeurs, résultats concordant avec ceux rapportés par Chen
et al. [12]. La relation obésité/tabagisme mérite une
attention particulière. La diminution du poids chez les
fumeurs est souvent surestimée bien que les effets indésirables du
tabac à ce niveau soient désormais bien établis. Le tabagisme
augmente en effet les dépenses énergétiques de repos et son effet
métabolique dure plus longtemps chez les fumeurs de poids normal
[13].
L’étude des variations de l’IMC en fonction de l’âge et du
statut alcoolique montre que les patients de moins de 35 ans
et ceux consommateurs d’alcool présentent des valeurs de l’IMC
significativement plus élevées par rapport aux témoins, alors que
dans le groupe des patients bipolaires, les valeurs de l’IMC sont
significativement plus élevées chez les patients âgés de 35 à
55 ans en raison probablement d’une diminution de l’activité
physique qui majore les effets dus aux modifications des habitudes
alimentaires, à la pathologie elle-même et/ou au traitement.
L’obésité est plus importante chez les patients en phase dépressive
par rapport à ceux en phase maniaque, concordant avec les résultats
de Fagiolini et al. [4]. Selon Lecerf et al. [14], la
dépression favorise la prise de poids par stimulation de
l’appétit.
Dans la majorité des cas, l’obésité et le surpoids sont
retrouvés chez des patients traités par l’acide valproïque ou le
lithium avec des fréquences respectives de 72 % et 52 %. D’après
Kahn [15], les traitements classiques par le lithium peuvent
occasionner des prises de poids pouvant conduire à une obésité.
Ce même auteur précise que la prise de poids est importante à
considérer car elle constitue l’une des causes les plus fréquentes
d’arrêt du traitement, surtout à long terme. Selon Casey [16], le
lithium entraîne une stimulation de l’appétit et une augmentation
de prise des aliments riches en calories provoquant une prise de
poids. En outre, le surpoids est lui-même corrélé à de nombreuses
autres pathologies pouvant compliquer l’état du patient (diabète
type 2, maladies cardiovasculaires et rhumatismales, hypertension
artérielle). Concernant l’acide valproïque, ce médicament agirait
par inhibition de la sécrétion de leptine qui est une hormone
sécrétée par les adipocytes et qui joue un rôle clé dans la
régulation de la prise alimentaire, la dépense énergétique et la
fonction neuroendocrinienne. Elle stimule l’oxydation des acides
gras et la consommation de glucose, et diminue l’accumulation des
lipides dans les tissus non adipeux [17].
Nos résultats ont aussi montré que les patients bipolaires
présentaient une perturbation du bilan lipidique par rapport aux
témoins avec une augmentation significative du cholestérol, du LDLc
et de la Lp(a) et une diminution significative du HDLc mettant en
évidence un risque plus important de survenue d’un syndrome
métabolique et de maladies cardiovasculaires chez ces patients
[18]. Le mécanisme exact de l’altération du profil lipidique
n’est pas clairement élucidé mais peut s’expliquer par les
modifications des habitudes alimentaires, la diminution de
l’activité physique et l’obésité chez ces patients [19] et par le
rôle très important du cholestérol et des triglycérides dans la
physiopathologie des troubles de l’humeur et en particulier des
troubles bipolaires [20]. En effet, les triglycérides constituent
des précurseurs des acides gras et de la choline qui entrent à la
fois dans la structure lipidique des membranes neuronales et dans
la communication intercellulaire [21]. Le cholestérol est
impliqué dans la neurotransmission synaptique de la sérotonine, le
neuromédiateur le plus important dans la physiopathologie des
troubles bipolaires [22]. Il est donc essentiel que le patient
bipolaire bénéficie d’un suivi régulier et d’une prise en charge
adéquate afin de limiter les complications cardiovasculaires et
métaboliques. La prise en charge devrait inclure un suivi
systématique du poids, du tour de taille et du profil lipidique,
ainsi que la consultation d’un spécialiste pour la mise en place
d’un traitement hypolipémiant [6].
La comparaison des variations du bilan lipidique entre les
malades et les témoins a montré une perturbation du cholestérol
total, du LDLc, du HDLc et la Lp(a), indépendamment du sexe, de
l’âge et du statut tabagique. Ces résultats sont évocateurs de
l’existence d’une relation entre la pathologie elle-même et
l’altération du profil lipidique, à l’instar des résultats
rapportés par Sagud et al. [23] qui ont suggéré que la
physiopathologie des troubles de l’humeur pouvait être liée à des
altérations du profil lipidique.
Chez les patients en phase dépressive, nous avons noté une
augmentation des concentrations des TG, du cholestérol, du LDLc et
du rapport ApoB/ApoA1 par rapport à ceux en phase maniaque ou
stabilisée. Sagud et al. [19] ont retrouvé, chez les patients
en phase maniaque, des concentrations basses du cholestérol et du
LDLc sans modifications des TG ni du HDLc ; alors que Chung
et al. [20] n’ont pas retrouvé de modifications ni du
cholestérol, ni des TG chez les patients bipolaires en phase
dépressive, mixte ou maniaque. Ces données montrent donc une
variabilité importante des résultats selon les études et donc selon
les populations (origine ethnique et habitudes alimentaires).
Une hypertriglycéridémie significative a été retrouvée chez les
patients traités par l’association acide valproïque/lithium. Elle
serait en rapport avec le métabolisme de l’acide valproïque. En
effet, lors de sa métabolisation, l’acide valproïque interfère avec
la β-oxydation des acides gras, aboutissant à une stéatose
hépatique de type microvésiculaire. Cette interférence serait due à
une compétition entre des dérivés de l’acide valproïque et des
acides gras au niveau d’une enzyme de la β-oxydation ou à une
séquestration du CoA libre (indispensable à la β-oxydation) sous
forme de valproyl CoA non métabolisé [24].
L’étude des variations des paramètres du bilan lipidique selon
l’IMC chez les patients bipolaires a montré une augmentation des TG
de 20 %, une diminution du HDLc de 10 % chez les sujets obèses et
une augmentation significative de la Lp(a) chez les patients en
surpoids. D’après Chung et al. [20], les paramètres lipidiques
sont influencés par l’IMC.
L’augmentation du CT et de la Lp(a) indépendamment du tabac, et
celle du LDLc indépendamment de l’âge, du sexe et du tabac sont en
faveur du rôle de la maladie dans la survenue des perturbations
lipidiques observées.
Conclusion
L’obésité est plus fréquente chez les patients bipolaires par
rapport aux témoins. L’IMC est significativement plus élevé chez
les patients par rapport aux témoins indépendamment du sexe et du
statut tabagique. Les patients âgés de moins de 35 ans et
ceux consommateurs d’alcool présentent des valeurs de l’IMC
significativement plus élevées par rapport aux témoins ; et dans la
plupart des cas, les patients obèses et en surpoids sont ceux
traités par l’acide valproïque ou par le lithium. Chez les patients
bipolaires, l’obésité et le surpoids sont souvent associés à des
perturbations du bilan lipidique, essentiellement à une
augmentation du cholestérol total, du LDLc et de la Lp(a) et à une
diminution du HDLc, majorant ainsi le risque cardiovasculaire.
Il est donc important de mettre en place une stratégie
d’éducation et de prévention primaire aussi bien chez les patients
bipolaires que chez les sujets sains en insistant sur une
alimentation plus saine et une activité physique adaptée.
L’ajustement le plus adéquat des doses de médicaments et les
conseils diététiques sont utiles, surtout en début de traitement.
La surveillance du poids doit devenir un geste de routine.
Conflit d’intérêts
non déclaré.
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