ARTICLE
Auteur(s) : C
Garcia-Hejl1, T Fagot2, V
Foissaud1, T Samson1, G
Defuentes3, B Clavier4, J-P
Perez5, T de Revel2
1Laboratoire de biologie
2Service d’hématologie clinique,
3Service de médecine interne,
4Centre de transfusion sanguine des armées,
5Service d’anesthésie-réanimation, HIA Percy,
Clamart
Article reçu le 14 Novembre 2007, accepté le 31 Decembre
2007
L’observation
Une femme de 60 ans se présente aux urgences pour une asthénie
évoluant depuis quelques jours associée à une dyspnée d’effort.
Dans ses antécédents, seront retenues une tumeur ovarienne bénigne,
opérée trois ans auparavant, une occlusion sur bride et une
parotidite gauche. A l’examen clinique, sont notés quelques
ecchymoses des membres inférieurs, des signes dysimmunitaires
(syndrome de Raynaud, syndrome sec oculaire), l’absence
d’hépatosplénomégalie et de syndrome tumoral ganglionnaire. Les
examens cardio-respiratoires et neurologiques sont normaux. Cinq
jours après son admission, son état général se dégrade brutalement
avec l’apparition de troubles neurologiques conduisant à une
hospitalisation en réanimation. Le scanner cérébral est normal et
l’IRM est compatible avec des lésions de vascularite cérébrale. Ces
manifestations neurologiques s’accentuent lentement avec alternance
de symptômes polymorphes : parésie, confusion, troubles
cognitifs, troubles de la conscience. Il apparaît également un
purpura pétéchial des membres inférieurs.
Les examens complémentaires réalisées montrent une anémie
(80 g/L) normocytaire normochrome régénérative
(réticulocytes : 140 G/L), initialement sans schizocytose et
une thrombopénie (17 G/L) (tableau 1).
Le myélogramme ne montre pas d’hémopathie aiguë ou chronique et
permet de conclure à une thrombopénie périphérique.
L’immunophénotypage confirme l’absence de prolifération blastique
et de clonalité lymphocytaire. Le test de Coombs est négatif,
permettant d’exclure une étiologie auto-immune. Le bilan
biochimique montre également une hémolyse (LDH et bilirubine
augmentées, haptoglobine effondrée et non dosable) et un syndrome
inflammatoire. Cette bicytopénie se complique, sept jours après son
admission, d’une schizocytose majeure (100 pour mille hématies)
conduisant à évoquer une microangiopathie thrombotique (MAT). Les
principales causes de MAT sont le purpura thrombotique
thrombocytopénique (PTT) et le syndrome hémolytique et urémique
(SHU). Bien que la distinction entre PTT et SHU soit parfois
difficile chez l’adulte, l’hypothèse de PTT est la plus
vraisemblable compte tenu du contexte épidémiologique et clinique.
En effet, le SHU qu’il soit post-diarrhéique ou atypique se
rencontre plus fréquemment chez l’enfant et l’atteinte rénale est
prédominante. Ici, les symptômes neurologiques sont au premier plan
et il n’y a pas d’atteinte rénale, ce qui est compatible avec un
PTT (tableau 1). Le diagnostic de
purpura thrombotique thrombocytopénique (PTT) évoqué est renforcé
par les explorations biologiques (activité de la protéase du
facteur de Willebrand inférieure à 5 %). La présence
d’anticorps anti-protéase oriente vers un PTT acquis. Après
exploration, l’étiologie mise en évidence est un syndrome de
Gougerot Sjögren comme l’attestent les éléments dysimmunitaires
retrouvés à l’examen clinique et la présence d’anticorps anti
nucléaires de spécificité SSA (titre 1/1 280).
La patiente est traitée par échanges plasmatiques quotidiens
(30 mL/kg, puis 60 et 70 mL/kg) et transfusions de plasma
frais congelés, associés à un traitement immunosuppresseur par
cyclophosphamide (750 mg/m2) et anticorps anti-CD20
(rituximab, 375 mg/m2 par semaine). Après 5 semaines
d’échanges plasmatiques, l’évolution de la patiente est favorable
et sans séquelles.
Tableau 1 Bilan à l’admission.
|
Bilan à l’admission
|
Valeurs usuelles
|
|
Leucocytes (G/L)
|
4,20
|
4,00-10,00
|
|
Hémoglobine (g/L)
|
80
|
120-160
|
|
VGM (fl)
|
92
|
85-95
|
|
TGMH (pg)
|
32
|
27-33
|
|
CCMH (%)
|
35
|
32-36
|
|
Plaquettes (G/L)
|
15
|
150-400
|
|
Réticulocytes (G/L)
|
140
|
20-80
|
|
TP (%)
|
98
|
70-120
|
|
TCA (s)
|
33
|
33-41
|
|
Fibrinogène (g/L)
|
3,6
|
2,0-4,5
|
|
LDH (UI/L)
|
895
|
230-440
|
|
Bilirubine totale (μmol/L)
|
23
|
0-17
|
|
Bilirubine libre (μmol/L)
|
4
|
0-5
|
|
Haptoglobine (g/L)
|
< 0,3
|
0,3-2,00
|
|
Créatinine (μmol/L)
|
60
|
44-80
|
|
Urée (mmol/L)
|
5,2
|
2,5-7,5
|
Le point de vue du clinicien
Découvert en 1923 par le docteur Eli Moschowitz, le purpura
thrombotique thrombocytopénique est une forme grave de
microangiopathie thrombotique (MAT) [1].
Cette entité est rare avec une incidence de 4 cas par million
d’habitants et par an. Elle touche les enfants et les adultes,
préférentiellement les femmes (sex ratio 3/2) au cours de la
quatrième décennie [2, 3].
Dans sa forme typique, le PTT associe les trois critères
définissant une MAT : une anémie hémolytique mécanique, une
thrombopénie périphérique et une défaillance d’organe d’intensité
variable. Le PTT est une forme particulièrement sévère de MAT
puisqu’il peut s’accompagner de défaillance multiviscérale. En
effet, sont fréquemment retrouvées une fièvre (59-98 % des
cas), des manifestations neurologiques centrales (84-92 % des
cas), allant de la confusion au coma, et une insuffisance rénale
modérée (50 % des cas). D’autres manifestations sont décrites
(atteintes digestives, voire cardiaques ou pulmonaires). Dans
certains cas, les formes peuvent être moins typiques, sans
défaillance d’organe et se limiter à des manifestations
hémorragiques ou à une asthénie d’apparition récente, ce qui était
le cas de notre patiente à l’admission. Les signes cliniques
neurologiques classiquement décrits dans le PTT sont néanmoins
apparus après cinq jours d’hospitalisation. Si la symptomatologie
clinique permet d’évoquer le diagnostic, la confirmation est
biologique depuis la découverte de la métalloprotéase ADAMTS 13 (α
disintegrin and metalloproteinase with thrombospondin type 1
repeats) et de son rôle en 1998 par Tsai et Furlan [4, 5].
En effet, le déficit sévère en ADAMTS 13 (activité inférieure à
5 % de la normale) apparaît comme étant très évocateur du PTT,
ce qui était le cas de notre patiente. D’un point de vue
épidémiologique, il existe deux types de PTT : les PTT
congénitaux et les PTT acquis. Les déficits congénitaux sont des
formes récidivantes qui se manifestent dès l’enfance. Plus d’une
cinquantaine de mutations du gène ADAMTS 13 ont été
identifiées : elles sont responsables d’un défaut de synthèse,
de sécrétion ou d’activité d’ADAMTS 13. Le mode de transmission est
autosomique récessif : dans la majorité des cas, il s’agit
d’une double hétérozygotie [2, 3]. S’agissant des formes acquises
de l’adulte, le déficit en ADAMTS 13 est en grande majorité dû à
des auto-anticorps inhibiteurs de type IgG, ceci dans un contexte
de maladie auto-immune nosologiquement définie (le syndrome de
Gougerot Sjögren dans notre observation) ou éventuellement dans un
contexte de manifestations auto-immunes, évoluant secondairement
vers une maladie de système définie. Des anticorps sans activité
inhibitrice directe ont également été décrits : ils
diminueraient la demi-vie de la molécule ou empêcheraient la
liaison d’ADAMTS 13 à l’endothélium. Des facteurs génétiques de
prédisposition ont également été rapportés. Lorsque la guérison est
définitive et que les auto-anticorps disparaissent après résolution
de la maladie, le PTT est qualifié de « sporadique ». Il
est intermittent lorsque les anticorps persistent de façon durable
(30 à 40 % des patients) et sont à l’origine de rechutes de
fréquence variable. A long terme, la récurrence des épisodes de PTT
est responsable de séquelles et met en jeu le pronostic vital [2,
3].
Les découvertes de la protéase ADAMTS 13 et de son rôle ont
également permis de comprendre la physiopathologie du PTT et de
révolutionner le pronostic de la maladie, autrefois constamment
mortelle, en proposant une prise en charge adaptée. En effet, cette
protéase clive les mégamultimères de facteur von Willebrand FvW
(MMW), forme de stockage du FvW dans les cellules endothéliales,
lors de leur passage plasmatique. Or, ces MMW présentent de
nombreux sites de liaison du FvW à ses différents ligands, en
particulier les récepteurs plaquettaires Gp Ib-IX-X et Gp IIb-IIIa,
et ont de fait un pouvoir hémostatique important [1-3, 6, 7]. Ce
déficit en cette protéase compliqué d’une agression de
l’endothélium (origine infectieuse, médicamenteuse…) est à
l’origine du tableau clinique de PTT. Les MMW sont libérés par les
cellules endothéliales à l’occasion du facteur déclenchant. En
l’absence d’ADAMTS 13, ils ne sont plus clivés, s’accumulent et
adoptent une conformation pro-agrégante optimale en présence des
forces de cisaillement, d’où une agrégation plaquettaire excessive,
et la formation de microthrombi à l’origine de l’ischémie
tissulaire et d’une souffrance viscérale disséminée. Le PTT est
donc une maladie de la microcirculation associant deux
mécanismes : une souffrance endothéliale et des microthrombi
associant des plaquettes, des MMW et peu de fibrine, ceci en raison
d’un déficit en ADAMTS13. Son traitement repose donc sur l’apport
de la protéase ADAMTS 13 faisant défaut. En l’absence de formes
recombinantes disponibles à ce jour, sont utilisés des perfusions
de plasma et/ou des échanges plasmatiques. Le traitement est
maintenu jusqu’à normalisation du chiffre de plaquettes pendant au
moins 48 heures. Les échanges plasmatiques sont privilégiés
dans les formes acquises associées à un inhibiteur plasmatique,
lequel est éliminé au cours des échanges. De plus, les échanges
plasmatiques permettent une résolution plus rapide du PTT et
seraient plus efficaces en termes de survie [8]. En complément peut
être associé un traitement destiné à limiter la production
d’auto-anticorps : corticoïdes à fortes doses,
cyclophosphamide, vincristine, ciclosporine A, azathioprine ou plus
récemment les anticorps monoclonaux anti-CD20 (rituximab,
Mabthera®). En effet, plusieurs travaux ont démontré l’intérêt du
rituximab dans le traitement du PTT réfractaire (absence
d’amélioration du chiffre de plaquettes après 5 jours de
traitement) et en prophylaxie chez les patients présentant des
rechutes à répétition, liées à la persistance des auto-anticorps y
compris pendant les périodes de rémission [2, 9-11]. Enfin, doivent
être mis en place un traitement symptomatique (contrôle de la
pression artérielle, transfusions de concentrés érythrocytaires,
épuration extra-rénale, traitement anticonvulsivant…) et le
traitement du facteur déclenchant. Si les progrès thérapeutiques
sont majeurs, le PTT demeure néanmoins une urgence diagnostique et
thérapeutique car la prise en charge reste longue et difficile.
Cinq semaines de traitement ont été nécessaires pour obtenir la
résolution du PTT chez cette patiente. Elle est suivie
régulièrement dans le cadre de son syndrome de Gougerot-Sjögren.
Aucun autre épisode de PTT n’a été décrit depuis 2 ans. Le
traitement par rituximab, mis en place lors de son PTT, a induit
non seulement une diminution durable de son titre d’inhibiteur mais
aussi de l’anticorps anti-nucléaire SSA signant sa maladie
auto-immune (1/1 280 à l’admission, 1/320 à l’issue de son
traitement par rituximab, et 1/160 à 2 ans de l’épisode).
Le point de vue du biologiste
Devant toute anémie hémolytique mécanique associée à une
thrombopénie périphérique, l’hypothèse d’un PTT doit être évoquée
et explorée via la détermination de l’activité ADAMTS 13. Si cette
activité est inférieure à 5 %, les données épidémiologiques,
notamment l’âge du patient et la notion de récurrence, associées à
la détection d’auto-anticorps anti ADAMTS 13 permettent de
déterminer le caractère acquis ou congénital.
Bien que des cas de SHU avec un déficit complet en ADAMTS 13 ont
été rapportés, l’activité ADAMTS 13 reste un élément important du
diagnostic comme l’ont montré plusieurs études [12, 13, 15]. Une
étude prospective française incluant 111 patients (45 SHU, 66 PTT)
suggère l’utilité de l’activité de la protéase ADAMTS 13 pour
différencier PTT et SHU avec une sensibilité de 89 % et une
spécificité de 91 % [12]. De plus, les PTT de l’adulte avec
une activité ADAMTS 13 effondrée représenteraient une forme
spécifique de MAT caractérisée par des manifestations auto-immunes,
des thrombopénies plus sévères, une atteinte rénale modérée, avec
une plus forte incidence chez les sujets afro-antillais [13]. Si
des activités abaissées en ADAMTS 13 ont été décrites dans diverses
situations pathologiques (MAT secondaires autres que SHU et PTT,
cirrhoses hépatiques, coagulation intra-vasculaire disséminée,
lupus érythémateux disséminé, purpura thrombopénique idiopathique)
et physiologiques (âges extrêmes de la vie, grossesse…), elles
excèdent toujours 5 % [2, 3]. Une activité ADAMTS 13
inférieure à 5 % permet donc de poser le diagnostic de PTT.
Chez l’enfant, l’hypothèse d’un PTT congénital sera privilégiée
mais devra être confirmée (absence d’auto-anticorps, exploration
génétique). Chez l’adulte, si des auto-anticorps sont mis en
évidence au décours d’un premier épisode, ce qui était le cas de
cette patiente, il s’agit d’un PTT acquis ; son étiologie doit
alors être recherchée. Une pathologie auto-immune est souvent
retrouvée. Pour cette patiente, la présence d’anticorps
antinucléaires de spécificité SSA associée aux manifestations
cliniques a permis de faire le diagnostic de syndrome de Gougerot
Sjögren.
L’efficacité du traitement doit être évaluée par un suivi
biologique régulier (normalisation du taux de plaquettes,
décroissance des réticulocytes et des LDH et croissance du titre
d’ADAMTS 13). L’évolution du titre de protéase doit être
interprétée en collaboration avec le laboratoire de référence afin
d’adapter le traitement à la cinétique de décroissance et de
dépister les rechutes au début [3]. La figure 1 représente
l’évolution du taux de plaquettes, de l’activité de la protéase
Willebrand en fonction des traitements instaurés chez cette
patiente. L’évolution des principaux paramètres biologiques
d’intérêt (plaquettes, LDH, schizocytes, bilirubine, haptoglobine,
protéase ADAMTS 13) au cours de la prise en charge est rapportée
dans le tableau 2. L’amélioration de
l’état de la patiente est contemporaine de l’augmentation du taux
de plaquettes, du titre d’ADAMTS 13 (figure 1). En
parallèle, nous observons une décroissance du titre d’inhibiteur et
la disparition des stigmates biologiques de l’hémolyse (LDH,
schizocytes) (tableau 2).
Enfin, il faut savoir ne pas éliminer l’hypothèse d’un PTT si la
recherche de schizocytes est négative et répéter cette recherche
sur plusieurs jours. En effet, les schizocytes peuvent apparaître
de manière retardée par rapport aux cytopénies. L’agrégation
plaquettaire excessive et la formation de microthrombi sont
responsables de la thrombopénie de consommation puis de l’anémie et
de la schizocytose par fragmentation des hématies sur les
thrombi.
Tableau 2 Evolution des principaux marquants
biologiques au cours de la microangiopathie thrombotique (MAT).
|
Plaquettes (G/L)
|
Schizocytes (/1 000)
|
LDH (UI/L)
|
Bilirubine totale (μmol/L)
|
Bilirubine libre (μmol/L)
|
Haptoglobine (g/L)
|
ADAMTS 13
|
|
J0
|
17
|
0
|
827
|
18
|
0
|
< 0,30
|
NR
|
|
J7
|
7
|
100
|
1 196
|
28
|
3
|
< 0,30
|
NR
|
|
J21
|
5
|
25
|
910
|
37
|
5
|
< 0,30
|
< 5 %
|
|
J24
|
6
|
20
|
844
|
92
|
41
|
< 0,30
|
< 5 %
|
|
J31
|
42
|
30
|
818
|
133
|
80
|
< 0,30
|
< 5 %
|
|
J38
|
105
|
20
|
601
|
44
|
21
|
< 0,30
|
35 %
|
|
J42
|
131
|
16
|
487
|
31
|
9
|
0,96
|
16 %
|
|
J60
|
214
|
1
|
290
|
8
|
NR
|
0,88
|
25 %
|
|
J120
|
219
|
<1
|
373
|
6
|
NR
|
1,56
|
101 %
|
Conclusion
Le purpura thrombotique thrombocytopénique est une pathologie rare
mettant souvent en jeu le pronostic vital. Le diagnostic et la
prise en charge thérapeutique doivent être réalisés en urgence et
impliquent cliniciens, biologistes et réanimateurs. Une fois le
diagnostic posé à l’aide d’arguments cliniques et biologiques, en
particulier la détermination de l’activité ADAMTS13, un suivi
régulier de ces patients s’impose compte tenu des risques de
récidive.
Remerciements
Nous remercions Madame A. Veyradier, laboratoire de biologie,
hôpital Antoine-Béclère, Clamart.
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