ARTICLE
Auteur(s) : A. Diatta1, A.-O.
Touré-Fall2, N.-G. Sarr1 F.
Diallo1, I. Diagne3, P.
Lopez-Sall4, I. Wone5, A.
Vassault6, N.-D. Sall1, D. Thiam2,
M. Touré1
1 Laboratoire de biochimie médicale, Service du
professeur Touré,
adiatta@refer.sn
2 Laboratoire d’hématologie-immunologie, Faculté de
médecine, pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal)
3 Hôpital d’enfants Albert Royer, CHU, Fann, Dakar
(Sénégal)
4 Laboratoire de biochimie pharmaceutique,
5 Service de médecine préventive, Faculté de médecine,
pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal)
6 Laboratoire de Biochimie B, Hôpital Necker, Paris
(France).
Article reçu le 26 septembre 2003, accepté le
3 décembre 2003
Les propriétés immunogènes des phospholipides anioniques,
rapportées par divers auteurs, sont à la base de la pathogénie des
remaniements structuraux de la membrane du globule rouge porteur de
l’hémoglobinose S [1-3]. L’extériorisation de la
phosphatidyl-sérine et l’accumulation de l’acide phosphatidique au
sein de la membrane du drépanocyte pourraient expliquer une
potentielle synthèse d’immunoglobulines spécifiques.
L’objectif de cette étude est d’évaluer la prévalence des
anticorps antiphospholipides (APL) au cours de la drépanocytose en
vue d’une meilleure compréhension de la physiopathologie et d’une
perspective thérapeutique des troubles hémorrhéologiques émaillant
l’évolution naturelle de cette affection [4, 5].
Matériel et méthode
Population étudiée
L’étude a concerné des sujets atteints de drépanocytose
hétérozygote AS (n = 35), homozygote SS
(n = 59) et des témoins AA (n = 39). Les
différents profils AS, SS, AA ont été déterminés par électrophorèse
de l’hémoglobine sur acétate de cellulose à pH :
9,8 après le test cytochimique d’Emmel. Les critères
d’exclusion retenus ont été les suivants : transfusion
sanguine datant de moins de 120 jours, médications et
affections inductrices d’anticorps antiphospholipides. Les sujets
ainsi sélectionnés ont été appariés selon l’âge et le sexe. Ils ont
ensuite fait l’objet, après consentement éclairé, de prélèvements
sanguins veineux (5 mL) recueillis dans des tubes contenant du
citrate (0,109 M). Les plasmas obtenus par centrifugation
(2 500 g/min pendant 15 minutes) du sang total, ont
été congelés jusqu’au dosage des APL pendant un délai maximum d’un
mois.
Méthode de dosage des anticorps antiphospholipides
Les APL ont été dosés par la méthode immuno-enzymatique Elisa en
utilisant une trousse de réactifs prêts à l’emploi
(Asserachrom® APA-Diagnostica Stago, France). Les
immunoglobulines spécifiques présentes dans le plasma à tester se
fixent sur les antigènes : cardiolipine, phosphatidyl-sérine,
et acide phosphatidique recouvrant un support plastique. La liaison
antigène-anticorps est alors favorisée par le cofacteur
β2-glycoprotéine 1 (β2 GP 1). Le
complexe formé est révélé par l’addition d’un anti-sérum
(immunoglobulines anti-Ig G, Ig M) couplé à une peroxydase. Le
taux d’immuno-conjugués liés est mesuré par l’activité de la
peroxydase sur le substrat orthophénylène-diamine en présence d’eau
oxygénée. L’intensité de la coloration, après arrêt de la réaction
par un acide fort (H2SO4 3M), est
proportionnelle à la quantité d’APL présents dans la prise d’essai.
Les échantillons des sujets AA, AS, SS ont été ainsi analysés en
double essai et les titres d’APL déterminés grâce à une courbe
d’étalonnage établie à partir de différentes concentrations
d’étalon APL.
Les sérums de contrôle inclus dans le coffret utilisé ont été
traités dans les mêmes conditions analytiques que les spécimens
testés. Les coefficients de variations intra- et inter-séries
observés au cours de l’étude sont respectivement 0,7 % et
3,6 % pour un niveau de concentration de 10,5 UPL/mL. Les
valeurs seuils préconisées par le fournisseur des réactifs pour
l’interprétation bioclinique des titres APL sont :
– taux inférieur à 5 UPL/mL : résultat
normal ;
– taux compris entre 5 et 15 UPL/mL : résultat
douteux ;
– taux supérieur ou égal à 15 UPL/mL : résultat
positif.
Analyse statistique
La moyenne et l’écart-type ont été calculés dans chaque groupe.
Le T-test de Student a été utilisé pour comparer les résultats
observés dans chacun de ces groupes. La différence entre deux
moyennes a été considérée significative lorsque
p < 0,05 et non significative dans les autres cas.
Résultats
Le tableau I rapporte les résultats
observés dans chacun des trois groupes. Les valeurs d’APL diffèrent
de façon significative (p < 0,05) entre le groupe des
sujets homozygotes et celui des hétérozygotes comparativement aux
témoins. Les résultats présentés montrent une forte prévalence de
titres élevés d’anticorps antiphospholipides (APL) chez les
individus atteints de drépanocytose (tableau
I). Ainsi, les taux d’APL des drépanocytaires SS et AS sont
respectivement le quintuple, le triple de celui observé chez les
témoins AA.
Tableau I. Taux d’anticorps
antiphospholipides (APL) en fonction des profils électrophorétiques
de l’hémoglobine.
| Population |
Unité APL/mL |
Différence statistique |
|
moyenne ± écart-type |
(p)* |
|
Sujets AA (n = 39) |
3,582 ± 2,683 |
|
|
Sujets AS (n = 35) |
5,069 ± 2,911 |
0,007345a |
|
Sujets SS (n = 59) |
17,480 ± 2,423 |
0,00001b ; 0,000001c |
* : T- test de Student ; a : comparaison entre
sujets AS et sujets AA ; b : comparaison entre sujets AS
et sujets SS ; c : comparaison entre sujets SS et sujets
AA.
Les valeurs seuils préconisées par le fournisseur des réactifs
utilisés permettent l’interprétation bioclinique des résultats des
différents groupes (tableau II). Aucun
des sujets témoins ou hétérozygotes ne présentait de résultat d’APL
supérieur à 15 APL/mL. À l’inverse, seul un tiers des sujets
homozygotes présentaient des APL en dessous du seuil de positivité
et 28 % présentaient des taux nettement pathologiques.
Tableau II. Répartition des
résultats en fonction de la valeur du seuil retenue (unité APL/mL).
Résultats exprimés en pourcentage.
|
|
Prévalence |
|
Population étudiée |
Taux normal |
Taux douteux |
Taux pathologiques |
|
|
< 5 UPL/mL |
5 à 15 UPL/mL |
> 15 UPL/mL |
|
Sujets témoins (AA) |
77 % |
23 % |
0 % |
|
Sujets à trait drépanocytaire (AS) |
60 % |
40 % |
0 % |
|
Drépanocytaires homozygotes (SS) |
36 % |
36 % |
28 % |
Discussion
Les résultats présentés montrent une forte prévalence de titres
élevés d’anticorps antiphospholipides (APL) chez les individus
atteints de drépanocytose (tableau I).
Les résultats obtenus suggèrent un effet dose en fonction du nombre
d’allèles S. En effet les taux d’auto-anticorps sont
significativement plus élevés chez les drépanocytaires homozygotes
que chez les sujets hétérozygotes AS et davantage comparativement
aux témoins AA. Le déterminisme de ces immunoglobulines spécifiques
pourrait correspondre à la désorganisation structurale rapportée au
niveau de la membrane des globules rouges de sujets drépanocytaires
[2, 3]. À l’état normal, les hématies n’expriment pas à leurs
surfaces les phospholipides anioniques. Mais au cours de
l’évolution de la drépanocytose, les remaniements de la structure
membranaire conduisent à l’extériorisation de la
phosphatidyl-sérine et à l’accumulation de l’acide phosphatidique.
Ces phospholipides anioniques deviennent très immunogènes en
adoptant une nouvelle conformation favorisée par leur interaction
avec la bêta-2-glycoprotéine 1 ou apolipoprotéine H [6]. Ce
cofacteur plasmatique induirait un démasquage ou une modification
conformationnelle des épitopes phospholipidiques et augmenterait
l’avidité de phosphatidyl-sérine vis-à-vis des anticorps
antiphospholipides [1, 6, 7]. Cet effet immunogène des
modifications structurales des phospholipides a été démontré in
vitro par Rauch et al. [1]. Ces données expérimentales
ont été confirmées par Kucuck et al. [8] qui ont rapporté
une prévalence de titres élevés APL chez des drépanocytaires
américains. Cette séroprévalence confirmée par nos résultats
constituerait alors une réponse immunologique à la désorganisation
de la membrane érythrocytaire au cours de la drépanocytose. Ce
support biochimique pourrait ainsi expliquer la prévalence des APL
chez les patients drépanocytaires. L’implication de ces
immunoglobulines dans la pathogénie de la drépanocytose pourrait
constituer un important maillon physiopathologique et une cible
pharmacologique intéressante. Ces différents intérêts biocliniques
restent cependant limités par l’absence de standardisation des
techniques de dosage des APL. De surcroît, la technique Elisa,
actuellement préconisée et que nous avons utilisée dans cette
étude, présente des défauts de spécificité liés au support. En
effet le milieu réactionnel de la méthode Elisa comporte différents
phospholipides anioniques (cardiolipide, phosphatidyl-sérine, acide
phosphatidique) et la bêta-2-glycoprotéine I qui présentent
individuellement une avidité vis-à-vis des APL [9-11]. Ces
différentes cibles antigéniques interagiraient chacune avec les APL
par ailleurs caractérisés à la fois par leur hétérogénéité et par
la multiplicité des affections pourvoyeuses [12, 13]. L’ensemble de
ces biais pourraient alors remettre en cause le rôle des
altérations membranaires du drépanocyte dans la genèse des
anticorps antiphospholipides. Cependant la présence exclusive des
titres pathologiques d’APL chez les drépanocytaires SS (tableau II), par ailleurs sans autre affection ou
médication associées à l’auto-immunité, incrimine le statut de
porteur du gène de l’hémoglobine S. Cette relation pourrait
présenter un intérêt bioclinique considérable. En effet ces
auto-anticorps, en dépit de leur caractère polyclonal, restent
redoutables par leurs propriétés thrombogènes [14-17] et
hémolysantes [18]. De ce fait ils pourraient être impliqués dans la
genèse des troubles hémodynamiques caractérisant la maladie
drépanocytaire.
Ces résultats préliminaires pourront être complétés ultérieurement
par des études portant sur l’isotypage des APL chez les patients
drépanocytaires et par leur suivi prospectif à la recherche d’une
corrélation entre ces auto-anticorps et la fréquence, la gravité
des crises vaso-occlusives. Les anticorps antiphospholipides
pourront alors constituer une cible thérapeutique intéressante de
la drépanocytose, grave problème de santé publique en Afrique.
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