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Prévalence des anticorps antiphospholipides au cours de la drépanocytose homozygote


Annales de Biologie Clinique. Volume 62, Number 3, 291-4, Mai-Juin 2004, Article original


Résumé   Summary  

Author(s) : A. Diatta, A.‐O. Touré‐Fall, N.‐G. Sarr, F. Diallo, I. Diagne, P. Lopez‐Sall, I. Wone, A. Vassault, N.‐D. Sall, D. Thiam, M. Touré , Laboratoire de biochimie médicale, Service du professeur Touré, adiattarefer.sn Laboratoire d’hématologie‐immunologie, Faculté de médecine, pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal) Hôpital d’enfants Albert Royer, CHU, Fann, Dakar (Sénégal) Laboratoire de biochimie pharmaceutique, Service de médecine préventive, Faculté de médecine, pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal) Laboratoire de Biochimie B, Hôpital Necker, Paris (France). .

Summary : Structural abnormalities in erythrocyte membrane are more and more claimed as a determinant factor in the sickle cell disease pathogenesis. This being would have been provided by a new anionic phospholipids distribution and conformation. Phosphatidyl‐serine exposing and phosphatidic acid enhancing would induce specific immunoglobulins synthesis. In this study, assessment of antiphospholipid antibodies prevalence was carried out among sickle cell trait patients (n ∓ 35) and homozygous patients (n ∓ 59) as compared to healthy subjects (n ∓ 39). Antiphospholipid antibodies, assayed by ELISA procedure, were significantly higher among the homozygous patients than the sickle cell trait patients ones and highlighted as compared to healthy subjects. Pathologic data were only observed among homozygous patients. These specific antibodies, associated with thrombosis and haemolysis, would have constitute a morbid link and a therapeutic target of this sickness, dominated by homodynamic troubles.

Keywords : antiphospholipid antibodies, sickle cell disease, thrombosis

ARTICLE

Auteur(s) : A. Diatta1, A.-O. Touré-Fall2, N.-G. Sarr1 F. Diallo1, I. Diagne3, P. Lopez-Sall4, I. Wone5, A. Vassault6, N.-D. Sall1, D. Thiam2, M. Touré1

1 Laboratoire de biochimie médicale, Service du professeur Touré,
adiatta@refer.sn
2 Laboratoire d’hématologie-immunologie, Faculté de médecine, pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal)
3 Hôpital d’enfants Albert Royer, CHU, Fann, Dakar (Sénégal)
4 Laboratoire de biochimie pharmaceutique,
5 Service de médecine préventive, Faculté de médecine, pharmacie et odontostomatologie, UCAD Dakar (Sénégal)
6
Laboratoire de Biochimie B, Hôpital Necker, Paris (France).

Article reçu le 26 septembre 2003, accepté le 3 décembre 2003

Les propriétés immunogènes des phospholipides anioniques, rapportées par divers auteurs, sont à la base de la pathogénie des remaniements structuraux de la membrane du globule rouge porteur de l’hémoglobinose S [1-3]. L’extériorisation de la phosphatidyl-sérine et l’accumulation de l’acide phosphatidique au sein de la membrane du drépanocyte pourraient expliquer une potentielle synthèse d’immunoglobulines spécifiques.

L’objectif de cette étude est d’évaluer la prévalence des anticorps antiphospholipides (APL) au cours de la drépanocytose en vue d’une meilleure compréhension de la physiopathologie et d’une perspective thérapeutique des troubles hémorrhéologiques émaillant l’évolution naturelle de cette affection [4, 5].

Matériel et méthode

Population étudiée

L’étude a concerné des sujets atteints de drépanocytose hétérozygote AS (n = 35), homozygote SS (n = 59) et des témoins AA (n = 39). Les différents profils AS, SS, AA ont été déterminés par électrophorèse de l’hémoglobine sur acétate de cellulose à pH : 9,8 après le test cytochimique d’Emmel. Les critères d’exclusion retenus ont été les suivants : transfusion sanguine datant de moins de 120 jours, médications et affections inductrices d’anticorps antiphospholipides. Les sujets ainsi sélectionnés ont été appariés selon l’âge et le sexe. Ils ont ensuite fait l’objet, après consentement éclairé, de prélèvements sanguins veineux (5 mL) recueillis dans des tubes contenant du citrate (0,109 M). Les plasmas obtenus par centrifugation (2 500 g/min pendant 15 minutes) du sang total, ont été congelés jusqu’au dosage des APL pendant un délai maximum d’un mois.

Méthode de dosage des anticorps antiphospholipides

Les APL ont été dosés par la méthode immuno-enzymatique Elisa en utilisant une trousse de réactifs prêts à l’emploi (Asserachrom® APA-Diagnostica Stago, France). Les immunoglobulines spécifiques présentes dans le plasma à tester se fixent sur les antigènes : cardiolipine, phosphatidyl-sérine, et acide phosphatidique recouvrant un support plastique. La liaison antigène-anticorps est alors favorisée par le cofacteur β2-glycoprotéine 1 (βGP 1). Le complexe formé est révélé par l’addition d’un anti-sérum (immunoglobulines anti-Ig G, Ig M) couplé à une peroxydase. Le taux d’immuno-conjugués liés est mesuré par l’activité de la peroxydase sur le substrat orthophénylène-diamine en présence d’eau oxygénée. L’intensité de la coloration, après arrêt de la réaction par un acide fort (H2SO4 3M), est proportionnelle à la quantité d’APL présents dans la prise d’essai. Les échantillons des sujets AA, AS, SS ont été ainsi analysés en double essai et les titres d’APL déterminés grâce à une courbe d’étalonnage établie à partir de différentes concentrations d’étalon APL.
Les sérums de contrôle inclus dans le coffret utilisé ont été traités dans les mêmes conditions analytiques que les spécimens testés. Les coefficients de variations intra- et inter-séries observés au cours de l’étude sont respectivement 0,7 % et 3,6 % pour un niveau de concentration de 10,5 UPL/mL. Les valeurs seuils préconisées par le fournisseur des réactifs pour l’interprétation bioclinique des titres APL sont :
– taux inférieur à 5 UPL/mL : résultat normal ;
– taux compris entre 5 et 15 UPL/mL : résultat douteux ;
– taux supérieur ou égal à 15 UPL/mL : résultat positif.

Analyse statistique

La moyenne et l’écart-type ont été calculés dans chaque groupe. Le T-test de Student a été utilisé pour comparer les résultats observés dans chacun de ces groupes. La différence entre deux moyennes a été considérée significative lorsque p < 0,05 et non significative dans les autres cas.

Résultats

Le tableau I rapporte les résultats observés dans chacun des trois groupes. Les valeurs d’APL diffèrent de façon significative (p < 0,05) entre le groupe des sujets homozygotes et celui des hétérozygotes comparativement aux témoins. Les résultats présentés montrent une forte prévalence de titres élevés d’anticorps antiphospholipides (APL) chez les individus atteints de drépanocytose (tableau I). Ainsi, les taux d’APL des drépanocytaires SS et AS sont respectivement le quintuple, le triple de celui observé chez les témoins AA.

Tableau I. Taux d’anticorps antiphospholipides (APL) en fonction des profils électrophorétiques de l’hémoglobine.
Population Unité APL/mL Différence statistique
moyenne ± écart-type (p)*
Sujets AA (n = 39) 3,582 ± 2,683  
Sujets AS (n = 35) 5,069 ± 2,911 0,007345a
Sujets SS (n = 59) 17,480 ± 2,423 0,00001b ; 0,000001c
* : T- test de Student ; a : comparaison entre sujets AS et sujets AA ; b : comparaison entre sujets AS et sujets SS ; c : comparaison entre sujets SS et sujets AA.

Les valeurs seuils préconisées par le fournisseur des réactifs utilisés permettent l’interprétation bioclinique des résultats des différents groupes (tableau II). Aucun des sujets témoins ou hétérozygotes ne présentait de résultat d’APL supérieur à 15 APL/mL. À l’inverse, seul un tiers des sujets homozygotes présentaient des APL en dessous du seuil de positivité et 28 % présentaient des taux nettement pathologiques.

Tableau II. Répartition des résultats en fonction de la valeur du seuil retenue (unité APL/mL). Résultats exprimés en pourcentage.



Prévalence
Population étudiée Taux normal Taux douteux Taux pathologiques
< 5 UPL/mL 5 à 15 UPL/mL > 15 UPL/mL
Sujets témoins (AA) 77 % 23 % 0 %
Sujets à trait drépanocytaire (AS) 60 % 40 % 0 %
Drépanocytaires homozygotes (SS) 36 % 36 % 28 %

Discussion

Les résultats présentés montrent une forte prévalence de titres élevés d’anticorps antiphospholipides (APL) chez les individus atteints de drépanocytose (tableau I). Les résultats obtenus suggèrent un effet dose en fonction du nombre d’allèles S. En effet les taux d’auto-anticorps sont significativement plus élevés chez les drépanocytaires homozygotes que chez les sujets hétérozygotes AS et davantage comparativement aux témoins AA. Le déterminisme de ces immunoglobulines spécifiques pourrait correspondre à la désorganisation structurale rapportée au niveau de la membrane des globules rouges de sujets drépanocytaires [2, 3]. À l’état normal, les hématies n’expriment pas à leurs surfaces les phospholipides anioniques. Mais au cours de l’évolution de la drépanocytose, les remaniements de la structure membranaire conduisent à l’extériorisation de la phosphatidyl-sérine et à l’accumulation de l’acide phosphatidique. Ces phospholipides anioniques deviennent très immunogènes en adoptant une nouvelle conformation favorisée par leur interaction avec la bêta-2-glycoprotéine 1 ou apolipoprotéine H [6]. Ce cofacteur plasmatique induirait un démasquage ou une modification conformationnelle des épitopes phospholipidiques et augmenterait l’avidité de phosphatidyl-sérine vis-à-vis des anticorps antiphospholipides [1, 6, 7]. Cet effet immunogène des modifications structurales des phospholipides a été démontré in vitro par Rauch et al. [1]. Ces données expérimentales ont été confirmées par Kucuck et al. [8] qui ont rapporté une prévalence de titres élevés APL chez des drépanocytaires américains. Cette séroprévalence confirmée par nos résultats constituerait alors une réponse immunologique à la désorganisation de la membrane érythrocytaire au cours de la drépanocytose. Ce support biochimique pourrait ainsi expliquer la prévalence des APL chez les patients drépanocytaires. L’implication de ces immunoglobulines dans la pathogénie de la drépanocytose pourrait constituer un important maillon physiopathologique et une cible pharmacologique intéressante. Ces différents intérêts biocliniques restent cependant limités par l’absence de standardisation des techniques de dosage des APL. De surcroît, la technique Elisa, actuellement préconisée et que nous avons utilisée dans cette étude, présente des défauts de spécificité liés au support. En effet le milieu réactionnel de la méthode Elisa comporte différents phospholipides anioniques (cardiolipide, phosphatidyl-sérine, acide phosphatidique) et la bêta-2-glycoprotéine I qui présentent individuellement une avidité vis-à-vis des APL [9-11]. Ces différentes cibles antigéniques interagiraient chacune avec les APL par ailleurs caractérisés à la fois par leur hétérogénéité et par la multiplicité des affections pourvoyeuses [12, 13]. L’ensemble de ces biais pourraient alors remettre en cause le rôle des altérations membranaires du drépanocyte dans la genèse des anticorps antiphospholipides. Cependant la présence exclusive des titres pathologiques d’APL chez les drépanocytaires SS (tableau II), par ailleurs sans autre affection ou médication associées à l’auto-immunité, incrimine le statut de porteur du gène de l’hémoglobine S. Cette relation pourrait présenter un intérêt bioclinique considérable. En effet ces auto-anticorps, en dépit de leur caractère polyclonal, restent redoutables par leurs propriétés thrombogènes [14-17] et hémolysantes [18]. De ce fait ils pourraient être impliqués dans la genèse des troubles hémodynamiques caractérisant la maladie drépanocytaire.
Ces résultats préliminaires pourront être complétés ultérieurement par des études portant sur l’isotypage des APL chez les patients drépanocytaires et par leur suivi prospectif à la recherche d’une corrélation entre ces auto-anticorps et la fréquence, la gravité des crises vaso-occlusives. Les anticorps antiphospholipides pourront alors constituer une cible thérapeutique intéressante de la drépanocytose, grave problème de santé publique en Afrique.

Références

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