ARTICLE
Auteur(s) : S. Gidenne1, F. Ceppa1,
F. Bruneel2, S. Mérat3, A. Carde4,
L. Brinquin3, P. Burnat1
1 Service de biochimie, toxicologie et pharmacologie
cliniques, Hôpital d’instruction des armées Bégin, 94160 Saint
Mandé, sgidenne@free.fr.
2 Service de réanimation, Hôpital André Mignot, Centre
hospitalier de Versailles, 78157 Le Chesnay.
3 Service de réanimation anesthésie, Hôpital
d’instruction des armées Val de Grâce, 75005 Paris
4 Service de pharmacie, Hôpital d’instruction des
armées Val de Grâce, 75005 Paris
Article reçu le 17 septembre 2002, accepté le
4 décembre 2002
La découverte de methémalbumine (MHAlb) dans le plasma est un
événement rare dans un laboratoire de biologie clinique. La
libération du noyau hème de la globine puis son oxydation aboutit à
l’hématine qui se fixe sur l’albumine pour former la MHAlb. Le
diagnostic différentiel repose essentiellement sur sa distinction
avec la methémoglobine (MetHb) et la sulfhémoglobine (SulfHb). Nous
présentons ici une observation clinique d’une methémalbuminémie
secondaire à une anémie hémolytique massive au cours d’une fièvre
bilieuse hémoglobinurique (FBH). En pratique quotidienne, après sa
mise en évidence et sa quantification, il est important de
connaître les implications cliniques et analytiques de la présence
d’un tel pigment dans le plasma.
L’observation
Monsieur C., 57 ans, Français séjournant plusieurs mois par
an sur le continent africain, est hospitalisé en décembre 2000 au
Mali pour un accès palustre à Plasmodium falciparum qui sera
traité avec succès par quinine. Un mois plus tard, le patient est
de nouveau hospitalisé pour suspicion d’accès palustre. Les deux
jours précédant son hospitalisation, il avait pris en
automédication, 8 comprimés de Coartem® (artheméter
20 mg et luméfantrine 120 mg) en deux jours.
Dans ses antécédents, on retrouve une hépatite B aiguë en 1995,
de nombreux accès palustres et une anémie hémolytique massive en
1997, très probablement liée à la prise d’halofantrine. Le patient
ne présente pas de déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase
(G6PD) érythrocytaire et l’électrophorèse des hémoglobines ne
révèle pas d’anomalie qualitative ou quantitative.
Compte tenu de ses antécédents médicaux et de l’aggravation de
son état clinique, la décision de rapatrier le malade en France est
prise deux jours après son hospitalisation. À l’admission, il
présente une polypnée à 30 cycles par minute associée à une
tachycardie. Il n’y a ni œdème, ni signe de choc. Sur le plan
neurologique, le patient est conscient et cohérent sans syndrome
méningé. Sur le plan cutané, on note uniquement une coloration
ardoisée, grisâtre de la peau et des muqueuses faisant évoquer une
cyanose. Aucune manifestation hémorragique, cutanéo-muqueuse ou
rétinienne n’a été mise en évidence. Le malade est oligurique dès
son arrivée, avec une diurèse à 680 mL/24 h. Les examens
pleuropulmonaires ne révèlent aucune anomalie et les examens
radiologiques sont normaux.
L’hémogramme montre une anémie profonde (hémoglobine
totale : 4 g/dL ; hématocrite : 12 %) et
une thrombopénie modérée à
67 000 plaquettes/mm3. L’hémostase est
normale, il n’y a pas de coagulation intravasculaire disséminée.
Les examens biochimiques montrent une hémolyse intravasculaire
massive : hémoglobinémie plasmatique à 1 148 mg/L
(N < 40 mg/L), activité des
lacticodéshydrogénases à 1 872 UI/L
(N < 190 UI/L), haptoglobinémie effondrée à
0,06 g/L (N : 0,35-2 g/L) dans un contexte
inflammatoire (protéine C réactive : 105 mg/L). Le
patient présente également une insuffisance rénale sévère
(créatinine : 471 μmol/L ; urée :
44 mmol/L). Le frottis sanguin et la goutte épaisse révèlent
la présence de gamétocytes de Plasmodium falciparum. La
recherche d’anticorps irréguliers anti-érythrocytaires est positive
(test de Coombs direct positif de type IgG chaudes) et celle des
anticorps anti-plaquettaires reste négative. L’aspect du sérum est
très particulier avec une couleur brun foncé (figure 1) en raison d’une
forte concentration de MHA1b (126 mg/L).
Après l’instauration d’un traitement par corticoïdes
(1 mg/kg/24 h de Solupred®) puis trois séances
de dialyse associées à un traitement diurétique par furosémide, la
coloration du plasma est redevenue normale. Huit semaines après son
hospitalisation en réanimation, le malade a quitté l’hôpital et
douze mois plus tard, aucune récidive n’a été rapportée.
Origine de la methémalbumine
L’hémoglobine libérée après la destruction des érythrocytes se
trouve d’emblée dans le cytoplasme des cellules phagocytaires ou
diffuse dans le plasma avant d’être recyclée. Le catabolisme de
l’hémoglobine débute par la séparation des chaînes de globine et de
l’hème. Cette dernière est ensuite transformée en monoxyde de
carbone, en fer et en biliverdine elle-même réduite en bilirubine.
En cas d’hémolyse intravasculaire, l’hémoglobine libérée dans la
circulation sanguine forme avec l’haptoglobine un complexe
stœchiométrique rapidement phagocyté par les cellules
parenchymateuses du foie provoquant un épuisement de l’haptoglobine
plasmatique dans les cas pathologiques. Si la quantité
d’hémoglobine libérée dans le plasma déborde les capacités de
transport de l’haptoglobine, deux nouvelles voies d’élimination
interviennent :
– d’une part, il y a dissociation des molécules d’hème qui sont
filtrées par les glomérules rénaux puis entièrement réabsorbées au
niveau des tubes contournés proximaux ; la cellule tubulaire
transforme alors l’hème en bilirubine et stocke le fer sous forme
de ferritine et d’hémosidérine ;
– d’autre part, l’hème est oxydée en hématine puis transferée
jusqu’à l’hépatocyte où elle se lie à l’hémopexine ou à l’albumine
sous forme d’un complexe stœchiométrique de faible affinité :
la MHAlb [1]. Cette dernière permettrait une redistribution
progressive de l’hématine à l’hémopexine lorsque celle-ci arrive à
saturation.
Ainsi, l’apparition de MHAlb dans le plasma, lors d’une hémolyse
intravasculaire ou intra-tissulaire s’explique par la saturation de
l’haptoglobine et de l’hémopexine. La demi-vie de la MHAlb est
longue, comprise entre 96 et 120 heures. La couleur brune à
noire du plasma est due à la présence d’hématine.
Le point de vue du biologiste
D’un point de vue analytique, devant un plasma de couleur
brunâtre, le biologiste doit identifier la nature du pigment
plasmatique, le quantifier et s’assurer de l’absence
d’interférences sur les autres dosages. Trois pigments sont à
prendre en considération : la MetHb, la SulfHb et la
MHAlb.
Le spectre d’absorption de la MetHb varie avec le pH du milieu. Il
existe deux formes de MetHb, l’une acide, l’autre alcaline. À pH 6,
100 % de MetHb est sous forme acide et à pH 10, 100 %
sous forme alcaline. La teneur de 50 % en chacune des deux
formes est obtenue à pH 8,12. Les deux formes de MetHb diffèrent
par leur spectre d’absorption donc par leur couleur. La MetHb acide
est de teinte brune avec des maxima d’absorption se situant à 500
et à 632 nm. La courbe d’absorption de la forme acide est
nettement différente de celle de l’oxyhémoglobine (HbO2)
(maxima à 540 et 570 nm). La MetHb alcaline est de couleur
porto. Ses maxima d’absorption à 540 et 577 nm sont donc très
voisins de ceux de l’HbO2. À l’examen électrophorétique,
la MetHb possède une vitesse de migration inférieure à celle de
l’HbO2. Chaque hème portant une charge négative en
moins, l’HbO2 est moins attirée vers l’anode, donc se
situe en arrière de ce pigment [1].
La SulfHb possède un spectre d’absorption très voisin de celui de
la MetHb acide. Elle est caractérisée par un pic d’absorption à
618 nm. Certains appareils de mesure peuvent donner une fausse
methémoglobinémie : la présence de SulfHb doit être fortement
suspectée devant une methémoglobinémie supérieure à 10 %
associée à une valeur rendue négative pour la carboxyhémoglobine
[2]. Les appareils de mesure les plus récents mesurent directement
la SulfHb et ne sont pas soumis à ce type d’interférence.
La mise en évidence et le dosage de la MHAlb dans le plasma
peuvent être réalisés par des méthodes spectrophotométriques
simples [3]. Le spectre d’absorption est très voisin de celui de la
MetHb acide du fait de la similitude de leurs groupements
chromogènes, l’hème et l’hématine ne se différenciant que par le
degré d’oxydation de l’atome de fer qu’elles contiennent :
maxima d’absorption à 500 et 623 nm pour le MHAlb. La
réduction par le sulfure d’ammonium donne la bande de Hehr à
558 nm, caractéristique des hémochromogènes. Cette réaction
n’est positive que dans les hémolyses intenses, lorsque le stock
d’haptoglobine est épuisé. Il faut noter que la présence de MHAlb
dans le plasma est susceptible d’interférer avec les réactions
colorimétriques couplées à une peroxydase : seule une lecture
en bichromatisme permet de pallier à cette interférence [4].
La très faible concentration d’hémoglobine totale du patient
(4 g/dL) n’a pas permis d’en mesurer les différentes fractions
avec les automates classiques, puisque les gammes de mesure sont le
plus souvent comprises entre 5 et 20 g/dL. Par ailleurs, les
mesures d’absorbance sont réalisées à des longueurs d’onde qui ne
permettent pas de différencier MetHb et MHAlb. Ces limites
techniques nous ont conduit à réaliser des spectres dans le domaine
du visible (spectrophotomètre UV-2101 PC, Shimadzu
Corporation, Kyoto, Japon), puis des mesures de densité optique aux
longueurs d’onde correspondant aux maxima d’absorption de
l’HbO2, de la MetHb et de la MHAlb (tableau I). Pour quantifier la methémalbuminémie,
nous avons mis en œuvre la technique décrite par Cowley [5] avec
une gamme étalon réalisée avec de l’hématine (Sigma Chemical
Compagny, St Louis, Mo, États-Unis). Dans l’observation que nous
rapportons, la recherche de MHAlb s’est révélée positive (figure 2, tracé 3). Le
spectre du plasma du malade contient les pics caractéristiques de
la MHAlb mais également de l’HbO2, traduction de
l’hémolyse. Dosée à 126 mg/L à l’admission dans le service de
réanimation, la methémalbuminémie est passée à moins de 5 mg/L
après la première séance de dialyse, le plasma retrouvant alors un
aspect normal.
Tableau
I. Caractéristiques physicochimiques et maxima
d’absorption de l’oxyhémoglobine (HbO2), des
methémoglobines (MetHb) et de la methémalbumine (MHAlb)
|
|
Couleur
|
Maxima
d’absorption
|
Valence du fer
|
|
HbO2
|
Rouge
|
540 et 570 nm
|
Divalent
|
|
MetHb acide
|
Brune
|
500 et 632 nm
|
Trivalent
|
|
MetHb alcaline
|
Rouge porto
|
540 et 577 nm
|
Trivalent
|
|
MHAlb
|
Brun à noir
|
500 et 623 nm
|
Trivalent
|
Le point de vue du clinicien
Sur le plan clinique, deux points sont à considérer : tout
d’abord, le diagnostic différentiel de la methémalbuminémie et
ensuite, les conséquences thérapeutiques de la FBH en matière de
traitement des accès palustres.
Les hémolyses intravasculaires massives peuvent s’accompagner
d’une modification plus ou moins intense de la coloration du
plasma, selon les proportions des différents pigments
libérés : couleur jaune avec la bilirubine et rosée avec
l’hémoglobine libre. L’apparition inhabituelle d’une coloration
plasmatique marron voire noire, peut s’expliquer par un excès de
MetHb, de SulfHb ou encore plus rarement de MHAlb, trois molécules
qui peuvent être à l’origine de l’apparition d’une couleur cutanée
ardoisée. Ces modifications doivent être différenciées des troubles
de la mélanogenèse (observés au cours de l’hémochromatose, de la
maladie d’Addison...), qui ne s’accompagnent pas d’une coloration
équivalente du plasma, les dépôts de mélanine restant localisés
dans les cellules.
En 1938, le premier cas de methémalbuminémie, alors nommée
« pseudomethémoglobinémie » était décrit au décours d’une
fièvre bilieuse hémoglobinurique, maladie caractérisée par une
hémolyse intravasculaire massive et très brutale [6]. Depuis, peu
de cas de methémalbuminémie ont été rapportés, l’anémie hémolytique
et la pancréatite hémorragique étant les deux seuls contextes
cliniques rencontrés [7, 8].
Lorsque plus de 15 % d’hémoglobine sont sous forme de MetHb,
une cyanose apparaît. Différente des cyanoses d’origine
respiratoire ou cardiovasculaire, elle est ardoisée, grisâtre, plus
rarement brunâtre, et dans les cas sévères, noirâtre.
Habituellement généralisée, elle domine néanmoins à la face et aux
extrémités. Les muqueuses et les conjonctives peuvent aussi prendre
une teinte grisâtre. Sans traitement, une methémoglobinémie
comprise entre 20 et 30 % se corrige en trois jours après
élimination du toxique methémoglobinisant. Dans les cas les plus
sévères (MetHb > 35 %), un traitement par
antidote doit être instauré. Les plus couramment utilisés sont le
bleu de méthylène et l’acide ascorbique. L’injection d’une quantité
massive de bleu de méthylène est elle-même methémoglobinisante et
chez les sujets dont la cyanose n’est pas due à une
methémoglobinémie, son emploi peut s’avérer dangereux car pouvant
alors aggraver l’anoxie. C’est dire la nécessité de faire la preuve
formelle de la methémoglobinémie et dans le doute, d’employer
l’acide ascorbique nettement moins toxique, mais d’action plus
lente. Il faut également noter que le bleu de méthylène peut
déclencher une hémolyse brutale chez les sujets déficitaires en
G6PD : il est donc nécessaire de s’assurer de l’absence d’un
tel déficit avant d’instaurer un traitement.
Une sulfhémoglobinémie peut s’observer après absorption d’aniline,
de sulfamides ou encore de métoclopramide. Au-delà de 5 % de
SulfHb, une cyanose peut apparaître. N’étant pas spontanément
réversible, elle ne disparaît qu’avec les hématies qui la
contiennent.
Dans l’observation rapportée, l’analyse spectrophotométrique a pu
confirmer la présence de MHAlb, tout en écartant une
methémoglobinémie ou une sulfhémoglobinémie. La MHAlb a disparu
avec la première séance de dialyse, le plasma retrouvant alors un
aspect normal. Concernant le traitement des methémalbuminémies,
aucune conduite pratique ne semble avoir été adoptée à ce jour. La
MHAlb produite en excès pourrait avoir participé à de la
dégradation de la fonction rénale. Cette toxicité rénale, bien
connue avec les autres pigments dérivés de l’hème (MetHb, SulfHb)
se traduit par une nécrose tubulaire aiguë, plus particulièrement
en présence d’une acidose ou d’une hypoxie [9].
Enfin, cette observation rapporte une FBH probablement déclenchée
par la prise de luméfantrine. Bien que la physiopathologie de la
FBH ne soit pas clairement élucidée, ce syndrome est clairement
décrit avec les aminoalcools habituels (quinine, halofantrine et
méfloquine), avec de plus des réactivités croisées entre ces trois
molécules chez un même patient [10]. La présentation clinique
décrite dans notre observation est celle d’une FBH. Ce syndrome est
décrit chez des sujets résidant de longue date dans une zone
d’endémie à Plasmodium falciparum et prenant irrégulièrement
des traitements antipalustres de manière présomptive. Il se traduit
cliniquement par la survenue d’une fièvre élevée rapidement suivie
de l’émission d’urines couleur porto et d’un ictère. Ces symptômes
correspondent à une hémolyse intravasculaire aiguë massive et
brutale avec hémoglobinurie. Dans notre cas, un premier épisode de
FBH est imputé en 1997 à l’halofantrine et le cas actuel est à
rapporter à la luméfantrine par réactivité croisée.
Conclusion
Une confusion entre MetHb et MHAlb est possible car ces deux
molécules peuvent induire un assombrissement du sérum. Elle doit
être évitée, dans la mesure où les choix thérapeutiques sont
différents. Le diagnostic repose sur la constatation d’une cyanose
de couleur ardoisée, plombée. La ponction veineuse apporte un signe
de présomption, le sang étant de couleur sépia, brun chocolat,
coloration qui persiste sous oxygène. La certitude diagnostique est
apportée par l’analyse spectrophotométrique du sérum.
Références
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Clin Chem 1988 ; 34 : 1919-20.
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methémalbunémie. Schweiz Med Wschr 1993 ; 123 :
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derivatives: a role in the genesis of acute tubule necrosis. J
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