ARTICLE
Parmi tous les facteurs impliqués dans la transformation tumorale
des cellules, les radicaux libres produits de façon physiologique
ou par des xénobiotiques sont le plus souvent mis en cause. Ces
composés exercent leur action toxique en causant des lésions
à l'ADN, par activation de procarcinogène ou par altération
des systèmes antioxydants de défense cellulaire. La prévention
de la cancérogenèse chimique nécessite la connaissance
des facteurs environnementaux génotoxiques. En ce qui concerne
le cancer, de nombreux facteurs carcinogènes ont été
identifiés, qu'ils soient physiques (radiations ionisantes), chimiques
(dérivés du benzène, goudrons, amiante,...), viraux
ou même toxiques (toxine d'Aspergillus flavus). En dehors
de ces types particuliers de carcinogènes, la constatation de grandes
variations d'incidences de certains cancers entre les différentes
régions du globe a fait rechercher des facteurs moins évidents
pouvant expliquer ces disparités [1]. L'alimentation est le domaine
où l'organisme entre en étroit contact avec son environnement.
Dans la masse des nutriments, les vitamines représentent une faible
proportion pondérale, mais leur importance physiologique est attestée
par les différentes affections liées à leur carence.
Les vitamines sont des acteurs non seulement impliqués dans le
fonctionnement du métabolisme cellulaire, mais aussi dans les processus
cellulaires complexes tels que la prolifération et la différenciation.
Dès lors, il est séduisant de penser qu'elles pourraient
jouer un rôle protecteur vis-à-vis de l'agression radicalaire.
Certaines molécules susceptibles de libérer des radicaux
libres inducteurs de lésions chromosomiques [2] sont bien étudiées.
Il s'agit de générateurs de radicaux libres oxydants, tels
que le peroxyde de benzoyle, les perbenzoates d'alkyle, les peroxydicarbonates
de dialkyle. Les molécules composées de 3 à 4 atomes
de carbone, notamment le peroxydicarbonate de diisopropyle, le 2,2'-azobis
(2-amidinopropane) et leurs éventuels sels, tels que les chlorhydrates,
sont les plus utilisées en toxicologie expérimentale. Le
2,2'-azobis (2-amidinopropane) hydrochloride (AAPH) a été
choisi dans cette étude comme initiateur radicalaire hydrosoluble,
en accord avec les travaux de Niki et al. [3]. Une étude
précédente [4] a mis en évidence la production de
micronoyaux dans les lymphocytes T cultivés en sang total et incubés
en présence de ce générateur. L'objectif de ce travail
est la mise en évidence des effets antimutagènes (anticlastogènes,
antianeugènes) de substances naturelles antioxydantes telles que
l'acide ascorbique, le beta-carotène et la 5-hydroxyquinoline connues
pour leurs propriétés antiradicalaires.
Le test des micronoyaux a été proposé par Countryman
et Heddle [5] pour détecter les dommages génétiques
chimio- ou radio-induits. Ce test est basé sur la numération
d'entités nucléaires, les micronoyaux, présents dans
le cytoplasme des cellules en interphase et dont le diamètre est
inférieur au tiers du diamètre du noyau principal [6]. Les
micronoyaux sont constitués de fragments de chromosomes ou de chromosomes
entiers qui, lorsqu'ils ne sont pas inclus dans les noyaux interphasiques,
forment un noyau distinct. Ces entités chromosomiques sont des
fragments acentriques ou des chromosomes entiers non rattachés
au fuseau mitotique par le centromère et perdus au cours de la
mitose. Les mécanismes d'apparition des micronoyaux peuvent être
regroupés en effet clastogène d'une part et effet aneugène
d'autre part. La clastogenèse est associée à la production
de fragments acentriques, l'aneugenèse est associée à
la perte de chromosomes, le plus souvent par altération de l'appareil
mitotique.
Matériel
et méthode
Les échantillons de sang ont été collectés
dans des tubes en plastique héparinés et conservés
pendant moins de 24 heures à température ambiante et à
l'abri de la lumière. Ces échantillons provenaient de volontaires
sains adultes, indemnes de toute maladie, non fumeurs et non exposés
à des substances génotoxiques connues.
Chaque échantillon est mis en culture selon la procédure
classiquement utilisée [7] lors de ce type d'étude : 0,7
ml de sang hépariné, 0,1 ml de phytohémagglutinine
(Biochem-Seromed), 0,1 ml de pénicilline-streptomycine 103
U/ml (ATGC), et 2,5 ml de sérum de veau ftal (Biochem-Seromed)
sont additionnés à 6,5 ml de milieu 199 (Institut Pasteur).
Ces cultures sont réalisées dans des flascs de 50 cm2
de type Nunc® et incubées à 37 °C sous
une atmosphère enrichie à 5 % de CO2.
À la 24e heure, le 2,2'-azobis (2-amidinopropane)
hydrochloride a été incorporé selon une dose prédéterminée
de 43,2 µg.ml- 1, en accord avec l'étude antérieure
[4], ainsi que trois doses croissantes d'acide ascorbique, de beta-carotène
ou de 5-hydroxyquinoline. La cytochalasine B, à la concentration
de 5 µg.ml- 1, est additionnée à la 44e
heure. En fin d'incubation, les cellules sont centrifugées, soumises
à un choc hypotonique doux (KCl 0,075 M durant 3 mn) et fixées
(acide acétique-méthanol 3-1). Les cellules fixées
sont étalées par projection de gouttes sur des lames de
microscope préalablement dégraissées et humides.
Les lames sont ensuite séchées à l'air ambiant pendant
24 heures, puis colorées pendant 12 min au Giemsa.
La lecture est effectuée au microscope optique (X 500) par le
même opérateur et seuls les lymphocytes binucléés
sont observés pour la détection des micronoyaux. Les critères
de reconnaissance des micronoyaux sont strictement définis : entités
nucléaires indépendantes des noyaux principaux et de même
coloration que les noyaux principaux, la taille doit être comprise
entre le seizième et le tiers du plus petit des deux noyaux principaux
[6]. Pour chaque lame, 1 000 lymphocytes binucléés sont
examinés et, parmi ceux-ci, les cellules portant au moins un micronoyau
sont comptabilisées. Les résultats sont ainsi exprimés
en nombre de lymphocytes micronucléés pour 1 000 lymphocytes
binucléés observés.
L'interprétation des résultats fait appel à la
détermination d'un indice RMN validé lors d'une
étude précédente [7] (réduction du taux de
micronoyaux par l'antimutagène) calculé suivant la formule
:
On considère que la substance testée a des propriétés
fortement antimutagènes si RMN < 0,75, faiblement
antimutagènes si RMN est compris entre 0,75 et 0,85
et non mutagènes si RMN > 0,85.
L'étude du taux de variation des micronoyaux a été
effectuée par une analyse de variance (Anova) qui permet de comparer
entre elles plusieurs moyennes. Cette étude statistique a été
menée grâce à l'utilisation du logiciel de traitement
des données Stat View® student.
Résultats
Pour chaque substance naturelle testée, deux séries de
cultures ont été réalisées, comprenant un
témoin négatif, le composé antiradicalaire seul,
le générateur de radicaux libres à la concentration
de 43,2 µg.ml- 1 seul, l'association générateur-antiradicalaire
à trois concentrations différentes en antiradicalaire pour
une même concentration en générateur (43,2 µg.ml-
1). Enfin, un témoin positif a été réalisé
par addition d'un mutagène standard, la doxorubicine à la
concentration de 0,003 µg.ml- 1.
Les résultats concernant l'acide ascorbique utilisé aux
concentrations de 25, 50, 75 µM sont regroupés dans la première
partie du tableau 1. Ils
permettent de mettre en évidence une variation significative entre
le taux de cellules micronucléées obtenu après incubation
avec le générateur de radicaux libres seul et en association
avec l'acide ascorbique (analyse de variance p < 0,005). Dès
la première dose d'acide ascorbique, on obtient un indice de réduction
du taux de micronoyaux inférieur à 0,75.
La 5-hydroxyquinoline, utilisée à la concentration 25,
50, 75 µM, a été additionnée aux cultures cellulaires
à la 24e heure, en même temps que le générateur
de radicaux libres (deuxième partie du tableau
1). L'analyse de variance met en évidence une différence
statistiquement significative entre les taux de cellules micronucléées
obtenues d'une part après incubation des cellules en présence
du générateur de radicaux libres seul et d'autre part exposition
des cellules au générateur de radicaux libres associé
à la 5-hydroxyquinoline, quelle que soit la concentration utilisée
(p < 0,005). Cette étude permet de mettre en évidence
des propriétés fortement antimutagènes de la 5-hydroxyquinoline
dès la première dose avec un indice de réduction
du taux des micronoyaux toujours inférieur à 0,5.
Le beta-carotène, utilisé à la concentration 27,
54, 81 µl/ml, a été rajouté dans les cultures
cellulaires à la 24e heure, en même temps que
le générateur de radicaux libres (troisième partie
du tableau 1). L'analyse
de variance met en évidence une différence statistiquement
significative entre le taux de cellules micronucléées obtenu
après incubation au générateur de radicaux libres
seul et après association au beta-carotène (p < 0,005).
Comme pour les autres substances, l'indice de réduction du taux
de micronoyaux est toujours inférieur à 0,5.
Discussion
Les résultats obtenus par la présente étude confirment
le rôle antimutagène des trois composés étudiés.
Ces propriétés avaient été envisagées
dès 1984 par Burton et Ingold, ainsi que Krinsky en 1989 et De
Flora et al. en 1990 [8-10]. Dans des études plus récentes,
il a été démontré que l'acide ascorbique et
le beta-carotène étaient capables de réduire le pouvoir
clastogène de la bléomycine aussi bien chez l'animal que
chez l'homme [11, 12].
L'intérêt de cette étude est en fait d'apporter
des précisions concernant le mécanisme d'action de ces trois
substances. En effet, ces composés sont capables de faire diminuer
le taux de cellules micronucléées lorsqu'ils sont incorporés
de façon simultanée avec l'agent mutagène, ne laissant
pas le temps à ces antimutagènes d'être métabolisés
ou de pénétrer à l'intérieur des cellules.
En se référant à la classification de Bronzetti et
al. [13], ces trois composés appartiennent à la classe
des desmutagènes dont le mécanisme d'action est extracellulaire,
exerçant une action directe sur les agents mutagènes avant
que ces derniers n'atteignent leurs cellules cibles, c'est-à-dire
avant que des dommages ne se soient produits à l'ADN. En effet,
le terme antimutagène, utilisé au sens large, désigne
toute substance ayant pour effet de réduire ou d'annuler le taux
de mutations spontanées et/ou induites, sans tenir compte du mécanisme
mis en jeu par la substance antimutagène. Le terme d'antimutagène
a donc évolué et permet de distinguer, selon Bronzetti et
al. [13], les desmutagènes qui exercent leur action directement
sur les agents mutagènes avant que ces derniers n'atteignent leur
cible cellulaire, et les bio-antimutagènes qui exercent leur action
par des mécanismes intracellulaires en s'opposant à la fixation
de mutations produites par un mutagène. De plus, étant donné
l'originalité du mutagène utilisé, un générateur
de radicaux libres, les trois composés étudiés ont
présenté, in vitro, des propriétés
antiradicalaires. Les radicaux libres formés dans le milieu de
culture paraissent avoir été inactivés par ces substances
naturelles. Toutefois, la vérification de ces hypothèses
nécessite l'application du test de numération des micronoyaux
à une population plus étendue de sujets. De même,
la conception d'un nouveau protocole, en cours de réalisation,
qui prendra en compte le moment de l'introduction de l'agent antimutagène
(prétraitement, traitement simultané, post-traitement) pourra
préciser le mécanisme d'action [7].
Enfin, cette étude a montré l'applicabilité du
test des micronoyaux dans un protocole d'étude des antimutagènes.
En effet, il permet la mise en évidence de mutations chromosomiques
dans des délais satisfaisants, avec des conditions de mise en uvre
aisées et à un coût relativement peu élevé.
Cependant, ce test ne permet pas de connaître le mécanisme
intime de l'action génotoxique. Pour cela, il sera souhaitable
d'associer au test des micronoyaux un protocole d'hybridation in situ
fluorescente, permettant de détecter la présence ou l'absence
de centromères dans les micronoyaux. Ainsi la distinction entre
les effets clastogènes et aneugènes permettra de déterminer
plus précisément le mécanisme d'action des toxiques
[14].
Remerciements. Les auteurs remercient la Fondation
Philippe Daher (Fondation de France) pour son aide généreuse
et Mme Jocelyne Pompili pour sa précieuse collaboration.
REFERENCES
1. Vilkas M. Les vitamines, mécanismes d'action chimique.
Herman : Paris, 1994.
2. Kasuyuki H, Hitoshi J, Ken-Ichi S, Kiyomi K. DNA breaking
activity of the carbon-centered radical generated from 2,2'-azobis(2-amidinopropane)
hydrochloride (AAPH) Free Radic. Res Commun 1993 ; 19 : 323-32.
3. Niki E, Kawakami A, Saito M, Yamamoto Y, Tsuchiyya J. Effect
of phytyl side chain of vitamin E on its antioxidant activity. J Biol
Biochem 1995 ; 260 : 2191-6.
4. Villani P, Orsière T, Duffaud F, Botta A. Cytotoxic
and genotoxic effects of 2,2'-azobis(2-amidinopropane) hydrochloride (AAPH)
in cultured human T lymphocytes. Med Sci Res 1996 ; 24 : 499-500.
5. Countryman PI, Heddle JA. The production of micronuclei from
chromosome aberration in irradiated cultures of human lymphocytes. Mutat
Res 1976 ; 41 : 321-32.
6. Fenech M. The cytokinesis-block micronucleus technique : a
detailled description of the method and its application to genotoxicity
studies in a human population. Mutat Res 1993 ; 285 : 35-44.
7. Aît-Amara-Mokrane Y, Lehucher-Michel MP, Balansard G,
Duménil G, Botta A. Protective effect of alpha-hederin, chlorophyllin
and ascorbic acid towards the induction of micronuclei by doxorubicin
in cultured human lymphocytes. Mutagenesis 1996 ; 11 : 161-7.
8. Burton GW, Ingold KU. beta-carotène : an usual type
of lipid antioxidant. Science 1984 ; 224 : 569-73.
9. Krinsky NI. Carotenoids and cancer in animals models. J
Nutr 1989 ; 119 : 123-6.
10. De Flora S, Bronzetti G, Sobels FH. Assessement of antimutagenicity
and anticarcinogenicity. Mutat Res 1992 ; 267 : 153-5.
11. Anderson D, Basaran N, Blowers SD, Edwards AJ. The effect
of antioxidants on bleomycin treatment in vitro and in vivo
genotoxicity assays. Mutat Res 1995 ; 329 : 37-47.
12. Salvadori D, Ribeiro L, Natarajan A. Effect of beta-carotene
on clastogenic effects of mitomycin C, methyl methanesulphonate and bleomycin
in chines hamster ovary cells. Mutagenesis 1994 ; 9 : 53-7.
13. Bronzetti G, Galli A, Della Croce C. Antimutagenic effect
of chlorophyllin. In : Kuroda Y, Shankel DM, Waters MD, eds. Antimutagenesis
and anticarcinogenesis mechanism II. Plenum, New York, 1990
: 463-8.
14. Fenech M, Morley A. Kinetochore detection in micronuclei
: an alternative method for measuring chromosome loss. Mutagenesis
1989 ; 2 : 98-104.
|