ARTICLE
Les maladies cardiovasculaires constituent la
première cause de mortalité dans les pays industrialisés.
Au début des années 1980, l'évolution divergente,
selon les pays, de la mortalité due à ces maladies a été
clairement mise en évidence [1]. À partir de cette constatation,
différentes études épidémiologiques ont été
entreprises en Europe. Le projet Monica est une étude internationale
qui vise à expliquer ces variations de la mortalité coronarienne
observées dans les pays industrialisés [2]. L'étude
Ectim (Étude cas-témoins sur l'infarctus du myocarde) a
permis de mesurer des différences significatives du profil lipidique
entre les populations témoins de quatre villes sélectionnées
(Belfast, Lille, Strasbourg et Toulouse qui appartiennent au registre
Monica) qui se différencient par des niveaux très contrastés
du risque d'infarctus du myocarde [3, 4]. Le dépistage précoce
et la prévention de ces maladies représentent actuellement
un problème de santé publique et de nombreuses actions sont
entreprises pour la recherche des marqueurs de risque. L'identification
précise des anomalies qualitatives et quantitatives des lipoprotéines,
qui nécessite l'établissement d'un bilan lipidique et lipoprotéinique,
est le guide indispensable pour la prévention et le traitement
de ces affections [5, 6]. Il est aujourd'hui parfaitement démontré
que les dyslipoprotéinémies constituent le facteur prédisposant
majeur pour le développement et la progression de l'athérosclérose
[7-9].
La cause principale des fortes prévalences de maladies cardiovasculaires
observées dès la fin de la Seconde Guerre mondiale semblait
être un haut niveau de vie avec une alimentation de type occidental
(riche en lipides saturés d'origine animale) [10]. Une étude
faite sur des Japonais vivant à Hiroshima et sur des Japonais originaires
de cette même ville mais vivant aux États-Unis (Hawaii et
Los Angeles) confirme ces présomptions. Les travaux de l'équipe
japonaise révèlent quelques différences dans le comportement
alimentaire (plus grande consommation de graisses animales) qui se traduisent
par une augmentation du cholestérol, du cholestérol-LDL
et des triglycérides des Japonais vivant aux États-Unis
[11]. Une autre étude révèle que dans le même
temps la fréquence de décès due aux maladies cardiovasculaires
a augmenté très nettement dans cette population [12].
D'autre part, en dehors de toute maladie, il existe des variations du
bilan lipidique d'une population à l'autre. Freedman et al.
[13] ont entrepris différentes études aux États-Unis
sur les populations blanches et noires. Ils ont relevé des différences
dans le profil lipidique, notamment dans la concentration en HDL-cholestérol.
Les progrès économiques des pays méditerranéens
ou de certains pays en voie de développement vont de pair avec
un accroissement de la fréquence des maladies cardiovasculaires
[14]. L'Algérie, pays méditerranéen en voie de développement,
semble s'inscrire dans ce processus. En effet, en Afrique du Nord, ces
affections étaient relativement rares, et inquiétaient peu
les praticiens. En Algérie, on assiste à des changements
dans les habitudes de vie liés à l'exode rural, à
la consommation de tabac, à l'alimentation, au stress... Ces transformations
seront peut-être la cause de l'émergence des maladies cardiovasculaires.
Aucune étude n'a été faite dans le but d'établir
les particularités du bilan lipidique et lipoprotéinique
des populations normales. Ce sont les normes européennes qui sont
utilisées comme référence alors qu'aucune étude
ne nous permet d'affirmer que les facteurs de risque d'athérosclérose
sont les mêmes dans ce pays. De plus, aucun recensement des maladies
cardiovasculaires n'a été fait.
Dans ce travail nous avons comparé le bilan lipidique lipoprotéinique
et apolipoprotéinique d'une population normale oranaise (Ouest
algérien) à celui d'un groupe de témoins français
(Lillois).
Matériel et méthodes
Recrutement des sujets
Les prélèvements ont été effectués
chez des sujets des deux sexes, à jeun depuis au moins 12 heures.
La population étudiée se répartit en deux groupes
strictement appariés en âge et en sexe :
- 129 sujets adultes oranais, 61 femmes et 68 hommes d'âge compris
entre 20 et 55 ans, ne souffrant d'aucune maladie évidente, recrutés
dans le secteur sanitaire IV (Oran, centre des bilans de santé,
Algérie) ;
- 129 sujets adultes lillois ont été recrutés au
centre de bilans de santé de l'Institut Pasteur de Lille, France.
Prélèvements
Les prélèvements ont été réalisés
sur des tubes Vacutainer avec gel séparateur, centrifugés
à 3 000 t/min pendant 10 min, puis conservés stérilement
à 4 °C après ajout de 10 µl/ml de sérum
d'un mélange contenant 0,16 mole/l de glutathion, 1,1 mole/l d'acide
caproïque, 0,06 mole/l d'EDTA et 6.10- 3 mole/l de chloramphénicol.
Dans ces conditions nous avons pu vérifier qu'il n'y avait pas
de modification au cours du temps des paramètres étudiés.
Dosages
Les apolipoprotéines AI et B ont été dosées
par immunonéphélémétrie (Behring). Les concentrations
des apoAIV, LpAI, LpCIII:B ont été mesurées par électro-immunodiffusion
(kit Hydragel, Sebia) [15]. Le cholestérol, les triglycérides
et les phospholipides ont été mesurés dans le sérum
par des méthodes enzymatiques (Boehringer) adaptées à
l'auto-analyseur Hitachi 717. Le cholestérol, les triglycérides
et les phospholipides des HDL ont été mesurés dans
le surnageant après précipitation au phosphotungstate de
sodium associé au chlorure de magnésium (Boehringer). Les
concentrations de cholestérol des LDL ont été calculées
par la formule de Friedwald [16] (triglycérides < 4 g/l) :
Cholestérol LDL (g/l) = cholestérol total - cholestérol
HDL - triglycérides/ 5.
Les concentrations des apoAII, apoCIII, apoE, LpE:B, Lp(a), apoCII ont
été mesurées par immunoenzymométrie (Elisa)
[17-19]. La concentration de LpAI:AII a été obtenue par
différence entre les concentrations en apoAI et en LpAI.
L'étude statistique a été faite par comparaison
des moyennes par le test non paramétrique de Wilcoxon sur séries
appariées.
Résultats
Lipides
Dans le tableau 1 sont
reportées les moyennes des concentrations de cholestérol,
triglycérides et phospholipides du sérum et des HDL et le
cholestérol des LDL. Chez les Oranais, les taux de cholestérol
et de phospholipides sont significativement diminués dans le sérum
et dans les lipoprotéines tandis que les triglycérides sont
augmentés.
Apolipoprotéines
Le tableau 2 indique
la moyenne des concentrations plasmatiques des apolipoprotéines
dans les deux populations. Les apoAI et AII sont significativement diminuées
chez les Oranais. Les apoE et CII sont significativement augmentées
dans la population oranaise comparée à la population lilloise.
Les apoB, CIII et AIV ne varient pas de façon significative.
Lipoprotéines
Dans le tableau 3 sont
indiquées les moyennes des concentrations sériques des lipoprotéines
dans les deux populations. Les LpAI et LpAI:AII sont significativement
diminuées dans le groupe des témoins oranais. Les LpCIII:B
et LpE:B sont au contraire augmentées chez les Oranais.
Lipoprotéine (a)
Les moyennes de Lp(a) ont été comparées dans les
deux populations et nous n'avons pas trouvé de différence
significative. Cependant, l'étude des distributions suggère
une répartition différente dans les deux populations avec
une médiane à 0,048 g/l chez les Lillois et 0,1 g/l chez
les Oranais. Le diagramme de la figure
1 montre que ces différences de médiane correspondent
à des différences importantes de répartition dans
les deux populations. Le nombre de sujets lillois ayant une concentration
de Lp(a) non détectable est supérieur au nombre de sujets
oranais. Inversement 27 sujets lillois ont une concentration de Lp(a)
supérieure à la valeur seuil de risque cardiovasculaire
de 0,3 g/l, pour seulement 13 sujets oranais.
Discussion
La lutte contre l'athérosclérose passe en grande partie
par la prévention. De nombreuses études ont mis en évidence
les principaux facteurs de risque contre lesquels il est nécessaire
d'agir. Les anomalies lipidiques, et plus particulièrement l'augmentation
du taux de cholestérol et de cholestérol-LDL, font partie
de ces facteurs de risque [20, 21].
Bilan lipidique et lipoprotéinique
Les résultats du bilan lipidique et lipoprotéinique montrent
des différences importantes entre les populations oranaise et lilloise.
Dans la population oranaise, les paramètres qui sont considérés
comme les principaux marqueurs athérogènes, cholestérolémie
et cholestérol-LDL, sont plus faibles. Les concentrations basses
de ces deux facteurs à effet majeur semblent protéger la
population du risque de développer une maladie cardiovasculaire.
Mais une cholestérolémie élevée n'est pas
un marqueur suffisant du risque athérogène.
L'analyse des résultats des autres paramètres révèle
que les triglycérides et les lipoprotéines des VLDL, LpE:B
et LpCIII:B sont augmentés dans la population oranaise. Ces trois
facteurs sont considérés comme plutôt athérogènes
[22-25]. En analyse univariée, de nombreuses études prospectives
ont montré une relation directe entre triglycéridémie
et incidence des maladies cardiovasculaires. En revanche, lors des analyses
multivariées, cette relation tend à s'atténuer, voire
à disparaître, lorsque d'autres facteurs de risque, tels
que l'hypertension artérielle, la sédentarité, l'obésité,
le cholestérol HDL, la glycémie ou les facteurs de coagulation
sont pris en compte. Même si cette relation reste discutée,
il est vrai que l'hypertriglycéridémie peut avoir plusieurs
conséquences directes sur les mécanismes physiopathologiques
de l'athérosclérose : une baisse du taux de cholestérol
HDL que l'on retrouve ici, des modifications qualitatives des LDL, notamment
une diminution de leur taille, et des troubles de l'hémostase.
Parmi les modifications du bilan lipidique potentiellement reliées
à l'hypertriglycéridémie, l'augmentation des lipoprotéines
LpE:B et LpCIII:B a été clairement reliée au risque
cardiovasculaire au cours d'une étude épidémiologique
récente [4]. Dans cette étude, des populations européennes
aux risques cardiovasculaires très différents ont été
comparées et, dans chaque population, des patients ayant subi un
infarctus du myocarde ont été comparés à des
témoins. Il apparaît que des concentrations élevées
de ces particules lipoprotéiniques sont observées dans les
populations indemnes de maladies cardiovasculaires mais ayant le plus
fort risque de les développer, et dans chaque population, les sujets
souffrant de maladies cardiovasculaires présentent davantage de
LpE:B et LpCIII:B que les témoins. L'observation de concentrations
plus élevées en LpE:B et LpCIII:B chez les Oranais par rapport
aux Lillois mériterait donc des explorations supplémentaires
afin de déterminer sa signification clinique, notamment en terme
de risque. L'augmentation des triglycérides et des lipoprotéines
les contenant peut être reliée aux différences de
comportement alimentaire, et ce point mériterait d'être étudié
de manière plus approfondie. Elle est peut-être aussi associée
à une fréquence du diabète qui est important en Algérie
au point de le placer au troisième rang des maladies chroniques
dans ce pays.
Par ailleurs, les taux de cholestérol HDL et de phospholipides
HDL [22], qui sont considérés comme des marqueurs de protection
contre l'athérosclérose, sont diminués chez les Oranais.
La diminution de concentration des particules LpAI renforce cette observation
puisque de nombreux arguments expérimentaux [23] et épidémiologiques
[4] suggèrent que ces lipoprotéines représenteraient
un meilleur marqueur de protection contre l'athérosclérose
que le cholestérol HDL.
Lipoprotéine (a)
Le contrôle de la concentration de Lp(a) est essentiellement d'origine
génétique [26]. C'est une lipoprotéine qui présente
des similitudes avec les LDL, dont le composant protéique majeur
est l'apo B100. La Lp(a) possède, de plus, une apolipoprotéine
particulière, l'apo(a). Cette apolipoprotéine de taille
très variable présente de fortes similitudes avec le plasminogène.
Il a été clairement démontré que ce polymorphisme
de taille est contrôlé génétiquement par différents
allèles de l'apo(a) [27]. La présence des isoformes de haut
poids moléculaire de l'apo(a) est étroitement corrélée
avec une faible concentration de la Lp(a). Des concentrations élevées
en Lp(a) sont corrélées à un risque élevé
de coronarite et constituent un marqueur chez les sujets à risque
[28]. En revanche, différentes études prospectives apportent
des résultats un peu plus contrastés, ce qui fait que le
rôle de la Lp(a) comme facteur de risque est encore discuté
[29, 30]. La forte influence génétique déterminant
les concentrations de Lp(a), des variations significatives ont été
observées entre les populations sélectionnées dans
des pays différents [31]. En effet, des études faites au
Ghana et au Botswana révèlent des concentrations plus élevées
dans les populations africaines que dans les populations européennes
[32]. Ces concentrations plus élevées, trouvées également
dans la population noire américaine, ne sont pas systématiquement
corrélées avec un augmentation du risque cardiovasculaire
[33]. Des distributions très différentes sont observées
entre Oranais et Lillois avec une médiane augmentée chez
les Oranais mais peu de valeurs très élevées de Lp(a).
Cette distribution évoque les distributions observées dans
les populations africaines ou noires américaines. La population
oranaise peut être considérée comme une population
caucasienne mais le nord de l'Afrique étant une région qui
a subi des invasions multiples présente une diversité génétique
que l'on retrouve dans d'autres populations méditerranéennes
d'Afrique du Nord et d'Europe du Sud [34].
CONCLUSION
Ainsi nous avons un bilan contrasté dans la population oranaise
avec une prédisposition à l'athérosclérose
plutôt faible. Cependant de nombreux paramètres du bilan
lipidique sont liés au régime alimentaire. Ainsi chez les
citadins algériens, l'ensemble des facteurs lipidiques (à
l'exception de la Lp(a)) risque d'évoluer avec les changements
importants qui se produisent dans les habitudes de vie. Il serait donc
intéressant de vérifier si ces paramètres sont associés
à des polymorphismes génétiques comme cela a été
démontré pour l'étude Ectim [3, 4]. Cette étude
a déjà permis de mettre en évidence des différences
de profils lipidiques dans quatre villes (Belfast, Lille, Strasbourg et
Toulouse), les différences observées ont pu être associées
à des polymorphismes génétiques sur les gènes
des apolipoprotéines et d'enzymes du métabolisme des lipides.
Une étude épidémiologique a donc été
entreprise afin de déterminer le risque cardiovasculaire. Un suivi
régulier de l'évolution des paramètres lipidiques
dans la population permettrait de motiver la mise en uvre d'une
politique de prévention adaptée.
Remerciements. Ce travail a été en partie
financé par un accord de coopération entre la DRS (Algérie)
et l'Inserm (France).
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