ARTICLE
En 1962, J.L. Melnick [1] rassemble sous le nom de papovavirus ou Papovaviridæ,
des virus présentant des caractéristiques physiques et biologiques,
et des propriétés tumorigènes semblables. Ces papovavirus
regroupent les virus du papillome du lapin et des papillomes humains,
le virus du polyome et le virus vacuolisant du singe dénommé
aussi SV40 (simian virus). D'autres virus ont successivement intégré
ce groupe.
Les papillomavirus (du latin papilla, diminutif de papula
signifiant bouton, et du suffixe grec -ome, désignant le caractère
tumoral) sont responsables, chez l'homme, d'une grande variété
de lésions cutanées et muqueuses rassemblées sous
le nom de papillomes viraux en raison de leur aspect papillomateux et
de leur origine virale : verrues cutanées et anogénitales,
papillomes oraux et laryngés, épidermodysplasie verruciforme.
Des lésions analogues induites par des virus apparentés
sont aussi connues dans le règne animal : chez les rats/souris,
lapins, moutons, bufs, chevaux, cerfs, daims, chiens, singes, mais
aussi chez les oiseaux et les tortues.
Au cours de ces vingt dernières années, plus de 100 types
de papillomavirus ont été identifiés. Si la plupart
d'entre eux sont impliqués dans des lésions bénignes,
certains sont étroitement liés à des tumeurs malignes.
C'est à l'équipe de H. zur Hausen [2] que revient le mérite
d'avoir isolé des types spécifiques de papillomavirus dans
des cancers du col utérin. Depuis 1983, de nombreux travaux fondamentaux
et épidémiologiques ont confirmé le rôle majeur
du papillomavirus humain (HPV) de type 16, en particulier dans la carcinogenèse
du col utérin.
Historique
Les verrues localisées à la sphère génitale
sont fréquemment décrites par les médecins romains
et grecs dès 500 avant JC et sont dénommées ficus
et thymion en raison de leur apparence. A.C. Celsius, dans son ouvrage
De Arte Medica datant de 25 ans avant JC, décrit différents
types de verrues génitales : acrochordon, thymion et myrcémie,
et observe la transmission sexuelle de ces verrues. Du xie
au xixe siècle, nombreuses sont les descriptions mentionnant
l'existence de condylomes et de leur caractère transmissible. Mais
c'est en 1907 que G. Ciuffio [3] démontre la nature virale des
lésions verruqueuses humaines, après s'être inoculé
un broyat stérile de verrues vulgaires filtré sur bougie
de porcelaine.
En 1933, R. Shope [4] décrit la papillomatose du lapin sauvage.
Il en prouve la nature contagieuse en appliquant, au niveau de scarifications
de plusieurs lapins de laboratoire, une suspension préparée
à partir de lésions verruqueuses. P. Rous [5], en 1935,
démontre que les papillomes cutanés chez le lapin peuvent
évoluer vers un carcinome après une longue période
de latence. En 1950, M.J. Strauss [6] confirme les travaux de G. Ciuffo
et de R. Shope ; il observe en microscopie électronique des particules
semblables à des virus dans des papillomes cutanés. La preuve
de l'existence de papillomavirus humains dans des lésions génitales
(condylomes acuminés et cancers) n'est donnée qu'en 1974
[7]. Dix ans plus tard, sont découverts des papillomavirus spécifiques
dans des biopsies de cancers du col utérin [8].
À ce jour, nombreux sont les travaux concernant les caractéristiques
des papillomavirus, leur mode de réplication, de transcription
et de transformation. Les facteurs de risque, les méthodes diagnostiques
et l'évolution des infections à papillomavirus chez l'homme
font l'objet de nombreuses études multicentriques. Enfin, les travaux
concernant la réponse immunitaire dans les mécanismes de
contrôle de l'infection sont essentiellement axés sur l'étude
de l'immunité à médiation cellulaire, sur la recherche
d'épitopes et de l'immunogénicité des protéines
(ce chapitre fera l'objet d'une revue générale dans un prochain
numéro).
Caractéristiques
des papillomavirus
Structure générale
Les papillomavirus sont des virus de petite taille (de 45 à 55
nm de diamètre), non enveloppés, composés de 72 capsomères
disposés selon une symétrie icosaédrique. Leur génome
est constitué d'une molécule circulaire d'ADN double brin
de 8 000 paires de bases environ, contenant de 41 à 49 % de G +
C (poids moléculaire variant de 3 à 5.106 daltons)
et de densité de flottaison en gradient de césium de 1,34
g/cm3. Des formes filamenteuses ainsi que des particules virales
vides peuvent apparaître occasionnellement.
L'analyse comparée des séquences nucléotidiques
des papillomavirus dans les différentes espèces a révélé
une organisation génétique commune (figure
1). Une dizaine de phases ouvertes de lecture (POL ou ORF : open
reading frame des Anglo-Saxons) portées par un seul des deux
brins d'ADN sont groupées en une région E (early)
codant des protéines non structurales et une région L (late)
codant les protéines de capside. Le nombre qui apparaît après
E et L reflète la taille des POL, E1 étant la plus importante.
Du fait d'un épissage alternatif, de 12 à 15 protéines
sont en fait synthétisées. Leur structure et leur rôle
seront détaillés ultérieurement.
La région non codante comprenant 400 à 1 000 nucléotides
et située entre les séquences POL L1 et POL E6/E7 est une
région très variable. Elle contient les promoteurs des gènes
précoces (P97 pour HPV16 et P105 pour HPV18) et en amont des promoteurs,
des séquences de régulation de la réplication et
de la transcription, parmi lesquelles un site ori, site d'origine
de la réplication virale et une séquence enhancer
ou séquences cis-régulatrices qui modulent l'activité
des promoteurs. Ces séquences cis sont des sites de fixation
reconnus spécifiquement par des facteurs trans-régulateurs
d'origine cellulaire ou virale. Certains facteurs cellulaires, tels que
AP1 (complexe fos/jun), NF1, SP1 et récepteurs aux stéroïdes
activent la transcription des gènes précoces. Des travaux
fondamentaux démontrent le rôle stimulant de la progestérone
dans la transformation de cellules de rongeurs infectées par HPV16
et l'effet activateur de la dexaméthasone dans la transformation
par c-Ha ras de kératinocytes immortalisés par HPV16. La
régulation de cette activité transcriptionnelle permet aussi
d'expliquer les variations d'expression des protéines virales au
cours du cycle menstruel. D'autres facteurs cellulaires tels que Oct1,
YY1 (yin-yang 1) et récepteurs à l'acide rétinoïque
inhibent la transcription des gènes viraux. Dans certains cancers
du col utérin, ont été décrites des mutations
et des délétions de YY1 qui ne contrôlent plus l'activité
du promoteur P97 d'HPV16. La transcription des gènes viraux est
aussi régulée par des protéines virales, et en particulier
par la protéine E2 qui, sous forme d'homodimère, se fixe
au niveau de sites E2BS (E2 binding site). À noter que la
région non codante persiste lorsque l'ADN viral est intégré
à l'ADN chromosomique. D'autres promoteurs (i.e. P172) situés
en amont des gènes tardifs sont impliqués dans la transcription
des POL L1 et L2. Leur activation serait dépendante de l'état
de différenciation de la cellule.
Phylogénie des papillomavirus
Les papillomavirus sont des virus très anciens, extrêmement
stables qui ont évolué avec leur hôte. Chan et
al. [9] ont proposé un arbre généalogique de
ces virus sur la base des variations des séquences codantes et
non codantes, de la phylogénie et de la taxonomie. Parmi la centaine
de papillomavirus dénombrés dans les différentes
espèces, plus de 70 types sont spécifiques de l'espèce
humaine et une trentaine sont à tropisme anogénital. Par
convention, un virus constitue un nouveau type lorsque les séquences
des POL E6, E7 et L1 présentent une homologie inférieure
à 90 % avec l'ADN des autres virus après hybridation en
milieu liquide et traitement des hybrides par la nucléase S1. Un
sous-type ou un variant, classiquement défini comme un papillomavirus
donnant des réactions croisées en hybridation dans des conditions
stringentes, mais ayant un profil de restriction différent de celui
du papillomavirus prototype, est actuellement reconnu s'il présente
entre 90 et 98 % d'homologie de séquence nucléotidique dans
le gène L1 avec ledit prototype. Chez l'homme, l'aspect morphologique,
l'incidence, la répartition selon l'âge, le mode de transmission
et l'évolution clinique des divers types de papillomes suggéraient
que certains d'entre eux étaient responsables d'entités
cliniques distinctes. En effet, à partir de 1977, H. zur Hausen
en Allemagne [10] et, indépendamment, G. Orth et al. en
France [11] démontrent l'existence de différents types d'HPV.
Les nombreux travaux qui suivent confirment la remarquable pluralité
des papillomavirus humains. Ces virus sont ainsi classés le plus
souvent en fonction de leur tropisme tissulaire et de leur potentiel oncogénique.
Deux grandes classes sont répertoriées par M. van Ranst
[12] :
Les HPV préférentiellement associés aux lésions
cutanées. Les HPV de type 1 et 4 par exemple sont fréquemment
retrouvés dans les verrues, alors que les HPV de type 5 et 8 sont
incriminés dans l'épidermodysplasie verruciforme.
Les HPV infectant les muqueuses anogénitales (col utérin,
vulve, vagin, pénis et anus) et oropharyngées. Parmi ces
virus, certains sont dits à bas risque ou à faible potentiel
oncogène : c'est le cas des HPV6 et 11 communément retrouvés
dans les condylomes génitaux, alors que d'autres sont dits à
haut risque : c'est le cas des HPV16 et 18 impliqués dans la carcinogenèse
du col utérin. Dans ce dernier groupe, sont aussi inclus des HPV
dits à risque intermédiaire, il s'agit des HPV31, 33, 35,
51... fréquemment détectés dans les lésions
anogénitales.
Une classification simplifiée par H.D. Birley et al. [13]
est montrée sur la figure
2. La diversité des types d'HPV résulte probablement
de leur évolution dans les différents épithéliums
humains. Le taux de mutations est estimé à 3,5.106
substitutions par site et par an, ce qui correspond à un taux 25
fois plus élevé que le taux de mutations observées
pour le gène de la bêtaglobine.
Structure et rôle
des protéines virales (tableau
I)
* La protéine E1. C'est la mieux conservée des
protéines virales. Elle est impliquée dans la réplication
de l'ADN viral. Des mutations dans le gène E1 interfèrent
avec ladite réplication. La protéine E1 des papillomavirus
humains et bovins est active après avoir lié la protéine
E2. L'hétérodimère E1-E2 se lie à la séquence
ori (origine de réplication) localisée dans la région
non codante. Cette séquence possède en effet un site de
liaison pour la protéine E1 (E1BS : E1 binding site) flanqué
lui-même de plusieurs sites de liaison pour la protéine E2
(E2BS). Une mutation dans le site E1BS s'accompagne d'une diminution,
voire d'un arrêt de la réplication virale [14]. Par ailleurs,
la portion C-terminale de cette protéine très conservée
et homologue de l'antigène T du virus SV40 possède différentes
activités enzymatiques nécessaires à la réplication,
et en particulier une activité hélicase ATP-dépendante
qui permet de séparer les deux brins d'ADN avant leur réplication
[15].
* La protéine E2. Du fait d'un épissage alternatif,
plusieurs protéines E2 sont en fait synthétisées.
La structure de la protéine E2 complète est relativement
bien conservée entre les papillomavirus. Elle intervient à
la fois dans la réplication et la modulation de la transcription
virale. Cette protéine comporte trois domaines particuliers :
- Un domaine carboxy-terminal qui est celui de dimérisation et
de liaison à l'ADN au niveau de sites E2BS. Une mutation de ces
sites ou du domaine C-terminal de la protéine E2 des HPV de type
11 bloque la réplication virale.
- Un domaine amino-terminal qui est celui de régulation de la
transcription. L'homodimère E2 se lie avec une très haute
affinité (de l'ordre de 10-11 M) à des séquences
palindromes (5'ACCGNNNNCGGT3') présentes en multiples copies dans
le génome des papillomavirus. La position de ces séquences
étant variable selon les papillomavirus, la protéine E2
stimule ou réprime la transcription des gènes viraux [16].
Pour le papillomavirus bovin de type 1, la protéine E2 active la
transcription des gènes E6/E7 à partir du promoteur P89,
alors que pour les papillomavirus humains, elle se comporte comme un facteur
trans-inhibiteur. Dans ce dernier cas, la protéine E2 se
lie aux sites E2BS situés très à proximité
de la TATA box des promoteurs P97 d'HPV16 et P105 d'HPV18, provoquant
un encombrement stérique au site d'initiation de la transcription
et interférant avec la liaison des facteurs de transcription de
type TFIID et du facteur SP1.
- Un domaine central, région charnière flexible, variable
en séquence et en taille selon les types de papillomavirus.
Cependant, les BPV1 n'expriment des quantités importantes d'ARNm
et de protéines que dans les derniers stades de la différenciation
des cellules épithéliales. Pour restreindre l'expression
des gènes viraux dans les couches basales et parabasales des kératinocytes,
ces virus produisent aussi des protéines E2 tronquées dans
leur portion N-terminale, capables toujours de lier l'ADN mais réprimant
la transcription en entrant en compétition avec la protéine
E2 complète pour l'occupation des sites E2BS, ou en formant un
hétérodimère avec la protéine E2.
* La protéine E4. Elle est codée par une des régions
les plus variables du génome des papillomavirus. Elle peut représenter
jusqu'à 30 % des protéines cellulaires. Cette protéine
E4 est différemment exprimée dans les lésions cutanées
et les lésions muqueuses. Dans les verrues palmaires et plantaires
liées à HPV1, elle est synthétisée en grande
quantité [17]. La principale protéine E4 est une protéine
contenant les 5 acides aminés N-terminaux de la protéine
E1, car elle est traduite à partir d'un ARNm E1^E4. D'autres protéines
E4 sont issues d'une protéolyse par clivage au niveau N-terminal,
ou par dimérisation et multimérisation. Ces protéines
E4 sont présentes en quantité beaucoup plus faible dans
les lésions muqueuses. On ne les détecte que dans les couches
superficielles de l'épithélium, et plus fréquemment
dans les lésions contenant une quantité élevée
de copies d'ADN viral et de protéines L1 et L2. De ce fait, cette
protéine E4, bien que codée par un gène précoce,
est considérée comme une protéine tardive exprimée
le plus souvent en parallèle avec les protéines de structure.
Son rôle n'est pas encore complètement élucidé.
Elle permettrait la production de particules virales, en facilitant l'encapsidation
du génome et en favorisant la diffusion et la libération
des virions par destruction du réseau de filaments de cytokératine
[18]. Une autre fonction probable de cette protéine, récemment
décrite par J. Doorbar [19], est son interaction avec les ARN hélicases
impliquées dans la stabilité des ARN et le contrôle
de la traduction.
* La protéine E5. Elle contient 68 % d'acides aminés
hydrophobes localisés en particulier dans les régions centrale
et N-terminale. Cette hydrophobicité confère à la
protéine des propriétés caractéristiques,
qu'il s'agisse de la protéine E5 des BPV particulièrement
bien étudiée ou de l'HPV16 [20]. La protéine E5 est
capable de s'ancrer au niveau des membranes cellulaires et des compartiments
subcellulaires (membranes plasmique et nucléaire, appareil de Golgi,
réticulum endoplasmique, endosomes) grâce au résidu
glutamine en position 17.
La protéine E5 est responsable de l'activation du récepteur
à l'EGF (epidermal growth factor) en diminuant sa désensibilisation
(ou down-regulation) par différents mécanismes :
- la protéine E5 interagit avec le R-EGF lui-même, retardant
son endocytose et augmentant de ce fait sa demi-vie ;
- elle forme aussi un complexe avec une protéine de 125 kDa apparentée
aux adaptines qui entrent dans la constitution des cages de clathrine
impliquées dans l'endocytose du complexe EGF/R-EGF ; de ce fait,
l'endocytose est perturbée ;
- enfin, elle forme un complexe avec une protéine de 16 kDa qui
entre dans la constitution de la pompe à protons des endosomes.
Il en résulte une diminution de l'acidification des endosomes,
limitant alors la dégradation du R-EGF, qui est davantage recyclé
à la membrane plasmique.
La protéine E5 est aussi capable d'activer directement le récepteur
au PDGF (platelet derived growth factor).
Les activités MAP-kinases (mitogen activated protein),
ainsi que l'expression des gènes très précoces de
type c-fos et c-jun résultant de l'activation de ces récepteurs,
sont augmentées. Ainsi, la protéine E5, qui modifie la transduction
de signaux extracellulaires, dérégule la prolifération
cellulaire. Les cellules qui expriment cette protéine vont en effet
proliférer davantage que les cellules qui ne l'expriment pas. Le
complexe AP1 (fos/jun) peut aussi se fixer sur des séquences spécifiques
existant au niveau de la région non codante des papillomavirus,
et activer l'expression des gènes viraux. La protéine E5
est donc un candidat potentiel pour la transformation cellulaire. La preuve
en a été apportée par la transformation de cellules
immortalisées NIH3T3 transfectées avec le gène E5.
La protéine E5 serait aussi responsable de troubles de la communication
cellulaire se faisant via les jonctions communicantes, car elle
déphosphoryle les connexines (CX43 en particulier), principaux
constituants de ces jonctions.
Enfin, la protéine E5 semble impliquée dans le défaut
d'apprêtement des antigènes viraux, en diminuant l'expression
des molécules du complexe majeur d'histocompatibilité I
et de la protéine TAP1 (transporter associated peptide),
laquelle permet le transport d'antigènes vers la lumière
du réticulum endoplasmique et l'appareil de Golgi (après
dégradation des protéines virales dans le protéasome).
* La protéine E6. C'est une protéine qui contient
de nombreux motifs Cys-X-X-Cys pouvant lier le zinc et qui lui permettent
d'être dirigée vers le noyau. Lorsque le résidu Cys
est remplacé par un résidu Gly, la protéine ne migre
pas dans le noyau. La protéine E6 des HPV à haut risque
(types 16 et 18) comme la protéine E1B de l'adénovirus de
type 5 et l'antigène T de SV40 se lie à la p53, une protéine
suppresseur de tumeur, produit d'un anti-oncogène, et facilite
sa dégradation via l'ubiquitine. Cette propriété
n'est pas retrouvée dans le cas de la protéine E6 des HPV
à bas risque (types 6 et 11), car l'affinité pour la p53
est moindre [21, 22]. La protéolyse ne peut avoir lieu qu'en présence
d'une E6-AP (E6 associated protein) qui transfère directement
l'ubiquitine activée sur le substrat p53. Cette hydrolyse de la
p53 a de multiples conséquences sur la vie de la cellule.
Dans des conditions physiologiques, la p53 se fixe à l'ADN au
niveau de sites spécifiques PBS (p53 binding site) grâce
à son domaine C-terminal, le domaine N-terminal étant impliqué
dans la modulation de la transcription des gènes qui sont sous
sa dépendance et le domaine central possédant des sites
sensibles de mutation. La p53 étant dégradée, la
protéine p21Waf1/Cip1, un puissant inhibiteur des kinases
dépendantes des cyclines, ainsi que la protéine GADD (growth
arrest on DNA damage) ne sont plus exprimées. La cellule n'est
donc plus stoppée en G1. Elle perd ainsi son aptitude à
corriger les lésions de l'ADN survenues lors de la mitose précédente
et devient la cible de nombreuses instabilités génétiques
pouvant conduire au phénotype malin. De plus, les deux protéines
clés régulant l'apoptose ou mort cellulaire programmée
(Bax l'activant et Bcl2 l'inhibant) voient leur expression modifiée.
La transactivation de Bax (normalement médiée par la p53)
est inhibée. À l'inverse, la transinhibition de Bcl2
(aussi médiée par la p53) est levée. La cellule est
incapable d'entrer dans un programme de mort (figure
3). L'inactivation de la p53 par liaison à la protéine
E6 des HPV oncogènes équivaut à celle résultant
d'une mutation du gène TP53, fréquemment rencontrée
dans les cancers du col utérin n'abritant aucun HPV. Des travaux
récents s'orientent vers la liaison de la protéine E6 à
d'autres protéines cibles que la p53.
* La protéine E7. C'est une phosphoprotéine essentiellement
localisée dans le noyau. La protéine E7 des HPV à
haut risque (type 16) perturbe le fonctionnement normal d'une cellule,
car elle est capable de lier avec une haute affinité une autre
protéine suppresseur de tumeur, la p105Rb, produit du
gène de susceptibilité au rétinoblastome. Celle des
HPV à bas risque (type 6) a une affinité moindre pour la
p105Rb [23]. La protéine E7 comporte deux régions
principales (figure 4)
:
- La région amino-terminale (AA 1 à 37-39) contient deux
domaines très conservés (CDI et CDII) homologues aux régions
contrôles (CR1 et CR2) de la protéine E1A de l'adénovirus
5 et de l'antigène T de SV40. C'est le domaine CDII qui lie spécifiquement
la protéine p105Rb au niveau des sites LXCXE. Il possède
aussi un site de phosphorylation d'une sérine par la caséine
kinase II (SSEEEDE) [24]. La p105Rb se lie préférentiellement
à la protéine E7 phosphorylée. La protéine
E7 des HPV16 est un meilleur substrat pour la caséine kinase II
que la protéine E7 d'HPV6. La phosphorylation pourrait donc prendre
part au potentiel oncogénique de cette protéine. La liaison
de la p105Rb à E7 favorise la dissociation du complexe
p105Rb-E2F (p105Rb liée à E2F l'est
sous forme déphosphorylée). Le facteur E2F ainsi libéré
permet la transactivation de gènes impliqués dans la progression
cellulaire et la synthèse d'ADN, tels que les gènes codant
les protéines cdc2, cyclines D et A, Myc, Myb, ADN polymérase
alpha...
- La région carboxy-terminale contient deux motifs en doigt de
zinc impliqués dans la dimérisation de la protéine
E7 et la liaison à l'ADN [25].
La protéine E7 peut aussi lier d'autres protéines qui
interviennent dans la régulation du cycle cellulaire. Elle lie
des protéines apparentées à la p105Rb,
et notamment la p107 (active lors de la transition G1/S et en G2) et la
p130 (active lors de la transition G0/G1). Elle est capable d'interagir
avec le complexe cyclineA/cdk2 (présent en phase S), et aussi de
transactiver le gène de la cycline A (figure
5). Dans un travail réalisé au laboratoire, les
ARNm de la cycline A ont été détectés aussi
bien dans les lésions infectées par les HPV6/11 que dans
les lésions de grade élevé infectées par des
HPV16/18. Nous avons conclu que l'expression de cette protéine
de régulation du cycle cellulaire comme celle du PCNA (proliferating
cell nuclear antigen) n'a pas de signification pronostique [26].
En conclusion, la protéine E7, comme la protéine E6, modifie
l'activité de nombreuses protéines cellulaires impliquées
dans le contrôle de la division cellulaire.
* La protéine E8. Peu de choses sont connues concernant
cette protéine. Récemment, l'équipe de S. Campo [27]
a montré que la protéine E8 du BVP4 est capable de transformer
des lignées de cellules immortalisées NIH3T3 dont la croissance
devient indépendante de l'ancrage.
* La protéine L1. C'est la protéine majeure de
capside. Cette protéine glycosylée, hautement conservée
entre les papillomavirus, porte les antigènes spécifiques
de genre et certains antigènes spécifiques de type. La portion
C-terminale de la protéine L1 d'HPV16 comporte deux signaux de
localisation nucléaire qui permettent son transport dans le noyau
où a lieu l'assemblage des différents constituants du virus.
La portion N-terminale contient une séquence YXPPXXP indispensable
à la formation de VLP (virus like particle). En effet, les
protéines L1 des papillomavirus sont capables de s'auto-assembler
en l'absence d'autres protéines virales pour former des particules
virales vides ressemblant à des capsides et dénommées
VLP. Celles-ci possèdent les mêmes épitopes conformationnels
que la protéine native et sont hautement immunogéniques.
Elles sont une source d'antigènes pour le développement
de tests sérologiques Elisa et pour la production de vaccins [28].
Un travail réalisé par l'équipe de P. Coursaget et
notre collaboration a montré une réactivité contre
la protéine L1 d'HPV16 chez 50% des femmes infectées par
les papillomavirus, contre 6 % seulement dans la population générale
[29].
* La protéine L2. C'est la protéine mineure de
capside, moins conservée que la protéine L1. Elle contient
des antigènes spécifiques de type. Comme pour L1, sa portion
C-terminale possède une séquence signal de localisation
nucléaire permettant son transfert dans le noyau, alors que la
portion N-terminale serait capable de lier l'ADN viral et de le positionner
correctement au sein de la capside (on ne sait pas encore comment cette
protéine est capable de sélectionner l'ADN viral au sein
de l'ADN total). Cette protéine L2 permet, en association avec
la protéine L1, l'assemblage du virus et la stabilisation de la
capside.
Réplication et
transcription des papillomavirus humains
Ces virus présentent un tropisme pour les épithéliums
malpighiens cutanéo-muqueux et leur multiplication est étroitement
corrélée à la différenciation cellulaire.
La production de virus varie selon l'épithélium considéré
: si elle est très importante dans le cas des verrues plantaires
contenant de grandes quantités d'ADN et d'antigènes viraux,
elle est faible dans le cas des papillomes laryngés et des lésions
du col utérin (figure 6).
Les HPV pénètrent dans les cellules basales de l'épithélium
à la suite d'une lésion tissulaire, d'un microtraumatisme.
Des travaux récents suggèrent que les récepteurs
des papillomavirus appartiendraient à la famille des intégrines
(alpha6beta1 et alpha6beta4) [30]. La brêche est réparée
grâce à la prolifération des cellules basales. Dans
les cellules infectées par les HPV, l'ADN viral se réplique
au rythme des divisions cellulaires et les gènes précoces
sont exprimés a minima, si bien que le nombre de copies
d'ADN viral est relativement faible (en général, 20 à
50 par cellule). Les cellules deviennent en majorité quiescentes.
Elles ne se diviseront, puis se différencieront, que pour remplacer
les cellules superficielles qui desquament. Au fur et à mesure
de l'ascension des cellules dans les différentes couches de l'épithélium
(épineuse, granuleuse et cornée), la réplication
virale s'intensifie et chaque cellule abrite finalement quelques millions
de copies de génome. Cette réplication est sous le contrôle
des deux protéines E1 et E2 (dont la structure et le rôle
ont été précédemment détaillés),
tandis que la cellule-hôte fournit les enzymes nécessaires
à la synthèse d'ADN viral.
En ce qui concerne la transcription des gènes viraux, elle est
aussi variable en fonction des couches de l'épithélium.
Dans la majorité des tissus infectés par des HPV à
bas risque, les gènes viraux précoces (E1, E2, E5, E6, E7)
sont faiblement exprimés dans les couches basales, davantage dans
les couches intermédiaires. Dans les cellules très différenciées,
les gènes E6 et E7 ne sont plus exprimés (action trans-inhibitrice
de E2) alors que les transcrits E1^E4, L1, L2 et les protéines
correspondantes sont aisément détectables [31, 32]. Les
protéines L1 et L2 sont exprimées grâce à l'activation
du promoteur tardif au décours de la différenciation cellulaire.
Elles permettent l'encapsidation du génome et la production de
nouveaux virions, lesquels n'étant pas lytiques sont éliminés
par les cellules en voie de desquamation.
L'infection productive des cellules par les papillomavirus se traduit
par un effet cytopathique spécifique. En effet, apparaissent des
cellules de grande taille dénommées koïlocytes, caractérisées
en microscopie photonique et électronique par la présence
d'un noyau dense, fréquemment binucléé, entouré
d'une vacuole cytoplasmique ovalaire à contours nets [33]. L'expression
clinique des lésions liées à ces HPV correspond aux
condylomes acuminés, aux verrues qui peuvent persister pendant
plusieurs années mais qui peuvent aussi régresser (réaction
immunitaire de l'hôte) pour donner des formes subcliniques, voire
des formes latentes. La charge virale diminue progressivement et de façon
linéaire de la forme clinique à la forme subclinique, puis
latente.
Dans un certain nombre de cas, l'ADN viral reste à l'état
libre dans la cellule. Une infection latente s'installe, capable, sous
l'influence de certains facteurs endogènes ou exogènes (immunodépression
locale ou générale, lésion tissulaire), d'évoluer
vers une infection productive. Les mécanismes de cette latence
ne sont pas encore élucidés. Cette latence s'accompagne-t-elle
d'une expression génique minimale ? Si la latence existe réellement,
quels sont les facteurs qui influencent le virus à emprunter cette
voie et/ou ceux qui bloquent sa réplication ?
Enfin, l'ADN viral peut s'intégrer au génome de la cellule-hôte,
de façon aléatoire ou au voisinage du proto-oncogène
c-myc (dans la région 8q24). L'intégration, qui est
une caractéristique des HPV à haut risque, souvent observée
dans les lésions précancéreuses et les tumeurs malignes,
apparaît comme un événement important de la dérégulation
de l'expression des gènes E6-E7. Après linéarisation
du génome et rupture des phases ouvertes de lecture E1/E2, la transcription
des gènes E6 et E7 est très augmentée car elle n'est
plus réprimée par la protéine E2 [34]. Les ARNm E6
et E7 détectés par hybridation in situ sont présents
sur toute la hauteur de l'épithélium dans les lésions
dysplasiques de haut grade, en quantité plus importante que dans
les dysplasies légères. En revanche, on ne note pas de différence
dans l'expression de ces gènes entre les lésions de haut
grade et les carcinomes. Cela a permis aux auteurs de suggérer
que l'intégration du génome viral est un événement
précoce dans le processus de carcinogenèse [32]. Quant aux
transcrits L1 et L2, en général ils disparaissent au décours
de la progression tumorale (bien que parfois observés dans certains
cancers). Les lésions dysplasiques se manifestent par des mitoses
anormales, des atypies cellulaires, des troubles de la maturation cellulaire
et une désorganisation du tissu épithélial.
En conclusion, les études concernant les papillomavirus ont été
largement axées sur la structure du génome viral et le rôle
des protéines E5, E6 et E7 dans l'immortalisation et la transformation.
La prolifération et la différenciation de kératinocytes,
dans des systèmes de culture récemment développés,
ont permis d'élucider les mécanismes moléculaires
de régulation de la réplication et de la transcription virale.
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